Je vous souhaite le non-amour…

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L'analogie de la haine en cinq vitesses

L’analogie de la haine en cinq vitesses

Après avoir écrit le texte ci-dessous, j’ai ressenti une profonde insatisfaction… J’ai donc fait une suite que vous pouvez lire ici: Un soir pour que se réinitialise l’espoir. Faites-vous le cadeau de lire les deux!

Discussion sympathique mais combien triste ce midi, avec un ami d’origine rwandaise… Il me confie qu’il pleure presque chaque jour en voyant à quel point la violence est installée structurellement en Afrique et dans un grand nombre de pays. Et en bon sage africain qu’il est, il me lance à un moment: « Je ne comprends pas pourquoi la situation est rendue comme ça. J’ai toujours vécu avec des gens que je n’aime pas. Je peux même avoir des ennemis, mais tant qu’ils ne m’attaquent pas et que je n’ai pas à me défendre, nous pouvons vivre en paix en nous laissant tranquilles les uns les autres! » Et nous poursuivons en établissant une différence entre « ne pas aimer » et « haïr ». Suite à cet échange, me vient à l’esprit l’utopie de Noël, un monde où tous les humains vivraient en frères et soeurs, dans l’harmonie et la paix, comme dans un cocon originel… La marche est haute entre la haine qui est à l’oeuvre partout dans le monde, probablement en chacun de nous, et l’amour universel qui reconnaît à l’autre une valeur unique et essentielle.

L’analogie d’une boîte à cinq rapports

En pédagogue que je suis, parfois, je me dis qu’il y a sans doute des étapes à franchir pour progresser vers cette utopie, par exemple en commençant par un effort pour passer de la haine au non-amour… Pour illustrer mon propos, laissez-moi utiliser une image empruntée au monde automobile. Pensons à une boîte de vitesse manuelle, disons à cinq vitesses.

Oublions d’abord la position « Recul ». Dès notre arrivée au monde, il y a comme une poussée irrépressible vers l’avant. Pour avancer, il faut d’abord embrayer la première. C’est ce que nous faisons dès la naissance: vivre, c’est déjà avancer pour croître. La première vitesse serait l’amour, un amour fou qui nous est donné simplement parce que nous sommes humains, comme un cadeau que nous devons déballer notre vie durant. Cet amour trouve sa source dans la confiance naturelle qui vient avec la vie que nous recevons, car pour survivre nous avons besoin des autres, de sa mère, son père, ses proches. Notre « amour » pour tout ce qui nous entoure est une sorte de fusion originelle. Nous sommes dans un tout, nous sommes bien. Cependant, notre réalité demeure unique. Personne n’est comme nous, personne ne se réduit à nous.

Assez rapidement, nous faisons l’expérience du mal. Ce peut-être un malaise physique que la plupart des bébés ressentent après le boire, une manipulation douloureuse, un coup reçu, une dent qui pousse, bref, n’importe quoi qui vient briser le cocon douillet qui s’est installé autour de nous à la naissance. Parce que cela nous a fait mal, nous commençons à embrayer sur le deuxième rapport qui établit une première séparation avec l’autre, comme si nous lui disions : « puisque je ne te connais pas et que je ne sais pas si tu vas me faire du bien ou du mal, je préfère que nous gardions une distance ». C’est ce que j’appelle le non-amour: je n’aime pas l’autre, les autres, tant que nous n’avons rien en commun.

À partir d’ici, j’imagine une invention technologique divine qui permettrait un choix entre deux voies, celle qui conduit à plus de vie et celle qui conduit à la mort. Nous aurions le choix entre passer à la troisième vitesse « de vie » ou une autre troisième « de mort »… C’est cette deuxième option que je vais décrire.

Dans cette option, la troisième vitesse viendrait lorsque l’autre nous fait du mal et que nous sommes en mesure d’identifier la source: « Cette personne qui m’a fait du mal, j’en ai peur. » Elle nous entraîne vers la fuite de l’autre. La troisième est suffisante pour aller assez vite nous cacher de l’autre ou pour changer de direction afin de ne pas avoir à le rencontrer. À cette étape, nous construisons un mur de protection intérieur contre tout ce qui est étranger. Nous nous réfugions alors avec ceux que nous aimons et qui nous le rendent bien, sans sortir de ce sanctuaire, sans connaître non plus les opportunités nouvelles qui pourraient nous permettre de grandir.

Mais si l’autre persiste dans sa tentative de faire du mal, ou simplement si nous le percevons comme tel, un être malfaisant, alors nous passons en quatrième et entrons « en haine » contre lui. Sa figure devient détestable. Tout ce qu’il fait est critiquable. Il n’est pas un être bienfaisant, il ne peut que nous faire encore plus de mal. Nous devenons pour lui un ennemi tout comme il s’est fait ennemi à notre égard. Nous pouvons en rester là, en quatrième, à haïr l’autre, les autres qui ne sont pas comme nous, les autres qui font du mal aux gens comme nous, en les détestant parfois juste parce qu’ils occupent le même territoire que nous et qu’ils constituent un danger permanent. Nous nous méfions, nous demeurons fixés sur eux, comme des bêtes apeurées qui surveillent la présence de prédateurs. Paradoxalement, à cette vitesse, notre croissance en humanité est au point mort.

Si l’autre voit dans notre victimisation une brèche pour faire plus de mal, il peut y entrer et nous blesser, atteindre un proche, parfois même attenter à la vie d’un être cher et ainsi nous écorcher dans l’âme. La cinquième est alors embrayée, la plus rapide et la moins réfléchie. C’est le passage à l’acte, à l’attaque qui est parfois une pure vengeance. Nous ne nous défendons plus, nous devenons l’agresseur. La peur nous habite, mais elle est le moteur de notre haine, le carburant de notre vengeance. Nous devenons nous-mêmes le mal que nous voyons dans l’autre. À cette vitesse, tout est plus risqué, inflammable. Les virages arrivent plus rapidement, les dérapages sont fréquents ainsi que les sorties de route. Nous dérapons constamment de notre humanité. Pour notre propre survie, nous devons rétrograder… Quelqu’un doit nous dire « Stop! Tu vas trop loin. » Comme le ferait ma conjointe en cas de conduite excessive!

Haïr, c’est vouloir éliminer

Quand j’étais en France, j’ai eu l’occasion de rencontrer une personne pour une question d’affaire. C’était dans un bar, en compagnie d’un couple québécois qui était sur le point de s’installer dans la région parisienne. L’homme en question offrait un appartement à louer. Très rapidement nous avons fraternisé. On s’est échangé la tournée à tour de rôle et l’ambiance était des plus chaleureuses, jusqu’à permettre certains élans de confidences. L’homme en question était journaliste. Il disait connaître des réseaux secrets de gens qui, comme lui, « avaient la haine ». Haine tournée « contre le gouvernement, contre les Français racistes, contre les politiques injustes qui faisaient des travailleurs et des immigrants des citoyens de seconde classe, contre les Juifs qui, de manière souterraine, étaient les véritables gouvernants européens »… Et ce qui m’a fait le plus peur, c’est lorsqu’il s’est mis à vociférer des menaces: « Bientôt, tous ceux qui ont la haine vont se rebeller. Tout est déjà organisé, il ne manque que le mot d’ordre. Et on va éliminer toute cette vermine. » Cet homme n’était plus désormais mon ami, il était devenu le symbole de ce qui me fait peur dans le monde, la haine prête à passer à l’acte.

Ne pas aimer n’empêche pas de tolérer

Pour éviter le clash final entre les peuples, l’élimination réciproque, il importe de changer de vitesse, non pas pour accélérer encore et encore (y a-t-il une sixième vitesse qui pourrait s’apparenter aux armes de destruction massive?), mais pour reprendre notre souffle, rétrograder vers un rapport qui remet en face de nous la figure de l’autre comme un semblable, un être humain fragile, effrayé comme nous, de voir comment le monde court à sa perte.

J’en reviens à la sagesse de mon ami africain: « Je peux ne pas aimer. » Nous pouvons nous donner la permission de ne pas aimer, sans aller plus loin dans la voie « de mort », sans nous donner le droit de passer aux vitesses « supérieures », celles qui ne peuvent que nous entraîner dans un tourbillon de violence et un chaos sans fin. Ne pas aimer, c’est revenir à la croisée des deux voies et pouvoir nous orienter vers la meilleure des deux, celle qui mène à plus de vie, à plus de bonheur.

Je vous souhaite le non-amour

Venons-en à mes souhaits de Noël! Vous comprendrez qu’avec un tel raisonnement, je ne peux plus vous souhaiter tout simplement des voeux d’amour et de paix. Car ceux-ci ne seraient pas universels. L’amour universel, la paix universelle ne sont pas possibles tant que trop d’humains laissent gouverner leur coeur par la haine des autres. Je voudrais donc souhaiter à tous et à toutes, pour vous-mêmes et pour celles et ceux autour de vous, une véritable rétrogradation des rapports de violence que nous subissons et que parfois nous entretenons.  Passons à une vitesse inférieure, en commençant de la cinquième ou la quatrième ou encore la troisième pour atteindre la deuxième vitesse qui est celle du non-amour. Si tout le monde arrivait à ne pas aimer, en paix, le monde serait déjà mieux qu’il ne l’est maintenant… Après tout, ne pas aimer est quand même plus facile qu’aimer, non ?

Pour ne pas vous laisser sur une impression de tristesse, voici un peu d’humour…

À propos de Jocelyn Girard

Marié depuis 1984, 5 enfants (que des "gars"), 6 petits-enfants... Je travaille dans l'équipe diocésaine de pastorale pour l'Église catholique au Saguenay-Lac-St-Jean et en tant que professeur à l'Institut de formation théologique et pastorale. Ce n'est pas un travail pour convertir les gens à la foi chrétienne, c'est plutôt pour accompagner ceux et celles qui ont choisi de croire... Je ne suis donc pas très effrayant et plutôt de bonne compagnie, accueillait et discutant avec quiconque se montre respectueux, sans distinction d'origine, d'ethnie, de religion d'orientation sexuelle ou de handicap. J'ai auparavant fait partie de L'Arche de Jean Vanier (en France et à Montréal) à laquelle je continue d'être attaché spirituellement. Autre blogue: http://lebonheurestdansleoui.wordpress.com Twitter : http://twitter.com/#!/jocelyn_girard Facebook : Jocelyn.Girard.9

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