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Une fin de vie digne

Une fin de vie digne

Le comité d’experts juridiques mandaté par le Gouvernement du Québec sur l’aide médicale à mourir vient de déposer son rapport. Il s’agit en fait d’un rapport visant à approfondir, sur le plan juridique, les balises légales à mettre en place suite aux 24 recommandations faites par la Commission Mourir dans la dignité l’an dernier. Cette étape marquerait l’arrivée prochaine d’un projet de loi visant à encadrer l’aide médicale à mourir.

Même si l’annonce a été faite avec une certaine ampleur, le rapport des experts ne porte que sur un des aspects étudiés pendant des mois par la Commission. Il s’agit des cas d’extrêmes souffrances vécues au cours d’une maladie dégénérative dont la mort est certaine. Tout comme c’est le cas dans les recommandations de la Commission, le comité d’experts n’a pas comme tel considéré  l’euthanasie à la demande des familles ni même l’assistance au suicide pour le patient qui ne souffrirait pas d’un type de maladie présentant la certitude d’une fin rapide et dont les souffrances ne pourraient pas être soulagées. La demande formelle du patient lui-même serait requise en tout temps. C’est donc plutôt curieux que tant de voix se soient élevées pour applaudir ce travail alors que si nous appliquons à la lettre les critères et les procédures annoncées, nous risquons de ne voir que très peu de cas réels par année.

Une brèche risquée

André Bourque

André Bourque

Un ami personnel, le Dr André Bourque, médecin réputé, est décédé subitement le 29 décembre dernier. Il avait milité au cours des dernières années contre toute forme d’euthanasie au sein de l’association Vivre dans la dignité dont il a été le président jusqu’à son décès. André ne voyait pas comment il pouvait se résoudre à voir les médecins commencer à poser le geste ultime qui consiste à supprimer la vie, alors que par serment ils se sont engagés à soigner le patient pour qu’il vive.

André m’a beaucoup aidé à demeurer rationnel dans ce débat. Il a montré qu’un très grand nombre de médecins, au Canada, sont toujours défavorables à l’éventualité d’agir pour devancer l’acte de la mort. Nous avions échangé quelques documents émanant notamment de pays comme la Belgique et les Pays-Bas qui démontrent assez clairement les dérives réelles qui se passent et qui sont pourtant peu médiatisées. Et notre ministre, Mme Véronique Hivon, affirme sur toutes les tribunes que ces dérives ne sont pas avérées. Je lui ai même fait parvenir moi-même, via Twitter, un document relatant plusieurs témoignages sous anonymat de professionnels belges de la santé, qui montraient que des anomalies ou des “arrangements” survenaient dans la pratique. Jetez un oeil à ces quelques articles pour vous en donner une idée. On parle notamment du consentement qui n’est pas toujours donné par le patient, que des personnes handicapées sévèrement sont euthanasiées sans jamais avoir eu l’occasion de le demander, que parfois la fin de vie est précipitée de manière à ce que les organes encore sains puissent être prélevées, etc. Je crois que Mme Hivon ne veut pas prendre en compte ces dérives possibles en croyant, sincèrement, que nous pourrons les éviter ici. Mais sommes-nous si différents des autres pour nous croire à l’abri de tels comportements?

Lors de son passage à l’Université Laval, la cancérologue Catherine Dopchie, responsable d’une unité de soins palliatifs en Belgique, a critiqué le recours à l’euthanasie tel qu’il existe chez elle depuis 2002.

La loi belge sur l’euthanasie a été votée dans une société matérialiste et individualiste «où la peur de la souffrance, conjuguée à la perte d’autonomie vécue comme une déchéance, est devenue phobique». Même s’ils sont très efficaces pour atténuer les douleurs, les soins palliatifs ont leurs limites. Pour la communauté médicale, ces limites sont devenues peu à peu des sujets de honte, de révolte ou d’échec. Avec le résultat que la formation et la recherche en soins palliatifs a perdu des points au profit de l’euthanasie, présentée comme la solution idéale de maîtrise sur sa vie ou sur sa mort. Dans cette logique, les partisans de l’euthanasie n’hésitent pas à classer les soins palliatifs dans la catégorie de l’acharnement thérapeutique. (Source)

Ce médecin spécialisé dans les soins en fin de vie, tout comme André Bourque et une majorité de membres du personnel médical le plus près des personnes mourantes, croit que les soins palliatifs de qualité sont la solution, même si dans quelques cas la douleur n’est pas toujours atténuée de manière satisfaisante, pour le moment du moins. Heureusement pour nous, la Commission et la ministre semblent sur la même longueur d’ondes, à savoir qu’il faut accorder une priorité à l’amélioration des ressources en soins palliatifs.

Le loup sera dans la bergerie

Nous avons tous peur de la douleur extrême. Nous sommes terrassés à la vue de gens souffrants. C’est notre impuissance à soulager par nous-mêmes cette souffrance qui nous guide dans le choix de l’aide médicale à mourir plutôt que de demeurer présents et compatissants envers les malades qui sont dans ces situations. Ouvrir cette brèche, chez nous, peut nous paraître une manière convenable de répondre à cette détresse, mais c’est aussi faire entrer le loup dans la bergerie… Une fois ouverte, la brèche ne pourra qu’entraîner vers une acceptation étendue des cas et ces “arrangements” qui ont cours ailleurs, et que le code criminel canadien empêche actuellement.

Faire en sorte que le procureur général ne poursuive pas les médecins qui auront, sous l’autorité d’une loi leur accordant une sorte de sauf-conduit, est aussi un pari risqué. On se base sur le fait que le Québec a déjà agi de cette façon du temps où l’avortement était encore un acte criminel, avant 1988. Les médecins qui avaient accompli cet acte étaient, en quelque sorte, protégés par une absence de procédures contre eux. Mais comment peut-on imaginer qu’un acte parfaitement semblable serait un crime au Nouveau-Brunswick ou en Ontario alors qu’il serait ignoré au Québec? Qui empêcherait alors de porter ces cas jusqu’en Cour Suprême? Qui garantit que les neufs juges abrogeraient tout simplement le droit tel qu’il est actuellement? Que faire si des dizaines de médecins ayant aidé leurs patients à mourir redevenaient des meurtriers potentiels? Cette question des champs de responsabilité entre le fédéral et le provincial n’est pas si simple à résoudre. Ne faudrait-il pas plutôt attendre un consensus plus large qui amènerait à amender le code criminel? Est-il possible, démocratiquement, que ce consensus survienne un jour?

Mme la ministre Hivon déclare qu’elle a observé un large consensus social sur cette question lors des auditions de la Commission. Pourtant, rien ne laisse croire que ce consensus inclut les premiers concernés par l’ouverture à l’euthanasie, d’abord les mourants eux-mêmes, mais aussi et surtout les soignants qui, jusqu’à présent, ont toujours cherché à humaniser les soins en fin de vie et l’accompagnement des personnes malades, plutôt que de devenir ceux qui causent leur mort prématurée.

La vie n’est pas facile, même pour les gens actifs et bien portants. Elle peut devenir insupportable si nous sommes atteints de maladies incurables et douloureuses. Avec un tel projet de loi à venir, les malades pourront comprendre que leur vie a moins de valeur “vivante” que “finie”. C’est peut-être davantage pour nous accommoder nous-mêmes, plutôt qu’eux, que nous nous battons, au final. N’avons-nous pas, au contraire, des devoirs de fils, de filles, de frères, de soeurs et d’amis auprès des malades en fin de vie? Ne devrions-nous pas être de ceux qui sont auprès d’eux pour apporter le réconfort d’une présence aimante et chaleureuse? L’euthanasie répond-elle vraiment à ce besoin? J’en doute fort.

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Dessin de YGRECK

Dessin de YGRECK (Journal de Québec)

Le hockey professionnel nord-américain vient de sceller une nouvelle convention entre les propriétaires et les joueurs. Après 113 jours de lock-out, les joueurs peuvent enfin rentrer au bercail. Les matchs vont reprendre. Les commentateurs sportifs couvriront enfin ce pour quoi ils sont payés au lieu de faire semblant d’aimer les ligues mineures et d’autres sports. Les commerçants vont renouer avec les profits. Les fans retrouveront leur pain de chaque jour et les sensations qui leur donnent l’impression d’exister! Bref, la vie “normale” va reprendre son cours.

Remettre les choses en ordre

Depuis la fin des Nordiques de Québec, où j’habitais, et ensuite les années que j’ai passées à l’étranger, je m’étais désintéressé du hockey de la LNH. De retour au pays, vivant à Montréal, je me suis laissé gagner par l’engouement autour du Canadien et par sa prodigieuse machine marketing. À tel point que j’en étais venu à me faire quasiment un devoir de regarder tous les matchs s’il n’y avait pas d’empêchement professionnel. Je me suis même vu, lors d’un conseil d’administration, installer un ordinateur dans la salle de réunion pour qu’un match des séries éliminatoires puisse au moins être entrevu par les membres (et par moi-même) durant l’assemblée. Et à deux reprises, j’ai participé à des pools que je me suis mis à suivre chaque jour avec un véritable esprit de compétition. Bref, j’étais devenu un amateur dédié à ce sport, dans la plus pure tradition canadienne-française!

Mais le sevrage permet parfois des mises en question. Être privé du Canadien pendant quelques mois m’a fait prendre conscience (de nouveau) qu’on peut vivre sans être fan d’une équipe professionnelle. Le temps qu’on gagne peut servir à tant d’autres choses, comme tenir un blogue, faire du casse-tête à deux, sortir, regarder un documentaire, un film ou lire un bon livre, faire soi-même du sport… Oui, le manque peut devenir occasion de combler autrement ce qui semblait ne pouvoir l’être que par la sacrée soirée du hockey. Et le manque permet de faire tomber les écailles qui empêchaient de voir ou de vouloir voir la réalité pratiquement scandaleuse du monde du sport professionnel.

La bataille des riches et célèbres

La guerre à laquelle nous venons d’assister au cours des 113 jours de lock-out de la LNH n’avait rien à voir avec la réalité quotidienne des gens ordinaires. Là, ils se battaient pour déterminer combien de dizaines de millions de dollars, par-dessus ceux qui sont déjà acquis dans leurs comptes de banque, ils allaient se redistribuer au cours de la nouvelle convention.  Ici, lorsque des syndiqués sont mis en lock-out durant six mois, comme ceux de Rio-Tinto à Alma en 2012, ils doivent compter sur la solidarité et sur les fonds d’entraide pour assurer à leurs familles qu’elles auront de quoi manger… Là, le premier jour de contrat de travail d’un joueur de la LNH l’assurera de gagner un minimum de 525 000 $ pour une saison alors qu’ici, le salaire minimum est encore à moins de 10$ l’heure… Là, les propriétaires engrangeront des profits mirobolants et les employés en profiteront tout autant grâce à la pression qu’ils ont les moyens d’imposer aux employeurs. Ici, les grands employeurs feront leur argent grâce au peu de reconnaissance qu’ils accordent à leur personnel. Bref, la vie réelle est bien différente de celle du sport professionnel.

Lock-out chez Rio-Tinto Alma - Photo: Radio-Canada

Lock-out chez Rio-Tinto Alma – Photo: Radio-Canada

Alors comment faire pour manifester une prise de distance avec ce système clairement injuste? Je sais bien que les fans, heureux de la reprise, rentreront progressivement dans les rangs et pardonneront à leurs dieux cet écart de conduite, comme le faisaient les Grecs avec leur panthéon. Je sais bien que les commanditaires reviendront, car ils flairent toujours les bonnes affaires. Je sais bien que les médias regorgeront enfin de nouvelles sportives et de potins relatifs aux dieux du stade. Je sais bien que ce système trouve toujours sa subsistance à même nos émotions en manque d’excitation, nos rêves de grandeurs et nos espoirs de vie meilleure par procuration!

Mais je ne vais plus abdiquer ma dignité sur l’autel du sport professionnel. Je ne vais plus accorder autant d’attention à suivre cette télé-réalité qui n’a rien à voir avec la vie que nous menons. J’y jetterai un oeil furtif, car je tiens à rester proche de mes amis, des membres de ma famille, des gens de mon entourage qui aiment le hockey. Je le ferai pour m’intéresser à eux plutôt que pour m’intéresser au système lui-même. Et j’aurai du temps pour la vraie vie.

Je prendrai du temps pour participer à des assemblées citoyennes. Je choisirai de regarder une émission avec ma conjointe plutôt que de la voir se pousser hors du salon lorsque le match commence. Je ferai autre chose de ce temps pour le faire passer, dans mon bilan personnel, du côté de mes actifs plutôt que des passifs.

Le système ne me récupérera pas. Bettman et Fehr, vous m’avez perdu à jamais. Je suis un ancien fan, fini.

Un autre “massacre des innocents”

Ces jours-ci, l’actualité nous remplit les yeux et les oreilles de meurtres sordides et d’attentats tout aussi abjects. Au Québec, dans la même semaine, une mère tue ses trois enfants; une autre veut faire réviser sa peine de prison à vie pour un crime semblable; et un père tenu non criminellement responsable du meurtre crapuleux de ses deux enfants est libéré. À Newtown aux États-Unis, cet attentat d’un fils vraisemblablement tourné contre sa mère et tout ce qu’elle aimait est encore plus troublant. Lorsqu’on aura tout expliqué, peut-être serons-nous à même de comprendre qu’il s’agit “simplement” d’un autre drame familial atroce qui a emporté dans ses excès de nombreuses vies innocentes. Le point commun à toutes ces tragédies est toujours le même: les victimes ne sont jamais fautives de quoi que ce soit. Elles ne sont que des témoins (c’est le sens du mot “martyre”) du dérèglement maléfique qui se produit parfois dans l’esprit humain.

Est-il possible de participer à l’une ou l’autre des fêtes familiales et sociales organisées en cette période de Noël sans avoir en arrière-pensée ces familles et cette communauté meurtries par la mort violente des leurs? En fait, est-il pensable que nous puissions continuer notre propre vie sans nous soucier de ces gens-là pour qui le seul sentiment réel est que la fin du monde leur est arrivée?

Bonheur ou Compassion ?

Je ne sais pas pour vous, mais je suis abonné à de nombreuses personnes sur les réseaux sociaux. Dans la présentation qu’un grand nombre d’entre elles font d’elles-mêmes, je suis toujours étonné de voir que le mot “épicurien” est si fréquemment utilisé. Ce mot vient souvent avec des expressions comme “j’aime la vie”, “je vis le moment présent”, “j’aime la légèreté”, etc. Notez que je sais apprécier les personnes qui sont agréables de compagnie, qui savent avoir du fun et ne pas trop s’en faire avec les problèmes. Mais, personnellement, je ne vois pas comment ces expressions pourraient me décrire, moi et un grand nombre de personnes que je côtoie. J’ai parfois l’impression que “quête de bonheur” n’est pas synonyme de “quête de sens”. D’ailleurs, lorsque j’ai complété le questionnaire de l’Indice relatif de bonheur, les remarques explicatives concernant mes scores moins élevés m’ont permis de constater que cet outil semble avoir une inclinaison dans la tension entre bonheur et compassion. En effet, les seules questions qui ont fait baissé mon résultat global concernaient les préoccupations pour les enjeux de justice dans le monde. Une personne qui se sent solidaire et qui se laisse indigner par les situations d’injustice de manière trop marquée réduirait ses aptitudes au bonheur… Nous pourrions donc en conclure que si nous voulons plus de bonheur, peut-être faut-il ne pas trop accorder d’attention à ce qui va mal dans le monde.

Une lecture trop stricte de cette interprétation pourrait donc laisser croire qu’en fermant les yeux aux misères du monde nous pourrions mieux “performer” dans notre quête de bonheur. Vous est-il possible à vous de fermer les yeux, ne pas voir la misère, ne pas porter attention aux injustices, à la corruption, aux massacres de populations assoiffées de justice? Si oui, il est probable que votre bonheur est une quête bien solitaire et qu’elle ne finisse par mener qu’au pur égoïsme. C’est peut-être possible à d’autres, mais ça ne m’est pas donné à moi de pouvoir surfer ainsi sur les problématiques psychologiques, éthiques, sociales, économiques, politiques en voulant croire que je ne devrais pas me laisser affecter par tout cela et de vivre ma vie en me tournant uniquement sur ce qui me fait du bien.

C’est ici qu’arrivent des situations universellement troublantes comme un attentat dans une école primaire ou comme un parent tuant froidement ses propres enfants. Car n’importe qui d’humain sur terre est directement frappé par des gestes comme celui du tireur de Newtown. Tous mes amis, tous les membres de ma famille, toutes les personnes participant avec moi à une session, un samedi, ont été touchés autant que moi. C’est plus fort que tout. “Ça vient nous chercher” au plus profond de nous-mêmes. C’est plutôt rassurant sur l’humanité, en fait. Et la question du pourquoi monte alors de la terre entière comme une clameur: Pourquoi?

Lorsqu’il est appelé à répondre à cette question du pourquoi devant des assemblées intéressées par ses propos, Jean Vanier propose parfois cette explication, que je cite de mémoire:

Il y a des personnes dont le handicap est très lourd. On ne sait pas pourquoi elles naissent ainsi ou le deviennent. Beaucoup de gens souffrent de leur situation, à commencer par leurs parents. Nulle explication n’est satisfaisante. Mais ces personnes existent. Et lorsque je vois des jeunes gens venir de partout et se laisser toucher par ces personnes qui n’ont, en apparence, que leur dépendance à offrir, je vois alors ces jeunes montrer le meilleur de ce qu’on peut attendre de l’humain, leur tendresse, leur compassion. Je les vois changer pour toujours. Je saisis alors que les personnes vulnérables sont un cadeau pour l’humanité.

Tout comme ces situations de handicap, les tragédies telles Newtown ne trouvent aucune explication satisfaisante. Elles surviennent. Et dès lors, elles atteignent les êtres humains de partout dans ce qu’ils ont de plus humain en eux, à savoir leur indignation qui n’est rien d’autre que le moteur de la bienveillance. Un grand nombre de commentateurs ont déclaré qu’il est impossible d’assurer la sécurité totale contre de tels gestes désespérés. Il en surviendra donc encore… Ne devrions-nous pas, alors, les regarder autrement, comme des occasions qui nous sont données pour que nous revenions au meilleur de nous-mêmes? Comme Jean Vanier le prétend, l’être humain n’est à son meilleur que lorsqu’il sait se montrer bienveillant, quand il agit avec compassion en ne laissant pas son semblable périr ou dépérir!

Vivons heureux, solidaires!

Revenons au mot épicurien. Ce terme est “relatif à une morale qui propose pour objectif premier la satisfaction de tout ce qui contribue au plaisir” (Larousse). “Jouisseur” est son synonyme. Nous avons tous une part en nous qui recherche la jouissance plutôt que le renoncement, le plaisir plutôt que l’effort.  Cette tension entre la jouissance pour soi-même et la compassion pour autrui a toujours existé. Elle n’est en réalité qu’un reflet du combat qui se déroule depuis toujours à l’intérieur du coeur humain:

  • me donner du plaisir, de la gratification, m’auto-satisfaire ou utiliser autrui comme un objet pour me procurer cette satisfaction;
  • m’oublier moi-même par abnégation et me dévouer à autrui pour soulager, relever, être avec…

En cette période des Fêtes, nous voyons s’exprimer avec plus de contrastes encore ces deux inclinations. Tant de fêtes qui débordent dans les excès; tant de gestes qui démontrent la compassion. L’alcool qui coule à flot dans des banquets exagérément copieux; les dons les plus généreux et les paniers de Noël à profusion. Se faire plaisir; ne pas oublier les autres. Tout ceci est bon, certes, surtout pour la conscience.

Mais ne manquerait-il pas autre chose pour que le monde tourne mieux? Et cette chose, ne serait-ce pas la rencontre? Si nous cessions de jouir entre nous, “épicuriens”, et invitions plutôt les familles appauvries à partager notre table? Si la compassion que nous ressentons devant le drame de Newtown nous transformait un peu en êtres solidaires? Ne pourrions-nous pas, alors, repousser les frontières du mal et faire qu’un monde nouveau naisse enfin? Serait-il possible que dans un tel monde, les détresses humaines à l’origine de gestes comme celui du tireur fou de Newtown puissent être prises en compte, accompagnées voire guéries?

Je voudrais que des drames comme Newtown ne se répètent plus jamais. Je constate cependant qu’ils ont le pouvoir de nous recentrer sur notre appartenance à une seule et même humanité. Voilà où je trouve ce qui pourrait se rapprocher d’une certaine “complaisance” au coeur du drame récent, à partager avec tous les épicuriens du monde…

Voici le cinquième article de ma série “En quête de foi” publié dans l’édition de décembre 2012 du magazine Le messager de Saint Antoine. L’objectif de cette série est d’explorer les origines chrétiennes des manifestations culturelles actuelles.

Je vous propose ce mois-ci de quitter le patrimoine « matériel » pour aborder une autre forme d’héritage presque « génétique ». Il s’agit de ce qui subsiste de croyances à propos du baptême pour lequel les paroisses reçoivent encore de nombreuses demandes. Les catholiques d’ici sont restés attachés à ce sacrement qui implique traditionnellement la participation de deux personnes essentielles : le parrain et la marraine.

Une garantie légale?

parrain-marraineAu-delà du sens proprement religieux, certaines croyances populaires traversent les générations. Ainsi entend-on : « Pour être parrain ou marraine, faut se faire proche de l’enfant, aider à son éducation, remplacer les parents au besoin. Si tu acceptes d’être parrain, ça veut dire que c’est toi qui va prendre l’enfant si jamais les parents décèdent! » Un grand nombre de parrains et marraines connaissent ce sentiment mystérieux de devenir tout à coup responsables d’un enfant qui n’est pas le leur.

Autrefois, alors que l’espérance de vie était réduite et les accouchements plus risqués, il est vrai que la substitution aux parents était possible et parfois encouragée par l’Église. Ce n’était pourtant écrit nulle part dans la loi civile ou religieuse, mais c’était dans les mœurs. En acceptant d’être « dans les honneurs », on sentait qu’il fallait être prêt à cette éventualité, jouer le rôle d’une assurance-vie! Choisir un parrain et une marraine, c’était donc procurer à son enfant une « garantie » que d’autres adultes, proches et croyants, resteraient en lien quoi qu’il advienne.

Un engagement dans la durée

Nos traditions baptismales nous ramènent à quelques valeurs essentielles au christianisme. N’est-il pas vrai que la plupart d’entre nous avons conservé une relation spéciale avec notre parrain ou notre marraine? Admettons que les cadeaux aux diverses occasions y ont été pour quelque chose, mais ce qui reste, ce ne sont pas ces innombrables babioles qui ont été reçues, mais plutôt ce lien, différent des autres. Le seul fait de savoir, intérieurement, que nous pouvions compter sur eux était déjà un soutien, une force.

Pour chaque enfant qui naît, ne devrions-nous pas avoir ce souci de lui offrir une relation affective engagée et durable « en plus » de celle de ses parents? N’est-ce pas une véritable interpellation évangélique que de demander à deux personnes de « veiller » sur un petit être fragile et de promettre d’être là pour lui dans les années qui s’écouleront? Chaque enfant qui naît en ce monde, baptisé ou non, devrait avoir accès à un parrain, une marraine.

mains-enfant-adulte1En ce mois où nous, chrétiens, célébrons la Nativité de Jésus, peut-être pourrions-nous réfléchir à une demande semblable de la part de deux parents qui nous sont proches, Marie et Joseph : « Accepteriez-vous de veiller avec nous au devenir de cet enfant-Dieu? Voudrez-vous suppléer à nos absences? Serez-vous là pour lui dans les bons et les durs passages de sa vie? Et serez-vous encore avec lui lorsqu’il sera abandonné de tous et qu’il mourra? » Répondre « oui » à cette demande, ne serait-ce pas aussi nous engager envers tout enfant qui naît afin qu’il ne soit jamais laissé à lui-même?

Une violence mise en scène...

Une violence mise en scène…

Avant samedi, je n’avais jamais regardé plus de 10 secondes d’un combat extrême (Ultimate Fighting). Et Dieu sait que sur les chaînes sportives, la programmation est en hausse vertigineuse. J’avoue toutefois m’être laissé emporté par la vague GSP (Georges St-Pierre). Pour les rares dans le monde qui ne le connaissent pas, il s’agit d’un champion du monde d’arts martiaux multiples, mais, surtout, il est d’ici, un noble représentant du Québec…

L’homme inspire le respect. Il est chic, affable, généreux. Son image publique ne peut qu’attirer la sympathie. La marque GSP qu’il a créée ne fait que suivre les qualités de l’homme jusqu’à devenir un produit de niveau mondial. Il ne peut que nous rendre, nous Québécois, fiers du rayonnement qu’il nous procure dans le monde.

Ne voulant pas encourager ce genre de spectacle, je ne me suis pas offert le combat en télé payante. Sur Twitter, un individu avait simplement laissé un lien vers un site web anglais qui en faisait la diffusion gratuite et légale. Je me suis donc laissé gagner. J’ai laissé le stream défiler jusqu’à l’heure du combat. Jusque là, je jetais un oeil furtif aux combats préliminaires en retournant à mes autres occupations. Vraiment aucun intérêt pour moi. Mais tout a changé lorsque Georges St-Pierre et Carlos Condit furent présentés à la foule. Dès le début du combat, mon coeur s’est mis à s’emballer fébrilement. Je suis devenu soudainement comme n’importe lequel des fans de cette violence commanditée, qu’ils aient été dans la foule à 600$ le billet ou bien dans leurs salons abonnés à une chaîne payante. Je me suis mis à vouloir qu’il gagne, qu’il frappe fort, qu’il parvienne au KO, à avoir mal lorsqu’il recevait des coups, bref, je voulais par-dessus tout qu’il écrase son adversaire. Rien de très noble…

Pendant ce temps, à Gaza…

La violence-spectacle génère une véritable folie chez les foules en liesse qui sont prêtes à engouffrer des sommes astronomiques dans ce type de sport. Vivre par champion interposé le stress de la préparation et de l’attente, entrer dans le rythme du combat, sentir l’adrénaline monter au plafond, jubiler de joie lorsque la victoire arrive enfin ou rager de colère si la défaite survient en désirant plus que tout la revanche. Il y a tant d’émotions dans un combat, que je pense qu’on peut en développer une forme d’addiction.

Ceci est de la vraie violence subie

Ceci est la réalité vécue ces jours-ci…

Devenir dépendant de la violence-spectacle, c’est peut-être aussi un peu la conséquence de la voir présentée tous les soirs par les nombreux conflits armés dans le monde, entre une nouvelle nationale et la météo. Par exemple, samedi, c’était sans doute la journée la plus violente depuis des années à Gaza, en Palestine. Bien sûr, il y a des roquettes qui sont lancées régulièrement sur Israël. Bien sûr, il faut réagir, montrer que cela n’est pas acceptable, traquer les coupables et les punir. Le spectacle auquel nous assistons depuis quelques jours n’est pas de cet ordre. Ce n’est pas la simple loi du Talion (oeil pour oeil, dent pour dent) qui se déploie sous nos yeux. C’est du cent pour un. En 2008, en seulement 22 jours, l’opération “Plomb durci” avait causé la mort de 1300 Palestiniens dont 410 enfants et 108 femmes et blessé plus de 5300 personnes. Du côté israélien, on a compté 13 morts dont trois civils et 193 blessés dont 80 civils. Il semble bien que l’opération en cours ne s’arrêtera pas avant d’avoir atteint des sommets semblables, après avoir éliminé des centaines de vies et blessé plusieurs centaines d’hommes, femmes et enfants à qui il ne restera que la rage au coeur et un désir de vengeance semblable aux admirateurs du champion Condit, “abattu” par son adversaire St-Pierre… La différence, c’est qu’eux n’ont jamais souhaité cette violence. Ces gens ne veulent qu’un peu de dignité, de paix et de justice!

Pourquoi toujours plus violents?

Nous vivons dans une société lassée de l’ordinaire. Les nouvelles générations veulent, comme leurs aînés l’ont désiré, aller plus loin, plus fort, plus haut! Les sports extrêmes poussent cette logique aussi loin qu’on puisse l’imaginer et même plus encore. Et de la lutte ou la boxe olympique, nous sommes passés à la professionnalisation des sports de combat autrefois illégaux comme ceux de l’Ultimate Fighting Championship.

Peut-on véritablement vivre paisiblement entre ces deux types de violence, l’une organisée, sponsorisée, promue à grands coups de publicité et de produits dérivés; l’autre étant subie, le plus souvent cachée, silencieuse et causant des pertes humaines réelles et brisant des familles pour des générations? Quand j’ai vu l’état des deux belligérants, à la fin du combat (voir photo ci-haut), j’ai pensé à un artiste des effets spéciaux au cinéma. Rémy Couture est si génial qu’il parvient à recréer des visages déconfits, ensanglantés, des montres déformés qui ont l’air vrais, des scènes de crimes reconstituées qui sont si vraisemblables qu’il en est même poursuivi au criminel comme s’il avait commis vraiment les actes mis en scène! Rémy Couture ne frappe personne et ne blesse ni femme ni enfant. Georges St-Pierre frappe réellement pour faire mal jusqu’à obtenir la victoire, si possible par abandon ou KO. Et même s’il redevient gentil après son combat, il a tout de même voulu terrasser un homme qui n’avait rien contre lui sinon qu’il en voulait à son titre… Violence réelle pour des motifs artificiels.

Entre un Rémy Couture qui produit de manière artistique des effets spéciaux représentants ses corps défigurés par la violence et un Georges St-Pierre défigurant pour vrai le corps de ses adversaires, j’avoue que je commence à avoir un faible pour le maquilleur! N’empêche. Mettre en rapport les vraies histoires où des personnes réelles subissent les assauts, les bombardements, qui ont la mort pour compagne quotidienne et ces combats extrêmes qui causent des préjudices graves à certains combattants pour l’argent et la gloire, cela ne me rend pas fier de l’humanité. Quand ici, dans mon petit confort d’Occidental bien content de mon sort, je m’arrête un peu à réfléchir sur tout ceci, je ne peux que devenir triste et déprimé.

Je ferai donc un choix concret. Je ne regarderai plus jamais un combat extrême, que ce soit St-Pierre ou un autre qui en soit la vedette. Je n’encouragerai aucun investissement dans ces spectacles. Ne me donnez surtout pas de billets et ne m’invitez pas à y assister. Chaque fois que j’aurai un petit pécule d’extra, je tenterai de l’investir dans l’humanité, en donnant à des organismes comme la Croix-Rouge, le Croissant-Rouge, Médecins sans frontières, Amnistie internationale, Oxfam Québec, Développement et Paix et tous les autres qui tentent de faire advenir un monde sans violence. Si un petit nombre de ceux qui ont permis à Georges St-Pierre de devenir multi-millionnaire en jouant au gladiateur des temps modernes faisait de même, peut-être qu’on pourrait commencer à inverser le mouvement de décadence qui nous ramène peu à peu aux temps de l’Antiquité où des dictateurs offraient du pain et des jeux violents dans l’arène à des peuples réduits à leurs plus bas instincts. Non, le progrès social n’est certes pas dans cette direction. Parfois, il faut savoir s’arrêter et repartir dans la direction du bon sens et du bien commun. Tant que des vraies bombes tomberont sur des populations civiles, nous en seront très loin. Qui fera les choix qui s’imposent pour changer les choses? Qui s’engagera aujourd’hui sur la voie de la paix et de la justice?

Ces proches qui nous inspirent le meilleur. J. Bastien-Lepage

L’Halloween connaît une popularité qui dépasse désormais celle des grandes fêtes traditionnelles . Pensons à Noël, Pâques, la Fête nationale, etc. Mais je n’ai pas trop envie de parler de cette fête qui fait s’agiter nos enfants depuis déjà quelques semaines, mais plutôt de son lendemain immédiat… En effet, le premier novembre est une date très importante pour les chrétiens, c’est la fête de la Toussaint.

Si vous séparez ce mot en deux, vous obtenez “tous” et “saint”, qui tient pour “tous les saints” (et les saintes, bien sûr). Le pape Benoît XVI, récemment, et tous ses prédécesseurs avant lui ont mis à jour le “palmarès” des saints et des saintes chaque fois qu’ils ont procédé à des canonisations. Comme le disait le cardinal Turcotte à l’occasion de la canonisation du frère André, être canonisé c’est comme remporter une médaille d’or olympique de la sainteté. La semaine dernière, c’était au tour d’une amérindienne de chez nous, Kateri, de recevoir un tel hommage de la part de l’Église universelle. Nous ne pouvons que nous réjouir de leur visibilité, car celle-ci repose sur leur vie de foi qui a été modèle pour les croyants et dont la reconnaissance attend parfois plusieurs siècles! Les miracles qui leur sont attribués y sont pour quelque chose, sinon ils ne seraient pas ainsi parvenus au “panthéon” de la sainteté.

Honorer les saints proches

Comme dans tous les sports de haut niveau avec leur panthéon des meilleurs, la gloire des saints et des saintes renommés peut parfois faire ombrage à d’autres qui ont vécu leur vie du mieux qu’ils ont pu sans jamais se voir affublés d’une si haute reconnaissance. Au hockey ou au baseball, les deux sports que je connais le mieux, les amateurs s’identifient spontanément à un favori. On se procure son chandail, on le porte fièrement. On ne veut pas manquer un match où il joue. Très souvent, ce joueur étoile ne finira pas dans la liste sélecte des “glorieux” admis au panthéon de leur sport respectif. Pourtant, il aura inspiré des dizaines de fans au long de sa carrière.

Il doit en être ainsi des saints et des saintes ordinaires. J’aimerais en évoquer quelques-uns qui ont fait partie de ma vie. Je ne choisis que les personnes décédées, car je ne voudrais pas gêner les vivants à qui je pense aussi lorsque vient le temps de marquer les influences positives que j’ai eues dans ma vie.

Grand-maman Gérardine

Ma grand-mère maternelle était aussi ma marraine. À ma naissance, étant en risque de ne pas survivre, elle a fait une promesse à la bonne sainte Anne. Elle m’a toujours dit qu’elle avait été exaucée. En échange, elle m’avait inscrit à un abonnement à vie à la revue Sainte-Anne (autrefois “les annales”). 50 ans plus tard, à tous les mois, le facteur me livre ma revue que je reçois toujours comme un clin d’oeil de grand-maman. Ma grand-mère avait vécu une vie bien remplie jusqu’à ce que le coeur de mon grand-père flanche. Elle avait 58 ans. À partir de ce jour, elle entra dans une profonde dépression qui dura jusqu’à sa mort, 20 ans plus tard. Ma famille s’était installée chez elle, dans un appartement que mon père avait fait construire en annexe, trop petit pour nous (8 enfants). Chaque jour, ces années-là, j’ai vu ma grand-mère exprimer son découragement, ses petits et grands maux, le peu de visiteurs qui venaient la voir, le manque qu’elle ressentait à la pensée de son Antonio. Aujourd’hui, nous connaissons mieux la maladie mentale et la dépression. Il est fort probable qu’elle aurait été soignée autrement. Peut-être qu’elle aurait vécu plus heureuse. De la côtoyer chaque jour jusqu’à mon départ de la maison m’a rendu plus compatissant envers les personnes qui souffrent et pour lesquelles il y a peu à faire sinon les aimer, les supporter, les porter dans la prière confiante. Ma grand-mère s’est beaucoup lamentée. Elle a aussi beaucoup prié même quand c’était dur et apparemment inutile, pour elle en tout cas. Sa vie s’est terminée en douceur, dans son lit, seule. J’ai toujours eu la conviction qu’elle était enfin soulagée de ses misères et que la bonne sainte Anne l’avait accueillie tendrement dans la confrérie des grands-mamans, à la place qui lui était destinée au ciel, tout près de son amoureux.

Grand-Papa Thomas-Louis

Mon grand-père paternel était un homme calme et attentionné. Mon père pourrait dire autre chose de lui, mais moi je ne l’ai connu qu’à sa retraite, déjà avancé en âge. Il aimait beaucoup ma grand-mère Yvonne qu’il regardait avec bonté. Celle-ci avait un regard sévère. On voyait qu’elle avait tenu le foyer avec une main de fer. Mon grand-père avait accepté que pour la vie domestique c’était sa femme qui était cheffe. N’ayant plus d’activité à l’extérieur, il ne lui restait que son petit coin à lui, son atelier au sous-sol. C’était un privilège d’y entrer lorsqu’il nous y invitait. Là, il rayonnait. Il nous apprenait tous les métiers manuels: scier, découper, clouer, coller! Que de découvertes ai-je faites dans son antre. Dans cette grotte, il était loquace, avenant. Il nous protégeait à distance de nos bêtises. Il avait eu lui-même quelques doigts coupés avec des  outils semblables à ceux qu’il nous permettait d’opérer. Nous avions juste à regarder ses mains pour nous rappeler d’agir avec précaution! Il avait aussi une passion pour la généalogie. Il se montrait toujours surpris qu’on s’intéresse à nos (ses) origines. Il nous montrait son travail de recherche. Il y avait encore quelques trous dans les branches ancestrales qu’il rêvait de pouvoir combler un jour, bien avant l’internet. Abonné à la Société d’Histoire du Saguenay, il scrutait toutes les parutions de son bulletin afin de voir si on ne parlait pas des Girard ou des Deschênes. Il m’a laissé l’image d’une vieillesse assumée. Il savait se montrer passionné, étant souverainiste et patriote. Il savait aussi se scandaliser des moeurs nouvelles. Mais il avait un respect pour nous et nous interrogeait sur nos passions, nos activités en se réjouissant de nos succès. Il est l’image du grand-père que je souhaite devenir: bonté, écoute, passion et pacification… Il a connu une fin difficile, deux mois d’agonie souffrante à l’hôpital. Son souffle était bruyant et rapide. Nous ne savions pas s’il nous entendait. J’étais soulagé lorsque la vie s’est enfin arrêtée, comme si son purgatoire était fini. Je ne sais rien, en fait, de ses affinités spirituelles, mais je sais qu’il est quelque part en train de partager sa passion du travail manuel avec ses bienheureux ancêtres!

Oncle Marius

Mon oncle Marius était le fils de Thomas-Louis. Dans la période où je l’ai plus souvent rencontré, quand j’étais enfant, il est possible qu’il était le reflet fidèle de son père, avant qu’il ne devienne mon grand-père affectueux. Marius nous faisait peur. Il ne souriait pas. Il avait le regard dur. Mes cousins lui donnaient du fil à retordre et comme il avait un grand sens de la responsabilité, il voulait en faire d’honorables citoyens, avec les moyens de l’époque. Pendant longtemps, j’ai plutôt craint d’avoir “affaire avec”! Et puis un jour on grandit et on devient adulte. Mon oncle avait étudié la théologie avec ma tante Jeannine. Il se sentait appelé au diaconat permanent mais a dû interrompre son cheminement. Lorsque j’ai commencé mes études dans le même domaine, il s’est rapproché de moi. Nos échanges n’étaient jamais très longs, car nous n’avions pas cette habitude, mais il me témoignait d’un certain respect et peut-être même d’une certaine admiration que je croyais ne pas recevoir de mon père, son frère. C’est surtout à sa mort que j’ai compris l’influence de cet homme. Les témoignages de mes cousins et cousines m’ont littéralement percé le coeur. On a dévoilé plusieurs choses sur mon oncle: son sens du devoir, bien sûr, sa générosité sans borne, sa propension à toujours réparer ce qui mérite de l’être, tous ces petits gestes discrets, sans parole, comme des signes d’attention à l’un et à l’autre. Mon oncle m’a appris à apprécier le silence de mon propre père. Le silence n’est jamais vide, il est rempli de quelque chose: ce peut être des pensées, des ondes positives, des prières, de la compassion, de l’amour… Mon oncle est parti. Il a sans doute maintenant une place de choix parmi les amants du plein silence au ciel.

Tante Pauline

Ma tante Pauline était l’épouse du frère de ma mère, Léonard. Ce dernier était un homme bien trempé, un commerçant qui aimait donner à penser qu’il avait de l’argent et qu’il réussissait. Il n’avait pourtant qu’un petit marché d’alimentation où mon père a travaillé pendant 12 ans en réparant souvent des pots cassés par son patron… Mon oncle avait un problème d’alcool. On ne disait rien aux petits de ces situations, mais on le savait… Et lorsque l’alcool avait fait son effet, nous devions nous ajuster rapidement: ou bien il était joyeux ou il était fâché. J’étais fasciné par lui, mais j’en avais peur aussi. J’enviais mes cousines et mon cousin de ce qu’ils semblaient vivre dans le faste alors que nous avions souvent du mal à la maison avec le manque. Je l’avais même demandé pour être mon parrain de confirmation, mais je vous avoue aujourd’hui que je rêvais un peu du cadeau qu’il me ferait à cette occasion et dont je ne me rappelle même pas… C’est pour dire. Derrière mon oncle Léo se trouvait cette femme douce, discrète, dévouée. Elle a sans doute eu à couvrir souvent son homme lorsqu’il était éméché. J’ai souvent imaginé les colères que mon oncle a pu faire. Ce ne devait pas toujours être facile. Mes cousines et mon cousin sont beaucoup à l’image de leur mère. Ils ont cet air de timidité qui vient parfois avec une certaine expérience de la honte. Je ne sais pas. Je ne veux pas extrapoler. Mais j’ai toujours admiré ma tante Pauline. Elle était accueillante, généreuse et sa maison était bien tenue. Je crois que Pauline m’a montré qu’on pouvait être donné à un être qu’on aime et à ses enfants sans recevoir sa pleine mesure de reconnaissance. Elle est un peu à l’image de ces serviteurs quelconques dont Jésus parle (cf. Luc 17,10). Elle a sûrement une place discrète au ciel, mais je crois qu’elle reçoit maintenant l’abondance dont elle s’est probablement privée durant sa vie.

L’abbé Taillon

Parmi la longue liste des prêtres qui ont sympathisé avec notre famille, l’abbé Isidore fut sans doute celui qui a le plus marqué. C’est ce prêtre qui avait béni le mariage de mes parents en 1959. 12 ans plus tard, il nous retrouvait, mon frère aîné et moi, comme enfants de choeur. C’est ainsi qu’il avait pu renouer avec mes parents avec beaucoup de bonheur. Il avait été animateur de pastorale scolaire et aumônier d’action catholique. C’est dans ce mouvement qu’il avait rencontré mes parents et sans doute pour cela qu’il avait présidé à leurs épousailles. L’abbé Taillon avait fondé un camp de vacances dans la forêt de Falardeau. Il avait une prédilection pour les enfants issus de familles en difficulté qu’il accueillait toujours en les privilégiant. Il voulait qu’ils aient droit à tous les égards et que leur condition ne soit pas remarqué par les autres jeunes. Un été, j’avais 11 ans, il avait proposé à mes parents de venir s’installer pour toute la saison des vacances dans son chalet de directeur du camp. C’est ainsi que nous avons connu le Domaine de la Jeunesse, en 1973. D’avoir été aussi proche de cet homme alors que je n’avais pas encore commencé à en devenir un a été pour moi une véritable inspiration. Il racontait toutes sortes de péripéties et de mésaventures qui lui étaient arrivées le plus souvent en raison de sa générosité et de sa naïveté. Il riait beaucoup de toutes ces situations et ne semblaient jamais les regretter. Il a été pour un grand nombre de jeunes un modèle de patience, de présence paternelle de substitution, sans doute aussi pour un grand nombre de prêtres en formation qu’il accueillait dans son domaine pour des emplois d’été. Encore aujourd’hui, alors que les prêtres font l’objet d’une médisance généralisée et de calomnies trompeuses à cause d’un petit nombre d’entre eux qui se sont pervertis, l’abbé Taillon demeure une figure authentique d’un engagement sacerdotal passionné et dédié à la jeunesse qu’il a toujours trouvé belle et qu’il a souvent défendue. Sa vie s’est terminée dans l’oubli, entourée de religieuses dévouées qui l’ont servi. Atteint de démence qui lui faisait perdre toute mémoire à court terme, il n’était plus que l’ombre de lui-même lorsque venait le temps de converser, ce qu’il aimait tant! Je suis certain qu’il a une place de choix au ciel. Il doit continuer d’être à l’écoute, mais on fait sûrement appel à lui pour amenuiser les gaffes des uns et des autres ou pour défendre le plus petit lorsqu’il n’a pas d’avocat pour sa cause.

Il y a bien d’autres personnes que j’aimerais ainsi honorer. Je m’arrête car j’ai déjà été trop long. Je me réserve peut-être un tel exercice pour l’an prochain! À vous de voir dans votre vie les saints et les saintes qui ont marqué votre existence. Vous verrez, c’est un bon exercice de reconnaissance et ça encourage à se mettre soi-même en marche vers la sainteté… Bonne Toussaint!

Bran et le mestre Luwin (Le Trône de fer)

Il faut choisir ses combats si on ne veut pas les perdre tous! Cet adage est devenu présent dans la vie courante et plus encore dans le domaine de l’éducation des enfants. Les intervenants aux compétences variées nous incitent à nous concentrer sur quelques aspects du comportement de notre enfant, car on ne peut pas tout réformer en même temps. Je concède qu’il faut savoir parfois nous concentrer sur quelques particularités pour avancer, mais il me semble que le risque de négliger d’autres éléments fondamentaux est très présent si nous en restons constamment à trier les combats que nous pouvons gagner plutôt que de nous lancer dans une vraie démarche de croissance, disons, plus intégrale.

Combat pour la Vie

Les catholiques semblent avoir pris depuis quelques décennies cette stratégie du choix sélectif des combats. Pensons à l’avortement. Certains militants pro-vie sont tellement concentrés sur ce combat qu’ils en finissent par ne plus rien voir des interpellations évangéliques pourtant si criantes pour plus de justice, pour l’égalité des sexes, pour l’inclusion et l’intégration, pour le respect des différences, pour la dignité au travail, pour l’accompagnement en fin de vie, pour l’éducation accessible à tous, pour l’édification d’une société où la Vie est servie avant tout par l’amour. Je me rappelle avoir interpellé directement le directeur-fondateur du magazine américain pro-vie LifeNews.com le soir où Troy Davis a été mis à mort suite à une condamnation controversée. Je lui demandais de prendre position et d’inviter ses lecteurs à se rallier au mouvement mondial qui avait cours afin de tenter d’empêcher l’exécution. Il m’avait répondu quelque chose comme: “Lorsque les opposants à la peine de mort s’opposeront à la mise à mort des foetus, je me battrai à leurs côtés.” Voilà où nous mène la sélection de nos combats lorsque cela implique le désengagement face à d’autres situations tout aussi tragiques. L’évêque de Nanterre, Gérard Daucourt, a publié ce jour une lettre adressée à ses diocésains. J’apprécie particulièrement la conclusion qui ouvre plus largement “le combat” à mener:

Notre combat de chrétiens pour la vie et pour l’homme est un. Il concerne aussi bien l’embryon que le malade en fin de vie, la famille que les chômeurs, les immigrés en difficulté que les personnes handicapées, etc. L’Eglise se sait concernée par toutes ces situations. Chaque membre de l’Eglise doit faire partout, en tous ces domaines, tout ce qu’il peut ! (source)

Cet appel d’un responsable de l’Église a de quoi nous faire réfléchir. Il est lancé dans un contexte où les catholiques français sont engagés dans un combat vigoureux contre le mariage gay et contre l’adoption par des couples homosexuels qui aurait pour conséquence, entre autres, de taire la vérité biologique que chaque être humain a un père et une mère. Tout en encourageant les catholiques à s’engager respectueusement dans un débat honnête sur ce sujet, l’évêque les appelle sagement à ne pas négliger les autres fronts. Je me sens concerné par ces choix de société qui ont déjà été mis en oeuvre ici au Canada et au Québec. Le mariage gay est désormais reconnu. L’adoption par des couples homosexuels est légitime. Il y a aussi bien d’autres “pratiques” qui ont été instaurées légalement alors qu’elles contrevenaient à l’éthique chrétienne. Qu’on pense simplement à l’accès libre à la contraception et à l’avortement. Il y en a d’autres qui risquent d’être sous peu autorisées, comme l’euthanasie et le suicide assisté. Bref, les temps sont durs pour les chrétiens qui résistent à ces nouvelles normes sociales fondées essentiellement sur une vision large des droits fondamentaux individuels, souvent à l’encontre d’une certaine idée du bien commun.

À force de perdre…

L’Église catholique a “perdu” de nombreux combats ainsi menés depuis les débuts de la sécularisation. Au-delà du fameux pouvoir d’influencer qu’elle exerçait autrefois, c’est surtout la réceptivité face à sa vision morale et son enseignement social qui fait défaut. Visiblement, les États de ce monde se laissent emporter par la vague relativiste qui donne la primauté de son destin à l’individu. Les “vainqueurs” parlent de progrès social et s’attribuent le terme de progressistes. Bien entendu, les “perdants” ne peuvent voir dans ces changements un progrès réel. Généralement, à force de perdre, les perdants finissent soit par se rallier au vainqueur, histoire de souffler un peu avant de fomenter de nouvelles alliances ou bien en se trouvant, finalement, pas si mal dans le camp adverse; soit par occuper le champ de la résistance. Il en est ainsi dans toutes les guerres. Il est donc possible, ici au Québec, qu’une bonne partie des croyants appartenant à l’Église catholique ait fini par se résigner à l’état de fait et à ne plus résister. Il est possible, qu’en ne résistant plus, ceux-ci en viennent à ne plus trouver mal ces nouvelles pratiques et même à en dégager des aspects positifs. Parfois, je me sens un peu comme ces fidèles attiédis. Parfois aussi, je me laisse attirer par la fougue des résistants! Comme dans toute “guerre”, il n’est pas toujours possible ni souhaitable de rester neutre. Mais il se peut également que je me trompe de guerre…

Je me permets ici une analogie en vue de chercher une troisième voie. J’ai suivi les deux premières saisons de la série “Le Trône de fer”. On y voit sept petits royaumes combattre les uns contre les autres afin de conquérir le fameux trône, symbole de suprématie sur tout le continent imaginaire de Westeros. On y trouve une ville-forteresse pour chaque royaume. Celle-ci abrite une “noble maison” d’où est issu le roi local. Et ces villes sont sous la responsabilité d’un “mestre”, l’équivalent plus ou moins d’un maire moderne, désigné on ne sait pas comment mais dont l’âge vénérable le rend presque éternel! Ces villes tombent tour à tour sous la domination d’un ennemi, mais le mestre est généralement maintenu en place par le conquérant, car il le reconnaît comme un sage respecté ayant autorité sur les habitants. Le mestre sert moins le roi que la ville à laquelle il est lié par serment, peu importe qui fixe les règles. Alors voilà: être “mestre” ne pourrait-il pas devenir une sorte de rôle qu’occuperaient l’Église et les chrétiens dans la société actuelle?

L’idée me plaît assez: que les chrétiens adoptent plus ou moins les attitudes des mestres pour leur ville, leur province, leur pays. Cela signifie d’abord et avant tout qu’ils servent honorablement leurs concitoyens et concitoyennes. Bien sûr, les mestres doivent se soumettre au pouvoir en place en faisant respecter ses lois. Certains mestres de la série “Le Trône de fer” manifestent cependant une grande liberté dans leur relation au roi, sans se montrer arrogants, parce qu’ils ont justement le respect des habitants. Ainsi donc, les mestres peuvent influencer positivement les décisions royales.

Dans mon pays, les lois concernant des situations éthiques ne sont pas absolument contraignantes. Je m’explique: personne n’est obligé d’avorter ou de se marier, même si c’est autorisé. Le mestre peut se présenter comme un conseiller, un guide, un confident pour toutes personnes aux prises avec des décisions importantes pour la conduite de leur vie et confrontées à des dilemmes lourds de conséquences. Un bon mestre devrait pouvoir accueillir, soutenir et accompagner ces femmes et ces hommes peu importe leurs choix moraux. Un mestre devrait savoir alerter le pouvoir en place lorsque des habitants de sa “ville” vivent des situations d’injustice, d’iniquité ou d’abus. En fouillant davantage ce rôle de mestre, peut-être pourrions-nous trouver notre vraie place de chrétiens dans la société…

Dans cette analogie du mestre, je vois évidemment quelque chose qui nous rapproche de Jésus et de son Évangile. Le Maître est venu pour tous, a accueilli les uns et les autres sans distinction de religion, de statut, de moyens. Il a proposé à tous un horizon de sens qui attira de grandes foules, surtout au début, et qui en laissa bien d’autres perplexes. Dans le monde qui est le nôtre, nous savons que le langage de la foi n’est pas toujours reçu avec la joie qu’il a procurée aux croyants comme moi lorsque nous avons choisi de marcher à la suite de Jésus. Mais rien n’empêche de continuer d’en vivre et de présenter une sagesse digne d’un mestre et, plus encore, digne du Maître lui-même. Pour moi, cela signifie une démarche personnelle de désarmement total. Et qui dit désarmement, dit donc qu’il n’est plus un combattant, du moins pas comme on pense. Comme notre poète et chansonnier Fred Pellerin l’écrit : “J’apprends à me tenir debout… Et puis une défaite qui vaut toutes les victoires…” En réalité, le vrai combat est bien plus grand que la victoire. Le combat des chrétiens vise la fin de toute haine pour que seul l’amour subsiste. La fin de la haine paraît plus souvent dans la défaite que dans la victoire. La fin de la haine, c’est Aimer. C’est le combat qu’a mené sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus, certainement une grande “mestre” pour notre temps, et qui me permet de conclure…

Or, aimer c’est se donner;
aimer c’est se livrer ;
aimer c’est se sacrifier;
aimer c’est s’enchaîner à ce que l’on aime;
aimer c’est brûler;
aimer c’est se consumer ;
aimer c’est ne rien refuser ;
aimer c’est tout abandonner à l’amour…

Dans la bataille du “nous” qui occupe quelque peu les discussions ces jours-ci et la quête identitaire des Québécois, il y a certainement quelques éléments que nous aimerions voir reconnus comme des valeurs intégrantes de notre culture nationale, par exemple: la langue française; l’égalité hommes – femmes; le sens de l’accueil – la tolérance;  des politiques sociales, des mesures de réhabilitation, etc. D’autres semblent nous attribuer également une propension quasi génétique à permettre la corruption à tous les niveaux de responsabilité, ainsi que l’avait affirmé le magazine Maclean’s dans son édition de septembre 2010. Après le scandale des commandites qui a notamment montré de grands penchants chez les Québécois à profiter du système, voici les allégations qui émanent chaque jour de la Commission Charbonneau sur la corruption et la collusion dans l’industrie de la construction. Rien de gai ni de réjouissant dans tout ce qu’on entend et qu’on découvre… Et, paraît-il, c’est loin d’être fini!

Le syndrôme Bougon

Même si c’est a priori outrageant de se faire ainsi affubler d’un déterminant si peu honorable, il est peut-être utile de faire un petit effort d’humilité en cherchant ce qui est éventuellement vrai dans cette affirmation sur notre différence culturelle qui serait plus portée que d’autres à la corruption. Nos télé-séries les plus suivies ont souvent montré des personnages obscurs contournant les lois de toutes les manières afin de tirer avantage des situations les plus diverses.  Il en fut donc ainsi il y a déjà longtemps avec “Un homme et son péché” – d’abord à la radio, ensuite au cinéma et à la télé – mettant en vedette le maire d’une petite municipalité rurale en développement qui s’appropriait un pouvoir sur toutes les affaires qu’il voyait passer et qui abusait allègrement de ses débiteurs. À un autre niveau et plus récemment, la série “Les Bougon, c’est aussi ça la vie” a montré un visage d’une autre corruption, celle-là beaucoup plus présente au sein du “petit” peuple. Malgré que ces productions n’étaient que des fictions, un large public a pu se reconnaître dans les personnages et surtout reconnaître que les corrompus sont souvent plus réels que ce qu’on trouve au petit écran.

Nous avons tous fait plus ou moins l’expérience d’écouter un voisin, un beau-frère ou une amie, quand ce n’est pas nous-mêmes, raconter avec fierté comment elle a réussi à berner un acheteur, un fonctionnaire, une caissière ou qui que ce soit. Nous confondons souvent “faire une bonne affaire” avec “refourguer” ou arnaquer. La plupart de ceux et celles qui écoutent ces histoires ne disent rien, certains y allant d’un mot d’encouragement, du genre: “On se fait tellement avoir que pour une fois que c’est l’un des nôtres qui fait une chose comme ça, c’est tant mieux”. Je ne sais pas pour vous, mais je ne peux pas dénombrer le situations où j’ai entendu de telles histoires. “Qui vole un oeuf, vole un boeuf”, dit le proverbe: un assisté social parvient à cacher des revenus au noir; un vendeur de voitures d’occasion réussit à masquer un défaut au client; un acheteur change le prix d’un article avec l’étiquette d’un autre moins cher… Voilà des choses qui font partie du monde réel dans lequel nous vivons. Et maintenant, nous voyons se révéler au grand jour des histoires inimaginables dont les conséquences financières sont énormes surtout pour le client au bout des transactions, après que tous les malfrats se soient partagé les commissions faisant grimper les coûts des produits et services achetés. Et ce client, finalement, au bout de la chaîne, c’est nous!

Partout pareil

Il serait faux de croire que le Québec est une nation plus encline à la corruption que d’autres. À voir l’actualité de tous les jours, nous pouvons mesurer à quel point cette propension est inhérente à la nature humaine. J’entendais un commentateur politique affirmer l’autre jour: “S’il y a une piastre à faire quelque part, il y aura toujours quelqu’un pour saisir l’opportunité”. La loi est prévue pour instaurer une forme de justice dans les transactions entre individus, commerçants et fournisseurs. Les groupes mafieux ne sont pas les seuls à chercher à les contourner. C’est un réflexe qui guette chaque citoyen lorsqu’il croit qu’il a trop à contribuer ou encore lorsqu’on lui présente une opportunité alléchante. Il faut donc des balises internes qui nous font dire “non” aux tentations de l’argent facile, mais cela ne suffit pas, la plupart du temps. Alors la loi se doit d’être plus mordante. Les codes d’éthiques sont bien intentionnés, mais ils ne rassurent que rarement. Les commissaires à l’éthique sont de bons moyens pour dénoncer ce qui se fait dans la marge ou en dehors des règles, mais ils n’interviennent qu’après coup et leurs recommandations ne sont pas toujours mises en oeuvre. Bref, les moyens pour réduire la tentation du gain facile sont rarement efficaces. Il n’y a que des lois et des sentences sévères qui peuvent décourager des individus malintentionnés d’agir, souvent en collusion, pour s’approprier de l’argent qui ne leur revient pas. Lorsqu’une collectivité doit payer plus que sa part pour obtenir des services et des produits, que les impôts et les taxes servent aussi à verser des commissions car c’est le prix à payer pour que les contrats soient accordés, alors il n’y a que les peines de prison et les “réparations” combinant remboursements et pénalités qui peuvent décourager les malfaiteurs. Mais tout cela a un coût: plus d’inspecteurs, plus de moyens, plus d’impôts!

Il y aura toujours de la corruption car celle-ci est une aptitude humaine. Passer à l’acte sera toujours possible. C’est donc un changement de mentalité qu’il faut initier. Cela commence par ne plus supporter d’écouter les récits “épiques” relatant quelque méfait ou arnaque que ce soit. Cela peut aussi vouloir dire, parfois, qu’il faut dénoncer de tels actes. Si à chaque fois qu’un individu est stoppé dans son élan de fierté à raconter son dernier mauvais coup, peut-être tirera-t-il moins de gratifications à commettre le suivant. Si les citoyens honnêtes se levaient pour barrer la route à la corruption, sans doute que celle-ci finirait par décliner.

Un jour, un homme libre de toute entrave entra dans une enceinte sacrée dont une grande partie du commerce était détournée par un système de collusion et de corruption. Cet homme renversa les tables des changeurs et bouscula les marchands profiteurs du système. Ce jour-là, ce prophète inscrivit dans l’histoire un “non” fracassant qui le conduisit à une condamnation à mort. Un homme seul meurt en s’élevant contre le mal. Un peuple entier pétri de foi peut cependant exercer une réelle influence. Ceci est certainement, malgré tous les ratés qu’il a connus, l’une des révolutions que le christianisme a tenté d’instaurer au cours de l’histoire.*

Non, le Québec n’est peut-être pas pire que n’importe quel autre peuple de la terre. Mais il n’est certainement pas mieux non plus. Moi, je voudrais faire partie de ce “nous” qui saurait dire non à l’injustice sous toutes ses formes et agir en conséquence. Alors seulement je serais vraiment fier d’appartenir à ce peuple. Et vous?

* Cf. Marc 11, 15-17 ; Luc 19, 45-46, Jean 2, 13-17

Qu’on n’en parle plus, jamais!

Préambule

1: Je suis un homme, “blanc et catholique” de surcroît, et je vais m’exprimer sur un sujet pour lequel il existe une convention tacite que les hommes ne sont ni crédibles ni qualifiés, n’étant pas concernés… (Je vous aurai prévenus).

2: Je suis favorable au libre choix des femmes à disposer de leur corps y compris de choisir l’interruption de grossesse. (Ne me jetez donc pas de pierres, pas tout de suite.)

3. Je me pose quand même des questions sur le sort qu’on fait à ces “pas encore humains” qui n’ont donc aucun droit, mais seulement le privilège de naître quand la volonté de celles qui les portent leur est farovable. (Là vous pouvez commencer à ramasser vos cailloux.)

Après ces remarques préalables, j’espère que vous pourrez lire ce qui suit en ne me prêtant aucune intention autre que celle d’apporter quelques réflexions personnelles sur une question qu’il est actuellement impossible de poser… J’aimerais bien que vous vous rendiez jusqu’au bout de votre lecture avant de me lyncher!

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Le 26 septembre dernier, la Chambre des communes du Canada a rejeté très majoritairement une motion privée d’un député conservateur demandant “Qu’un comité spécial de la Chambre soit créé et chargé d’examiner la déclaration figurant au paragraphe 223(1) du Code criminel, selon laquelle un enfant devient un être humain seulement lorsqu’il est complètement sorti du sein de sa mère, et de répondre aux questions énoncées [...]” Ça y est, l’avortement, encore! On dit souvent que le sujet est réputé avoir été réglé définitivement, mais cette motion s’ajoute à de nombreuses tentatives pour mettre à l’agenda parlementaire un débat sur le thème général de l’avortement à partir de la reconnaissance d’un droit à naître du foetus. Réglé définitivement?

Qu’a-t-on réglé avec ce vote?

Partout au pays, on a dénoncé cette initiative singulière comme une nouvelle tentative de revenir en arrière en vue de recriminaliser l’avortement et donc de supprimer le droit, fondamental, des femmes à disposer librement de leur corps. Pour les groupes et individus qui ont dénoncé cette approche, le vote est donc une nouvelle victoire des femmes et une victoire du droit. Ne jamais accorder de droit à un foetus semble être la manière définitive de régler la question de l’avortement au pays. Donc discuter un tant soit peu de la réalité de son existence ne peut en aucun cas être à l’ordre du jour.

Comme d’autres avant lui, le député Woodworth a cherché une façon de donner des droits au foetus. Notons que celui-ci en a été complètement privé depuis la décision de la Cour Suprême du Canada en 1988 d’annuler l’article 251 du code criminel concernant l’avortement:

L’article 251 porte clairement atteinte à l’intégrité corporelle, tant physique qu’émotionnelle d’une femme. Forcer une femme, sous la menace d’une sanction criminelle, à mener un fœtus à terme à moins qu’elle ne satisfasse à des critères sans rapport avec ses propres priorités et aspirations est une ingérence grave à l’égard de son corps et donc une violation de la sécurité de sa personne. La Charte exige donc que l’art. 251 soit conforme aux principes de justice fondamentale.(7) (Source)

Cette décision historique était sans conteste une victoire décisive pour les femmes, y compris pour celles qui n’ont jamais voulu avoir recours à l’avortement. Ainsi donc, aucune instance “extérieure” fut-elle son conjoint et père du futur enfant ou même l’État, ne pourrait jamais imposer à une femme de poursuivre sa grossesse contre son gré. Comprenons que cette victoire devant le plus haut tribunal scellait définitivement l’égalité entre hommes et femmes, puisque les femmes conquéraient enfin le dernier élément qui manquait pour que la liberté sur leur propre corps leur soit légalement entièrement reconnue (je note cependant qu’il arrive encore que des conjoints imposent à leur partenaire de choisir entre eux et l’enfant, ce qui ne fait pas toujours de l’avortement un choix vraiment libre…).

Le rejet de la motion 312 n’est donc, sans plus, que le reflet de ce qui est devenu “l’esprit du temps” au sein de notre société progressiste.

Oui, mais…

Lors du rendu du jugement de la Cour Suprême, la juge Wilson, celle qui avait pourtant donné l’interprétation la plus large en faveur des femmes, avait aussi appelé le Gouvernement à préconiser “un moyen qui permettrait d’atteindre un équilibre entre les droits de la femme enceinte et l’intérêt de l’État à protéger le fœtus, selon le stade de développement du fœtus”. (Source) C’est précisément au regard de cette demande que le Gouvernement n’a jamais fait ce à quoi il avait été appelé par la Cour. Ainsi, depuis 24 ans, le foetus, qui avait tous les droits du fait de l’illégalité de l’avortement, n’en a désormais plus aucun…

Ailleurs dans le monde, dans des États modernes et progressistes comme la France, la Belgique, il existe des lois encadrant la pratique de l’avortement (IVG). Ainsi, certains États ont retenu le principe de précaution en adoptant une règle à l’effet que les premiers signes d’activité cérébrale constituaient le début de la vie humaine (12 semaines). D’autres ont privilégié la piste de la viabilité hors utérus (aujourd’hui à 24 semaines). Bref, dans ces pays, le foetus a des droits qui peuvent être concurrents à ceux de la mère. C’est dans ces cas uniquement, lorsque la grossesse a dépassé 12 ou 24 semaines selon la législation locale, qu’un juge peut décider si l’avortement doit être autorisé ou non, en fonction des motifs plaidés par la demanderesse.

Au Canada, ce n’est qu’après être sorti, vivant, du sein de sa mère que l’enfant débute sa vie humaine “légale”. Je ne peux donc qu’être tourmenté, encore, devant cet état de fait (plutôt que de droit) qu’une motion comme celle désignée 312 aurait pu contribuer à modifier, éventuellement.

En effet, le comité souhaité par le député Woodworth aurait permis de réfléchir (et non pas de criminaliser), avec l’aide de la science et non pas de la religion, sur le début de la vie humaine et à partir de quel moment le droit devrait commencer à protéger le plus petit. Il me semble que cela n’enlève rien au droit d’une femme à disposer librement de son corps… jusqu’à ce que l’être vivant en elle soit déclaré lui-même “humain” et disposant alors de droits ”en équilibre”. Le seul fait que de tels droits puissent être reconnus pourrait sans doute ajouter un élément à prendre en compte dans la réflexion qu’une femme enceinte porte sur le principe d’une vie en elle qui peut être respectable, dans la mesure où elle dispose des repères pour décider d’interrompre le processus biologique avant que le droit de l’enfant n’entre en jeu.

Voilà donc où se situe mon malaise d’homme et de père, notamment d’enfants adoptés… Je sais que bien des femmes éprouvent le même malaise, mais à moins d’accepter d’être fustigées sur la place publique, comme Rona Ambrose, ministre de la condition féminine, bien peu d’entre elles ne voudront soulever ne serait-ce qu’un soupçon de ce sujet… Et vous, qu’en pensez-vous?

Oui, le droit (éventuel) de l’enfant à naître est vraiment le plus grand tabou des Québécois.

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