Il lui manque encore une chose…

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Pour mieux comprendre les motivations qui m’ont conduit au présent article, je vous conseille de lire d’abord le billet émouvant de Véronique Robert, La rédemption. Pour les plus pressés, je vous résume la situation. Mme Robert est avocate. Dans cette cause, elle défend un jeune homme, chauffeur désigné, qui, un soir avec des amis, reconnaît avoir quand même bu, un peu trop selon l’alcootest, et avoir conduit un peu trop vite. Rien ne serait vraisemblablement arrivé si un vrai chauffard, que les passagers de la voiture ont vu texter en même temps qu’il replaçait son balai d’essuie-glace, ne l’avait coupé dangereusement, causant du même coup le tragique accident avec des blessés et la mort de son copain d’enfance. Grâce au geste du jeune accusé, le chauffard a pu éviter l’accident et quitter les lieux sans être importuné. L’avocate et son collègue croyaient avoir une cause favorable. Tout portait à croire que leur protégé serait acquitté. Mais le jeune homme a changé d’avis et a plaidé coupable à l’accusation de conduite dangereuse causant la mort. Avec la nouvelle loi endurcie du gouvernement conservateur, il devra purger une peine minimum… L’avocate pointe vers la notion de « rédemption » pour qualifier le besoin de son jeune client d’être condamné, d’aller en prison, car il ne pouvait supporter l’idée d’être libre tandis que son ami a perdu la vie en partie (ou pas) à cause de lui. Cause poignante, donc…

Reconnaître ses fautes

Nous sommes placés devant deux attitudes tellement tranchées qu’il importe en effet de les qualifier un peu. Dans le premier cas, le chauffard qui a provoqué l’accident s’en est tiré et n’a jamais été arrêté. Pourtant, dans les faits, c’est sa conduite dangereuse, selon tous les témoins, qui a obligé le jeune accusé — assez agile malgré l’alcool — à changer soudainement de direction pour éviter l’impact, avec la perte de contrôle qui s’en est suivie et l’impact meurtrier contre le garde-fou. Cette action soudaine a épargné le chauffard. L’histoire ne dit pas si ce dernier a su qu’il avait causé un accident avec mort d’un jeune homme et blessures diverses. S’il a eu vent des conséquences de cet accident et qu’il s’est rappelé avoir coupé cette voiture juste avant l’impact, il est possible qu’il s’en veuille et qu’il soit pris de remords. Il est plus probable, comme beaucoup d’autres dans une situation semblable, qu’il s’est plutôt réfugié dans un processus de déni. Il n’a rien eu. Il n’a rien vu. Pas pris, pas coupable! Il peut poursuivre sa vie comme avant. Il peut continuer de vivre dangereusement, car il n’a subi aucune perte dans ce qui est pour lui un non-incident. Il restera, pour tous les témoins de cette affaire, un scandale permanent.

Le jeune accusé, en évitant la collision, a été moins chanceux. Son geste a causé la mort de son ami et des blessures graves à un autre qui en porte des séquelles. Il sait qu’il a été fautif en prenant le volant. Il sait qu’il a conduit imprudemment en poussant la vitesse de pointe. Il se sent responsable de ce qui est arrivé à ses amis. Il en éprouve du remord, de la culpabilité. Il ne peut supporter l’idée de sortir acquitté de son procès et de savourer une telle victoire car elle aurait le goût de la douleur et de la mort. Il préfère donc la sentence et la prison. En réalité, il s’est déjà enfermé lui-même dans son esprit. La prison n’en sera que le signe extérieur. Mais, dans les faits, elle ne réparera rien: son copain ne reviendra pas à la vie; l’autre ne guérira pas plus vite; ses amis ne le verront plus pour le soutenir ou simplement pour être avec lui, comme avant…

Comment pardonner?

C’est curieux, car j’étais à la messe ce matin et c’est là que j’ai repensé à cette histoire. Nous avons célébré aujourd’hui le dimanche de la miséricorde divine, c’est-à-dire le jour où l’on fête le mystère de la tendresse infinie de Dieu pour sa création, au point d’être prêt à tout pardonner… Dans la sagesse de l’Évangile, il y a toujours la bonne nouvelle du pardon accordé à celui qui reconnaît sa faute.

Le jeune chauffeur a bel et bien reconnu sa faute. Il l’a même déjà « expié » depuis plusieurs années. Il ne sait pas se pardonner et encore moins accueillir le pardon des gens qui ont été touchés par les événements, ni des parents de son ami décédé, ni de son copain handicapé, ni de ses amis et témoins. À son aveu, il manque une chose essentielle qui, à défaut de se rendre jusque là, ne peut que le maintenir dans un état de malheur perpétuel. Cette chose, c’est le pardon accordé et surtout, puisque ce dernier semble l’avoir été, le pardon reçu.

L’Église catholique a beaucoup contribué au sentiment de culpabilité. Elle a peut-être eu tendance à encourager le même penchant qui afflige notre jeune chauffeur, en amplifiant le recours à la pénitence et en négligeant les bénéfices du pardon accordé et reçu. En rendant tous les gens coupables de fautes minimes desquelles il fallait se confesser fréquemment, on en a perdu le sens profond de ce signe qui rend visible et réelle la miséricorde de Dieu. À tel point que notre société est encore, malgré le peu d’influence actuelle de l’Église, le plus souvent plongée dans un sentiment de culpabilité individuel et collectif ou dans le déni, ce qui est pire encore, ces deux attitudes empêchant la vie de produire des fruits.

Après avoir redécouvert la joie du pardon, l’Église sait mieux aujourd’hui l’accorder au croyant qui exprime le besoin d’une parole bienfaisante et régénératrice. Le pardon accordé par un humain à un autre humain est toujours une chose qui touche les coeurs, même les plus insensibles. Quand ce pardon est reçu, c’est-à-dire lorsque la personne pardonnée accepte de renouer les liens qui ont été brisés par sa faute et de repartir à neuf, s’ensuit une vie nouvelle, une amitié plus forte qu’avant, une joie qui dure. Pour les chrétiens, le pardon est non seulement inspiré par Dieu dans le coeur des êtres humains lorsqu’ils se l’accordent mutuellement, c’est aussi Dieu lui-même qui pardonne si l’on a recours à lui. Il offre un pardon qui ouvre sur une vie nouvelle et même une vie sans fin!

Dans un passage des évangiles, un jeune homme en quête d’éternité demande à Jésus ce qu’il doit faire pour avoir accès à la vie éternelle. Après un dialogue sur le respect des préceptes religieux, Jésus lui dit: « Une seule chose te manque » (voir Marc 10, 17 ss.). Cet épisode parle surtout de l’attachement aux biens qui nous retient de nous abandonner entièrement entre les bras d’un Dieu amour. En grattant un peu, on comprend que seul Dieu peut nous libérer totalement de tout ce qui nous garde prisonniers. La culpabilité et les remords sont des émotions qui nous retiennent dans une prison intérieure. Pour nous libérer, une seule clé possible, c’est le pardon. Si l’être blessé par notre faute ne peut pas nous pardonner, par exemple s’il est décédé, comme c’est le cas de notre jeune chauffeur, Dieu est là qui peut rendre libre le fautif de la captivité dans laquelle il s’est enfermé.

Voilà pour moi la bonne nouvelle d’aujourd’hui. Ce jeune détenu, enfermé davantage dans sa blessure que dans sa cellule, a besoin d’une source nouvelle pour sa libération. Tant de prisonniers l’ont découverte durant leur détention que je suis confiant qu’il se mette, lui aussi, à chercher cette seule chose qui lui manque, un amour si fort qu’on ne peut y résister. Cet amour-là, c’est Dieu lui-même en personne. Ce soir, ma prière est pour toutes les personnes qui résistent au pardon, qui empêchent ainsi la vie de fleurir de plus belle, comme en un printemps qui fait toutes choses nouvelles.

PS: pendant que j’écris cette conclusion, je vois le témoignage de cette jeune femme à l’émission Tout le monde en parle. Vivement qu’on en finisse avec l’alcool et le volant…

À propos de Jocelyn Girard

Marié depuis 1984, 5 enfants (que des "gars"), 6 petits-enfants... Je travaille dans l'équipe diocésaine de pastorale pour l'Église catholique au Saguenay-Lac-St-Jean et en tant que professeur à l'Institut de formation théologique et pastorale. Ce n'est pas un travail pour convertir les gens à la foi chrétienne, c'est plutôt pour accompagner ceux et celles qui ont choisi de croire... Je ne suis donc pas très effrayant et plutôt de bonne compagnie, accueillait et discutant avec quiconque se montre respectueux, sans distinction d'origine, d'ethnie, de religion d'orientation sexuelle ou de handicap. J'ai auparavant fait partie de L'Arche de Jean Vanier (en France et à Montréal) à laquelle je continue d'être attaché spirituellement. Autre blogue: http://lebonheurestdansleoui.wordpress.com Twitter : http://twitter.com/#!/jocelyn_girard Facebook : Jocelyn.Girard.9

réponses "

  1. Je trouve que le pardon est important!

    Par contre, il faut y être prêt, avoir fait un bout de chemin, et cela que ce soit par conviction religieuse…ou personnelle.

    En fait, j’ai pardonné la violence de mon père quand j’étais jeune, car c’était une sorte de maladie maniaco-dépressive qui le poussait à nous battre, ma mère et les enfants que nous étions.
    Et puis si on ne réussit pas à pardonner, cette énergie mise à haïr, elle se retourne contre vous et vous gruge à l’intérieur, vous empêchant de vivre pleinement heureux(se). Il faut se demander si cet être qui vous a blessé en vaut alors la peine??

    Par contre, je ne serais pas prête à pardonner certaines choses….par exemple l’inceste.

    C’est à chacun à voir.

    Merci de ce billet qui nous fait réfléchir, Jocelyn!

    • Merci Diane pour ce feedback. La vie nous surprend parfois à faire quelque chose que nous n’aurions pas cru être en mesure de faire… Je connais au moins une personne victime d’inceste qui a su pardonner. La libération qui suit n’est jamais magique ni soudaine, mais elle est réelle… Je pense qu’il ne faut pas mettre de barrière, même si c’est plus facile à dire qu’à faire! Au plaisir d’échanger encore…

  2. Eh oui Jocelyn, j’imagine qu’il y a des gens qui peuvent trouver en eux une force, des raisons de pardonner même l’inceste!
    Mais pardonner pour moi veut un peu dire continuer à voir la personne et presque « faire comme si de rien n’était » et ça, ce serait impossible pour moi dans le cas d’inceste.
    Mon père qui nous battait étant jeune, est devenui malade en vieillissant et ma mère et nous les enfants le fréquetions et nous en occupions, mais on ne s’est jamais réellement rapprochés car c’était un être tourmenté, très refermé sur lui-même et refusant de nous laisser entrer dans sa vie de cette façon.

    Ceci dit, pardonner un incestieux et « faire comme si de rien n’était » me serait impossible, car cette personne aurait volé ce que l’enfant a de plus précieux, soit son innocence qui fait partie de son âme d’enfant, et justement le fait que ton enfance t’est refusée parce qu’il est impossible que ce geste d’horreur t’ait laissé intact et capable de vivre une vraie enfance insouciante.

    Cependant, j’imagine qu’il est possible que certaines personnes trouvent la force de pardonner jusqu’à un certain niveau, mais je serais fort surprise que l’agresseur et la victime redeviennent « père et fils/fille » comme dans un *pattern* de relations familiales normales.

    • Je ne sais pas si cette vie est possible lorsque les deux protagonistes ont à demeurer en relations. La personne que je connais a pardonné à son père décédé… Ce serait intéressant de questionner des groupes de femmes ou des accompagnatrices pour savoir si un tel pardon est vécu concrètement.

      • Ah bon.
        Elle lui a pardonné une fois qu’il est décédé, je me disais aussi!
        Ce qui prouve que la haine empoisonne la vie d’une victime, donc il est mieux pour elle d’en venir au pardon. Donc elle le fait pour elle et non pour le bourreau.
        C’est ainsi que je vois les choses.

        • En réalité, la mort du père n’était pas un préalable au pardon accordé. Ce que j’ai constaté, c’est que l’aptitude au pardon n’est venue qu’après des années de travail et de résilience. Et là, l’agresseur n’était plus au « rendez-vous » du pardon. Je demeure optimiste quant à la possibilité qu’un tel pardon puisse survenir dans une vie où la relation est encore vivante. Je vais chercher des témoignages en ce sens…

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