L’Église et le devoir de s’adapter

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Photo : Emmanuel Buchot

Dans le cadre de mon travail en « mission catéchétique », j’entends fréquemment les gens dire que l’Église catholique n’a pas su s’adapter au monde moderne. Son discours à l’ancienne, ses attitudes moralisatrices, ses célébrations ennuyantes, etc. seraient les raisons principales de la désaffection des croyants. J’assume en la faisant mienne une large part de cette critique, même si je sais que c’est beaucoup plus complexe dans la réalité.

Ce genre de discours est surtout présent dans la bouche des adultes d’une certaine génération en contact avec les jeunes familles d’aujourd’hui: celles qui se marient et divorcent ou qui vivent ensemble un temps et rompent; celles qui sont reconstituées une ou deux fois; celles qui font des enfants et les installent en garde partagée; celles qui vivent la tension travail – famille; celles qui sont attirées par la consommation et les loisirs, parfois dans les dettes et les contraintes économiques. Celles aussi qui savent profiter de la vie et faire la fête, s’entourer d’amis authentiques, se laisser toucher par des causes humanitaires, développer de la tolérance au point de permettre à la différence des uns et des autres de pouvoir s’épanouir dans notre société. Les adultes qui entrent peu à peu dans la sagesse de l’âge sont capables de voir le beau et le bon dans ces familles modernes, mais beaucoup regrettent que la religion ne les enchantent plus, ne leur offre plus le sens qui donne de la perspective à la vie quotidienne.

Au Québec, une forte majorité de la population active, celle qui se trouve héritière des générations qui ont vécu les années glorieuses de l’Église catholique, a rompu définitivement avec celle-ci, cherchant ça et là les sources et les ressources spirituelles qui pourront l’éclairer au moment opportun.

Quoi qu’on puisse en penser et bien qu’il ne sera jamais achevé, l’Église d’ici a fait un vrai travail d’introspection pour comprendre sa part de responsabilité dans l’évasion des fidèles hors de la pratique religieuse d’une part, mais plus encore hors de son champ d’influence. Les évêques et le clergé québécois ont pour la plupart compris qu’une posture hautaine affichant la conviction de posséder l’unique vérité ne peut qu’entretenir l’allergie de nos contemporains aux certitudes morales ou religieuses. Les tentatives du cardinal Marc Ouellet à remettre sur la place publique un discours épiscopal critique de nos modes de vie, réprobateur bien que fondé sur une réflexion profondément évangélique, n’auront fait que confirmer à quel point la masse des citoyennes et des citoyens d’ici veut rejeter en bloc toute religion qui se poserait de nouveau en détentrice de la vérité.

S’adapter, oui mais…

La source de la vitalité de l’Église catholique est pourtant riche, car elle est porteuse d’une tradition qui possède un trésor unique, un cadeau divin qui ouvre à tous les humains un chemin de vie, de vie éternelle conçue comme une route du bonheur dès à présent. Les succès de librairie de nombreux auteurs qui ont écrit des livres sur le bonheur, la sérénité, la paix intérieure, etc. montrent à quel point c’est une quête incessante des gens que nous côtoyons chaque jour dans nos familles, nos milieux de travail et de loisirs. Nous sommes des êtres aspirants au bonheur. Alors présenter un Évangile de vie qui pointe un chemin de bonheur non seulement pour la vie présente, mais même au-delà de la mort, devrait normalement susciter le goût d’écouter, d’approfondir, d’y trouver une nourriture pour la route. Le niveau de discrédit et de disqualification qui pèse sur l’Église catholique est si élevé que ce message de joie et de paix dont elle est porteuse se perd dans la clameur.

On court après le bonheurIl est vrai que ce n’est pas d’abord cette orientation joyeuse qui a été présentée dans le passé. La tendance naturelle de toute personne croyante qui veut témoigner de sa foi est de présenter celle-ci en insistant sur toutes les conséquences morales et même de souhaiter qu’elles s’imposent autour d’elle. Certains militants de mouvements pro-vie en sont un exemple. Ce sont des personnes fidèles à la foi chrétienne, inspirées des valeurs évangéliques, qui défendent la vie, la plus vulnérable en priorité, celle des personnes en fin de vie, celle des enfants abandonnés, celle des femmes et des hommes en détresse psychologique, celle des peuples massacrés, mais d’abord et surtout celle des enfants à naître dont l’existence est réelle dès le premier instant de la conception. Les véritables chrétiens, lorsqu’ils sont inspirés par l’Évangile, accordent de l’importance à toute situation humaine qui menace la vie, car la vie, fragile et vulnérable, demande à être protégée comme le don le plus précieux. Mais pour adopter ces valeurs fondamentales, il faut d’abord être touché par la foi qui entraîne tout son être dans un mouvement de réponse à une relation d’amour divin.

Si l’Église et ses représentants proposaient d’abord la joie de croire et d’être aimé par un Dieu qui veut que nous ayons la vie en abondance, il est probable que leur invitation serait mieux reçue. Nous avons ensuite toute la vie devant nous pour approfondir ce que veut dire aimer et être aimé. Avec cette foi, la vie de Jésus qui a aimé jusqu’au bout, jusqu’à mourir par amour, ne cessera d’alimenter nos méditations et notre quête de sens, car il est l’Unique, celui qui s’est laissé aimé par un Père dont les énergies d’amour et de pardon sont infinies et éternelles.

Plus proches de nous, de grands témoins de la foi chrétienne ont attiré des dizaines de milliers de sympathisants par un témoignage de vie inspirant. Frère Roger de Taizé, Jean Vanier, Mère Teresa de Calcutta et même Jean-Paul II sont perçus comme des saints modernes. Leurs discours ne se présentent jamais d’abord comme une morale, mais comme des invitations à la vie partagée et au bonheur qui résulte du don de soi… La lecture du livre Confession d’un cardinal d’Olivier Le Gendre a été pour moi une autre confirmation que la véritable mission des chrétiennes et des chrétiens est d’accueillir, accompagner et aimer le monde tel qu’il est, et d’être signes de la tendresse de Dieu. Cette mission constitue la priorité la plus urgente de l’Église du XXIe siècle.

À propos de Jocelyn Girard

Marié depuis 1984, 5 enfants (que des "gars"), 6 petits-enfants... Je travaille dans l'équipe diocésaine de pastorale pour l'Église catholique au Saguenay-Lac-St-Jean et en tant que professeur à l'Institut de formation théologique et pastorale. Ce n'est pas un travail pour convertir les gens à la foi chrétienne, c'est plutôt pour accompagner ceux et celles qui ont choisi de croire... Je ne suis donc pas très effrayant et plutôt de bonne compagnie, accueillait et discutant avec quiconque se montre respectueux, sans distinction d'origine, d'ethnie, de religion d'orientation sexuelle ou de handicap. J'ai auparavant fait partie de L'Arche de Jean Vanier (en France et à Montréal) à laquelle je continue d'être attaché spirituellement. Autre blogue: http://lebonheurestdansleoui.wordpress.com Twitter : http://twitter.com/#!/jocelyn_girard Facebook : Jocelyn.Girard.9

réponses "

  1. Pas sûre que le Pape Jean-Paul II n’avait pas un discours « moralisateur ».

    C’est vrai que la vocation chrétienne c’est d’aimer.

    Mais le monde ne sait pas c’est quoi l’amour.

    C’est pour ça que le discours entourant « être aimé de Dieu » n’attire pas le monde.

    L’amour n’est pas juste un sentiment. L’autre jour, au cours d’un débat sur l’avortement, j’ai débattu avec une femme qui disait que l’amour n’était rien d’autre qu’un sentiment.

    Mais on sait que ce n’est pas un sentiment. Le sentiment ça perfectionne l’amour, mais il n’est pas la substance de l’amour. L’amour, c’est vouloir le Bien, et agir à cette fin. J’utilise le B majuscule par exprès. Parce qu’on a complètement les notions philosophiques de base qui sont des prérequis pour comprendre et accepter la foi catholique, et par extension, l’amour authentique de Dieu.

    Parce que l’amour ne peut pas subsister uniquement sur des sentiments. Il faut que cet amour soit informé par les connaissances– ose-je dire– par la Vérité– avec un grand V. Sans cette Vérité, il n’y a pas d’amour authentique. Et voilà l’essence même de la critique orthodoxe des conceptions « progréssistes » de la foi (et de l’amour) c’est que les progréssistes contredisent ces notions de bases, ces connaissances, ces vérités NÉCESSAIRE à l’amour– au véritable amour. Les vérités de la foi sont une manifestation de l’amour de Dieu, mais les progréssistes ne les prennent pas au sérieux ent tant que Vérité; les enseignements sont traités comme fléxibles, sans dire désuètes. Mais ces révélations ne sont pas désuètes. Ce sont des vérités que Dieu nous a transmis par amour; pour connaîte l’amour authentique, et non un amour inventé par les hommes.

    C’est quasiment défendu de dire ceci dans l’Église québécoise. Et c’est parce que les gens ne sont pas enseignés les vérités de la foi, les connaissances de bases, qu’ils quittent l’Église, parce l’Église n’a plus de sens sans ces notions. Elle devient caduque. Si on ne connaît pas le véritable sens de l’amour, se sentir aimé n’aurait pas de signification pour biens de gens, surtout que des sentiments c’est facile de reproduire. Je suis pas mal certaine que les juifs et certains Musulmans se sentent aimés de Dieu aussi. Mais ils ne connaissent pas la profondeur de son amour parce qu’ils ne connaissent pas la Révélation de Jésus Christ.

    • Bonjour Suzanne,
      Dans toute l’oeuvre de Jean-Paul II, je ne pense pas que ce soit son côté moralisateur qui marquera les mémoires, mais plutôt son amour de la jeunesse et les succès des JMJ où il invitait les jeunes au dépassement de soi et à choisir la Vie !
      Pour le reste de votre commentaire pour lequel je vous remercie, je ne pense pas que ce soit contradictoire avec mon propos. Il s’agit de savoir par quoi on commence ! Lorsqu’on adhère à la foi, on est ouvert à entrer toujours plus à fond dans la compréhension du mystère. L’enseignement (la catéchèse) devient un moyen utile pour circuler dans l’apprentissage des vérités chrétiennes. Mais la Vérité, comme vous la nommez, a pris plusieurs siècles avant d’être mieux comprise et formulée dans des dogmes. Si les dogmes sont reconnus comme la contenant, leur formulation demeurera toujours contextuelle et acculturée. La Vérité échappera donc toujours à l’emprise d’une parole ou d’un écrit, que ce soit une encyclique ou même un décret conciliaire ! Elle est incluse dans ces documents vénérables sans jamais s’y limiter, d’où la quête de la vérité comme une affaire incessante et le besoin d’actualiser ces textes, car « la lettre tue, seul l’Esprit vivifie » (2Co3,6). Il ne suffit donc pas « d’apprendre la Vérité », mais de « la chercher ». Le mieux, alors, est moins de claironner la Vérité comme si la manière dont on l’affirme serait définitive, et plutôt de la chercher encore et encore, avec d’autres, pour que notre chemin d’humanisation grandisse et engendre de nouveaux chercheurs de Dieu…

  2. Une partie de la crédibilité des chrétiens, et du message qui les fait vivre, dépend de leur façon de vivre simplement le quotidien et d’aimer jour après jour.

    • Mais seulement si les gens comprennent la véritable nature de l’amour. Sans des connaissances définitives, on ne peut pas évaluer la crédibilité du message. Cette connaissance de l’amour ne s’appuie pas sur une idée subjective.

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