Pour une laïcité bien de chez nous (4)

L’enseignement confessionnel (catholique et protestant) a fait bon ménage avec l’école publique au Québec, pendant plus de 150 ans, profitant même d’un droit garanti dans la constitution canadienne de 1867.  L’évolution des valeurs et des lois et plus particulièrement les changements démographiques ont conduit graduellement à mettre un terme, en 2005, à la confessionnalité des écoles publiques. L’école publique québécoise s’inscrit cependant dans une approche dite de « laïcité ouverte » (voir mon billet sur les types de laïcité).

La laïcité ouverte de l’école publique québécoise se compose de cinq éléments structurants, étroitement liés : 1) le respect de la liberté de conscience et de religion; 2) la neutralité de l’école publique; 3) la prise en compte du cheminement spirituel de l’élève; 4) le service commun d’animation spirituelle et d’engagement Communautaire et 5) le programme unique en matière d’éthique et de culture religieuse. Pris ensemble, ces cinq éléments font de la laïcité ouverte un cadre à la fois souple et structurant pour l’école publique québécoise. (Ministère de l’Éducation, des Loisirs et des Sports. Source p. 30)

Le programme Éthique et Culture religieuse

Dans le but de favoriser un « vivre ensemble » qui intègre la dimension interculturelle et pluri-religieuse de la société, le ministère de l’Éducation a conçu et implanté, en 2008,  un programme d’Éthique et Culture religieuse (ÉCR) permettant, entre autres objectifs, une connaissance de base des principales religions présentes au Québec en reconnaissant une place prépondérante au christianisme.

Laïcité scolaire ne rime pas avec vide en ce qui concerne le fait religieux et le patrimoine culturel, que l’on soit en milieu homogène ou hétérogène. Il faut plutôt valoriser l’héritage religieux et culturel pour faciliter l’intégration des Néo-Québécois et pour éviter que les Québécois dits de souche se sentent dépossédés de leur identité. Ceux qui, au contraire, souhaitent que la question religieuse soit évacuée de l’école ne réalisent pas que cela risquerait d’engendrer chez les jeunes un déficit culturel majeur dans une société dont la culture et le paysage sont imprégnés de références religieuses et dans un monde où religion et civilisation s’interpénètrent. (Ministère de l’Éducation, des Loisirs et des Sports. Source p. 48)

Le Centre Justice et Foi a applaudi à la mise en place de ce programme, tout en invitant à la vigilance.

La posture pédagogique exigée par ce cours est très complexe: il s’agit, en classe, d’aborder avec respect, ouverture et gradualité la diversité du fait religieux et de la réflexion éthique, sans tomber pour autant dans le prosélytisme, la complaisance ou le relativisme. À cet égard, il faut mettre en place des structures d’accompagnement et de soutien des maîtres beaucoup plus solides. Par ailleurs, le matériel pédagogique mis à la disposition des professeurs et des élèves semble encore insuffisant et de qualité inégale. Un examen rigoureux et une amélioration des ressources s’imposent en ce domaine. Enfin, certaines inquiétudes ont pu être soulevées quant au respect de la place prépondérante qui devait être accordée, dans le volet « culture religieuse » de ce cours, à la connaissance des traditions fondatrices que sont d’abord le christianisme, puis le judaïsme et les spiritualités autochtones. Il faut veiller davantage au respect de cette orientation fondamentale du programme. (Elisabeth Garant. Source)

Même les évêques catholiques du Québec s’étaient « engagés publiquement, malgré [leur]déception de voir disparaître la liberté de choix des parents, à maintenir une attitude d’ouverture et de prudence, critique et vigilante » face au nouveau programme d’ÉCR (Source).

Personnellement, j’ajouterais qu’il serait préférable que certains enseignements relatifs à des religions spécifiques soient donnés sous forme de « témoignages » émanant de personnes appartenant aux religions dont les croyances et les pratiques sont présentées. J’ai apprécié la série d’émissions Mon Dieu animée par Bernard Derome. Tout en faisant appel à des spécialistes des religions présentées, la série donnait la parole aux croyants de ces diverses traditions, invitant davantage au respect parce que ces personnes osaient partager leurs valeurs, leurs croyances, leurs pratiques dans un esprit d’ouverture. Je crois que l’école devrait prendre en compte cette disposition qui aurait également l’avantage de donner aux diverses traditions religieuses l’assurance que ce qui fait l’objet de leur foi est présenté non pas uniquement de manière anthropologique ou sociologique, mais également d’un point de vue croyant.

Le programme d’ÉCR est encore jeune et très perfectible. Il a l’avantage de présenter un caractère unique et à ce titre il fait office de référence dans le monde… Nous sommes en droit d’espérer qu’il produira les fruits escomptés dans le futur, à savoir une société où le respect des différences apparaîtra au premier plan des valeurs collectives.

Les fameux signes ostentatoires

L’école publique, désormais laïque, est devenu le lieu de débats sur les signes religieux qui manifestent une appartenance ou une identité religieuse. En France, l’État a statué en 2004 par une loi interdisant tout signe ostentatoire, tant pour le personnel que pour les élèves (et même les parents à l’intérieur de l’enceinte ou lors d’activités scolaires). Mais qu’est-ce qu’un signe ostentatoire?

Cette loi interdit de porter les signes ostensibles, visibles et portés dans l’intention d’être vus, c’est-à-dire manifestant non plus l’appartenance à une religion mais une volonté politique. Les articles interdits par cette loi incluent a priori le hijab musulman, la kippa juive, le turban sikh ou de grandes croix chrétiennes, tandis que les symboles discrets sont permis. (Source)

Il est important de noter la nuance entre un signe « visible » et un signe « ostentatoire », destiné à manifester une volonté politique davantage qu’une appartenance religieuse. Ainsi, les signes discrets sont autorisés. Mais est-ce que le hijab, par exemple, est systématiquement un signe ostentatoire, revêtant une revendication identitaire et politique (voir mon billet sur cette question)? Rien n’est si sûr. Au Québec, il est sans doute rassurant de constater que la situation ne commande pas une telle mesure législative, bien qu’une loi encadrant la laïcité soit de plus en plus souhaitable.

L’école est un lieu où les enfants, tout comme le personnel, doivent pouvoir expérimenter la liberté et le respect pour que l’éducation conduise à former des citoyens libres et responsables. L’identité n’est jamais quelque chose d’achevé. Elle est un processus qui fait que nous sommes toujours en train de devenir nous-mêmes. Nous changeons, mais ce que nous avons été fait encore partie de nous. Les élèves sont issus de familles. Leurs parents ont des valeurs, des croyances, souvent des appartenances dont religieuses. Il relève du choix des parents d’élever leurs enfants selon ce qu’ils jugent bon pour eux, dans un monde où leurs options sont constamment mises en mouvement. Que les élèves portent alors des signes religieux n’a rien d’ostentatoire, a priori. De même, les enseignants et les autres adultes qui oeuvrent dans les écoles devraient jouir de ce droit d’être eux-mêmes, avec tout ce qu’ils sont, incluant leur identité ou appartenance religieuse.

À mon avis, il faut plutôt voir de l’authenticité dans le fait de porter un signe qui s’apparente à une foi religieuse. Nous savons dès lors à qui nous avons affaire: un chrétien, un musulman, un sikh, un juif, etc. En évitant, bien entendu, de stigmatiser l’identité religieuse, nous sommes davantage en vérité face à l’autre lorsque nous affichons tous les deux, lorsque cela s’applique, ce qui mobilise nos valeurs à travers nos spiritualités et nos appartenances respectives.

Ainsi, au lieu de reléguer entièrement les dimensions spirituelle et religieuse dans la sphère du privé, cachées, le fait d’exposer les signes religieux à l’école, pour tous ceux qui le désirent, de façon modeste et non pas ostentatoire,  devrait en général être autorisé comme une manifestation d’ouverture dans une approche de laïcité de reconnaissance.

Connaître de manière inopinée un aspect majeur de la personnalité de l’autre, qui nous était jusque là caché, tenu pour privé, pourrait apporter davantage de mépris et de railleries de la part des autres quand l’attitude valorisée serait de ne rien dévoiler en public de nos valeurs et de nos croyances spirituelles. Au contraire, grâce également au programme d’ÉCR, si les enfants peuvent afficher sans crainte les signes religieux que leurs parents ou eux-mêmes, à un âge où ils font leurs propres choix, désirent porter, il est probable que le respect s’installe progressivement et que nous puissions espérer un vivre ensemble plus harmonieux pour le futur.

Voici les quatre autres billets sur le même thème:

Pour une laïcité bien de chez nous (1)

Pour une laïcité bien de chez nous (2)

Pour une laïcité bien de chez nous (3)

Pour une laïcité bien de chez nous (5)

5 réflexions sur “Pour une laïcité bien de chez nous (4)

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