La vérité au croisement des regards

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Chercher la vérité (Dessin: Luc-Olivier Lafeuille)

Encore l’affaire Turcotte, ce médecin cardiologue qui a tué horriblement ses deux enfants et qui a été jugé non criminellement responsable de ces deux meurtres.

Je sors quelques minutes de mon congé de blogue pour écrire ce qui me trotte dans la tête : dans cette affaire, je trouve que plein de gens ont raison…

Que ce soit Mario Dumont, qui lors de son émission du soir, crie haut et fort à quel point cette décision ne rend pas justice et que « le public » a raison d’être en colère.

Que ce soit comme Renart Léveillé qui voit trop de rationalité dans le geste de Turcotte pour y voir la vraie folie.

Que ce soit, dans le même sens, comme Stéphane Laporte, qui va jusqu’à dire, après ce verdict, que « la vie ne vaut rien ».

Que ce soit comme La criminologue ou Véronique Robert que je lis régulièrement et qui dans son blogue magistral explique clairement aux ignares de la justice dont je suis, que le verdict a été voté à l’unanimité par 11 jurés qui ont assisté à toutes les minutes de ce procès qui a duré trois mois et demi et qui sont sans doute les seuls à pouvoir juger tous les tenants et aboutissants. En ce sens, son appel au respect de leur jugement (et de leurs personnes) est tout à fait justifié.

Que ce soit l’abbé Raymond Gravel, qui a rencontré l’accusé dans l’intimité et qui ne peut que constater qu’il a, lui aussi, tout perdu dans cette affaire.

Que ce soit Jocelyne Robert, qui à partir d’une métaphore de l’enfant qui crée son monde parfait, montre un homme narcissique qui n’a pu survivre à la destruction de la perfection imaginée et qui a détruit ce qui en restait, comme on démolit un chateau de sable qui a commencé à s’écrouler.

Que ce soit encore un Daniel Leclair qui ose écrire que l’épouse et mère n’est pas non plus sans tache.

Que ce soit avant la tombée du verdict, d’autres opinions comme celle de Pierre Foglia, qui va chercher au fond de l’être humain le monstre « potentiel » qui peut bondir lorsqu’il est blessé à mort.

Que ce soit dans un sens ou dans l’autre tel que nous pouvons le lire dans la multitude des articles, opinions, tweets, statuts et autres formes de communication… Il y a un fond de vérité dans toutes ces positions, car elles disent toutes quelque chose de la réalité.

Je pense que l’intérêt premier de ce verdict est de susciter des expressions diverses. Sur un tel événement, il ne peut y avoir d’unanimité, à l’exception de la reconnaissance du caractère horrible et infâme du geste meurtrier sur des enfants. À partir de cette unité, la division des émotions, des opinions et des réflexions plus approfondies, à partir d’expérience et de compétences variées, ne peut qu’offrir à nos yeux et nos oreilles cette impression de tour de Babel.

C’est pourquoi il m’est venu cette simple réflexion : s’il faut trouver une vérité dans tout ce qui a trait à cette affaire sordide, elle est sans doute plus à chercher dans le croisement des regards. Les bouddhistes parlent de « points » de vue ou d’ « angles » par lesquels on aborde une situation et qui sont tous valables… et partiels. L’écoute réceptive des différents points de vue permet d’arriver peu à peu à une approximation du vrai.

Voici ma synthèse, à l’heure où j’écris ces lignes:

  • Aucun enfant ne mérite un tel sort. L’enfant a droit à être protégé et à vivre en sécurité. Ses parents sont les premiers responsables de lui fournir un environnement sûr pour lui permettre de se développer harmonieusement.
  • Aucun parent, à l’instar d’Isabelle Gaston, ne devrait avoir à subir une situation aussi douloureuse et survivre à ce type de vengeance qui frappe ses propres enfants.
  • Si la justice ne peut pas rendre la vie ou mesurer sa valeur dans un jugement, nous ne pouvons pas en rester là.  La vie a une valeur sacrée et nul n’a le droit de la supprimer. Dans un tel contexte, comment ne pas nous le rappeler et nous en convaincre davantage? Et que dire de toutes ces « vies » fragiles et vulnérables qui sont de plus en plus menacées de notre inconscience (parlons d’enfants ou d’aînés négligés, d’euthanasie, d’avortement comme banal moyen de contraception ou pour éliminer toute trace de handicap, etc.).
  • Comme bien d’autres histoires de divorce qui, heureusement, ne tournent généralement pas au drame tel que celui-ci, les partenaires amoureux ont chacun leur part de responsabilité dans la dégradation puis la destruction de leur couple, d’une part, et de la « gestion » de la sécurité affective, physique et psychologique de leurs enfants d’autre part.
  • Guy Turcotte a tué. Il a reconnu les faits. Un jury l’a déclaré non criminellement responsable. Un lynchage public de cet homme ne ramènera ni les enfants ni une apparence de justice. Nous sommes tous appelés à nous pacifier…
  • Un monstre est tapi en l’être humain, quelque part… Profitons de cette situation pour en prendre conscience et pour nous assurer qu’il y reste.

Je vous recommande également un article de Raymond Viger qui propose aussi une diversité de points de vue sur son blogue.

À propos de Jocelyn Girard

Marié depuis 1984, 5 enfants (que des "gars"), 6 petits-enfants... Je travaille dans l'équipe diocésaine de pastorale pour l'Église catholique au Saguenay-Lac-St-Jean et en tant que professeur à l'Institut de formation théologique et pastorale. Ce n'est pas un travail pour convertir les gens à la foi chrétienne, c'est plutôt pour accompagner ceux et celles qui ont choisi de croire... Je ne suis donc pas très effrayant et plutôt de bonne compagnie, accueillait et discutant avec quiconque se montre respectueux, sans distinction d'origine, d'ethnie, de religion d'orientation sexuelle ou de handicap. J'ai auparavant fait partie de L'Arche de Jean Vanier (en France et à Montréal) à laquelle je continue d'être attaché spirituellement. Autre blogue: http://lebonheurestdansleoui.wordpress.com Twitter : http://twitter.com/#!/jocelyn_girard Facebook : Jocelyn.Girard.9

réponses "

  1. Bonjour Jocelyn,

    en lecteur habituellement discret mais toujours intéressé, je ne peux m’empêcher de réagir à tes propos. Premièrement je souscris entièrement à ton point de vue. Je souhaite seulement ajouter bien humblement que ce sur quoi nous devrions nous révolter, ce sont les tabous qui existent encore envers les problématiques de santé mentale dans notre société. Turcotte est « coupable » de ne pas être allé chercher de l’aide au moment où il en avait besoin. Encore aujourd’hui, la honte substiste chez certaines personnes lorsqu’elles vivent une très grande détresse, notamment les hommes.

    Biensûr il faut réagir à la violence mais il faut aussi parler de la nécessité de consulter, d’en parler et surtout de ne pas avoir honte.

    Au plaisir de te lire encore

    Daniel Riverin

    • Merci Daniel d’avoir ajouté ton « angle de vue » sur un sujet aussi dense et complexe. Tu as raison de parler de cet amour-propre mal placé qui empêche un homme de faire appel lorsqu’il est en détresse…

  2. Je recopie ici un commentaire laissé sur Facebook par Patrice Paradis:
    « Je vais peut-être dire une grossièreté d’un point de vue psychologique, mais pour moi, tous les graves criminels, assassins, violeurs, etc., sont des gens qui ont des problèmes en santé mentale à un niveau ou un autre. On ne peut pas détruire une vie humaine sans avoir perdu quelque peu le sens de la réalité, de sa propre humanité à mon avis. Pourtant la plupart des tueurs vont en prison et sont jugés au criminel. Alors la question est multiple.
    Oui bien sûr, il y a une justice à plusieurs niveaux d’efficacité. Il y a aussi une logique de non-responsabilité de nos gestes quand le criminel perd le sens de la réalité et les jurés sont comme obligés d’embarquer dans cette logique. Il ne faut pas s’étonner de leur verdict!! Pour moi une des questions à retenir est de savoir si on condamne quelqu’un par vengeance ou par protection? La vengeance, toute libératrice qu’elle semble être sur le coup, ne fait qu’empirer les choses à long terme. Mais à quoi servent nos prisons? À quoi servent nos sentences? Elles ne devraient pas servir à se venger, mais à protéger la société, les individus, ne serait-ce que contre eux-mêmes.
    Il ne fait aucun doute, d’un point de vue humain que Turcotte est coupable. Il est devenu inhumain pendant, au minimum, le temps d’un meurtre. Mais le monstre en lui est retourné dans ses profondeurs apparemment. La question nous concerne tous. Où doit-on aller quand une fois le monstre en nous s’est échappé? Et quoi faire pour qu’il ne ressorte plus jamais? La réponse n’est peut-être pas notre système carcéral actuel.
    Merci pour ta réflexion Jocelyn »

  3. C’est encore et toujours l’éternel combat entre les forces du Bien et celles du Mal et ce  »monstre » est le Tentateur qui essaie encore et toujours de faire chuter les âmes qui se sont détournées, consciemment ou non, de la protection de Jésus-Christ, notre Sauveur, vainqueur du Mal.

    Anne

  4. Ping : Diversité de la vérité | Blog de Jean-Marie Meilland

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