Haïti : « normal » ou « scandale » ?

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Le travail des artisans

Photo: J. Boulet-Groulx

En prévision du triste anniversaire du goudougoudou (tremblement de terre) d’Haïti, du 12 janvier 2010, les médias s’agglutinent de nouveau dans ce pays pour faire un état des lieux et dresser un bilan de la reconstruction, se surprendre du peu qui semble avoir été accompli, à la recherche de bonnes histoires à raconter à ceux et celles qui regarderont tout cela dans la sécurité et le confort de leur salon. Selon la lecture qu’on en fait et dépendant des gens qu’on interviewe, on peut soit dormir l’esprit tranquille (c’est « normal »), soit nourrir l’indignation (c’est un « scandale »). Est-ce vraiment l’un ou l’autre… ou les deux ?

L’émission de Louis Lemieux à RDI matin weekend du dimanche 9 janvier, a permis de faire un tour assez large de toutes les questions, depuis la générosité de la diaspora haïtienne, notamment, et de tous les Canadiens et Québécois en général et bien au-delà. On peut dire que la générosité a été sans précédent et que les millions amassés constituent des moyens extraordinaires pour aider ce pays à sortir de son marasme. Mais la gestion de ces sommes est mise en question. Un groupe d’organismes critique la manière du gouvernement fédéral de gérer l’argent destiné à Haïti. En effet, seulement le tiers de la somme de 400 M$ promise a été versée par Ottawa et surtout pour des projets de sécurité et non pas pour des projets de développement et de droits humains. Et c’est assez semblable pour l’immigration. La promesse d’aider les familles à se regrouper se bute à tant de lenteurs administratives que la proportion des projets de parrainage demeure encore faible par rapport à toutes les demandes.

Mais le gouvernement n’est pas le seul à être la cible de critiques. Si la première étape de l’aide humanitaire, de janvier à avril 2010, à consisté surtout à sauver des vies, ce n’est que lentement que les véritables efforts de reconstruction ont pu se mettre en place progressivement. Les ONGs se débrouillent comme elles peuvent dans tout ce chaos. Toutes font un bilan positif de leur engagement dans ce pays et nous pouvons sans doute les croire (cf. articles et entrevues TVA: retards à Haïti, Le Devoir). Or, les images qu’on nous montre depuis quelques jours nous laissent sans mot: seulement 5% des amas de débris des édifices écroulés ont été extraits. Des reportages montrent les conditions atroces qui sévissent pour une grande partie de la population. Quand l’acheminement en eau potable n’est même pas assurée dans tous les villages, on a peut-être le droit de se demander ce que font gouvernement local et ONGs.

Mais il est vrai aussi que cette catasrophe est si terrible dans un pays qui déjà était si mal en point. Il faut se rappeler qu’Haïti compte parmi les 3 ou 4 pays les plus pauvres de la planète. Cela signifie : le moins d’équipements spécialisés, une organisation politique et un tissu social non préparés à assumer une telle série de catastrophes qui se sont ajoutées au tremblement de terre (l’ouragan et les inondations, le choléra, etc.). Même l’élection d’un gouvernement n’est pratiquement pas possible, avec des délais impensables chez nous: nous allons voter le jour et le soir nous savons qui constituera le prochain gouvernement. Là-bas, cela fait déjà plusieurs semaines et il n’est même pas encore possible d’envisager comment procéder à un deuxième tour! Les innombrables collines de débris sont peut-être le symbole le plus éloquent de la situation d’Haïti: on ne peut pas reconstruire sur des montagnes de gravats ! Ceux qui ont une petite expérience en construction savent que l’étape de démolition et de nettoyage ne peut pas être évitée afin de reconstruire sur du propre.

Tout ce que nous pouvons imaginer à partir d’ici est loin d’approcher la réalité du terrain. Un responsable de l’Arche à Haïti, Jonathan Boulet-Groulx, écrit depuis 18 mois un blogue sur ses découvertes. Présent avant et après le goudougoudou, il écrit ses états d’âme et surtout comment les plus oubliés de tous, les personnes handicapées, vivent ces jours terribles dans leur pays. Les journalistes dépêchés là-bas ne peuvent, en quelques jours, que relater une portion infime de la vie de ce pays. C’est sans doute pourquoi nous recevons surtout des images choquantes, des situations inacceptables, comme dans la région d’Artibonite où on trouve encore des villages isolés qui luttent chaque jour pour trouver de l’eau et de la nourriture.

« Arrêtez de dire qu’il ne se passe rien en Haïti, c’est pas vrai ». Luck Mervil

L’organisme créé par Luck Mervil, Vilaj Vilaj, veut travailler davantage sur les structures et opérer un changement profond. Son fondateur insiste: « Arrêtez de dire qu’il ne se passe rien en Haïti, c’est pas vrai ». Personne ici ne voudrait vivre dans une maison sans les services sanitaires, sans l’eau potable… Il faut reconstruire des villes et des villages en entier, il faut donc de la planification, des urbanistes, des architectes, des entrepreneurs et des ouvriers formés, etc. S’il faut plus de trois mois pour construire une maison au Québec, dans un pays où toutes les infrastructures, les services administratifs et municipaux sont en place, comment peut-on imaginer faire mieux dans un pays dévasté ? Surtout, comme il le dit, il ne suffit pas de reproduire une situation qui était déjà inhumaine en montant des abris temporaires qui ne satisferaient aucun propriétaire de cabanon dans notre pays. Les citoyens d’Haïti ont droit à être logés de façon convenable. C’est un droit humain inaliénable. Luck Mervil se porte à la défense des Haïtiens : « je vous mets au défi de trouver une seule personne à Haïti qui ne travaille pas, même les enfants, ceux qui mendient dès l’aube jusqu’au soir, font un travail pour rapporter quelque chose à manger à leur famille… C’est tout, sauf la flemmardise !

Il s’agit d’une situation scandaleuse. Des tas de gens et d’organismes n’ont sans doute pas tout fait et bien fait pour éviter d’être là où on en est maintenant.  Pendant qu’on fait tout ce travail de reconstruction qui va durer des années et qui va peu à peu faire marcher l’économie du pays, il faudrait qu’il y ait encore un peuple sur place, des hommes et des femmes qui vivent dans une relative dignité. qui mangent  et qui sont vêtus et logés décemment. Ne sont-ce pas là les trois besoins fondamentaux de l’être humain ?

Il s’agit aussi d’une situation normale. Rien ne peut être normal en fait, d’où la cacophonie, le chaos, l’inertie réelle. Entre les pouvoirs étrangers, les ONGs de toute la  planète, le gouvernement local qui fonctionne à peine, la coordination de tous ces efforts et de toutes ces ressources financières, humaines et matérielles constituent une mission impossible.

Il ne faut surtout pas désespérer. Il faut interroger les organismes qui reçoivent nos dons et les encourager à donner le meilleur d’eux-mêmes. Dans un an, la situation sera meilleure, sans doute, mais c’est long d’attendre un an ! Attendriez-vous un an votre nouvelle maison si on vous laissait vivre dehors, sous une tente, sans commodité, rien pour se laver, et de l’eau et de la nourriture de temps en temps ? Soutenons encore et encore les organismes. Si nous ne pouvons que regarder cette situation comme un spectacle à partir de nos salons, qu’au moins nos énergies, nos prières et un peu de notre argent continuent de circuler vers ce peuple qui, miracle, demeure un peuple debout qui se relève chaque jour avec l’espoir.

POUR AIDER HAÏTI

Développement et Paix, l’organisme officiel de solidarité internationale
de l’Église catholique au Canada : http://www.devp.org/devpme/fr/international/haiti-fr.html + un lien fourni par M. Gloutnay, lecteur de ce billet : http://support.devp.org/site/PageNavigator/Haiti?s_locale=fr_CA

ROCAHD : (514) 271-20 75: http://www.rocahd.org

CECI : (514) 875-99 11 www.ceci.ca

OXFAM-Québec : (514) 281-89 98 www.oxfam.qc.ca

Croix-Rouge canadienne : 1 800 481-1111 www.croixrouge.ca

Médecins du Monde : (514) 937-16 14 www.medecinsdumonde.ca

UNICEF www.unicef.org

À propos de Jocelyn Girard

Marié depuis 1984, 5 enfants (que des "gars"), 6 petits-enfants... Je travaille dans l'équipe diocésaine de pastorale pour l'Église catholique au Saguenay-Lac-St-Jean et en tant que professeur à l'Institut de formation théologique et pastorale. Ce n'est pas un travail pour convertir les gens à la foi chrétienne, c'est plutôt pour accompagner ceux et celles qui ont choisi de croire... Je ne suis donc pas très effrayant et plutôt de bonne compagnie, accueillait et discutant avec quiconque se montre respectueux, sans distinction d'origine, d'ethnie, de religion d'orientation sexuelle ou de handicap. J'ai auparavant fait partie de L'Arche de Jean Vanier (en France et à Montréal) à laquelle je continue d'être attaché spirituellement. Autre blogue: http://lebonheurestdansleoui.wordpress.com Twitter : http://twitter.com/#!/jocelyn_girard Facebook : Jocelyn.Girard.9

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