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Voici le neuvième article de ma série “En quête de foi” publié dans l’édition d’avril du magazine Le messager de Saint Antoine. L’objectif de cette série est d’explorer les origines chrétiennes des éléments patrimoniaux dans la culture actuelle.

pieds jésusUn grand nombre de nos contemporains ne parviennent pas à comprendre « l’obsession » des chrétiens pour la souffrance. Certaines œuvres de la Passion, en particulier des crucifix, des tableaux et des films (pensons à celui de Mel Gibson), présentent un Jésus qui paraît tellement souffrir, avec parfois plus de sang qu’il n’est possible d’imaginer, qu’on peut comprendre qu’une personne peu familière avec la théologie chrétienne ressente une forte répulsion à la vue des représentations que nous nous faisons de notre Dieu!

Mais en réalité, c’est comme s’ils arrêtaient leur regard sur le doigt qui pointe au lieu de suivre la direction qu’il indique! Même pour les chrétiens, la souffrance n’est jamais acceptable. Elle n’a aucun sens en elle-même. C’est uniquement dans la manière que nous avons de la vivre que nous pouvons la rendre signifiante et même féconde. Oui, c’est une conviction de foi que la souffrance et la mort peuvent produire du fruit.

Si le grain de blé ne meurt…

Jésus n’a jamais exalté la souffrance. S’il a anticipé que sa vie se terminerait dans la violence, c’est parce qu’il connaissait bien le sort réservé aux prophètes. Sa vie, ses miracles, la popularité de son message, sa liberté et sa fidélité absolue à son Père constituaient une menace à l’autorité des responsables religieux et politiques. Un tel comportement ne pouvait que le conduire à cette mort par condamnation.

Cela ne l’a pourtant jamais empêché de prêcher une autre forme de justice et une manière plus humaine de conduire sa vie. Il l’a fait en « étant lui-même » ce qu’il enseignait. Ainsi, Jésus a soigné et guéri des malades. Il s’est fait proche des personnes handicapées et des lépreux qui subissaient l’exclusion. Il s’est interposé face à un groupe qui voulait lapider une femme. Il n’a jamais « béni » la souffrance, qu’elle soit liée à la fatalité de l’existence ou bien provoquée par l’intimidation, le mépris, l’arrogance ou l’injustice !

Il est vrai qu’à une époque, l’Église a insisté fortement sur la substitution du Christ, sacrifié à notre place à un Dieu qui nous réclamait des comptes. Ces présentations de la Passion parvenaient à nous émouvoir du sacrifice du Fils et à nous convaincre d’endurer nos maux pour lui montrer combien nous l’aimions. Heureusement, l’annonce de la Bonne Nouvelle de la résurrection a repris le dessus dans la prédication !

C’est d’ailleurs ce qu’il faudrait retenir de l’histoire: les chrétiens ont généralement suivi les paroles du Seigneur qui les enjoignaient à servir les pauvres, soigner les malades, accompagner les mourants, visiter les prisonniers, intégrer les exclus, modifier les règles injustes. C’est ainsi que des hôpitaux, des asiles, des maisons pour itinérants, des services d’accompagnement au sein des prisons et dans les armées ont vu le jour au cours des siècles par l’initiative de baptisés répondant à l’invitation de Jésus.

Notre Dieu aime-t-il la souffrance? Pas plus que nous ! Mais il sait se rendre présent d’une manière qui réconforte et fortifie. Et il nous invite à devenir nous-mêmes les bons samaritains de cette humanité blessée afin que de la souffrance surgisse la fraternité…

Une fin de vie digne

Une fin de vie digne

Le comité d’experts juridiques mandaté par le Gouvernement du Québec sur l’aide médicale à mourir vient de déposer son rapport. Il s’agit en fait d’un rapport visant à approfondir, sur le plan juridique, les balises légales à mettre en place suite aux 24 recommandations faites par la Commission Mourir dans la dignité l’an dernier. Cette étape marquerait l’arrivée prochaine d’un projet de loi visant à encadrer l’aide médicale à mourir.

Même si l’annonce a été faite avec une certaine ampleur, le rapport des experts ne porte que sur un des aspects étudiés pendant des mois par la Commission. Il s’agit des cas d’extrêmes souffrances vécues au cours d’une maladie dégénérative dont la mort est certaine. Tout comme c’est le cas dans les recommandations de la Commission, le comité d’experts n’a pas comme tel considéré  l’euthanasie à la demande des familles ni même l’assistance au suicide pour le patient qui ne souffrirait pas d’un type de maladie présentant la certitude d’une fin rapide et dont les souffrances ne pourraient pas être soulagées. La demande formelle du patient lui-même serait requise en tout temps. C’est donc plutôt curieux que tant de voix se soient élevées pour applaudir ce travail alors que si nous appliquons à la lettre les critères et les procédures annoncées, nous risquons de ne voir que très peu de cas réels par année.

Une brèche risquée

André Bourque

André Bourque

Un ami personnel, le Dr André Bourque, médecin réputé, est décédé subitement le 29 décembre dernier. Il avait milité au cours des dernières années contre toute forme d’euthanasie au sein de l’association Vivre dans la dignité dont il a été le président jusqu’à son décès. André ne voyait pas comment il pouvait se résoudre à voir les médecins commencer à poser le geste ultime qui consiste à supprimer la vie, alors que par serment ils se sont engagés à soigner le patient pour qu’il vive.

André m’a beaucoup aidé à demeurer rationnel dans ce débat. Il a montré qu’un très grand nombre de médecins, au Canada, sont toujours défavorables à l’éventualité d’agir pour devancer l’acte de la mort. Nous avions échangé quelques documents émanant notamment de pays comme la Belgique et les Pays-Bas qui démontrent assez clairement les dérives réelles qui se passent et qui sont pourtant peu médiatisées. Et notre ministre, Mme Véronique Hivon, affirme sur toutes les tribunes que ces dérives ne sont pas avérées. Je lui ai même fait parvenir moi-même, via Twitter, un document relatant plusieurs témoignages sous anonymat de professionnels belges de la santé, qui montraient que des anomalies ou des “arrangements” survenaient dans la pratique. Jetez un oeil à ces quelques articles pour vous en donner une idée. On parle notamment du consentement qui n’est pas toujours donné par le patient, que des personnes handicapées sévèrement sont euthanasiées sans jamais avoir eu l’occasion de le demander, que parfois la fin de vie est précipitée de manière à ce que les organes encore sains puissent être prélevées, etc. Je crois que Mme Hivon ne veut pas prendre en compte ces dérives possibles en croyant, sincèrement, que nous pourrons les éviter ici. Mais sommes-nous si différents des autres pour nous croire à l’abri de tels comportements?

Lors de son passage à l’Université Laval, la cancérologue Catherine Dopchie, responsable d’une unité de soins palliatifs en Belgique, a critiqué le recours à l’euthanasie tel qu’il existe chez elle depuis 2002.

La loi belge sur l’euthanasie a été votée dans une société matérialiste et individualiste «où la peur de la souffrance, conjuguée à la perte d’autonomie vécue comme une déchéance, est devenue phobique». Même s’ils sont très efficaces pour atténuer les douleurs, les soins palliatifs ont leurs limites. Pour la communauté médicale, ces limites sont devenues peu à peu des sujets de honte, de révolte ou d’échec. Avec le résultat que la formation et la recherche en soins palliatifs a perdu des points au profit de l’euthanasie, présentée comme la solution idéale de maîtrise sur sa vie ou sur sa mort. Dans cette logique, les partisans de l’euthanasie n’hésitent pas à classer les soins palliatifs dans la catégorie de l’acharnement thérapeutique. (Source)

Ce médecin spécialisé dans les soins en fin de vie, tout comme André Bourque et une majorité de membres du personnel médical le plus près des personnes mourantes, croit que les soins palliatifs de qualité sont la solution, même si dans quelques cas la douleur n’est pas toujours atténuée de manière satisfaisante, pour le moment du moins. Heureusement pour nous, la Commission et la ministre semblent sur la même longueur d’ondes, à savoir qu’il faut accorder une priorité à l’amélioration des ressources en soins palliatifs.

Le loup sera dans la bergerie

Nous avons tous peur de la douleur extrême. Nous sommes terrassés à la vue de gens souffrants. C’est notre impuissance à soulager par nous-mêmes cette souffrance qui nous guide dans le choix de l’aide médicale à mourir plutôt que de demeurer présents et compatissants envers les malades qui sont dans ces situations. Ouvrir cette brèche, chez nous, peut nous paraître une manière convenable de répondre à cette détresse, mais c’est aussi faire entrer le loup dans la bergerie… Une fois ouverte, la brèche ne pourra qu’entraîner vers une acceptation étendue des cas et ces “arrangements” qui ont cours ailleurs, et que le code criminel canadien empêche actuellement.

Faire en sorte que le procureur général ne poursuive pas les médecins qui auront, sous l’autorité d’une loi leur accordant une sorte de sauf-conduit, est aussi un pari risqué. On se base sur le fait que le Québec a déjà agi de cette façon du temps où l’avortement était encore un acte criminel, avant 1988. Les médecins qui avaient accompli cet acte étaient, en quelque sorte, protégés par une absence de procédures contre eux. Mais comment peut-on imaginer qu’un acte parfaitement semblable serait un crime au Nouveau-Brunswick ou en Ontario alors qu’il serait ignoré au Québec? Qui empêcherait alors de porter ces cas jusqu’en Cour Suprême? Qui garantit que les neufs juges abrogeraient tout simplement le droit tel qu’il est actuellement? Que faire si des dizaines de médecins ayant aidé leurs patients à mourir redevenaient des meurtriers potentiels? Cette question des champs de responsabilité entre le fédéral et le provincial n’est pas si simple à résoudre. Ne faudrait-il pas plutôt attendre un consensus plus large qui amènerait à amender le code criminel? Est-il possible, démocratiquement, que ce consensus survienne un jour?

Mme la ministre Hivon déclare qu’elle a observé un large consensus social sur cette question lors des auditions de la Commission. Pourtant, rien ne laisse croire que ce consensus inclut les premiers concernés par l’ouverture à l’euthanasie, d’abord les mourants eux-mêmes, mais aussi et surtout les soignants qui, jusqu’à présent, ont toujours cherché à humaniser les soins en fin de vie et l’accompagnement des personnes malades, plutôt que de devenir ceux qui causent leur mort prématurée.

La vie n’est pas facile, même pour les gens actifs et bien portants. Elle peut devenir insupportable si nous sommes atteints de maladies incurables et douloureuses. Avec un tel projet de loi à venir, les malades pourront comprendre que leur vie a moins de valeur “vivante” que “finie”. C’est peut-être davantage pour nous accommoder nous-mêmes, plutôt qu’eux, que nous nous battons, au final. N’avons-nous pas, au contraire, des devoirs de fils, de filles, de frères, de soeurs et d’amis auprès des malades en fin de vie? Ne devrions-nous pas être de ceux qui sont auprès d’eux pour apporter le réconfort d’une présence aimante et chaleureuse? L’euthanasie répond-elle vraiment à ce besoin? J’en doute fort.

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Un autre “massacre des innocents”

Ces jours-ci, l’actualité nous remplit les yeux et les oreilles de meurtres sordides et d’attentats tout aussi abjects. Au Québec, dans la même semaine, une mère tue ses trois enfants; une autre veut faire réviser sa peine de prison à vie pour un crime semblable; et un père tenu non criminellement responsable du meurtre crapuleux de ses deux enfants est libéré. À Newtown aux États-Unis, cet attentat d’un fils vraisemblablement tourné contre sa mère et tout ce qu’elle aimait est encore plus troublant. Lorsqu’on aura tout expliqué, peut-être serons-nous à même de comprendre qu’il s’agit “simplement” d’un autre drame familial atroce qui a emporté dans ses excès de nombreuses vies innocentes. Le point commun à toutes ces tragédies est toujours le même: les victimes ne sont jamais fautives de quoi que ce soit. Elles ne sont que des témoins (c’est le sens du mot “martyre”) du dérèglement maléfique qui se produit parfois dans l’esprit humain.

Est-il possible de participer à l’une ou l’autre des fêtes familiales et sociales organisées en cette période de Noël sans avoir en arrière-pensée ces familles et cette communauté meurtries par la mort violente des leurs? En fait, est-il pensable que nous puissions continuer notre propre vie sans nous soucier de ces gens-là pour qui le seul sentiment réel est que la fin du monde leur est arrivée?

Bonheur ou Compassion ?

Je ne sais pas pour vous, mais je suis abonné à de nombreuses personnes sur les réseaux sociaux. Dans la présentation qu’un grand nombre d’entre elles font d’elles-mêmes, je suis toujours étonné de voir que le mot “épicurien” est si fréquemment utilisé. Ce mot vient souvent avec des expressions comme “j’aime la vie”, “je vis le moment présent”, “j’aime la légèreté”, etc. Notez que je sais apprécier les personnes qui sont agréables de compagnie, qui savent avoir du fun et ne pas trop s’en faire avec les problèmes. Mais, personnellement, je ne vois pas comment ces expressions pourraient me décrire, moi et un grand nombre de personnes que je côtoie. J’ai parfois l’impression que “quête de bonheur” n’est pas synonyme de “quête de sens”. D’ailleurs, lorsque j’ai complété le questionnaire de l’Indice relatif de bonheur, les remarques explicatives concernant mes scores moins élevés m’ont permis de constater que cet outil semble avoir une inclinaison dans la tension entre bonheur et compassion. En effet, les seules questions qui ont fait baissé mon résultat global concernaient les préoccupations pour les enjeux de justice dans le monde. Une personne qui se sent solidaire et qui se laisse indigner par les situations d’injustice de manière trop marquée réduirait ses aptitudes au bonheur… Nous pourrions donc en conclure que si nous voulons plus de bonheur, peut-être faut-il ne pas trop accorder d’attention à ce qui va mal dans le monde.

Une lecture trop stricte de cette interprétation pourrait donc laisser croire qu’en fermant les yeux aux misères du monde nous pourrions mieux “performer” dans notre quête de bonheur. Vous est-il possible à vous de fermer les yeux, ne pas voir la misère, ne pas porter attention aux injustices, à la corruption, aux massacres de populations assoiffées de justice? Si oui, il est probable que votre bonheur est une quête bien solitaire et qu’elle ne finisse par mener qu’au pur égoïsme. C’est peut-être possible à d’autres, mais ça ne m’est pas donné à moi de pouvoir surfer ainsi sur les problématiques psychologiques, éthiques, sociales, économiques, politiques en voulant croire que je ne devrais pas me laisser affecter par tout cela et de vivre ma vie en me tournant uniquement sur ce qui me fait du bien.

C’est ici qu’arrivent des situations universellement troublantes comme un attentat dans une école primaire ou comme un parent tuant froidement ses propres enfants. Car n’importe qui d’humain sur terre est directement frappé par des gestes comme celui du tireur de Newtown. Tous mes amis, tous les membres de ma famille, toutes les personnes participant avec moi à une session, un samedi, ont été touchés autant que moi. C’est plus fort que tout. “Ça vient nous chercher” au plus profond de nous-mêmes. C’est plutôt rassurant sur l’humanité, en fait. Et la question du pourquoi monte alors de la terre entière comme une clameur: Pourquoi?

Lorsqu’il est appelé à répondre à cette question du pourquoi devant des assemblées intéressées par ses propos, Jean Vanier propose parfois cette explication, que je cite de mémoire:

Il y a des personnes dont le handicap est très lourd. On ne sait pas pourquoi elles naissent ainsi ou le deviennent. Beaucoup de gens souffrent de leur situation, à commencer par leurs parents. Nulle explication n’est satisfaisante. Mais ces personnes existent. Et lorsque je vois des jeunes gens venir de partout et se laisser toucher par ces personnes qui n’ont, en apparence, que leur dépendance à offrir, je vois alors ces jeunes montrer le meilleur de ce qu’on peut attendre de l’humain, leur tendresse, leur compassion. Je les vois changer pour toujours. Je saisis alors que les personnes vulnérables sont un cadeau pour l’humanité.

Tout comme ces situations de handicap, les tragédies telles Newtown ne trouvent aucune explication satisfaisante. Elles surviennent. Et dès lors, elles atteignent les êtres humains de partout dans ce qu’ils ont de plus humain en eux, à savoir leur indignation qui n’est rien d’autre que le moteur de la bienveillance. Un grand nombre de commentateurs ont déclaré qu’il est impossible d’assurer la sécurité totale contre de tels gestes désespérés. Il en surviendra donc encore… Ne devrions-nous pas, alors, les regarder autrement, comme des occasions qui nous sont données pour que nous revenions au meilleur de nous-mêmes? Comme Jean Vanier le prétend, l’être humain n’est à son meilleur que lorsqu’il sait se montrer bienveillant, quand il agit avec compassion en ne laissant pas son semblable périr ou dépérir!

Vivons heureux, solidaires!

Revenons au mot épicurien. Ce terme est “relatif à une morale qui propose pour objectif premier la satisfaction de tout ce qui contribue au plaisir” (Larousse). “Jouisseur” est son synonyme. Nous avons tous une part en nous qui recherche la jouissance plutôt que le renoncement, le plaisir plutôt que l’effort.  Cette tension entre la jouissance pour soi-même et la compassion pour autrui a toujours existé. Elle n’est en réalité qu’un reflet du combat qui se déroule depuis toujours à l’intérieur du coeur humain:

  • me donner du plaisir, de la gratification, m’auto-satisfaire ou utiliser autrui comme un objet pour me procurer cette satisfaction;
  • m’oublier moi-même par abnégation et me dévouer à autrui pour soulager, relever, être avec…

En cette période des Fêtes, nous voyons s’exprimer avec plus de contrastes encore ces deux inclinations. Tant de fêtes qui débordent dans les excès; tant de gestes qui démontrent la compassion. L’alcool qui coule à flot dans des banquets exagérément copieux; les dons les plus généreux et les paniers de Noël à profusion. Se faire plaisir; ne pas oublier les autres. Tout ceci est bon, certes, surtout pour la conscience.

Mais ne manquerait-il pas autre chose pour que le monde tourne mieux? Et cette chose, ne serait-ce pas la rencontre? Si nous cessions de jouir entre nous, “épicuriens”, et invitions plutôt les familles appauvries à partager notre table? Si la compassion que nous ressentons devant le drame de Newtown nous transformait un peu en êtres solidaires? Ne pourrions-nous pas, alors, repousser les frontières du mal et faire qu’un monde nouveau naisse enfin? Serait-il possible que dans un tel monde, les détresses humaines à l’origine de gestes comme celui du tireur fou de Newtown puissent être prises en compte, accompagnées voire guéries?

Je voudrais que des drames comme Newtown ne se répètent plus jamais. Je constate cependant qu’ils ont le pouvoir de nous recentrer sur notre appartenance à une seule et même humanité. Voilà où je trouve ce qui pourrait se rapprocher d’une certaine “complaisance” au coeur du drame récent, à partager avec tous les épicuriens du monde…

Roy Bourgeois lors de l'ordination interdite

Roy Bourgeois lors de l’ordination interdite

Cette semaine, la presse internationale annonçait que le Père Roy Bourgeois, membre de la congrégation américaine Maryknoll (missionnaires engagés dans des actions de justice et de paix), avait été renvoyé canoniquement de sa fonction de prêtre de l’Église catholique et simultanément démis par sa congrégation. Il avait été excommunié de facto (latae sentenciae) en 2008, après avoir participé activement à l’ordination de Janice Sevre-Duszynska sous les hospices du groupe Roman Catholic Womenpriests. Une conclusion que je trouve difficile à avaler.

Cet homme était engagé depuis 40 ans au sein de l’Église catholique en tant que prêtre. Sa feuille de route est éloquente. Il s’est particulièrement donné au service de la justice, notamment dans la défense des droits fondamentaux auprès des populations appauvries en Amérique Latine. Il a même fait plus de quatre ans de prison pour ses opinions dont une participation à une manifestation pacifiste en faveur de détenus. Bref, un homme indigné qui ne s’est pas arrêté à exprimer ses opinions, mais qui a engagé sa vie en droite ligne avec sa conscience. Comme dirait ma collègue: il avait les bottines en cohérence avec les babines!

Le Père Bourgeois me fait beaucoup penser à un autre prêtre de ma région, Clermont Rainville, décédé récemment et à qui je rends hommage. Selon les témoignages de tous, Clermont était un homme résolument indigné et engagé. Clermont avait lui aussi des positions souvent en dissidence avec l’Église. Ceux et celles qui le connaissaient savent bien que Clermont se serait prononcé en toute conscience pour l’ordination des femmes! Mais Clermont n’a pas été excommunié ni renvoyé de son service ecclésial. Le dialogue avec son évêque n’a jamais été rompu, preuve qu’il est possible de ne pas être unanimes.

Entre l’obéissance et la conscience

L’Église a toujours mis en valeur l’importance de la liberté de conscience en tant que droit humain fondamental. Elle est prompte à défendre ce droit là où les menaces sont grandes contre les dissidents de régimes autoritaires. Elle défend également la liberté de religion partout où elle est brimée. À l’échelle internationale, l’Église catholique compte certainement parmi les instances très influentes pour défendre ces droits.

Or, dans cette Église existe également une autre règle qui s’applique à l’interne, aux baptisés (ceux qui sont officiellement membres), soit la reconnaissance de la suprématie du magistère (la hiérarchie) et de l’infaillibilité du pape lorsqu’il s’exprime au nom de toute l’Église. En théorie, ces principes ne s’opposent pas à la liberté de conscience car le magistère est réputé savoir discerner et reconnaître ce qui est vrai de la révélation divine et du droit naturel. Suivre l’enseignement moral et social de l’Église suppose donc que la conscience n’a rien à objecter… En pratique, toutefois, ce n’est pas si simple. Pensons à quelques sujets de morale sexuelle pour nous en convaincre.

En ce qui a trait à l’ordination des femmes, aucun pape avant Jean-Paul II n’était allé aussi loin pour mettre un terme aux revendications des groupes militants qui la réclamaient. Le prédécesseur de Benoît XVI a publié en 1994 une Lettre apostolique aux conséquences très lourdes. Ordinatio sacerdotalis est un document qui, dans les officines vaticanes, a valeur d’infaillibilité, même si le pape n’a pas eu recours à ce terme exact. Voici comment il conclut cette lettre:

C’est pourquoi, afin qu’il ne subsiste aucun doute sur une question de grande importance qui concerne la constitution divine elle-même de l’Église, je déclare, en vertu de ma mission de confirmer mes frères (cf. Lc 22,32), que l’Église n’a en aucune manière le pouvoir de conférer l’ordination sacerdotale à des femmes et que cette position doit être définitivement tenue par tous les fidèles de l’Église.

Malgré cette déclaration impossible à contourner, certains groupes toujours enracinés dans l’Église catholique ont continué à revendiquer une position moins rigide et la poursuite d’une réflexion théologique. C’est lorsqu’il fut “prisonnier de conscience” que Roy Bourgeois acquit la conviction que l’ordination des femmes ne devait plus être empêchée. Depuis toujours, l’Église a la conviction profonde que l’appel au sacerdoce vient de Dieu lui-même. Le rôle de l’Église est d’en discerner les fondements et d’accompagner la personne dans son cheminement. Or, l’Église, au moins après le 1er siècle,  s’est toujours empêchée de croire qu’il était possible que Dieu appelle d’autres personnes que des mâles aux ministères ordonnés (évêque, prêtre, diacre). Dans son livre My Journey from Silence to Solidarity, Roy Bourgeois écrit ceci :

En prison, une personne a de nombreuses occasions pour réfléchir et prier longuement. [...]  Ce que je crois, c’est que nous avons besoin de la sagesse, de la sensibilité, des expériences, de la compassion et du courage des femmes dans le ministère sacerdotal, si notre Église veut demeurer saine et entière. (traduction libre)

Un message ambigu

En ces temps de grande confusion pour l’Église catholique qui se voit continuellement attaquée et qui est constamment soumise à la colère des uns et des autres de par ses positions controversées et surtout par les scandales de pédophilie qui sont révélés au grand jour, il va de soi qu’une communication plus positive avec le monde est non seulement souhaitable, mais vitale. Le renvoi d’un prêtre, certes critique, mais dont l’engagement sacerdotal n’a fait l’objet d’aucun doute et dont le comportement humain semble exemplaire, ne peut que susciter une nouvelle suspicion à l’égard de cette institution. Oui, il est vrai que l’ordination de cette femme à laquelle Roy Bourgeois a participé pleinement comportait un caractère symbolique fort et nettement provocateur, appelant Rome à une réaction claire. Mais la seule porte qui fut présentée à Roy Bourgeois fut celle de la dissociation complète de toutes ses allégeances avec les groupes favorables à l’ordination des femmes. En toute conscience, Roy Bourgeois ne pouvait pas reculer sans trahir celles qu’il avait choisi d’accompagner. Il avait été de toutes les luttes pour la justice selon sa conscience. Il ne pouvait certes pas renoncer à celle-ci, même au risque de se voir désavoué et mis à la porte.

Une femme prêtre dans l'Église anglicane

Une femme prêtre dans l’Église anglicane

Quand on sait que de nombreuses Églises protestantes ont ordonné des femmes, ne pourrait-on pas tenter au moins d’aller voir comment les choses se passent de leur côté? J’ai connu à L’Arche, lors d’une rencontre de théologiens avec Jean Vanier, au moins deux femmes catholiques passées à l’Église anglicane de Toronto pour suivre le cheminement vers la prêtrise. Celles-ci avaient rêvé que leur “vocation” ou leur “appel” puisse être reconnu par l’Église catholique, mais à défaut d’une quelconque ouverture, leur sentiment d’être appelée étant plus fort que la résistance catholique, elles ont fait le choix de passer chez les Anglicans et s’y sont trouvées, finalement, très bien. Secrètement, l’une d’elle me partageait qu’un jour l’Église catholique reconnaîtrait peut-être aussi les femmes ordonnées de l’Église anglicane, comme elle le fait pour les prêtres mariés et qu’ainsi elle pourrait revenir à la communion avec Rome!

J’ai vécu une autre expérience au sein de L’Arche qui reste méconnue dans l’Église catholique, même si elle s’est passée dans un de ses sanctuaires les plus visités du monde. Je parle ici d’Assise, la ville de saint François et de sainte Claire. En 2005, L’Arche y tenait son assemblée internationale avec 350 représentants des cinq continents. Auparavant, dans ces assemblées, il y avait toujours une prière commune le matin, pour tous, et des offices particuliers en fin de journée selon les confessions et les religions. Chacun était libre d’aller où il voulait. Mais à Assise, dans l’esprit de la rencontre qu’avait présidée Jean-Paul II en 1984, tous les participants étaient invités à une seule célébration selon un rite particulier, afin de manifester la communion de toute la Fédération. C’est ainsi que le rite de l’Église unie du Canada fut célébré en l’église Sainte-Claire d’Assise. Les religieuses cloîtrées avaient accepté que cette célébration eucharistique soit présidée par une femme prêtre en y participant elles-mêmes par un chant de joie derrière leur clôture. Voilà un geste criant de solidarité de la part de femmes tenues (librement) au silence par leur retrait du monde, mais qui parlait à tous de l’égale dignité des hommes et des femmes. Imaginez les nombreux touristes qui étaient de passage à cette période de l’année… Ils entraient, prenaient conscience qu’une “messe” était commencée et s’avançaient vers l’avant pour découvrir que la présidente d’assemblée était une femme!

Cette célébration ne fit que creuser en moi la conviction que le mystère eucharistique n’en était pas moins exemplaire lorsqu’il était présidé par une femme-prêtre… Elle venait confirmer ce que j’avais souvent pensé, surtout lorsque des femmes à qui j’enseignais me confiaient non sans une certaine gêne, qu’elles avaient toujours senti un appel à la vocation de prêtre. Qui étais-je pour leur dire que ce n’était pas réel et qu’elles se berçaient d’illusions? Heureusement pour moi, le discernement des vocations ne fait pas partie de mes charges…

Mais je regrette que cette histoire ait mal tourné. En une époque où les gestes malfaisants de plusieurs prêtres, pères et frères catholiques sont rendus publics grâce aux témoignages de nombreuses victimes enfin libérées de leurs souvenirs, il est dommage de constater qu’une grande partie de ceux-là auront pu poursuivre leur ministère tranquillement jusqu’à leur mort, alors que Roy Bourgeois, un prêtre solidaire des assoiffés de justice à la manière de Jésus, n’y sera plus autorisé et devra vivre avec la réprobation de son Église pour le reste de sa vie.

Bon. Il est possible, après avoir publié ceci, que je sois sermonné, un peu. J’assumerai. Mais je risque seulement un emploi. Ça se trouve. À Roy Bourgeois, on a retiré tout ce pour quoi sa vie avait du sens durant plus de 40 ans…

Une violence mise en scène...

Une violence mise en scène…

Avant samedi, je n’avais jamais regardé plus de 10 secondes d’un combat extrême (Ultimate Fighting). Et Dieu sait que sur les chaînes sportives, la programmation est en hausse vertigineuse. J’avoue toutefois m’être laissé emporté par la vague GSP (Georges St-Pierre). Pour les rares dans le monde qui ne le connaissent pas, il s’agit d’un champion du monde d’arts martiaux multiples, mais, surtout, il est d’ici, un noble représentant du Québec…

L’homme inspire le respect. Il est chic, affable, généreux. Son image publique ne peut qu’attirer la sympathie. La marque GSP qu’il a créée ne fait que suivre les qualités de l’homme jusqu’à devenir un produit de niveau mondial. Il ne peut que nous rendre, nous Québécois, fiers du rayonnement qu’il nous procure dans le monde.

Ne voulant pas encourager ce genre de spectacle, je ne me suis pas offert le combat en télé payante. Sur Twitter, un individu avait simplement laissé un lien vers un site web anglais qui en faisait la diffusion gratuite et légale. Je me suis donc laissé gagner. J’ai laissé le stream défiler jusqu’à l’heure du combat. Jusque là, je jetais un oeil furtif aux combats préliminaires en retournant à mes autres occupations. Vraiment aucun intérêt pour moi. Mais tout a changé lorsque Georges St-Pierre et Carlos Condit furent présentés à la foule. Dès le début du combat, mon coeur s’est mis à s’emballer fébrilement. Je suis devenu soudainement comme n’importe lequel des fans de cette violence commanditée, qu’ils aient été dans la foule à 600$ le billet ou bien dans leurs salons abonnés à une chaîne payante. Je me suis mis à vouloir qu’il gagne, qu’il frappe fort, qu’il parvienne au KO, à avoir mal lorsqu’il recevait des coups, bref, je voulais par-dessus tout qu’il écrase son adversaire. Rien de très noble…

Pendant ce temps, à Gaza…

La violence-spectacle génère une véritable folie chez les foules en liesse qui sont prêtes à engouffrer des sommes astronomiques dans ce type de sport. Vivre par champion interposé le stress de la préparation et de l’attente, entrer dans le rythme du combat, sentir l’adrénaline monter au plafond, jubiler de joie lorsque la victoire arrive enfin ou rager de colère si la défaite survient en désirant plus que tout la revanche. Il y a tant d’émotions dans un combat, que je pense qu’on peut en développer une forme d’addiction.

Ceci est de la vraie violence subie

Ceci est la réalité vécue ces jours-ci…

Devenir dépendant de la violence-spectacle, c’est peut-être aussi un peu la conséquence de la voir présentée tous les soirs par les nombreux conflits armés dans le monde, entre une nouvelle nationale et la météo. Par exemple, samedi, c’était sans doute la journée la plus violente depuis des années à Gaza, en Palestine. Bien sûr, il y a des roquettes qui sont lancées régulièrement sur Israël. Bien sûr, il faut réagir, montrer que cela n’est pas acceptable, traquer les coupables et les punir. Le spectacle auquel nous assistons depuis quelques jours n’est pas de cet ordre. Ce n’est pas la simple loi du Talion (oeil pour oeil, dent pour dent) qui se déploie sous nos yeux. C’est du cent pour un. En 2008, en seulement 22 jours, l’opération “Plomb durci” avait causé la mort de 1300 Palestiniens dont 410 enfants et 108 femmes et blessé plus de 5300 personnes. Du côté israélien, on a compté 13 morts dont trois civils et 193 blessés dont 80 civils. Il semble bien que l’opération en cours ne s’arrêtera pas avant d’avoir atteint des sommets semblables, après avoir éliminé des centaines de vies et blessé plusieurs centaines d’hommes, femmes et enfants à qui il ne restera que la rage au coeur et un désir de vengeance semblable aux admirateurs du champion Condit, “abattu” par son adversaire St-Pierre… La différence, c’est qu’eux n’ont jamais souhaité cette violence. Ces gens ne veulent qu’un peu de dignité, de paix et de justice!

Pourquoi toujours plus violents?

Nous vivons dans une société lassée de l’ordinaire. Les nouvelles générations veulent, comme leurs aînés l’ont désiré, aller plus loin, plus fort, plus haut! Les sports extrêmes poussent cette logique aussi loin qu’on puisse l’imaginer et même plus encore. Et de la lutte ou la boxe olympique, nous sommes passés à la professionnalisation des sports de combat autrefois illégaux comme ceux de l’Ultimate Fighting Championship.

Peut-on véritablement vivre paisiblement entre ces deux types de violence, l’une organisée, sponsorisée, promue à grands coups de publicité et de produits dérivés; l’autre étant subie, le plus souvent cachée, silencieuse et causant des pertes humaines réelles et brisant des familles pour des générations? Quand j’ai vu l’état des deux belligérants, à la fin du combat (voir photo ci-haut), j’ai pensé à un artiste des effets spéciaux au cinéma. Rémy Couture est si génial qu’il parvient à recréer des visages déconfits, ensanglantés, des montres déformés qui ont l’air vrais, des scènes de crimes reconstituées qui sont si vraisemblables qu’il en est même poursuivi au criminel comme s’il avait commis vraiment les actes mis en scène! Rémy Couture ne frappe personne et ne blesse ni femme ni enfant. Georges St-Pierre frappe réellement pour faire mal jusqu’à obtenir la victoire, si possible par abandon ou KO. Et même s’il redevient gentil après son combat, il a tout de même voulu terrasser un homme qui n’avait rien contre lui sinon qu’il en voulait à son titre… Violence réelle pour des motifs artificiels.

Entre un Rémy Couture qui produit de manière artistique des effets spéciaux représentants ses corps défigurés par la violence et un Georges St-Pierre défigurant pour vrai le corps de ses adversaires, j’avoue que je commence à avoir un faible pour le maquilleur! N’empêche. Mettre en rapport les vraies histoires où des personnes réelles subissent les assauts, les bombardements, qui ont la mort pour compagne quotidienne et ces combats extrêmes qui causent des préjudices graves à certains combattants pour l’argent et la gloire, cela ne me rend pas fier de l’humanité. Quand ici, dans mon petit confort d’Occidental bien content de mon sort, je m’arrête un peu à réfléchir sur tout ceci, je ne peux que devenir triste et déprimé.

Je ferai donc un choix concret. Je ne regarderai plus jamais un combat extrême, que ce soit St-Pierre ou un autre qui en soit la vedette. Je n’encouragerai aucun investissement dans ces spectacles. Ne me donnez surtout pas de billets et ne m’invitez pas à y assister. Chaque fois que j’aurai un petit pécule d’extra, je tenterai de l’investir dans l’humanité, en donnant à des organismes comme la Croix-Rouge, le Croissant-Rouge, Médecins sans frontières, Amnistie internationale, Oxfam Québec, Développement et Paix et tous les autres qui tentent de faire advenir un monde sans violence. Si un petit nombre de ceux qui ont permis à Georges St-Pierre de devenir multi-millionnaire en jouant au gladiateur des temps modernes faisait de même, peut-être qu’on pourrait commencer à inverser le mouvement de décadence qui nous ramène peu à peu aux temps de l’Antiquité où des dictateurs offraient du pain et des jeux violents dans l’arène à des peuples réduits à leurs plus bas instincts. Non, le progrès social n’est certes pas dans cette direction. Parfois, il faut savoir s’arrêter et repartir dans la direction du bon sens et du bien commun. Tant que des vraies bombes tomberont sur des populations civiles, nous en seront très loin. Qui fera les choix qui s’imposent pour changer les choses? Qui s’engagera aujourd’hui sur la voie de la paix et de la justice?

Dans la bataille du “nous” qui occupe quelque peu les discussions ces jours-ci et la quête identitaire des Québécois, il y a certainement quelques éléments que nous aimerions voir reconnus comme des valeurs intégrantes de notre culture nationale, par exemple: la langue française; l’égalité hommes – femmes; le sens de l’accueil – la tolérance;  des politiques sociales, des mesures de réhabilitation, etc. D’autres semblent nous attribuer également une propension quasi génétique à permettre la corruption à tous les niveaux de responsabilité, ainsi que l’avait affirmé le magazine Maclean’s dans son édition de septembre 2010. Après le scandale des commandites qui a notamment montré de grands penchants chez les Québécois à profiter du système, voici les allégations qui émanent chaque jour de la Commission Charbonneau sur la corruption et la collusion dans l’industrie de la construction. Rien de gai ni de réjouissant dans tout ce qu’on entend et qu’on découvre… Et, paraît-il, c’est loin d’être fini!

Le syndrôme Bougon

Même si c’est a priori outrageant de se faire ainsi affubler d’un déterminant si peu honorable, il est peut-être utile de faire un petit effort d’humilité en cherchant ce qui est éventuellement vrai dans cette affirmation sur notre différence culturelle qui serait plus portée que d’autres à la corruption. Nos télé-séries les plus suivies ont souvent montré des personnages obscurs contournant les lois de toutes les manières afin de tirer avantage des situations les plus diverses.  Il en fut donc ainsi il y a déjà longtemps avec “Un homme et son péché” – d’abord à la radio, ensuite au cinéma et à la télé – mettant en vedette le maire d’une petite municipalité rurale en développement qui s’appropriait un pouvoir sur toutes les affaires qu’il voyait passer et qui abusait allègrement de ses débiteurs. À un autre niveau et plus récemment, la série “Les Bougon, c’est aussi ça la vie” a montré un visage d’une autre corruption, celle-là beaucoup plus présente au sein du “petit” peuple. Malgré que ces productions n’étaient que des fictions, un large public a pu se reconnaître dans les personnages et surtout reconnaître que les corrompus sont souvent plus réels que ce qu’on trouve au petit écran.

Nous avons tous fait plus ou moins l’expérience d’écouter un voisin, un beau-frère ou une amie, quand ce n’est pas nous-mêmes, raconter avec fierté comment elle a réussi à berner un acheteur, un fonctionnaire, une caissière ou qui que ce soit. Nous confondons souvent “faire une bonne affaire” avec “refourguer” ou arnaquer. La plupart de ceux et celles qui écoutent ces histoires ne disent rien, certains y allant d’un mot d’encouragement, du genre: “On se fait tellement avoir que pour une fois que c’est l’un des nôtres qui fait une chose comme ça, c’est tant mieux”. Je ne sais pas pour vous, mais je ne peux pas dénombrer le situations où j’ai entendu de telles histoires. “Qui vole un oeuf, vole un boeuf”, dit le proverbe: un assisté social parvient à cacher des revenus au noir; un vendeur de voitures d’occasion réussit à masquer un défaut au client; un acheteur change le prix d’un article avec l’étiquette d’un autre moins cher… Voilà des choses qui font partie du monde réel dans lequel nous vivons. Et maintenant, nous voyons se révéler au grand jour des histoires inimaginables dont les conséquences financières sont énormes surtout pour le client au bout des transactions, après que tous les malfrats se soient partagé les commissions faisant grimper les coûts des produits et services achetés. Et ce client, finalement, au bout de la chaîne, c’est nous!

Partout pareil

Il serait faux de croire que le Québec est une nation plus encline à la corruption que d’autres. À voir l’actualité de tous les jours, nous pouvons mesurer à quel point cette propension est inhérente à la nature humaine. J’entendais un commentateur politique affirmer l’autre jour: “S’il y a une piastre à faire quelque part, il y aura toujours quelqu’un pour saisir l’opportunité”. La loi est prévue pour instaurer une forme de justice dans les transactions entre individus, commerçants et fournisseurs. Les groupes mafieux ne sont pas les seuls à chercher à les contourner. C’est un réflexe qui guette chaque citoyen lorsqu’il croit qu’il a trop à contribuer ou encore lorsqu’on lui présente une opportunité alléchante. Il faut donc des balises internes qui nous font dire “non” aux tentations de l’argent facile, mais cela ne suffit pas, la plupart du temps. Alors la loi se doit d’être plus mordante. Les codes d’éthiques sont bien intentionnés, mais ils ne rassurent que rarement. Les commissaires à l’éthique sont de bons moyens pour dénoncer ce qui se fait dans la marge ou en dehors des règles, mais ils n’interviennent qu’après coup et leurs recommandations ne sont pas toujours mises en oeuvre. Bref, les moyens pour réduire la tentation du gain facile sont rarement efficaces. Il n’y a que des lois et des sentences sévères qui peuvent décourager des individus malintentionnés d’agir, souvent en collusion, pour s’approprier de l’argent qui ne leur revient pas. Lorsqu’une collectivité doit payer plus que sa part pour obtenir des services et des produits, que les impôts et les taxes servent aussi à verser des commissions car c’est le prix à payer pour que les contrats soient accordés, alors il n’y a que les peines de prison et les “réparations” combinant remboursements et pénalités qui peuvent décourager les malfaiteurs. Mais tout cela a un coût: plus d’inspecteurs, plus de moyens, plus d’impôts!

Il y aura toujours de la corruption car celle-ci est une aptitude humaine. Passer à l’acte sera toujours possible. C’est donc un changement de mentalité qu’il faut initier. Cela commence par ne plus supporter d’écouter les récits “épiques” relatant quelque méfait ou arnaque que ce soit. Cela peut aussi vouloir dire, parfois, qu’il faut dénoncer de tels actes. Si à chaque fois qu’un individu est stoppé dans son élan de fierté à raconter son dernier mauvais coup, peut-être tirera-t-il moins de gratifications à commettre le suivant. Si les citoyens honnêtes se levaient pour barrer la route à la corruption, sans doute que celle-ci finirait par décliner.

Un jour, un homme libre de toute entrave entra dans une enceinte sacrée dont une grande partie du commerce était détournée par un système de collusion et de corruption. Cet homme renversa les tables des changeurs et bouscula les marchands profiteurs du système. Ce jour-là, ce prophète inscrivit dans l’histoire un “non” fracassant qui le conduisit à une condamnation à mort. Un homme seul meurt en s’élevant contre le mal. Un peuple entier pétri de foi peut cependant exercer une réelle influence. Ceci est certainement, malgré tous les ratés qu’il a connus, l’une des révolutions que le christianisme a tenté d’instaurer au cours de l’histoire.*

Non, le Québec n’est peut-être pas pire que n’importe quel autre peuple de la terre. Mais il n’est certainement pas mieux non plus. Moi, je voudrais faire partie de ce “nous” qui saurait dire non à l’injustice sous toutes ses formes et agir en conséquence. Alors seulement je serais vraiment fier d’appartenir à ce peuple. Et vous?

* Cf. Marc 11, 15-17 ; Luc 19, 45-46, Jean 2, 13-17

Qu’on n’en parle plus, jamais!

Préambule

1: Je suis un homme, “blanc et catholique” de surcroît, et je vais m’exprimer sur un sujet pour lequel il existe une convention tacite que les hommes ne sont ni crédibles ni qualifiés, n’étant pas concernés… (Je vous aurai prévenus).

2: Je suis favorable au libre choix des femmes à disposer de leur corps y compris de choisir l’interruption de grossesse. (Ne me jetez donc pas de pierres, pas tout de suite.)

3. Je me pose quand même des questions sur le sort qu’on fait à ces “pas encore humains” qui n’ont donc aucun droit, mais seulement le privilège de naître quand la volonté de celles qui les portent leur est farovable. (Là vous pouvez commencer à ramasser vos cailloux.)

Après ces remarques préalables, j’espère que vous pourrez lire ce qui suit en ne me prêtant aucune intention autre que celle d’apporter quelques réflexions personnelles sur une question qu’il est actuellement impossible de poser… J’aimerais bien que vous vous rendiez jusqu’au bout de votre lecture avant de me lyncher!

__________________________________

Le 26 septembre dernier, la Chambre des communes du Canada a rejeté très majoritairement une motion privée d’un député conservateur demandant “Qu’un comité spécial de la Chambre soit créé et chargé d’examiner la déclaration figurant au paragraphe 223(1) du Code criminel, selon laquelle un enfant devient un être humain seulement lorsqu’il est complètement sorti du sein de sa mère, et de répondre aux questions énoncées [...]” Ça y est, l’avortement, encore! On dit souvent que le sujet est réputé avoir été réglé définitivement, mais cette motion s’ajoute à de nombreuses tentatives pour mettre à l’agenda parlementaire un débat sur le thème général de l’avortement à partir de la reconnaissance d’un droit à naître du foetus. Réglé définitivement?

Qu’a-t-on réglé avec ce vote?

Partout au pays, on a dénoncé cette initiative singulière comme une nouvelle tentative de revenir en arrière en vue de recriminaliser l’avortement et donc de supprimer le droit, fondamental, des femmes à disposer librement de leur corps. Pour les groupes et individus qui ont dénoncé cette approche, le vote est donc une nouvelle victoire des femmes et une victoire du droit. Ne jamais accorder de droit à un foetus semble être la manière définitive de régler la question de l’avortement au pays. Donc discuter un tant soit peu de la réalité de son existence ne peut en aucun cas être à l’ordre du jour.

Comme d’autres avant lui, le député Woodworth a cherché une façon de donner des droits au foetus. Notons que celui-ci en a été complètement privé depuis la décision de la Cour Suprême du Canada en 1988 d’annuler l’article 251 du code criminel concernant l’avortement:

L’article 251 porte clairement atteinte à l’intégrité corporelle, tant physique qu’émotionnelle d’une femme. Forcer une femme, sous la menace d’une sanction criminelle, à mener un fœtus à terme à moins qu’elle ne satisfasse à des critères sans rapport avec ses propres priorités et aspirations est une ingérence grave à l’égard de son corps et donc une violation de la sécurité de sa personne. La Charte exige donc que l’art. 251 soit conforme aux principes de justice fondamentale.(7) (Source)

Cette décision historique était sans conteste une victoire décisive pour les femmes, y compris pour celles qui n’ont jamais voulu avoir recours à l’avortement. Ainsi donc, aucune instance “extérieure” fut-elle son conjoint et père du futur enfant ou même l’État, ne pourrait jamais imposer à une femme de poursuivre sa grossesse contre son gré. Comprenons que cette victoire devant le plus haut tribunal scellait définitivement l’égalité entre hommes et femmes, puisque les femmes conquéraient enfin le dernier élément qui manquait pour que la liberté sur leur propre corps leur soit légalement entièrement reconnue (je note cependant qu’il arrive encore que des conjoints imposent à leur partenaire de choisir entre eux et l’enfant, ce qui ne fait pas toujours de l’avortement un choix vraiment libre…).

Le rejet de la motion 312 n’est donc, sans plus, que le reflet de ce qui est devenu “l’esprit du temps” au sein de notre société progressiste.

Oui, mais…

Lors du rendu du jugement de la Cour Suprême, la juge Wilson, celle qui avait pourtant donné l’interprétation la plus large en faveur des femmes, avait aussi appelé le Gouvernement à préconiser “un moyen qui permettrait d’atteindre un équilibre entre les droits de la femme enceinte et l’intérêt de l’État à protéger le fœtus, selon le stade de développement du fœtus”. (Source) C’est précisément au regard de cette demande que le Gouvernement n’a jamais fait ce à quoi il avait été appelé par la Cour. Ainsi, depuis 24 ans, le foetus, qui avait tous les droits du fait de l’illégalité de l’avortement, n’en a désormais plus aucun…

Ailleurs dans le monde, dans des États modernes et progressistes comme la France, la Belgique, il existe des lois encadrant la pratique de l’avortement (IVG). Ainsi, certains États ont retenu le principe de précaution en adoptant une règle à l’effet que les premiers signes d’activité cérébrale constituaient le début de la vie humaine (12 semaines). D’autres ont privilégié la piste de la viabilité hors utérus (aujourd’hui à 24 semaines). Bref, dans ces pays, le foetus a des droits qui peuvent être concurrents à ceux de la mère. C’est dans ces cas uniquement, lorsque la grossesse a dépassé 12 ou 24 semaines selon la législation locale, qu’un juge peut décider si l’avortement doit être autorisé ou non, en fonction des motifs plaidés par la demanderesse.

Au Canada, ce n’est qu’après être sorti, vivant, du sein de sa mère que l’enfant débute sa vie humaine “légale”. Je ne peux donc qu’être tourmenté, encore, devant cet état de fait (plutôt que de droit) qu’une motion comme celle désignée 312 aurait pu contribuer à modifier, éventuellement.

En effet, le comité souhaité par le député Woodworth aurait permis de réfléchir (et non pas de criminaliser), avec l’aide de la science et non pas de la religion, sur le début de la vie humaine et à partir de quel moment le droit devrait commencer à protéger le plus petit. Il me semble que cela n’enlève rien au droit d’une femme à disposer librement de son corps… jusqu’à ce que l’être vivant en elle soit déclaré lui-même “humain” et disposant alors de droits ”en équilibre”. Le seul fait que de tels droits puissent être reconnus pourrait sans doute ajouter un élément à prendre en compte dans la réflexion qu’une femme enceinte porte sur le principe d’une vie en elle qui peut être respectable, dans la mesure où elle dispose des repères pour décider d’interrompre le processus biologique avant que le droit de l’enfant n’entre en jeu.

Voilà donc où se situe mon malaise d’homme et de père, notamment d’enfants adoptés… Je sais que bien des femmes éprouvent le même malaise, mais à moins d’accepter d’être fustigées sur la place publique, comme Rona Ambrose, ministre de la condition féminine, bien peu d’entre elles ne voudront soulever ne serait-ce qu’un soupçon de ce sujet… Et vous, qu’en pensez-vous?

Oui, le droit (éventuel) de l’enfant à naître est vraiment le plus grand tabou des Québécois.


En ce 4 septembre 2012, peu après minuit, la première femme première ministre du Québec partage sa joie d’assumer cette place dans notre histoire. Malgré les résultats mitigés de son parti, c’est une grande victoire pour les femmes, pour tous les Québécois, pour la démocratie. Et puis soudain, les gardes du corps surgissent et poussent la première dame dans un endroit sûr. Par la suite c’est la confusion, tant pour les commentateurs à la télé que dans la salle. On nous montre plus tard l’arrestation d’un homme armé. On apprend alors qu’il a pénétré dans la salle et se serait approché suffisamment de Mme Marois pour éventuellement la prendre pour cible. Malheureusement, deux hommes ont été atteints d’une balle, l’un est décédé, l’autre dans un état critique. Tout ça dans une société qui venait de traverser une campagne électorale acrimonieuse et dont le terme montre des divisions de plus en plus fortes au sein de la population.

Tous perdants

Chaque fois qu’une telle violence se déploie injustement contre un être humain, quel qu’il soit, tout le monde y perd. La personne visée ne sera plus la même, car “cela” aurait pu arriver. Ses proches, son mari, ses enfants, sa propre mère étaient là, tout près d’elle. Ils auraient pu assister à sa mort en direct. Tous les partisans réunis pour acclamer leur cheffe ont vu leur fête se terminer abruptement, passant de l’exultation à l’hébètement et au chaos. Tous les citoyens comme moi, postés devant leur écran, se demandaient ce qui arrivait. J’imagine même que les chefs des autres partis et tous les adversaires politiques ne pouvaient plus nourrir leur rancoeur. Et même les membres de la communauté culturelle du tireur ne pouvaient plus exprimer un soupir de soulagement devant la courte victoire du parti indépendantiste. Il n’y avait plus aucun gagnant, la nuit dernière, que des perdants avec leur honte, leur stupéfaction et leur deuil.

Quand une portion d’humanité, quelle qu’elle soit, se nourrit de colère et de haine à ce point, elle engendre souvent des fous prêts à tout. Il leur suffit de se rendre disponibles intérieurement à poser au nom d’une cause ou d’un groupe des actions d’éclat. On connaît mieux ces mouvements depuis l’existence d’Al Qaida. Toutefois, plutôt que de changer les choses pour le mieux, toutes ces actions n’ont jamais qu’un seul résultat: la déshumanisation.

Lorsqu’une personne est visée par un attentat, tous et toutes devraient s’unir pour faire face à une telle violence. Les réseaux sociaux n’ont eu de cesse de diffuser des commentaires divers. Certains ont glissé vers le mépris et la haine. On a déjà vu nombre d’accusations portées et de coupables pointés du doigts dans une réciprocité troublante. Il faut opposer un stop bien ferme à tout ceci.

Il me semble que nous devrions tous avoir un “curseur” intérieur dans de telles situations. Pour accompagner mes enfants différents, des éducateurs ont produit des outils pour identifier les émotions, variant de la colère (rouge) à la sérénité (vert), en passant par le ressentiment (jaune). Je pense que ce serait utile pour nous-mêmes lorsque nous sommes confrontés à des scènes comme cette nuit. Quand mon curseur a tendance à aller vers  l’amertume, la rancoeur, la colère ou, à l’extrême, la haine dévastatrice, il me faut trouver les ressources pour le ramener vers le centre et ensuite vers l’apaisement, la sérénité, et même la joie de faire partie d’un peuple au sein duquel il y a du respect, de la tolérance face aux idées opposées, des espaces pour débattre, des moyens pour manifester pacifiquement.

Faire silence

Après la nuit que nous venons de vivre, j’oserais espérer que la mort de ce technicien de scène et la blessure grave de l’autre malchanceux nous ouvrent un espace intérieur de réflexion pour chercher du sens avec d’autres. Mme Marois a échappé à la mort hier. Mais il y a eu mort d’homme. Tout cela, peut-être, parce qu’un être humain, un citoyen du Québec, a vu son niveau de frustration et de colère s’emporter violemment vers la haine destructrice.

Nous avons désormais nos histoires sordides. Depuis les Lortie, Fabrikant, Lépine, Gill et plus récemment Rocco Magnota, nous ne pouvons plus prétendre que nous sommes une société sans violence. Nous produisons ici même nos propres déséquilibrés qui nourrissent dans l’ombre leurs instincts vengeurs. Il est temps de prendre ces situations pour ce qu’elles sont, des appels à reconnaître la misère des uns, l’isolement des autres ou cette folie qui appelle des êtres humains blessés à se transformer en tueurs justiciers.

Nous avons besoin de trouver du sens à tout ceci. Rien d’évident dans la cacophonie des mots ne risque de surgir au point de susciter l’adhésion de tous. Au contraire, la parole dans ce cas risque d’apporter plus de confusion et de non sens. Pour quelque temps, pour aujourd’hui et demain encore, il me semble qu’il n’y a que le silence qui puisse être signifiant et réconfortant. Un silence de mort. Car la haine a montré son visage. Un silence de vie. Car la vie, quoi qu’on pense, est plus forte que la mort.

Première étape: à une soirée de reconnaissance de bénévoles, je suis en compagnie d’un collègue dans la trentaine et une femme et un homme qui ont visiblement passé l’âge de la retraite. L’organisme qui nous rassemble veut faire des ponts avec les jeunes notamment en favorisant l’éveil aux valeurs spirituelles et à la foi. À notre table, nous parlons d’abord de religion. L’homme en face de moi est lui-même théologien. Il a écrit plusieurs livres. Notre discussion est animée. Nous nous entendons bien. La foi chrétienne que nous partageons est un vecteur de rapprochement et d’unité…

Deuxième étape: le sujet bifurque sur les jeunes. Cette année, l’organisme a réalisé plusieurs activités qui voulaient rejoindre des jeunes de 18 à 35 ans. Nous constatons, mes interlocuteurs et moi, que les jeunes sont loin de s’être présentés massivement aux activités qui leur étaient pourtant destinées. Nous le regrettons. Mais nous interprétons leur absence différemment. Nous convenons qu’au niveau religieux, au moins deux générations ont “échappé” au modèle traditionnel de formation à la vie chrétienne. Depuis les baby-boomers qui ont abandonné la pratique religieuse en moins de temps qu’il faut pour le constater, les X et les Y qui les ont suivi n’ont pratiquement pas été, disons, “entourés” par les différents aspects de la religion catholique. Par contre, nous ne sommes pas totalement d’accord sur ce qu’il faut faire… “Les jeunes ont besoin d’être éveillés à la foi, il faut être plus convaincants” vs “Les jeunes sont ailleurs, il faut surtout les rejoindre dans leurs préoccupations et leur réalité”. Bon, nous ne nous entendons pas vraiment sur les moyens, mais nous demeurons unis dans notre désir de ne pas les “abandonner” comme si  les générations pouvaient vivre en vase clos. Les jeunes pour lesquels nous nous soucions demeurent un point d’attention que nous avons en commun. 

Troisième étape: arrive l’exemple qui tue! À la question “Oui, mais ils sont où les jeunes?”, mon collègue répond: “Ils sont dans la rue!” Et là nous attaquons the question. Tout à coup, nous avons devant nous deux personnes dont le visage se crispe. Ils passent en revue tout ce que nous jugeons comme des préjugés sur le mouvement étudiant, les amalgames avec la violence, etc. Mon collègue et moi prenons notre courage à deux mains et tentons d’apporter un autre point de vue. Rien n’y fait vraiment, ils sont sur leur lancée: enfants gâtés, veulent pas se faire dire non, déjà la quasi-gratuité, moins cher que partout ailleurs, minorité, infiltrés par les syndicats et même des mouvements révolutionnaires, puis des enveloppes avec de la poudre puis des bombes dans le métro, etc. ! Enfin, on arrive à Amir Khadir… Un musulman qui se prend pour Gandhi. Il fait partie d’un groupe qui veut partitionner le Québec afin d’en faire un état islamique, comme ce qui est arrivé à l’Inde avec la création du Pakistan. Il y a même des preuves sur internet de cette machination! Conversation terminée: l’animateur demande le silence. Heureusement.  Sauvés par le micro! La situation sociale au Québec est clairement une source de confrontation et une cause de division. 

La confusion malsaine

Voilà ce qui devait arriver avec ce conflit qui pourrit depuis plusieurs mois au Québec. Des gens bien élevés qui se retrouvent dans un endroit neutre, avec des intérêts et des valeurs communes, ne peuvent que finir par se déchirer sur LE sujet qui divise tout le monde.

Le carré rouge est devenu pour certain le symbole de la révolution ultime contre le capitalisme. Porter le carré rouge est devenu risqué. On lit de plus en plus de témoignages de gens qui se sont fait apostrophés par un quidam qui s’en prend à eux parce qu’ils sont “rouges”: “Allez donc travailler comme tout le monde bande de paresseux et laissez-nous tranquilles avec vos enfantillages!” C’est assez semblable pour les verts, moins nombreux à s’afficher.

Et ça dérape. Jean Charest ne serait plus qu’une marionnette à la solde des riches conspirateurs de la planète qui veulent imposer leur modèle économique dans toutes les démocraties. Le mouvement étudiant, plus spécifiquement la CLASSE, est la pointe d’un iceberg révolutionnaire soutenu par les syndicats et possiblement par les groupuscules d’extrême-gauche, quand ce n’est pas d’extrême-droite. Tout le monde est accusé d’être manipulé par tout ce qui existe d’organisations qui surgissent soudainement d’on ne sait où: Les FARQ – Forces armées révolutionnaires du Québec, la CLAC – Convergence des luttes anti-capitalistes, les “communisses”, les “fachisses”, les “ticrisses”!

Si quelqu’un, quelque part, avait souhaité diviser la société québécoise pour des motifs obscurs, on peut lui dire aujourd’hui ”mission accomplie”! On peut même lui faire savoir que le succès dépasse les ambitions. Je ne me reconnais plus dans ce Québec. Tout ce qu’on croyait de nous, ce qu’on imaginait qu’étaient nos valeurs, il y a si peu de temps: une nation distincte, tolérante, solidaire, accueillante, ouverte à la différence, etc., tout ça semble avoir disparu comme un coup de vent. Nous sommes en voie de devenir hostiles les uns envers les autres. Les tribunes téléphoniques ou les commentaires lus dans les pages des chroniqueurs et des blogueurs, les “statuts” et les “tweets” méprisants et haineux deviennent monnaie courante. L’un et l’autre des deux camps font l’objet de menaces contre leur personne. Je suis dégoûté de lire, d’entendre et de voir tout ça… J’aurais envie de faire comme les trois singes de la sagesse (cf. photo).

Pourtant, je ne me résous pas à ce qui est en train d’arriver. Je ne peux pas m’empêcher de voir dans le mouvement social que les étudiants ont suscité une bonne chose pour que notre société s’élève de son matérialisme, son consumérisme et son abêtissement… En même temps, je suis déçu, voire outré (c’est un mot à la mode…) devant les dérapages violents et stupides de certains manifestants et les bavures de certains policiers. Ce que nous donnons à voir de notre nation est de moins en moins sympathique. Des étrangers nous jugent, un milliardaire de la course automobile, une instance de l’ONU. Nous sommes un peuple qui fait l’actualité internationale, mais je ne me réjouis pas de ce que nous montrons de nous-mêmes, plus maintenant.

Je n’ai plus de mot pour dire le caractère urgent de mettre un stop à tout ceci. Je cherche le bouton où c’est écrit emergency. Il nous faut prendre du recul,  sortir de nos ornières devenues bien trop profondes. Pour cela, il faut une trève. Et le seul qui pourrait l’imposer, c’est le gouvernement. Or, il fait partie du problème! Et pour le moment, il ne semble pas envisager de solution autre que de laisser la situation se désagréger davantage. C’est une stratégie électoraliste de plus en plus manifeste. Alors vers qui nous tourner pour trouver un peu de sagesse? Qui, dans ce gouvernement dira enfin: “C’est assez! Donnons-nous une trève jusqu’aux prochaines élections.” C’est ce que je demande sincèrement aux députés de l’Assemblée nationale, en particulier à ceux qui sont du côté du pouvoir. Allo? Y a quelqu’un ?

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