Tant qu’on peut faire une piastre…

Dans la bataille du « nous » qui occupe quelque peu les discussions ces jours-ci et la quête identitaire des Québécois, il y a certainement quelques éléments que nous aimerions voir reconnus comme des valeurs intégrantes de notre culture nationale, par exemple: la langue française; l’égalité hommes – femmes; le sens de l’accueil – la tolérance;  des politiques sociales, des mesures de réhabilitation, etc. D’autres semblent nous attribuer également une propension quasi génétique à permettre la corruption à tous les niveaux de responsabilité, ainsi que l’avait affirmé le magazine Maclean’s dans son édition de septembre 2010. Après le scandale des commandites qui a notamment montré de grands penchants chez les Québécois à profiter du système, voici les allégations qui émanent chaque jour de la Commission Charbonneau sur la corruption et la collusion dans l’industrie de la construction. Rien de gai ni de réjouissant dans tout ce qu’on entend et qu’on découvre… Et, paraît-il, c’est loin d’être fini!

Le syndrôme Bougon

Même si c’est a priori outrageant de se faire ainsi affubler d’un déterminant si peu honorable, il est peut-être utile de faire un petit effort d’humilité en cherchant ce qui est éventuellement vrai dans cette affirmation sur notre différence culturelle qui serait plus portée que d’autres à la corruption. Nos télé-séries les plus suivies ont souvent montré des personnages obscurs contournant les lois de toutes les manières afin de tirer avantage des situations les plus diverses.  Il en fut donc ainsi il y a déjà longtemps avec « Un homme et son péché » – d’abord à la radio, ensuite au cinéma et à la télé – mettant en vedette le maire d’une petite municipalité rurale en développement qui s’appropriait un pouvoir sur toutes les affaires qu’il voyait passer et qui abusait allègrement de ses débiteurs. À un autre niveau et plus récemment, la série « Les Bougon, c’est aussi ça la vie » a montré un visage d’une autre corruption, celle-là beaucoup plus présente au sein du « petit » peuple. Malgré que ces productions n’étaient que des fictions, un large public a pu se reconnaître dans les personnages et surtout reconnaître que les corrompus sont souvent plus réels que ce qu’on trouve au petit écran.

Nous avons tous fait plus ou moins l’expérience d’écouter un voisin, un beau-frère ou une amie, quand ce n’est pas nous-mêmes, raconter avec fierté comment elle a réussi à berner un acheteur, un fonctionnaire, une caissière ou qui que ce soit. Nous confondons souvent « faire une bonne affaire » avec « refourguer » ou arnaquer. La plupart de ceux et celles qui écoutent ces histoires ne disent rien, certains y allant d’un mot d’encouragement, du genre: « On se fait tellement avoir que pour une fois que c’est l’un des nôtres qui fait une chose comme ça, c’est tant mieux ». Je ne sais pas pour vous, mais je ne peux pas dénombrer le situations où j’ai entendu de telles histoires. « Qui vole un oeuf, vole un boeuf », dit le proverbe: un assisté social parvient à cacher des revenus au noir; un vendeur de voitures d’occasion réussit à masquer un défaut au client; un acheteur change le prix d’un article avec l’étiquette d’un autre moins cher… Voilà des choses qui font partie du monde réel dans lequel nous vivons. Et maintenant, nous voyons se révéler au grand jour des histoires inimaginables dont les conséquences financières sont énormes surtout pour le client au bout des transactions, après que tous les malfrats se soient partagé les commissions faisant grimper les coûts des produits et services achetés. Et ce client, finalement, au bout de la chaîne, c’est nous!

Partout pareil

Il serait faux de croire que le Québec est une nation plus encline à la corruption que d’autres. À voir l’actualité de tous les jours, nous pouvons mesurer à quel point cette propension est inhérente à la nature humaine. J’entendais un commentateur politique affirmer l’autre jour: « S’il y a une piastre à faire quelque part, il y aura toujours quelqu’un pour saisir l’opportunité ». La loi est prévue pour instaurer une forme de justice dans les transactions entre individus, commerçants et fournisseurs. Les groupes mafieux ne sont pas les seuls à chercher à les contourner. C’est un réflexe qui guette chaque citoyen lorsqu’il croit qu’il a trop à contribuer ou encore lorsqu’on lui présente une opportunité alléchante. Il faut donc des balises internes qui nous font dire « non » aux tentations de l’argent facile, mais cela ne suffit pas, la plupart du temps. Alors la loi se doit d’être plus mordante. Les codes d’éthiques sont bien intentionnés, mais ils ne rassurent que rarement. Les commissaires à l’éthique sont de bons moyens pour dénoncer ce qui se fait dans la marge ou en dehors des règles, mais ils n’interviennent qu’après coup et leurs recommandations ne sont pas toujours mises en oeuvre. Bref, les moyens pour réduire la tentation du gain facile sont rarement efficaces. Il n’y a que des lois et des sentences sévères qui peuvent décourager des individus malintentionnés d’agir, souvent en collusion, pour s’approprier de l’argent qui ne leur revient pas. Lorsqu’une collectivité doit payer plus que sa part pour obtenir des services et des produits, que les impôts et les taxes servent aussi à verser des commissions car c’est le prix à payer pour que les contrats soient accordés, alors il n’y a que les peines de prison et les « réparations » combinant remboursements et pénalités qui peuvent décourager les malfaiteurs. Mais tout cela a un coût: plus d’inspecteurs, plus de moyens, plus d’impôts!

Il y aura toujours de la corruption car celle-ci est une aptitude humaine. Passer à l’acte sera toujours possible. C’est donc un changement de mentalité qu’il faut initier. Cela commence par ne plus supporter d’écouter les récits « épiques » relatant quelque méfait ou arnaque que ce soit. Cela peut aussi vouloir dire, parfois, qu’il faut dénoncer de tels actes. Si à chaque fois qu’un individu est stoppé dans son élan de fierté à raconter son dernier mauvais coup, peut-être tirera-t-il moins de gratifications à commettre le suivant. Si les citoyens honnêtes se levaient pour barrer la route à la corruption, sans doute que celle-ci finirait par décliner.

Un jour, un homme libre de toute entrave entra dans une enceinte sacrée dont une grande partie du commerce était détournée par un système de collusion et de corruption. Cet homme renversa les tables des changeurs et bouscula les marchands profiteurs du système. Ce jour-là, ce prophète inscrivit dans l’histoire un « non » fracassant qui le conduisit à une condamnation à mort. Un homme seul meurt en s’élevant contre le mal. Un peuple entier pétri de foi peut cependant exercer une réelle influence. Ceci est certainement, malgré tous les ratés qu’il a connus, l’une des révolutions que le christianisme a tenté d’instaurer au cours de l’histoire.*

Non, le Québec n’est peut-être pas pire que n’importe quel autre peuple de la terre. Mais il n’est certainement pas mieux non plus. Moi, je voudrais faire partie de ce « nous » qui saurait dire non à l’injustice sous toutes ses formes et agir en conséquence. Alors seulement je serais vraiment fier d’appartenir à ce peuple. Et vous?

* Cf. Marc 11, 15-17 ; Luc 19, 45-46, Jean 2, 13-17

Une réflexion sur “Tant qu’on peut faire une piastre…

  1. Jean Pierre Contant dit :

    Effectivement , un ami me disait « tu ne peux pas être trop honnête », tu l’es ou tu ne l’es pas ». Combien de fois je me suis fait dire que je n’aurais pas du faire remarquer l’erreur sur l’addition qu’on me présentait au restaurant. La corruption commence dans ma cour.

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