Tag Archive: suicide assisté


J’ai 50 ans. Plus ou moins 30 ans de vie adulte avec des expériences diverses. Je n’ai plus la prétention de penser que je peux mieux faire que d’autres qui ont tenté des choses avant moi. Au contraire, je pense que leur expérience devrait d’abord être mieux connue avant de penser faire ma propre affaire… Je pense donc qu’il vaut mieux se montrer prudent et croire que si des choses se passent ailleurs, malgré les précautions et des lois claires, les mêmes choses pourraient se produire chez nous également. Cette règle de vie peut s’appliquer à n’importe quoi. Je l’appliquerai donc au rapport de la commission Mourir dans la dignité déposé discrètement la semaine dernière, dans lequel elle fait, heureusement, un vibrant plaidoyer pour le développement de soins palliatifs de meilleure qualité. Mais elle le fait en ouvrant également la porte à ce qu’elle appelle joliment “une option de plus en fin de vie”. Les mots comme euthanasie et suicide assisté sont disparus au profit de “l’aide médicale à mourir”. C’est plutôt génial d’avoir réussi à mettre dans une même expression trois mots qui, réunis de cette façon, parviennent à infléchir les significations propres des mots “aider”, “médecine” et “mourir”. Peut-être est-ce dû au fait qu’il manque le mot le plus important: la “vie”. Insérez ce mot parmi les trois précédents et vous ne pourrez plus arriver au même résultat.

Regarder, vraiment, ce qui se passe ailleurs

En Europe, l’Alliance VITA s’est constituée pour s’opposer à toute forme d’euthanasie, notamment en France durant l’actuelle campagne présidentielle où la gauche se promet d’introduire la légalisation de l’euthanasie. Des manifestations grandioses se sont déroulées récemment pour sensibiliser l’opinion (cliquez sur l’image avec les clowns).

Je suis tombé ces jours derniers sur un document d’une grande importance publié sur le site web de Plus digne la vie. La commission croit qu’avec un bon encadrement et des règles très strictes, nous allons pouvoir faire mieux qu’ailleurs en matière de dérives. Vous avez peut-être lu ou entendu comme moi des histoires vécues aux Pays-Bas où des personnes ont été euthanasiées sans leur consentement, de même que des mineurs et des personnes handicapées. Mais en Belgique, là où la réglementation s’apparenterait le plus à ce que propose la commission Mourir dans la dignité, après dix ans de pratiques d’euthanasie, un rapport impliquant, sous anonymat, le témoignage de 20 professionnels de la santé (médecins et infirmières) est troublant: “Les résultats de cette consultation sont pour le moins contrastés et mettent clairement en avant des manquements graves et des doutes certains : procédures aléatoirement respectées, injections pratiquées en dehors du cadre légal…” Or, dans son rapport, la commission Mourir dans la dignité démontre que ces arguments sont peu crédibles grâce à une visite que des membres ont faite pour rencontrer des personnes sur place. Vous savez, si une commission de Belgique venait chez nous pour voir comment on s’occupe bien des personnes avec une déficience intellectuelle, il est probable que je ne leur montrerais pas les exemples de négligences qui ont été mises au jour. La Commission affirme aussi que:

l’argument des dérives présuppose la complicité des médecins, des infirmières, des administrateurs du réseau de la santé et de l’entourage des patients. Cela nous paraît hautement improbable. Nous faisons confiance au personnel du réseau de la santé, car il nous est impossible d’imaginer que les personnes qui y travaillent se transforment du jour au lendemain en agents de la mort.

Le bilan de la pratique en Belgique montre pourtant que c’est possible. Parler des médecins et des infirmières comme des agents de la mort n’est pas respectueux de toute façon. Le bilan donné en référence les montre plutôt comme des êtres souffrants de conséquences psychologiques du fait de donner la mort. Non pas agent, donc, mais humains dans des situations qui laissent souvent des séquelles.

Il semble urgent de démontrer qu’une fois qu’une brèche est créée dans un système, le système ne se contraint plus même si une loi l’encadre. Des pressions pour étendre l’euthanasie se feront entendre, ici comme elles ont eu lieu ailleurs… La banalisation du geste deviendra plus acceptable, alors nous passerons à des gestes encore plus controversés.

L’ouverture qui va tuer tant d’efforts

La semaine de la Prévention du suicide, en 2012, avait pour thème “Le suicide n’est pas une option”. Il est curieux de voir que la Commission n’en a rien retenu et qu’elle propose, au contraire, “une option de plus en fin de vie“. Une option de plus!

L’Association québécoise pour la prévention du suicide avait d’ailleurs déposé à la Commission un mémoire très intéressant sur les liens à faire entre la prévention du suicide en général et l’éventualité d’une assistance à mourir en fin de vie. Le Québec est l’une des sociétés ou la “solution” du suicide paraît déjà parmi les taux les plus élevés du monde. Comme le dit le mémoire de l’AQPS:

Au Québec, depuis les années 1960, nous voyons peut-être trop le suicide comme une solution à la souffrance. Le suicide fait partie du répertoire des moyens tolérés et normalisés de réagir à une souffrance. L’AQPS œuvre plutôt en faveur d’une mobilisation sociale contre cette option et sa banalisation, puisqu’elle est une solution définitive et radicale à un problème généralement temporaire, ou du moins qui pourrait être résolu d’une autre manière. L’AQPS et le réseau des acteurs de la prévention du suicide travaillent avec ardeur pour aider ces personnes à rayer le suicide de la liste des solutions possibles.

Et plus loin, l’AQPS pose cette question: “Comment garantir que l’euthanasie et le suicide assisté, s’ils sont légalisés, ne contribuent pas à renforcer l’idée que mourir est une solution à la souffrance?” Enfin, en conclusion de son mémoire, l’AQPS écrit: “Même chez une personne suicidaire, le désir de vivre cohabite avec le projet de mourir : elle ne veut pas la mort, elle veut une issue à sa souffrance.”

Développer des soins de vie

Je crois que la Commission aurait dû s’arrêter à la partie 1 de son rapport et ne pas aller au-delà de la recommandation 12. Jusque là, le rapport est d’une qualité remarquable. La partie 2 ouvre la porte à l’euthanasie et au suicide assisté avant même que les recommandations sur les soins palliatifs n’aient trouvé d’écho dans un quelconque projet de loi ou des efforts pour rendre ces soins plus accessibles. Je conclus donc sur cette affirmation d’une personne répondant au sondage en Belgique dans le cadre du bilan sur la pratique d’euthanasie publié par Plus digne la vie :

« Je pense que cette Loi sur la dépénalisation de l’euthanasie a été bien faite : le législateur a placé des gardes fous, prévu un délai ‘raisonnable’, pensé à interroger l’équipe de soins, demandé d’expliquer aux patients les soins palliatifs. Mais, je regrette que des patients demandent l’euthanasie,

  • parce que leur traitement antalgique (ndr: contre la douleur) est mal conduit ;
  • parce que les symptômes ne sont pas correctement pris en charge ;
  • parce que les patients n’ont pas accès aux soins palliatifs (manque de lits, temps de séjour limité à 28 jours) ;
  • parce que leur dignité n’est pas respectée en maison de repos (les normes prévoient 1 seule veilleuse pour 60 lits, en maison de repos…) ;
  • parce qu’il y a peu de place en maison de repos, pour les gens âgés de moins de 60 ans ;
  • parce que les maisons de repos sont impayables, et les soins aussi ;
  • parce que notre société a peu de tolérance pour les plus faibles : combien de fois entendons-nous, « à quoi, ça sert ? » ;
  • parce que, à l’approche des périodes de vacances ou de fêtes de fin d’année, on manque cruellement de soignants pour garder des patients au domicile. »

Bref, parce que toutes ces situations sont déjà présentes dans notre beau Québec et qu’elles risquent de ne pas disparaître dans les années à venir, je regrette que l’euthanasie devienne une option… de trop.

Pour compléter votre lecture, voici un texte d’opinion par un médecin qui semble encore plus indigné que moi…

La journaliste Natalia Trouiller a écrit récemment un billet dans lequel elle ironise sur la “compétition” que se font les nations pour l’idée qui serait la plus moderne-décomplexée-heureuse (MDH). Elle y mentionne plusieurs situations qui sont survenues en Europe et qui témoignent d’une banalisation extrême de l’acte de supprimer la vie. Je voudrais faire écho à son billet.

Elle relate entre autres cette offre de l’Association Dignitas (Suisse) pour une aide au suicide à bas prix en fournissant à ses membres un kit de suicide pour environ 300$ et en les accompagnant dans un boisé pour réaliser leur projet. Les suicidaires ont même été filmés au moment de passer à l’acte afin d’apporter la preuve devant la justice qu’il s’agissait bien de suicides. Or, cette méthode économique avait le désavantage d’être longue et pénible (“Les personnes tressaillent durant «plusieurs dizaines de minutes» avant de mourir”). Et c’est cela que Dignitas appelait “mourir dans la dignité” !

En 2004, aux Pays-Bas, l’euthanasie, qui était déjà légalisée et facilement accessible pour les personnes en fin de vie, fut rendue légale aussi pour les enfants. La loi permet que l’enfant de moins de 12 ans trop malade ou handicapé pour rester digne puisse être aussi euthanasié avec le consentement de ses parents. On peut imaginer les conséquences d’une telle permission : quand les parents ne se sentent plus capables de supporter leur enfant, quand ils jugent que celui-ci ne devrait plus vivre, quand ils veulent passer à autre chose ! Ça me fait penser à un animal qu’on “fait piquer” quand il ne convient plus à ce qu’on attend de lui.

Mais ça va encore plus loin. En Grande-Bretagne, “le Collège Royal des obstétriciens et gynécologues britanniques a préconisé l’euthanasie des nouveau-nés, nés prématurément et souffrant de graves séquelles, plutôt que des soins intensifs jugés trop chers et trop lourds pour les parents.” Autrefois on discutait sur le statut de l’embryon et du foetus. On a maintenant dépassé cela car même le nouveau-né qui n’est pas conforme à nos standards devrait pouvoir être supprimé. Vaut mieux cela que toute une vie de sacrifices et de coûts sociaux excessifs ! Heureusement, cette mauvaise idée n’a pas encore été transformée en acte légalisé… Pour le moment ! Car les médecins, dépositaires de la science, ont un pouvoir d’influence important et l’idée fera sans doute son chemin: “Quand la société sera prête, on pourra passer à l’acte.” C’est ça le progrès !

Isabelle et L'Arche-Montréal

Isabelle est une femme heureuse

Et voici qu’en Belgique, on a trouvé une méthode originale pour “valoriser” le handicap. Des parents ont poursuivi un hôpital de Bruxelles pour erreur de diagnostic prénatal. En effet, le test de dépistage n’avait pas permis d’identifier la trisomie 21 de leur enfant durant la grossesse et les parents ont dû assumer cette erreur durant 11 ans (l’enfant est décédé à cet âge). La cour a donc estimé que chaque jours de vie valait 30 euros et les parents vont ainsi recevoir, pour ces 11 années de sacrifice, une somme équivalent à environ 580 000 $ CAD. Vous pouvez imaginer les suites : désormais il pourrait être plus rentable de donner naissance à un enfant handicapé et attendre quelques années pour réclamer des “dividendes”. Ça me fait penser aux parents qui poussent leur enfant dans un sport de compétition comme le hockey… Un jour, tous les “sacrifices” consentis seront payés de retour, lorsque leur fils aura signé son premier contrat dans la Ligue Nationale de Hockey ! Vu comme ça, on pourrait dire que le sacrifice en vaut la peine ! Parents, retenez l’idée…

Bien sûr que vivre au quotidien avec une personne handicapée, c’est fatigant, c’est coûteux et c’est prenant. Tous les parents d’enfants handicapés, surtout les plus touchés, pourront vous dire que leur vie n’est pas facile, que leur rythme n’est en rien celui des familles “normales”, que toutes leurs journées sont tournées vers les soins à prodiguer, les rendez-vous, les services à demander, etc. Ceux-ci – et j’en fais partie – ont vraiment besoin de soutien et d’encouragement pour bien vivre leur rôle auprès de leur enfant. Mais une grande majorité des parents arrivent à “se reformater” pour pouvoir regarder différemment leur enfant et voir à quel point il aura changé leur vie et leur personne… pour le mieux.

Une décision comme celle qui a été prononcée en Belgique aura des conséquences. Jacques Dufresne, le philosophe québécois, affirme que dans nos sociétés le progrès se résume à ceci : “si la science rend quelque chose possible, alors cette chose deviendra tôt ou tard nécessaire“. Pour se couvrir, les médecins diagnostiqueront, au moindre petit facteur de risque, un problème éventuel sur le foetus. Cela impliquera des angoisses terribles pour les futures mamans, avec l’effet d’un plus grand nombre d’avortements “inutiles” et de fausses couches dues au stress.

Quand le cardinal Ouellette et avant lui Jean-Paul II parlaient de combattre une culture de mort qui s’est répandue dans les sociétés occidentales, il paraît clair que c’est à ce genre de situations qu’ils faisaient référence.

Jacques Dufresne m’inspire aussi ce qui suit. Chaque jour, nous faisons des choix. Nous respectons les choix faits par chacun, car nous voulons être respectés dans nos propres choix. L’accumulation des choix individuels devient la norme. Ainsi, en choisissant de plus en plus de supprimer les indésirables, nous en venons à penser que “c’est correct parce que tu l’as choisi”. Le bien commun peut-il se réduire à la somme de nos choix individuels? Est-ce vraiment ainsi que nous voulons progresser dans la liberté?

Personnellement, je choisis de m’engager concrètement pour la vie, pour une culture de la vie. Si nous sommes plusieurs à faire de tels choix, peut-être finiront-ils par compter dans la multitude des choix individuels…

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