Un peu de culture religieuse ne peut pas nuire

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Des hommes et des dieuxJe suis allé voir le film Des hommes et des dieux en compagnie d’une jeune amie dans la vingtaine. J’ai pris conscience qu’il existe au moins deux manières d’analyser ce film, selon que l’on ait ou non une culture religieuse (ne pas confondre avec être croyant ou non croyant). En effet, mon amie est sortie de cette séance avec un grand nombre de questions sur la vie monastique, la structure hiérarchique, l’organisation du temps. Ses interrogations l’ont peut-être empêchée de se laisser habiter par l’atmosphère, le silence, le rythme. Je mentionne également qu’elle a été agacée par certains aspects techniques du tournage, un domaine dans lequel elle est assurément plus compétente que moi.

Comprendre la vie des moines. Ce fut très différent pour moi. J’ai eu la chance de fréquenter des moines et même de faire quelques séjours dans des monastères. Bien que la pauvreté et l’austérité du monastère de Tibhirine soit aux antipodes de ce qu’on trouve généralement dans les monastères du Québec, je suis entré assez aisément dans les différentes facettes de leur vie quotidienne, entre prières, étude, travail, « récréations », rencontres, etc. Peut-être alors cela m’a-t-il permis d’être saisi par la beauté des paysages, par la qualité du silence et la profondeur des liens et du service de ces Européens au sein de ce village algérien et musulman de l’Atlas.

Comprendre le contexte socio-politique. J’ai aussi beaucoup ressenti la tension vécue par ces moines, coincés par leur loyauté envers ce peuple qu’ils ont adopté, dans le drame de leur cheminement personnel et communautaire vers l’unanimité pour le choix de rester malgré les craintes pour leur propre vie, les tiraillements à maintenir cette attitude « fraternelle »  face aux belligérants armés, tant de la frange islamiste anti-européenne que des représentants du gouvernement en place qu’ils jugeaient injustes et corrompus.

Ce film m’a rappelé quelque peu le non moins célèbre Mission de Oliver Stone. La même crise intérieure vécue par les Jésuites au cœur d’une mission en Amérique latine auprès des indigènes. Les mêmes options : rester ou quitter, choisir un camp et obtenir la protection ou rester neutres et risquer d’être la cible des deux camps à la fois. Pour des religieux catholiques, la position de la non-violence et de la joue tendue demeure toujours un défi, en particulier dans ces situations sans issue.

Comprendre la foi confessée. À plusieurs reprises, on entend dans le film de Xavier Beauvois  l’idée que ces moines ont « déjà donné leur vie » et que l’éventualité d’une mort violente ne devrait pas les inquiéter, comme en témoigne frère Christian dans la lettre qui est devenue son testament.

S’il m’arrivait un jour – et ça pourrait être aujourd’hui – d’être victime du terrorisme qui semble vouloir englober maintenant tous les étrangers vivant en Algérie, j’aimerais que ma communauté, mon Église, ma famille, se souviennent que ma vie était DONNÉE à Dieu et à ce pays. (déc. 1993)

Mais cette quiétude est loin d’être naturelle. « Le disciple n’est pas plus grand que le maître » dit l’un des frères, celui qui semble le plus troublé à l’idée d’être un martyre. Qui est donc ce maître dont il parle? Il est pourtant présent comme un fil rouge dans le film sans être brandi, hormis dans les prières et en référence à la nuit de Noël. Ce Frère, Jésus, est à la source du choix de vie – et de la vie donnée – de ces frères. Il  a lui-même vécu comme un homme bon et juste et comme le « prince de la paix ». Il est mort assassiné en son temps grâce à des alliances complices: le pouvoir public, le pouvoir religieux et même le peuple… Il est confessé comme le Christ ressuscité. Ne pas être plus grand que son maître signifie donc qu’il y a un risque en tentant de l’imiter dans une vie simple, bonne et « donnée », et que la fin tragique qui fut la sienne est également possible pour ses disciples. N’avoir aucune connaissance de l’Évangile et de la vie de Jésus peut sans doute priver le spectateur de quelques clés essentielles pour comprendre l’extrême dureté du discernement qu’ils ont eu à opérer et qui est si bien exprimé au moment du vote ultime. Les demi-sourires de certains des frères montrent bien l’espace de sérénité qui s’est créé en eux et qui leur vient – c’est ma croyance – de leur relation intime avec le Dieu de Jésus. Il y a encore la clé du pardon, comme dans sa lettre où le prieur pardonne à l’avance à son assassin:

Et toi aussi, l’ami de la dernière minute, qui n’auras pas su ce que tu faisais. Oui, pour toi aussi je le veux ce MERCI, et cet « À-DIEU » en-visagé de toi. Et qu’il nous soit donné de nous retrouver, larrons heureux, en paradis, s’il plaît à Dieu, notre Père à tous deux.

Je me dis alors que mon travail, dans une équipe « catéchétique » vise justement à proposer des clés de compréhension pour la foi et son approfondissement. Dans une société où les repères religieux étaient omniprésents, la sécularisation a eu pour conséquence de nous éloigner de ces symboles et référents au point où ils ne signifient plus rien pour les générations nouvelles. Pour d’autres ils ne sont que rappels douloureux. Entre les deux, il y a ceux et celles qui vivent tant bien que mal cette aventure de la foi. Mon expérience m’indique que chaque fois que j’ai pu partager avec l’un ou l’autre quelques-unes des clés qui constituent mon bagage génétique catholique, plutôt que d’effrayer ou de faire reculer, les gens montrent de l’intérêt, de la curiosité. J’ai souvent perçu de l’apaisement, le désir d’aller plus loin, un respect sincère même avec l’indifférence ou l’évitement de ces sujets.

Dans ce contexte où certaines clés semblent manquer, je ne peux que voir dans les cours d’éthique et de culture religieuse à l’école (ECR), par exemple, une espérance dans l’intention qui veut permettre aux futurs citoyens du Québec de s’approprier au moins la connaissance (et le respect?) des traditions et des diverses manifestations du religieux qui perdurent ainsi que celles qui nous viennent d’autres cultures et d’autres religions.

Le film Des hommes et des dieux m’inspire cette réflexion. Et ce n’est que la mienne! Il me semble que ce film est appelé à devenir une base de discussion entre personnes d’horizons divers, croyants et non-croyants, jeunes et moins jeunes. Je constate qu’il y a des initiatives qui se prennent en ce sens, des invitations à des rencontres-échanges. J’ai moi-même lancé une telle invitation dans le cadre de mon travail.

Voici un lien pour voir ou revoir le film en entier.

Voici un lien pour lire le testament spirituel du prieur Christian de Chergé.

Voici un lien vers des invitations à des rencontres de discussion à partir de ce film.

À propos de Jocelyn Girard

Marié depuis 1984, 5 enfants (que des "gars"), 6 petits-enfants... Je travaille dans l'équipe diocésaine de pastorale pour l'Église catholique au Saguenay-Lac-St-Jean et en tant que professeur à l'Institut de formation théologique et pastorale. Ce n'est pas un travail pour convertir les gens à la foi chrétienne, c'est plutôt pour accompagner ceux et celles qui ont choisi de croire... Je ne suis donc pas très effrayant et plutôt de bonne compagnie, accueillait et discutant avec quiconque se montre respectueux, sans distinction d'origine, d'ethnie, de religion d'orientation sexuelle ou de handicap. J'ai auparavant fait partie de L'Arche de Jean Vanier (en France et à Montréal) à laquelle je continue d'être attaché spirituellement. Autre blogue: http://lebonheurestdansleoui.wordpress.com Twitter : http://twitter.com/#!/jocelyn_girard Facebook : Jocelyn.Girard.9

Une réponse "

  1. Excellente analyse. Merci Jocelyn.

    J’ai vu le film après avoir lu, et relu, le livre de Christian de Chergé « l’Invincible Espérance » qui est un recueil de textes exceptionnels et une réflexion quasi mystique de l’auteur sur le sens de sa vie et celle de sa communauté dans ce monastère en terre algérienne, pays en proie à la violence et au terrorisme.

    C’est un livre que l’on peut ouvrir à n’importe quelle page……et dont toute phrase incite à la méditation.

    Je n’oublierai jamais celle-ci:

     » Je les aime assez, tous les Algériens, pour ne pas vouloir qu’un seul d’entre eux soit le Caïn de son frère. Mais d’avance je confie celui qui, dans sa liberté mal éclairée, deviendrait meurtrier à la miséricorde du Père. Et si c’est à moi qu’il s’en prend, je voudrais pouvoir lui dire qu’il ne savait pas ce qu’il faisait, lui donner toutes les circonstances atténuantes ».

    Peut-il y avoir de plus grand pardon??????

    Il se trouve que vendredi dernier, dans le cadre d’un club de réflexion qui se tient une fois par mois dans ma paroisse, nous avons traité du thème Catholicisme et Islam et le débat a porté notamment sur les moines de Tibhirine.

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