Les dindons de la farce

Dessin de YGRECK

Dessin de YGRECK (Journal de Québec)

Le hockey professionnel nord-américain vient de sceller une nouvelle convention entre les propriétaires et les joueurs. Après 113 jours de lock-out, les joueurs peuvent enfin rentrer au bercail. Les matchs vont reprendre. Les commentateurs sportifs couvriront enfin ce pour quoi ils sont payés au lieu de faire semblant d’aimer les ligues mineures et d’autres sports. Les commerçants vont renouer avec les profits. Les fans retrouveront leur pain de chaque jour et les sensations qui leur donnent l’impression d’exister! Bref, la vie « normale » va reprendre son cours.

Remettre les choses en ordre

Depuis la fin des Nordiques de Québec, où j’habitais, et ensuite les années que j’ai passées à l’étranger, je m’étais désintéressé du hockey de la LNH. De retour au pays, vivant à Montréal, je me suis laissé gagner par l’engouement autour du Canadien et par sa prodigieuse machine marketing. À tel point que j’en étais venu à me faire quasiment un devoir de regarder tous les matchs s’il n’y avait pas d’empêchement professionnel. Je me suis même vu, lors d’un conseil d’administration, installer un ordinateur dans la salle de réunion pour qu’un match des séries éliminatoires puisse au moins être entrevu par les membres (et par moi-même) durant l’assemblée. Et à deux reprises, j’ai participé à des pools que je me suis mis à suivre chaque jour avec un véritable esprit de compétition. Bref, j’étais devenu un amateur dédié à ce sport, dans la plus pure tradition canadienne-française!

Mais le sevrage permet parfois des mises en question. Être privé du Canadien pendant quelques mois m’a fait prendre conscience (de nouveau) qu’on peut vivre sans être fan d’une équipe professionnelle. Le temps qu’on gagne peut servir à tant d’autres choses, comme tenir un blogue, faire du casse-tête à deux, sortir, regarder un documentaire, un film ou lire un bon livre, faire soi-même du sport… Oui, le manque peut devenir occasion de combler autrement ce qui semblait ne pouvoir l’être que par la sacrée soirée du hockey. Et le manque permet de faire tomber les écailles qui empêchaient de voir ou de vouloir voir la réalité pratiquement scandaleuse du monde du sport professionnel.

La bataille des riches et célèbres

La guerre à laquelle nous venons d’assister au cours des 113 jours de lock-out de la LNH n’avait rien à voir avec la réalité quotidienne des gens ordinaires. Là, ils se battaient pour déterminer combien de dizaines de millions de dollars, par-dessus ceux qui sont déjà acquis dans leurs comptes de banque, ils allaient se redistribuer au cours de la nouvelle convention.  Ici, lorsque des syndiqués sont mis en lock-out durant six mois, comme ceux de Rio-Tinto à Alma en 2012, ils doivent compter sur la solidarité et sur les fonds d’entraide pour assurer à leurs familles qu’elles auront de quoi manger… Là, le premier jour de contrat de travail d’un joueur de la LNH l’assurera de gagner un minimum de 525 000 $ pour une saison alors qu’ici, le salaire minimum est encore à moins de 10$ l’heure… Là, les propriétaires engrangeront des profits mirobolants et les employés en profiteront tout autant grâce à la pression qu’ils ont les moyens d’imposer aux employeurs. Ici, les grands employeurs feront leur argent grâce au peu de reconnaissance qu’ils accordent à leur personnel. Bref, la vie réelle est bien différente de celle du sport professionnel.

Lock-out chez Rio-Tinto Alma - Photo: Radio-Canada

Lock-out chez Rio-Tinto Alma – Photo: Radio-Canada

Alors comment faire pour manifester une prise de distance avec ce système clairement injuste? Je sais bien que les fans, heureux de la reprise, rentreront progressivement dans les rangs et pardonneront à leurs dieux cet écart de conduite, comme le faisaient les Grecs avec leur panthéon. Je sais bien que les commanditaires reviendront, car ils flairent toujours les bonnes affaires. Je sais bien que les médias regorgeront enfin de nouvelles sportives et de potins relatifs aux dieux du stade. Je sais bien que ce système trouve toujours sa subsistance à même nos émotions en manque d’excitation, nos rêves de grandeurs et nos espoirs de vie meilleure par procuration!

Mais je ne vais plus abdiquer ma dignité sur l’autel du sport professionnel. Je ne vais plus accorder autant d’attention à suivre cette télé-réalité qui n’a rien à voir avec la vie que nous menons. J’y jetterai un oeil furtif, car je tiens à rester proche de mes amis, des membres de ma famille, des gens de mon entourage qui aiment le hockey. Je le ferai pour m’intéresser à eux plutôt que pour m’intéresser au système lui-même. Et j’aurai du temps pour la vraie vie.

Je prendrai du temps pour participer à des assemblées citoyennes. Je choisirai de regarder une émission avec ma conjointe plutôt que de la voir se pousser hors du salon lorsque le match commence. Je ferai autre chose de ce temps pour le faire passer, dans mon bilan personnel, du côté de mes actifs plutôt que des passifs.

Le système ne me récupérera pas. Bettman et Fehr, vous m’avez perdu à jamais. Je suis un ancien fan, fini.

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