Entre deux papes, un temps pour la parole libre

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Émission du dimanche 17 février 2013 - Tout le monde en parle - Radio-Canada.ca(1)J’écris ce billet à la suite d’un échange avec mon épouse inspirante… Chez les Hindous, la fin d’un cycle est l’occasion du chaos qui détruit tout pour faire place nette au renouveau. Chez les catholiques, peut-être que la fin d’un pape (on ne peut plus dire la mort) peut présenter un désordre semblable préparant la place à du changement. J’ai été étonné de voir à quel point le petit quart-d’heure d’entrevue avec Alain Crevier, animateur de l’émission Second Regard, invité à la tellement plus célèbre émission Tout le monde en parle du 17 février, a suscité un intérêt manifeste. « Que l’on en parle en bien ou en mal, dit le dicton, pourvu qu’on en parle! » Il se trouve que cette entrevue a touché des questions de fond adressées à l’Église, elle qui, habituellement, est plutôt celle qui pose les questions et interpelle le monde jusqu’à, faut-il le dire, le condamner parfois (souvent)…

Cela m’a ramené à la vision prophétique de Vatican II sur l’Église, non pas d’abord affirmée comme une caste cléricale, mais plutôt comme un peuple, celui que Dieu s’est choisi pour étendre la justice et la paix, au service duquel est érigée une gouvernance qu’on appelle généralement la hiérarchie avec ses prêtres, ses évêques et son pape. Et je vois dans la vacance du siège de l’évêque de Rome, qui est aussi le pape, un temps pour que des entrevues comme celle de l’émission de dimanche dernier pullulent partout dans le monde, non seulement dans les médias de masse, mais aussi et surtout dans les cuisines, les salons, les cantines, les réfectoires, les salles de conférence, les parcs et les bistros! Plus on parle de l’Église, de sa mission, de ses erreurs, des scandales qu’elle subit et ceux auxquels ses représentants ont contribué, de ses grandeurs aussi, de sa culture, de son patrimoine, de ses influences, de ses inspirations édifiantes, etc., et plus on libère la parole, et plus la parole libère les coeurs entravés.

Libérer le trésor

Michel Rivard a écrit une chanson superbe intitulée « Libérer le trésor ». Voici son refrain :

Il existe un trésor, une richesse qui dort
Dans le coeur des enfants mal aimés
Sous le poids du silence et de l’indifférence
Trop souvent le trésor reste caché

La souffrance des humains cache généralement un trésor, celui-là même qui fait leur humanité. Il s’agit de leur fragilité, leur totale vulnérabilité. On la camoufle par des constructions intellectuelles, sentimentales, émotionnelles, par des gestes de fermeture ou des jugements sur autrui, par des actions impulsives ou des dépendances envahissantes. Lorsque la parole est libérée, le mal peut enfin être nommé et prendre la forme de l’ennemi qu’on peut abattre, non sans l’avoir aussi aimé! Car cet ennemi il est en nous, il est parfois nous-même. Jésus a eu un jour cette réflexion inouïe: « Écoutez-moi tous, et comprenez bien. Rien de ce qui est extérieur à l’homme et qui pénètre en lui ne peut le rendre impur. Mais ce qui sort de l’homme, voilà ce qui rend l’homme impur. » (Marc 7, 14). On pourrait voir l’impureté dont il est question comme « ce qui est improprement humain », car l’homme et la femme ont été créés à l’image et à la ressemblance de Dieu, donc « purement » humains! Ce qui est inhumain, ce serait ce que nous produisons à partir de nos blessures, nos maladies spirituelles, nos enfermements, les murs que nous érigeons pour nous protéger et qui devient le mal que nous projetons sur les autres, sur le monde, sur l’Église, bien sûr, et sur Dieu lui-même!

Beaucoup de catholiques dans le monde, surtout en Occident et ici même au Québec, ont souffert « du poids du silence et de l’indifférence » d’une Église « institution » plus prompte à se protéger qu’à défendre les plus petits. Je considère que la plus grande part des critiques faites à l’Église catholique romaine proviennent de cette zone en nous qui est souffrante et qui a besoin de se dire pour que nous puissions goûter à l’authentique liberté. Pour libérer le trésor, il faut donc libérer la parole. En judéo-christianisme, la parole a un réel pouvoir: dès le commencement, c’est par sa parole que Dieu crée le monde — en sept jours ou en quelques milliards d’années, on n’en est pas à quelques détails près ! 🙂 Les thérapies modernes ont toutes plus ou moins mis en valeur la parole pour favoriser la libération des entraves qui nous empêchent d’être heureux. Il est cependant moins impérieux que la parole serve à dire ce que nous pensons qu’à dire ce que nous sommes, vraiment…

Dire, bien dire, médire, maudire…

Ce qui rend l’être humain pur, c’est quand ce qu’il dit correspond à ce qu’il est. Une personne ne se réduit pas à sa blessure, à son histoire, aux abus qu’il a subis, au manque de considération ou à l’expression de sa colère. Une personne humaine est toujours plus que ce qu’elle laisse entrevoir d’elle-même, plus également que ce qu’elle croit être. Chaque personne est une créature unique dont la vie repose dans le coeur aimant du Dieu fou d’amour pour elle! Ce Dieu fait de chaque être humain son fils, sa fille préférée et bien-aimée. Et c’est d’ailleurs après avoir dit cela de Jésus qu’il commande à tous: « Écoutez-le! » (cf. Luc 9, 35) Ceci me rappelle une autre chanson, du groupe Harmonium:

On a mis quelqu’un au monde,
On devrait peut-être l’écouter!

La parole a un pouvoir réel dans le monde. Mais la parole est mutilée, étouffée, altérée. Dès qu’une personne exprime une opinion contraire à la nôtre, on se ferme ou on se braque, on réplique ou on se tait. Dans tous les cas, on enfouit davantage le trésor, celui de l’autre et celui en nous, au lieu de le rendre accessible en l’exposant tel qu’il est.

Il existe en christianisme une conviction théologique qui a traversé les siècles et qu’on appelle le sensus fidei qu’on pourrait traduire comme « le sens inné de la foi » qui opère en chaque baptisé. Chaque fois qu’il a été « entendu », ce sensus fidei a produit des changements et des conversions dans l’Église jusqu’à son sommet. Mais pour que ce sens de la foi puisse s’exprimer, il faut soit des prophètes de feu qui envoient des flèches « parlantes » là où ça compte, soit que le peuple ait un espace pour parler et être consulté. La deuxième manière est relativement simple à mettre en oeuvre. L’Église catholique romaine vit des opportunités qui surviennent généralement à chaque intervalle entre deux papes ou, sur un plan local, entre deux évêques. C’est très peu de temps: quelques jours, quelques semaines. Dès que le prochain pape sera en place, le système curial romain reprendra ses prérogatives et remettra la parole sous clefs afin de faire front commun derrière le nouveau pape. Les fidèles seront de nouveau appelés à être « en communion » avec leurs pasteurs, les dissidents à rentrer dans les rangs. Mais il est possible que des clameurs qui montent, certaines soient entendues comme des brises légères transportant en elles un esprit de renouveau.

Je suis reconnaissant pour ce temps qui nous est donné avec la renonciation de Benoît XVI et la liberté qu’il s’est lui-même accordée. C’est un temps pour espérer du neuf. Je n’hésite pas à encourager quiconque à exprimer honnêtement tout ce qui entrave sa liberté dans son lien avec l’Église pour que peu à peu le trésor caché dans son être profond se découvre et révèle sa beauté. Ce serait un cadeau à faire à l’Église, c’est-à-dire à ceux et celles qui forment le peuple de Dieu et à celles et (surtout) ceux qui sont appelés à le servir comme Jésus le leur a montré, le soir du Jeudi Saint (Cf. Jean 13, 1-15). Et je prie l’Esprit Saint d’amener à la conscience des uns et des autres ce qui conviendra pour la suite des choses.

À propos de Jocelyn Girard

Marié depuis 1984, 5 enfants (que des "gars"), 6 petits-enfants... Je travaille dans l'équipe diocésaine de pastorale pour l'Église catholique au Saguenay-Lac-St-Jean et en tant que professeur à l'Institut de formation théologique et pastorale. Ce n'est pas un travail pour convertir les gens à la foi chrétienne, c'est plutôt pour accompagner ceux et celles qui ont choisi de croire... Je ne suis donc pas très effrayant et plutôt de bonne compagnie, accueillait et discutant avec quiconque se montre respectueux, sans distinction d'origine, d'ethnie, de religion d'orientation sexuelle ou de handicap. J'ai auparavant fait partie de L'Arche de Jean Vanier (en France et à Montréal) à laquelle je continue d'être attaché spirituellement. Autre blogue: http://lebonheurestdansleoui.wordpress.com Twitter : http://twitter.com/#!/jocelyn_girard Facebook : Jocelyn.Girard.9

réponses "

  1. Bonjour Jocelyn, Je t’ai connu à l’Arche-Montréal et j’ ai toujours apprécié ta façon transparente de nommer les choses de la vie et de ta vie. Depuis ton déménagement à Chicoutimi, je te lis régulìerement.Je veux tout simplement te dire merci pour les partages enrichissants que tu nous donnes à l’écrit.
    Pour moi , c’est aussi intéressant à l’oral qu’à l’écrit! Comme dirait Jean Vanier:  » Donner la Parole ».
    Je suis une fidèle lectrice qui apprécie beaucoup ce que tu nous livres car je ressens que c’est vraiment ta pensée et ton coeur que tu nous donnes et de façon inspirée!

    Bonne route à toi et à ta belle petite famille! Nicole Paquette Laparé, une compagne de Foi et Partage Valleyfield et amie de l’Arche-Montréal

  2. Bonjour Jocelyn. J’ai un point de vue différent du tien sur mon blogue, mais au fond pas si différent que cela. Pour le quart d’heure à Tout le monde en parle sur l’Église, je n’ai pas eu la même perception que toi, question de sensibilité. J’ai plutôt trouvé cela complaisant, convenu, plein de stéréotypes. J’ai compris depuis longtemps que pour réformer l’Église, rien de mieux que de l’aimer. C’est ainsi que les plus grand réformateurs ont été des saints. Je donne les raisons sur mon blogue pourquoi j’aime l’Église. Par contre, libérer la parole en Église, comme un trésor en soi, bien sûr c’est à encourager, et ça se fait déjà, mais il y a du chemin à faire. Au moins, les blogues permettent cela et donnent des sons de cloche différents dans le respect et l’accueil de l’autre. Merci d’y apporter ta pierre. Voici le lien de mon récent blogue: http://www.jacquesgauthier.com/blog2/item/45-j-aime-l-eglise-un-regard-de-foi.html

    • Merci Jacques pour ce commentaire. Sur mon blogue, je me positionne un peu en « interface » avec la culture actuelle. Je cherche donc à encourager le dialogue et l’expression authentique des opinions des uns et des autres. En ce sens, cette entrevue me paraît un bon moment pour que la parole se libère. Je suis d’accord avec toi que ce qui est véhiculé généralement est plutôt complaisant et dévalorisant pour l’Église. Je me dis qu’elle l’a un peu cherché, en un certain sens. Et je l’aime assez pour la savoir plus solide et bien ancrée pour résister à tout ce qui est dit sur elle! Merci.

  3. Reblogged this on Électrodes and commented:
    « La parole a un pouvoir réel dans le monde. Mais la parole est mutilée, étouffée, altérée. Dès qu’une personne exprime une opinion contraire à la nôtre, on se ferme ou on se braque, on réplique ou on se tait. Dans tous les cas, on enfouit davantage le trésor, celui de l’autre et celui en nous, au lieu de le rendre accessible en l’exposant tel qu’il est. »

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