Combattre l’intégrisme, en commençant par le mien

Intégrismes

Admettons-le tout de go: toute religion, quelle qu’elle soit, comporte un important penchant vers l’intégrisme. En réalité, c’est tout simple. Une religion est un univers de sens qui est complet en lui-même. Un croyant (ou adepte) est poussé intérieurement à embrasser l’intégralité de la religion à laquelle il appartient. Autrement, il n’est pas vraiment croyant… Voilà, c’est dit. Cependant, l’intégrisme n’est pas l’apanage des religions. Il est enfoui quelque part dans notre besoin d’avoir raison, de voir nos idées gagner sur celles des autres, comme dans un combat pour ma vérité plutôt que pour la vérité…

Intégralité vs Intégrisme

Je parlerai de la religion que je connais le mieux, la mienne. Je suis chrétien de tradition catholique romaine. Mon Église compte sur deux sources pour exprimer sa foi : la Bible et la Tradition. Tant pour l’une que pour l’autre, on peut faire simple ou vraiment très compliqué… Lorsqu’on simplifie, on peut en rester à de grandes affirmations générales comme: « Aimez-vous les uns les autres comme Dieu vous a aimés. » Et cela devrait suffire pour cheminer passablement longtemps! Mais si on veut aller dans le détail, on peut soit se perdre soit se sanctifier. La plupart des gens se perdent ou s’égarent. Et lorsqu’ils sont perdus ou dans la confusion, certains ont tendance à développer une soumission servile aux autorités qui leur dictent ce qu’il faut penser et croire et comment ils doivent se comporter. Ou encore, ils en viennent à se prendre eux-mêmes pour des autorités religieuses et s’érigent alors en juges.

La motivation pour laisser aller son libre-arbitre, c’est l’attrait pour la vérité. Et dans une religion, on a la prétention de l’avoir trouvée. Si c’est graduellement que l’on entre dans une religion, tous les convertis en viennent à vouloir adopter l’intégralité de son enseignement et de ses pratiques, pour diverses raisons: on veut plaire à Dieu, suivre Jésus; on veut lui rendre ce qu’on a reçu; on veut être une bonne personne, accéder au paradis à la fin de ses jours; on veut être reconnu comme un bon chrétien ou se faire pardonner des erreurs; etc. Bref, il existe bien des raisons pour approfondir les concepts, les principes et les valeurs de sa religion qui sont tirés de nombreuses sources de sagesse, d’une histoire bien réelle, mais aussi de mythes, de dogmes (formulations qui découlent des sources), de pratiques (rites). Quand un chrétien adhère à tout cela, par exemple aux 2835 articles du Catéchisme actuel de l’Église catholique, et qu’il agit de façon conforme, on peut dire de lui qu’il vit sa religion de manière intégrale. Mais sachez que c’est assez rare… J’en ai bien moi-même encore au moins 2000 à intégrer !

Il arrive plus souvent que la personne croyante se réfugie dans les savoirs interprétés par un magistère (ou autorité compétente) et qu’elle accomplit dans sa vie les rites qui lui sont imposés en étant convaincue que c’est par cette soumission qu’elle est reconnue comme une bonne chrétienne. En se rendant docile à tout cela et en l’accomplissant, la personne croyante parvient rarement à ne pas se comparer avec ce qui se passe autour d’elle. Elle constate que les autres, dans sa propre religion, n’en font pas autant et elle se met à leur reprocher. Cela commence dans sa propre communauté qui peut répondre positivement à son interpellation. En situation minoritaire, cette communauté peut glisser lentement non pas dans l’intégralité de sa foi, mais bien dans l’intégrisme de sa religion. Être intégriste, c’est croire que nous devenons des êtres privilégiés par Dieu de par nos propres efforts, de par la ferveur que nous mettons dans nos croyances, de par l’astreinte que nous déployons pour mettre en pratique toutes les règles et tous les rites. Et nous devenons intraitables envers les autres qui semblent se la couler douce. Par souci d’altruisme (!), nous nous mettons donc à leur imposer notre ferveur et nos pratiques afin qu’ils puissent, eux aussi, accéder aux douceurs de la Terre promise!

Intégrisme vs Solidarité

Une personne qui tente de vivre intégralement sa religion n’en fait pas un absolu! Son absolu, c’est Dieu! Et Dieu est amour et pardon! Cette personne peut se comporter d’une manière très religieuse, mais gardera un respect profond pour les autres membres de sa communauté et tout autant, sinon davantage, pour sa famille humaine. Car l’intégralité de sa religion – de toutes les religions – l’appelle à aimer vraiment les autres, y compris ses ennemis, ceux qui lui veulent ou qui lui font du mal… Si tous les chrétiens vivaient leur foi de manière intégrale, il y a fort à parier que le monde serait meilleur qu’il ne l’est maintenant. C’était d’ailleurs l’une des principales critiques de Gandhi à l’intention des chrétiens.

C’est tout le contraire pour l’intégriste. Celui-ci jugera les autres à partir de son perfectionnisme. En s’élevant au-dessus des autres, l’intégriste se fait juge du devenir des autres. Il impose à force d’arguments religieux (ou quasi-religieux) interprétés d’une manière fondamentaliste une vision uniforme et rigide de sa pensée, d’abord auprès de ses co-religionnaires, mais avec des visées qui les dépassent. L’intégriste voudrait bien que la société dans laquelle il vit finisse par adopter ses propres croyances et ses pratiques, car elles sont les seules, selon lui, à produire la faveur de Dieu.

L’intégriste est donc tout, sauf solidaire! Car une personne solidaire ne va pas d’abord chercher à convaincre l’autre de croire comme elle, de se comporter comme elle. Elle va surtout, par empathie, chercher à connaître les véritables besoins de l’autre en vue de le soutenir, le relever, lui procurer ce qu’il lui faut pour être pleinement dans sa dignité humaine, et entrer en relation d’amitié mutuelle.

Combattre l’intégrisme

L’intégrisme n’est pas exclusivement religieux. Il s’insère sournoisement dans toutes les idées-forces, affirmées comme des vérités. Des politiciens ont parfois (souvent) des attitudes intégristes. Leur motivation est de garder ou de prendre le pouvoir avec des idées qui attisent les divisions. Lorsque son nouveau chef dit que le Parti Libéral ne veut pas interdire les signes religieux, mais combattre l’intégrisme, il dit quelque chose qui me plaît. Mais entre dire et faire, il y a une marge difficile à franchir. Peut-être devrait-il se rappeler du Printemps Érable, une époque où son propre parti flirtait avec l’intégrisme… Il y a aussi des intégristes en économie, en art, en philosophie, dans les associations, chez les militants, etc.

Toute religion comporte une pulsion intégriste. Tout regroupement autour d’idées peut aussi être aux prises avec des influences intégristes. L’intégrisme est actif dans la personne d’un maire obsédé par sa prière tout autant que dans le mouvement qui le combat au prix de devoir engager des sommes faramineuses en frais juridiques, aux dépens des contribuables!

Combattre l’intégrisme, c’est commencer par cesser de tenir à ses idées comme étant La Vérité en acceptant qu’elle nous échappe à tous. Elle est libre comme le boson de Higgs. La capter est une quête de toujours, mais personne ne semble l’avoir « détenue » assez longtemps pour la maîtriser. Quel bonheur qu’il en soit ainsi! La seule manière de ne pas voir nos clans sombrer dans les intégrismes de tout acabit, c’est de renoncer à imposer leur vérité et de chercher sincèrement et de manière urgente comment vivre ensemble. Car notre première famille d’appartenance n’est pas notre culture, ni notre ethnie, nos traditions, notre religion, ni un quelconque parti, mais c’est notre commune humanité.

Pour combattre mon intégrisme, il me faut me désarmer de mes idées-forces et de mes croyances les plus certaines. Non pas pour les abandonner, car elles font partie de mon identité, mais pour renoncer à toute velléité de les imposer. Il me faut entrer dans cette attitude que saint Paul, s’adressant aux chrétiens de la ville de Philippes, eut le génie de synthétiser:

Alors, rendez-moi parfaitement heureux en vous mettant d’accord, en ayant un même amour, en étant unis de cœur et d’intention. Ne faites rien par esprit de rivalité ou par désir inutile de briller, mais, avec humilité, considérez les autres comme supérieurs à vous-mêmes. Que personne ne recherche son propre intérêt, mais que chacun de vous pense à celui des autres. (Philippiens 2, 2-4)

La seule voie contre l’intégrisme, c’est l’humilité et la recherche du bien commun. Et je compte bien poursuivre dans cette quête, encore et encore.

6 réflexions sur “Combattre l’intégrisme, en commençant par le mien

  1. Très bon texte. Il me semble qu’en société québécoise nous employons beaucoup de mots qui gagneraient à être mieux définis. Comme les mots « laïcité », « intégrisme », « démagogie », « liberté de conscience et de religion », et bien d’autres. Autrement on risque de se garrocher des mots en pleine face sans trop savoir ce qu’on dit. Comme c’est le cas, actuellement.

  2. Citation : « En se rendant docile à tout cela et en l’accomplissant, la personne croyante parvient rarement à ne pas se comparer avec ce qui se passe autour d’elle. Elle constate que les autres, dans sa propre religion, n’en font pas autant et elle se met à leur reprocher. Cela commence dans sa propre communauté qui peut répondre positivement à son interpellation. En situation minoritaire, cette communauté peut glisser lentement non pas dans l’intégralité de sa foi, mais bien dans l’intégrisme de sa religion. »

    Voila qui recoupe une méditation sur un texte de l’évangile que j’ai placée sur mon propre site : Jésus en visite chez Marthe et Marie.

    http://www.pictogrameditions.qc.ca/pages/marthe%26marie.html

  3. « Car l’intégralité (…) – de toutes les religions – l’appelle à aimer vraiment les autres, y compris ses ennemis ».
    Êtes-vous sûr de ce que vous dites dans cette phrase ? Aimer les autres, c’est facile et d’autres religions le disent. Mais aimer ses ennemis? Seul le Christ, et personne d’autre, nous invite à aimer nos ennemis. Je serais curieux de vous voir me montrer le contraire.
    Je ne réagis que sur l’aspect qui m’a le plus choqué dans votre billet.

    • Vous avez raison, seul le Christ le dit aussi explicitement, du moins de ce que je connais des autres religions. Le bouddhisme tend aussi vers ce type d’amour universel qui inclut le particulier, car en cessant d’haïr, on trouve la sérénité. L’hindouïsme, en visant à trouver la divinité en soi, est un appel consistant à aimer davantage, pour être fidèle à sa vraie nature. Dans le judaïsme, on vante la vertu d’un certain David qui renonce à tuer le roi Saül alors qu’il est à sa merci dans une grotte. Il y a dans l’histoire du peuple de la Torah la prémisse de cette invitation à l’amour dans le commandement d’aimer son prochain comme soi-même et on a vu que Jésus a tiré de cet enseignement une vision neuve de « qui est mon prochain » avec le Bon Samaritain. Quant à l’Islam, c’est certainement plus complexe. Le lien qu’a osé faire Benoit XVI entre violence et Islam, en citant l’empereur byzantin Manuel II, montre bien, par les réactions et le débat qui ont suivis, que prévaut, pour un musulman intègre, l’appel à l’amour, la paix et la justice sur le combat « contre les infidèles (ennemis) ». D’ailleurs, Benoît XVI s’était expliqué en affirmant que « les manifestations de violence ne peuvent être attribuées à la religion en tant que telle, mais aux limites culturelles dans lesquelles elle est vécue et se développe dans le temps. De fait, les témoignages du lien intime entre le rapport avec Dieu et l’éthique de l’amour sont visibles dans toutes les grandes traditions religieuses » (source).

      Simone Weil voyait dans la barbarie constante dans l’histoire humaine un trait inhérent à la nature humaine qui peut, selon les circonstances, avoir plus ou moins libre jeu de se développer ou de se rétracter. Le XXe siècle a sans doute été l’un des plus éloquents au chapitre de la barbarie et la religion n’y a pas été pour grand-chose dans ce que l’histoire a retenu des deux guerres mondiales et de tous les conflits régionaux qui en ont résultés.

      Compte tenu de ce qui précède, le piège que vous me tendez consisterait à répondre que le christianisme se veut supérieur en « amour des ennemis » que les autres religions. À ceci je vous réponds: le communautarisme, qu’il soit religieux ou ethnique ou nationaliste, est le catalyseur de la différentiation qui conduit à la haine des ennemis. Et nous trouverons toujours, là ou là, dans les textes de toutes les religions, du carburant pour allumer ce feu de la haine des ennemis, y compris dans le christianisme. Jésus n’a jamais usé d’armes, mais les « fidèles » qui l’ont suivi ne l’ont que rarement imité dans cette voie. Nous n’avons donc pas de leçon à donner en matière de haine des ennemis, mais devrions plutôt, vous et moi, méditer davantage comment la Croix est une invitation constante à nous désarmer pour aimer jusqu’au bout, jusqu’à l’impossible, sans chercher à montrer comment notre religion est supérieure ou non en cette matière.

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