Pour une laïcité bien de chez nous (2)

Cet article est une suite à un premier et sera suivi par d’autres…

Dans son livre La laïcité, Micheline Milot* présente au lecteur cinq formes de laïcité qui ont cours dans le monde. Elle tranche ainsi avec la bipolarité habituelle qui se limite à qualifier la laïcité de  dure ou ouverte. L’auteur explique également que les cinq types peuvent parfois se se superposer l’un sur l’autre dans une même société au cours d’une même période. Les quatre premiers types peuvent cependant être classés dans la catégorie d’une laïcité sans compromis. La cinquième s’apparente davantage à la laïcité ouverte. Ces nuances à elles seules devraient justifier la plus grande prudence lorsque vient le temps de prendre position entre deux approches dichotomiques.

Dans les faits, les quatre premières approches présentent des différences de tonalité quant aux concepts de la laïcité qu’elles représentent. Une laïcité séparatiste voudra marquer de manière tangible la frontière entre l’État et la religion, au point où il n’existera aucun point de rencontre. Une laïcité antireligieuse ou anticléricale se montrera, comme on peut le deviner, assez agressive contre toute influence de la part de responsables religieux dans la vie publique. Une laïcité autoritaire imposera aux religions de se délester de quelques pratiques ou valeurs qu’elles défendent, au prix d’une confrontation au plan des consciences. Enfin, une laïcité de foi civique pourrait aller jusqu’à imposer une sorte de crédo laïque visant à élever des valeurs sociétales au-dessus de toutes croyances religieuses. Toutes ces formes de laïcité procèdent davantage de la mise en retrait partielle ou totale des croyances ou de l’encadrement restrictif du religieux.

La cinquième forme de laïcité, Micheline Milot l’appelle la laïcité de reconnaissance. Elle procède d’une vision positive de la religion dans sa fonction sociale régulatrice en reconnaissant que les croyances religieuses font partie des valeurs fondamentales auxquelles une majorité d’êtres humains vont consacrer une forte adhésion, au point d’orienter leurs choix et leurs comportements. Cette forme de laïcité veut tenir compte du caractère irrépressible des croyances individuelles et de leur diversité. En transportant l’adhésion des individus aux croyances d’un groupe religieux, celui-ci opère une hiérarchisation des valeurs et des pratiques qui peuvent ou non favoriser l’intégration dans une société spécifique.

Ainsi donc, la laïcité de reconnaissance, tout en s’avérant la plus difficile à mettre en oeuvre, peut permettre une intégration plus harmonieuse des différences ethniques et religieuses, car elle ne prend pas seulement en compte les individus dans leurs croyances variées, mais également les groupes auxquels ils appartiennent. J’en viens donc à développer sur cette forme de laïcité ma proposition pour favoriser la reconnaissance des religions présentes au Québec et leur contribution possible dans le maintien des valeurs de respect mutuel et d’ouverture à la différence.

Un comité consultatif des religions

Plutôt que de souhaiter l’élimination complète des religions de l’espace public, comme le voudraient certains tenants d’une laïcité pure, l’État devrait indirectement contribuer à leur développement en assurant pleinement sa neutralité à l’endroit de toutes les religions, mais en constituant un cadre propice au dialogue sur un ensemble de questions notamment éthiques où des enjeux de conscience religieuse se mêlent à des choix sociaux.

Le principe de séparation de l’État et des religions ne devrait jamais être entaché par cette reconnaissance. Les religions, considérées également par l’État, ne pourraient qu’apporter leur éclairage à l’occasion de forum communs. Aucune religion ne devrait être favorisée par rapport aux autres, y compris celle de la majorité, catholique et francophone.

Des interlocuteurs politiques devraient être désignés par l’Assemblée nationale pour s’intéresser aux questions religieuses. Le comité consultatif, formé de représentants des principales religions présentes au Québec, pourrait parfois interroger les différents ministères par la voie de missives quant aux conséquences de certains projets de loi ou de l’application de lois courantes. Une petite structure administrative devrait soutenir le comité pour tout ce qui a trait aux communications, comptes-rendus, etc.

Cette manière de vivre notre laïcité favoriserait le sentiment de faire partie de notre société pour tous les citoyens et toutes les citoyennes, qui verraient ainsi leur groupe d’appartenance religieuse détenir un droit de parole dans un lieu publique reconnu comme tel.

Les difficultés et les écueils

Je ne suis pas complètement naïf en pensant que cette proposition réglerait définitivement les problèmes liés au phénomène religieux. Entre n’avoir aucune reconnaissance et ressentir une certaine hostilité comme actuellement et la possibilité d’être entendue comme religion au sein d’une société ouverte, je pense que la proposition apporterait davantage de fécondité que de difficultés.

Cependant, il est probable que certains groupes religieux voient leurs propositions entendues, mais pas retenues, ce qui pourrait apporter son lot de frustrations. Par exemple, un cas-type avec l’avortement qui rallie un certain consensus au sein des religions : même si tous les groupes religieux membres du comité consultatif, de manière unanime, en arrivaient à souhaiter une loi encadrant les pratiques d’avortement pour les limiter aux situations de danger extrême pour la santé de la mère, rien n’est moins sûr que l’État irait dans le sens de leurs demandes, car ce n’est pas non plus la somme des religions qui doit orienter les décisions de l’État ! Cela reviendrait à une non-séparation du religieux (devenu collectif) et de l’État… Cela dit, l’État pourrait se montrer attentif aux propositions visant à trouver un équilibre différent entre le droit des femmes à disposer de leur corps et le droit à la vie d’un être humain en développement.

Une autre limite : qui peut définir ce qu’est une religion ? En France, une liste des groupes religieux reconnus comme sectes a été dressée en 1995 par une commission d’enquête parlementaire. Cette liste, bien qu’elle ne fasse pas l’unanimité, est un effort louable pour tenter de distinguer les religions des sectes. Dans une société démocratique comme la nôtre, le principe de liberté de conscience doit être entièrement respecté. Dès que les pratiques d’un groupe vont dans le sens d’une imposition de comportements ou d’attitudes à l’encontre des choix individuels, cette religion devrait être mise en devoir de corriger ses vues. Prenons le cas du voile intégral pour les femmes. De nombreux musulmans affirment qu’il ne s’agit pas d’un précepte de l’Islam. La plupart des femmes voilées au Québec confirment qu’il s’agit d’un acte libre et personnel. Tant qu’elles peuvent cesser cette pratique sans être importunées par leur groupe religieux d’appartenance, le voile devrait pouvoir être autorisé. Dès qu’un groupe serait suspecté de l’imposer à l’encontre de la liberté de conscience, il ne pourrait plus faire partie du comité consultatif…

Compliqué, certes, mais je pense que de se donner quelques critères rationnels comme celui-ci devrait permettre aux groupes religieux de réviser leurs pratiques, car la majorité souhaiterait, à mon avis, être reconnue. Les autres, surtout ceux qui orientent résolument leurs adeptes vers une séparation totale d’avec la société, jugée mauvaise ou impure, se verraient assez rapidement isolés et étiquetés de sectaires…

Voilà, c’est un début de proposition pour une laïcité bien de chez nous. Qu’en pensez-vous ? Que souhaitez-vous modifier ou bonifier ? La discussion est lancée…

Voici les quatre autres billets sur le même thème:

Pour une laïcité bien de chez nous (1)

Pour une laïcité bien de chez nous (3)

Pour une laïcité bien de chez nous (4)

Pour une laïcité bien de chez nous (5)

* La laïcité, collection 25 questions, Ottawa, Novalis, 2008.

14 réflexions sur “Pour une laïcité bien de chez nous (2)

  1. Jeff dit :

    Je ne suis pas certain que les religions devraient avoir une structure à part pour exprimer leur point de vue à l’État. Les moyens de s’adresser à l’État existent déjà pour tous les groupes ou citoyens.

    • salut Jeff. Merci d’être encore là après tous ces petits essais. Il est vrai que n’importe quel groupe peut s’adresser à l’État en tout temps. Un député peut porter une pétition de n’importe quel citoyen à l’Assemblée nationale et il est possible d’assembler plus de 300 000 votes pour réclamer une démission d’un élu ! Cela ne signifie pas pour autant que le citoyen ou le groupe auquel il appartient est entendu et que ses propositions sont tenues pour recevables dans un débat de société. Habituellement, les groupes religieux, parlons des évêques catholiques du Québec puisque nous les connaissons mieux, produisent des déclarations qui sont généralement relayées par les médias avec un traitement plus ou moins apprécié selon le côté où l’on se situe. Dans ma proposition d’un conseil consultatif des religions, chaque religion peut être entendue au sein d’un groupe plus large, et les élus par le biais de leurs représentants en vis à vis de ce conseil doivent au minimum écouter ce qu’ils ont à dire sur les sujets qui préoccupent leurs ouailles. Cela n’enlève en rien la possibilité de produire des déclarations spécifiques à partir du groupe religieux d’appartenance. Cette « reconnaissance » des structures religieuses m’apparaît comme un signe positif à donner à une société qui veut continuer dans la voie du dialogue et de l’interculturalisme.

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