« Malheureuses, les femmes enceintes! »

Ma mère fut enceinte à huit reprises et mit au monde six garçons et deux filles. Chaque fois qu’elle a l’occasion de parler avec un prêtre à propos des évangiles, elle revient sans cesse sur ce passage qui l’a terriblement perturbée (lire l’Évangile selon Matthieu, chapitre 24). Comme elle fréquentait assidûment la messe et que ce texte revient plus ou moins à chaque année, parfois plus d’une fois, elle a donc eu l’occasion de l’entendre proclamé durant pratiquement toutes ses grossesses. Cette annonce par Jésus des signes de la fin des temps allait à l’encontre de sa joie et de son espérance pour ses enfants. Par les temps qui courent, j’ose parfois désespérer de l’humanité jusqu’à avoir la tentation de croire que ce n’est pas bien de concevoir un enfant et le « livrer » à un tel monde… Et voici que ma belle-fille est enceinte. Avec notre fils, ils en sont à leur quatrième! J’ai tendance à les voir un peu naïfs alors qu’ils sont tous les deux heureux de cette perspective. Je me demande s’ils savent vraiment dans quel monde va naître leur petite Aurélie.

Des airs de fin du monde

Au rythme où nous détruisons cette planète, certains chercheurs sérieux commencent à établir des dates d’expiration de nos ressources énergétiques. Cela va de soi pour le pétrole et les énergies fossiles, mais également et de plus en plus pour les ressources alimentaires ainsi que l’eau potable. On ne les croyait pas vraiment lorsqu’ils ont commencé à nous interpeller avec la couche d’ozone et le réchauffement climatique. Aujourd’hui, il n’y a que les politiciens apparemment sous l’emprise des multinationales qui osent encore nier la réalité. Si ce qu’on nous prédit n’est vrai qu’à moitié ou au quart, il y a donc bel et bien une probabilité très forte que le monde dans lequel vivront les enfants qui naissent ces jours-ci sera moins confortable, plus dur, plus inégal encore que celui dans lequel nous évoluons.

Le portrait est clair: augmentation des cataclysmes naturels, des tensions internationales, des clivages sociaux, durcissement des positions des plus riches et des plus pauvres, les uns voulant sauvegarder leurs acquis, les autres n’en pouvant plus de leur arrogance et de leur égoïsme, etc. Bref, il y a en moi un « je ne sais quoi » qui me tire vers la dépression chronique… Si j’étais « enceint », j’ai tendance à croire que ce « je ne sais quoi » m’entraînerait vers une déprime pré-in-post partum! Oui, je le crois sincèrement, il faut être foncièrement optimiste pour mettre au monde des enfants en 2013…

Quelle espérance?

Mais d’où peut bien provenir cette énergie de vivre qui pousse à procréer? Bien sûr, un ventre qui « se grossit » de jour en jour d’une vie distincte est un message contradictoire envoyé à tous les prophètes de malheur. C’est comme si ces mères portaient en elle cette folle espérance que, malgré tout, un autre monde est possible. C’est comme si elles disaient, au-delà des mots, qui seraient de toute façon insuffisants :

Toi, mon enfant, je te prépare un monde parfait, la meilleure des vies possibles. Je te protégerai de toute malveillance. Je te prodiguerai tous les soins nécessaires à ta croissance, tant physique que psychique. Je t’aimerai d’un amour qui te fera traverser toutes les épreuves. Je serai avec toi dans tout ce que tu vivras. Tu seras heureux, je t’en fais la promesse…

Oui, il y a assurément un tel élan d’espoir qui inspire les futures mamans dans leur choix d’accueillir la vie qui pousse en elles. Mais je n’idéalise pas. Je sais bien que pour un grand nombre les conditions qui permettent d’espérer ne sont pas réunies. Certains enfants grandiront dans un ventre qui est la seule protection contre le monde hostile dans lequel leur mère semble se démener pour survivre. Leur sort en sera jeté dès qu’ils évacueront ce sanctuaire naturel. Ils seront appelés à subir tout ce que notre monde sait faire de mal: la pauvreté, la négligence, la violence, etc. Pas besoin de chercher ailleurs pour imaginer le pire, car nous savons qu’il existe aussi dans notre société tenue artificiellement dans un confort dont la fin est de plus en plus prévisible.

Je me demande souvent comment on peut continuer d’espérer sans avoir la foi. L’enfant qui naît vient avec ce don immaculé qu’est la foi, c’est-à-dire une attente intrinsèque qu’il lui sera fait du bien. C’est ce don qui est abîmé le plus souvent dans la tendre enfance, lorsque les parents, l’entourage, les services sociaux, l’emploi, l’argent, bref tout ce que comporte la vie des adultes vient interférer avec la vulnérabilité de l’enfant. Je vois donc dans cette espérance des femmes enceintes, une forme préservée de la foi originelle, celle qui fait confiance, celle qui espère.

Car de l’espoir, il en faut pour faire tourner le moteur de l’amour. Sans espoir, notre être se recroqueville, se ratatine sur lui-même et se met en stand by. Qu’attend-il? Qu’une main lui soit tendue, une main chaleureuse, une main généreuse, une main amoureuse. N’est-ce pas tout ce à quoi aspire notre « enfant intérieur », celui qui dispose d’une foi qui respire encore malgré son enfouissement sous les décombres?

Ma foi se porte bien, soyez rassurés. Car ma foi ne repose pas d’abord sur les humains seuls. Elle repose sur les humains reliés entre eux par cette inspiration de plus en plus partagée qui les pousse à l’urgence de l’inter-connectivité et de l’interdépendance, à une sorte d’écologie humaine. Les signes de cette montée sont bien perceptibles. Et je crois, sincèrement, qu’il faut un Dieu pour que les humains reçoivent leur vie comme un appel, une vocation, une mission de faire régner plus que jamais la justice et la paix. C’est ce Dieu qui a suscité chez tant d’humains l’élan d’aimer leur prochain comme eux-mêmes. C’est lui qui a inspiré l’auteur du Psaume 84 pour cette formule géniale:  « Amour et Vérité se rencontrent, Justice et Paix s’embrassent ». Voici donc mon espérance et mon attente: que des hommes et des femmes prennent au mot cette formule et font se rencontrer l’amour et la vérité, s’embrasser la justice et la paix. Le monde à venir ne pourra que s’en porter mieux et les enfants qui naîtront seront aspirés par ce mouvement fraternel et solidaire. Tout ça pour que les femmes enceintes, ma belle-fille surtout, aient raison d’espérer… Êtes-vous du nombre de celles et ceux qui portent ce rêve pour ma future petite-fille Aurélie?

2 réflexions sur “« Malheureuses, les femmes enceintes! »

  1. coulon dit :

    Ben , je souhaite tout simplement une belle vie à la petite Aurélie qui va faire partie de nous bientôt. Oui, je suis de ceux qui pensent que toute vie est une chance. Moi aussi, je m’inquiète parfois, pour mes enfants et leurs enfants…C’est d’ailleurs mon rôle….Et pourtant, par delà les inquiétudes, il est une espérance: si la vie est un don de Dieu , comme un don de Dieu ne peut être mauvais, alors notre boulot c’est de faire bon accueil à ce qui vient. En attendant de voir Celui qui vient. .
    M C

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