Après, tout le monde savait…

Photo: Itä-Savo

Au lendemain de chaque tragédie comme cet incendie qui a fait plusieurs morts et disparus dans une résidence de personnes âgées, il est habituel de voir les uns et les autres s’exprimer comme des experts qu’on aurait dû consulter avant que les choses n’arrivent. L’un comme l’autre, ils savent tous ce qu’il aurait fallu faire: plus de normes, plus de sécurité, plus de contrôles, plus d’argent!

Je veux exprimer mes sincères sympathies aux familles des victimes du drame de L’Isle-Verte qui a vu mourir possiblement près d’une quarantaine de ses personnes vulnérables, diminuées par la vieillesse et les pertes d’autonomie. Cette tragédie s’ajoute à toutes celles qui l’ont précédées au cours des dernières années. Et chaque fois, les uns et les autres se mettent à la chasse aux coupables, en poussant des hauts cris, en dénonçant les gouvernements, les propriétaires, les fonctionnaires, le manque de contrôle, etc. Pourtant, cette maison avait passé tous les tests de conformité et un examen récent n’avait relevé aucun risque.

La fatalité

Ces choses-là arrivent. Que nous rendions nos normes encore plus sévères, les mesures de sécurité plus serrées, les exercices plus fréquents, les contrôles plus efficaces, nous ne parviendrons pas à empêcher qu’une autre catastrophe survienne, car la prévention totale est un combat perdu d’avance. J’ai été directeur d’établissements au sein d’une Fédération internationale, en France et à Montréal. Dans le cas de mon expérience française, il allait de soi que si le gouvernement imposait des normes plus sévères, il était le premier responsable de les financer. Cela n’a quand même pas empêché la mort de deux adultes handicapés au sein d’un foyer de notre association au nord de Paris à l’occasion d’un incendie. Au Québec, les normes ne sont pas moins élevées, mais pour toute tentative de s’y conformer, le financement est la plupart du temps introuvable. Pour des maisons d’hébergement sans but lucratif, c’est souvent à la charité qu’il revient de contribuer pour ces travaux. Mais les sollicitations de ce type opèrent bien peu d’attraits sur les éventuels donateurs. Le plus souvent, on retarde les modifications qui pourraient, dans l’éventualité d’un incendie, peut-être sauver quelques vies. Mais une telle tragédie, c’est comme la loterie, on finit par croire ça n’arrive jamais, jusqu’à…

En tant que directeur, j’étais souvent déchiré entre l’exigence des normes de prévention et la capacité d’assumer leur financement. Il fallait assurer le quotidien, loger convenablement, nourrir, « animer » les adultes handicapés dont j’avais la charge. Mais pour élever leur niveau de protection contre les sinistres, personne ne souhaitait vraiment nous aider. C’était donc un risque à prendre, un risque certes calculé, mais pas tant que cela, puisque ce genre de chose arrive.

Je me suis imaginé plus d’une fois au lendemain d’un incendie emportant des vies dont j’avais la charge, à devoir répondre de ce qui n’était pas encore aux normes dans les maisons où vivaient mes amis. Mais j’ai croisé les doigts, j’ai espéré qu’il n’arrive rien et j’ai peut-être été entendu par une quelconque providence.

La responsabilité

Aujourd’hui, mon propre fils est hébergé dans une ressource intermédiaire. Il s’agit d’un petit foyer accueillant quatre adultes à mobilité réduite et présentant une déficience intellectuelle. Parce que ces ressources sont de petite taille et qu’elles sont sous contrat avec l’État (sous-traitance), les normes de bâtiments institutionnels ne s’appliquent pas. Pas de gicleurs, pas de porte coupe-feu, pas de système d’alarme, pas de refuge en attendant les secours. Si un incendie survient dans cette ressource, je n’ose imaginer les pertes! Mais qui donc est responsable? L’État a pris en charge les personnes vulnérables de notre société dont les familles ne peuvent ou ne veulent pas s’occuper. En se retrouvant devant ces besoins croissants, l’État ne peut assumer cette responsabilité sans en répartir les coûts sur l’ensemble de la société. Cela signifie qu’il faudrait lever plus d’impôts, plus de taxes, et susciter plus de solidarité de la part des citoyens. Or, dans l’individualisme ambiant, nous ne sommes pas prêts à assumer davantage pour ce qui, en apparence, ne nous concerne pas.

À L’Isle-Verte, la chasse aux coupables est commencée. Les uns et les autres viennent s’expliquer dans les médias en rejetant le blâme sur d’autres, sur des manquements probables, sur des choix de société que nous ne faisons pas. Ils ont tous raison! Mais pouvons-nous, en toute honnêteté, prévenir toutes les situations qui risquent de survenir? Devons-nous atteindre un niveau de sécurité garantie à toute épreuve? La sécurité était pourtant au premier plan de la publicité de la résidence de l’Isle-Verte, mais cela ne s’est pas avéré adéquat. La sécurité totale est une illusion, rien de plus.

Cela ne signifie pas qu’il faille cesser de trouver les explications, chercher les carences, améliorer les mesures de prévention. Mais il importe de ne pas se mettre la tête dans le sable. Tant que nous chercherons ailleurs les coupables, nous aurons tout faux. C’est nous, en tant que société, en tant que fils et filles de ces personnes âgées que nous « plaçons » en maisons de retraite, « parce que c’est mieux pour elles »; en tant que parents de fils et filles handicapés ou aux prises avec des problèmes de santé mentale ou de comportements déviants et que nous confions aux professionnels de l’État; en tant que citoyennes et citoyens préoccupés davantage de notre confort et de notre propre sécurité que de solidarité avec les plus faibles; oui, c’est bien nous tous qui sommes responsables de tels gâchis.

Il est peut-être temps de nous laisser interpeller sur notre style de vie. Nous voulons vivre sans contrainte, sans nous sentir responsables des plus vulnérables, sans les inclure dans notre quotidien. Alors c’est là que notre vie nous conduit: à la tragédie de l’abandon et de la déresponsabilisation. Quand je me suis laissé illusionner en croyant que mon fils habite là où c’est le mieux pour lui, je me suis dessaisi du droit d’exiger pour lui des conditions meilleures, car il est devenu pour ma société un « fardeau excessif ». C’est d’ailleurs pour cette raison que je cherche comment reprendre ma responsabilité en travaillant à lui bâtir un chez-soi qui ferait que je ne puisse plus me désengager. Il en est de même pour mes parents. Puissé-je dans l’avenir contribuer à ce qu’ils se rendent au bout de leur vie dans des conditions qui ne me laisseront jamais leur donner le sentiment que je ne suis plus responsable de ce qui leur arrive. Certes un grand défi, mais si je ne m’y mets pas, qui le fera à ma place?

Qui donc est responsable? Commençons par nous regarder dans un miroir.

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