Pouvons-nous (faut-il) réanimer l’Église?

Vision d’Ezechiel: les ossements desséchés

Intégrisme, fondamentalisme, terrorisme… Voilà des mots qui sont désormais associés aux religions quand ce n’est pas archaïsme, moyen-âge, grande noirceur! Très peu d’entre elles échappent à ce jugement qui se répand parmi nos proches, nos amis, nos collègues. Être croyant, en 2012, s’avère de plus en plus difficile à assumer et davantage à défendre. La plupart des croyants se divisent en deux camps: ceux qui résistent et qui affrontent le monde, parfois avec agressivité, armés de leurs Écritures et de leurs prophètes, et ceux qui s’effacent en espérant ne pas avoir à répondre de leur foi, dont certains qui, peu à peu, en viennent à se laisser emporter par la vague du nihilisme. En effet, pourquoi vivre selon des croyances que plus personne n’encourage ni ne respecte? Ne serait-ce pas un peu schizophrène? Pouvons-nous rester équilibré bien longtemps comme si nous avions une personnalité dissociée avant que tout se casse dans notre tête?

Une situation éprouvante

L’actualité vient souvent renforcer la mauvaise réputation des religions. Entre des émeutes meurtrières pour dénoncer un film méprisant et les riches lobbys parvenant à s’infiltrer jusqu’aux plus hautes sphères décisionnelles des États, il y a ces petits scandales moraux qui s’accumulent et qui n’aident en rien les religions à gagner en crédibilité. Encore aujourd’hui, dans ma région, un prêtre catholique présumé avoir agressé des fillettes dans les années 1960-70 se voyait ajouter de nouveaux chefs d’accusation à ceux qui lui sont déjà reprochés. On avait fait appel au public pour que d’autres victimes se révèlent. Il y en aurait 38 à ce jour. C’est la honte pour tous les prêtres « bien » et pour tant de fidèles qui ne savent plus à qui faire confiance pour les éclairer.

Les Québécois ont rejeté l’Église massivement et de manière accélérée depuis 30 ans. Ils ont eu tant de motifs pour le faire! Les familles qui souhaitent malgré tout « donner » à leur enfant un quelque chose de cet héritage le font assez discrètement. À moins d’un degré de confiance à toute épreuve en leur entourage, elles le font sans le dire. Il leur sera toujours plus aisé de parler de la partie de hockey ou de soccer, ou encore du concert de musique ou de danse de leurs enfants plutôt que de leur parcours vers leur première communion! C’est quand même plus hot que la messe!

Des leaders positifs et inspirants

Un collègue agent de pastorale s’est laissé aller à quelques états d’âme depuis hier sur Facebook. Il déplore que l’Église en soit encore à parler, réfléchir, analyser plutôt que de bouger, changer, agir. On peut lui donner raison en voyant combien les catholiques ne viennent plus en nombre aux rencontres, formations, activités, etc. qui leur sont offertes sans compter. Il ne reste le plus souvent que les quelques têtes habituelles du dimanche, dont la couleur des cheveux rappelle la grisaille du temps. Rare de voir de nouveaux visages. Rare aussi de les voir revenir! Dans un tel contexte, comment espérer du neuf? On peut parfois en venir à se demander s’il faut réanimer cette Église ou bien la laisser mourir. Comme le disait le défunt cardinal Martini, un progressiste qui aura surtout réussi à faire s’organiser davantage la vieille-garde déterminée à maintenir et renforcer le pouvoir central aux dépens de tout ce qui pourrait émerger de l’un ou l’autre des milieux créatifs ou innovateurs, là où parfois surgit une pousse qui pourrait être inspirée par l’Esprit Saint. L’innovation étant toujours suspecte, il vaut mieux lui asséner le coup de grâce avant même de percevoir ce qu’elle aurait pu faire germer. Le cardinal Martini, donc, ancien archevêque de Milan, disait ceci:

Le père Karl Rahner utilisait volontiers l’image de la braise qui se cache sous la cendre. Dans l’Eglise d’aujourd’hui, je vois tellement de cendres cacher les braises que je suis souvent pris d’un sentiment d’impuissance. Comment peut-on libérer ces braises enfouies sous la cendre afin de raviver la flamme de l’amour ? Où sont les personnes pleines de générosité comme le bon samaritain ? Qui a la foi du centurion romain ? Qui est aussi enthousiaste que Jean-Baptiste ? Qui ose la nouveauté comme Paul ? Qui est fidèle comme Marie de Magdala ? Je conseille au Pape et aux évêques de chercher, pour les postes de direction, douze personnes hors du commun, proches des plus pauvres, entourées de jeunes et qui expérimentent des choses nouvelles. Nous avons besoin d’entrer en contact avec des hommes qui osent agir pour que l’Esprit puisse se diffuser partout. (Source)

Avec de tels leaders capables de soulever l’enthousiasme, de réveiller l’espérance endormie, il y aurait certes un peu de lueur dans la nuit qui écrase le temps actuel de l’Église. De tels leaders, il y en a plein pourtant. Des comme mon collègue qui s’époumonent à dire tout haut ce que tant d’autres pensent tout bas. Des comme ces autres prêtres ou diacres qui font leur travail discrètement en accueillant, écoutant, soulageant les personnes qui viennent encore à eux, parfois en dernier recours. Des comme certains agentes et agents de pastorale qui à temps et contretemps proposent des activités de catéchèse et d’initiation chrétienne qui « goûtent bon ». Des comme les hommes et les femmes qui résistent avec courage au jugement de la masse et qui vivent joyeusement leur foi en laissant grandir en eux la charité, l’amour et la bienveillance. Des comme les personnes de bonne volonté qui, par milliers, sans jamais avoir une conscience religieuse, s’engagent dans leur quotidien à bâtir un monde plus riche en humanité.

Oui, de l’espoir il en reste. Je me surprends un peu plus chaque jour à me montrer plus solide à exprimer ma foi en Jésus de Nazareth, Fils de Dieu et sauveur que nos ancêtres ont crucifié afin de le faire taire. Je me plais à faire des liens entre ce que j’entends des uns et des autres à propos de leur vie, de leurs aspirations, de leurs luttes, et des épisodes de la vie de Jésus, des gestes qu’il a posés, des attitudes qu’il a démontrées, des histoires qu’il a racontées, des dialogues qu’il a entretenus. Et je me surprends à constater que devant moi, loin de voir fuir mes interlocuteurs, je vois des yeux s’allumer de désirs et s’animer d’espoir. Je pense qu’il existe encore beaucoup d’ « allumeurs » comme ça dans notre société. Qu’ils ou elles parlent à partir de Jésus, de Moïse, de Mohamed, de Bouddha ou de Krishna, tant qu’ils suscitent l’espoir en un monde meilleur, ils soufflent sur les braises refroidies. J’ai déjà réanimé un feu à partir d’un minuscule bout de braise persistante, en soufflant, soufflant et soufflant jusqu’à en faire de l’hyperventilation! Je n’avais pas d’allumettes, mais mon seul souffle entêté sur ce petit bout de braise fut suffisant. Quel bonheur de voir que le feu reprenait vie et pouvait à nouveau réchauffer la pièce.

Dans l’échange avec mon collègue agent de pastorale, ce dernier, pour donner une image de l’Église actuelle, évoquait le pont d’Avignon sur lequel les gens dansaient sans se rendre compte que le pont s’était démoli en partie. La vraie histoire de ce pont n’est pas d’avoir été détruit à moitié, mais plutôt de n’avoir jamais été complété. Alors voilà, si nous pouvons tous venir sur le pont qui relie notre foi aux humains de partout pour y danser sur un air qui donne à rêver de joie et d’espoir, alors la spiritualité, la foi et la religion pourront contribuer à le prolonger jusqu’à l’autre rive. C’est là pour moi le rôle de mon Église. C’est avec de tels bâtisseurs de ponts que je veux m’engager et non avec n’importe quel fossoyeur de la religion.

11 réflexions sur “Pouvons-nous (faut-il) réanimer l’Église?

  1. Courageux billet sur la désespérance qui nous guette…

    Heureusement, il y a encore des îlots de croyants confiants et agissants : impliqués. Des rassemblements hors réseau et hors norme, cependant, discrets comme au temps des catacombes. À témoin, la communauté chrétienne Saint-Albert-le-Grand (st-albert.org) – paroisse non territoriale reconnue par le diocèse de Montréal – entièrement prise en charge par des laïcs ‘en feu’ depuis plusieurs années. J’y suis entré par hasard (guidé par l’Esprit?) un dimanche de mars dernier; c’est depuis lors pour moi une source dominicale bien vivante d’espérance.

  2. Jeff dit :

    Il y a plusieurs voies pour témoigner aujourd’hui. On peut témoigner de Jésus par la fraternité au quotidien, par l’annonce explicite de l’Évangile, par l’une, par l’autre ou par les deux. Pour l’annonce explicite, je crois qu’il faut un renouvellement du langage. Je ne dis pas qu’il faut virer boutte pour boutte notre façon de dire la foi de toujours, mais simplement qu’une partie du langage traditionnel dit du vrai sans être comestible.

    • Tu as bien raison d’espérer un langage plus accessible. Nos symboles sont devenus peu à peu hermétiques et ne « parlent » plus aux humains de ce temps. Or, ceux-ci ne font que décrire une expérience qui, elle, est toujours actuelle, soit les élans de mort et de vie qui traversent nos existences…

      • Jeff dit :

        Exactement, il faut trouver les mots d’aujourd’hui pour dire ce qui demeure dans l’expérience chrétienne d’une génération à l’autre. Il y a peut-être aussi des sensibilités dont il faut tenir compte aujourd’hui.

  3. Beau texte, Je vois de l’avenir dans les groupes qui font le lien entre la justice sociale et la foi. Une autre veine féconde est la quête de sens à travers la catéchèse biblique symbolique développée par les Lagarde. Faire le lien entre psychologie ou psychanalyse et pastorale et théologie en décuple les force vouées à la croissance personnelle.
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