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Voici le neuvième article de ma série “En quête de foi” publié dans l’édition d’avril du magazine Le messager de Saint Antoine. L’objectif de cette série est d’explorer les origines chrétiennes des éléments patrimoniaux dans la culture actuelle.

pieds jésusUn grand nombre de nos contemporains ne parviennent pas à comprendre « l’obsession » des chrétiens pour la souffrance. Certaines œuvres de la Passion, en particulier des crucifix, des tableaux et des films (pensons à celui de Mel Gibson), présentent un Jésus qui paraît tellement souffrir, avec parfois plus de sang qu’il n’est possible d’imaginer, qu’on peut comprendre qu’une personne peu familière avec la théologie chrétienne ressente une forte répulsion à la vue des représentations que nous nous faisons de notre Dieu!

Mais en réalité, c’est comme s’ils arrêtaient leur regard sur le doigt qui pointe au lieu de suivre la direction qu’il indique! Même pour les chrétiens, la souffrance n’est jamais acceptable. Elle n’a aucun sens en elle-même. C’est uniquement dans la manière que nous avons de la vivre que nous pouvons la rendre signifiante et même féconde. Oui, c’est une conviction de foi que la souffrance et la mort peuvent produire du fruit.

Si le grain de blé ne meurt…

Jésus n’a jamais exalté la souffrance. S’il a anticipé que sa vie se terminerait dans la violence, c’est parce qu’il connaissait bien le sort réservé aux prophètes. Sa vie, ses miracles, la popularité de son message, sa liberté et sa fidélité absolue à son Père constituaient une menace à l’autorité des responsables religieux et politiques. Un tel comportement ne pouvait que le conduire à cette mort par condamnation.

Cela ne l’a pourtant jamais empêché de prêcher une autre forme de justice et une manière plus humaine de conduire sa vie. Il l’a fait en « étant lui-même » ce qu’il enseignait. Ainsi, Jésus a soigné et guéri des malades. Il s’est fait proche des personnes handicapées et des lépreux qui subissaient l’exclusion. Il s’est interposé face à un groupe qui voulait lapider une femme. Il n’a jamais « béni » la souffrance, qu’elle soit liée à la fatalité de l’existence ou bien provoquée par l’intimidation, le mépris, l’arrogance ou l’injustice !

Il est vrai qu’à une époque, l’Église a insisté fortement sur la substitution du Christ, sacrifié à notre place à un Dieu qui nous réclamait des comptes. Ces présentations de la Passion parvenaient à nous émouvoir du sacrifice du Fils et à nous convaincre d’endurer nos maux pour lui montrer combien nous l’aimions. Heureusement, l’annonce de la Bonne Nouvelle de la résurrection a repris le dessus dans la prédication !

C’est d’ailleurs ce qu’il faudrait retenir de l’histoire: les chrétiens ont généralement suivi les paroles du Seigneur qui les enjoignaient à servir les pauvres, soigner les malades, accompagner les mourants, visiter les prisonniers, intégrer les exclus, modifier les règles injustes. C’est ainsi que des hôpitaux, des asiles, des maisons pour itinérants, des services d’accompagnement au sein des prisons et dans les armées ont vu le jour au cours des siècles par l’initiative de baptisés répondant à l’invitation de Jésus.

Notre Dieu aime-t-il la souffrance? Pas plus que nous ! Mais il sait se rendre présent d’une manière qui réconforte et fortifie. Et il nous invite à devenir nous-mêmes les bons samaritains de cette humanité blessée afin que de la souffrance surgisse la fraternité…

Le vrai soldat Ryan, visitant la tombe du Cpt Miller

Le vrai soldat Ryan, visitant la tombe du Cpt Miller

Dans le film Il faut sauver le soldat Ryan, un petit groupe d’infanterie est chargé de retrouver un simple soldat et de le rapatrier derrière la ligne de front afin qu’il soit épargné de la mort. Ses trois frères ont déjà été tués et le président des États-Unis souhaite en faire un exemple de compassion pour la mère endeuillée à qui il ne reste que ce fils. Le groupe de soldats réussit sa mission, au prix de plusieurs sacrifices humains. Le capitaine Miller, au moment de mourir, dit au soldat Ryan à peu près ceci: “J’espère que ta vie vaudra toutes les vies qui ont permis que tu sois vivant”. Vous imaginez peut-être le poids que cela représente, d’être “le sauvé” d’une guerre où la mort se répandait à profusion. Vivre avec le statut de “privilégié” comme le fut James Ryan ne doit pas être évident.

Un autre événement marquant s’est passé au cours de la même guerre. Un groupe de 10 prisonniers du camp de concentration d’Auschwitz avait été sélectionné pour mourir d’inanition, en représailles à une évasion. L’un d’entre eux, François Gajowniczek, mari et père de plusieurs enfants, a été sauvé par le sacrifice d’un autre homme, Maximilien Kolbe, prêtre catholique, qui s’est offert en substitution pour aller mourir avec le groupe de prisonniers. Le commandant du camp, stupéfait par une telle offre, signala à ses hommes d’échanger les deux prisonniers. Le prêtre alla donc avec les autres et mourut à la place du père de famille.

Une vie à la hauteur du sacrifice d’un autre

Le soldat James Ryan et François Gajowniczek ont sans doute médité longuement sur leur salut et ont certainement dû rendre grâce au ciel pour leur vie sauve. Mais mener toute sa vie avec le poids de se montrer à la hauteur du sacrifice d’un autre ou de quelques autres a pu être culpabilisant, puisqu’aucune vie ne peut en valoir une autre. Personnellement, je pense que j’en aurais fait une obsession, ce qui semble avoir été le cas du soldat Ryan:

La séquence finale [...] du film est celle où on voit un vieux vétéran de cette guerre, avec ses enfants et ses petits-enfants, au cimetière militaire américain de Colleville-sur-Mer, dans le Calvados. Face à la tombe du capitaine Miller, James Ryan demande à sa femme de lui confirmer qu’il a vécu une vie digne et qu’il est un homme bien. Ainsi, le sacrifice de Miller et des autres n’aura pas été fait en vain. Ryan, alors rassuré, salue avec gravité et respect la tombe du capitaine Miller, tombé au champ d’honneur pour le sauver. (Source)

François Gajowniczek devant la cellule de mort du père Kolbe à Auschwitz

François Gajowniczek devant la cellule de mort du père Kolbe à Auschwitz

Le père de famille sauvé par le père Kolbe a vécu lui aussi avec la conséquence d’une vie offerte à la place de la sienne. Il survécu au camp de concentration et retrouvé sa femme et ses enfants, grâce au sacrifice d’une autre vie offerte gratuitement, sans même qu’il ait eu à le réclamer.

Quand j’y pense, il y a plein de gens qui, d’une manière ou d’une autre, donnent quelque chose de leur vie pour d’autres. Les parents se décentrent d’eux-mêmes pendant les 20 ans que dure l’éducation de chacun de leurs enfants. Et ce n’est jamais fini, demandez aux grands-parents! Être parent ne tue pas, c’est certain. Mais ça empêche certainement de ne penser qu’à soi et à ne chercher qu’à combler ses propres désirs.

Il y a aussi ces héros qui acceptent généreusement de partager un organe pour sauver la vie d’un frère, un enfant, voire même un étranger! Donner un rein ou de la moelle osseuse pour sauver une vie, c’est accepter de rendre sa propre vie plus vulnérable. N’est-ce pas un bel exemple d’altruisme?

Et il y a aussi tous ces aidants, dans la rue, dans des centres de désintoxication, des centres pour femmes, des maisons de soins palliatifs, etc. Ou encore simplement une femme ou un homme qui choisit de se dévouer quelques années à la maison pour le bien-être de sa conjointe atteinte de maladie dégénérative. Tout ceci représente des dons de vie.

Je dois la vie à un autre

Quand je réfléchis encore plus loin, je ne peux m’empêcher de penser à Jésus de Nazareth, mort il y a environ 2000 ans. Cet homme qui s’est révélé être Fils de Dieu, a accepté de se laisser mener au supplice et à une mort certaine. Et il l’a fait en voulant que ce soit un sacrifice offert pour tous les hommes et toutes les femmes de tous les temps. Je fais partie de ces gens pour qui Jésus a offert sa vie en échange de la mienne. Concrètement, grâce à lui et au don de sa vie sur la Croix, toutes les générations qui ont suivi et même les précédentes si on en croit les évangiles, ont vu une brèche s’ouvrir sur une vie nouvelle, une vie qui se transforme après notre mort terrestre, une vie éternelle. La mort régnait sur le monde puisque rien ne laissait croire qu’il y avait autre chose après elle. La foi chrétienne avance que Jésus a vaincu la mort par sa Passion et en se montrant Vivant à un grand nombre de témoins. Il a remporté son combat contre la mort non pas pour lui seul, mais pour tous ceux et toutes celles qui veulent y croire. Oui, le seul prix à payer, en échange de cette vie, c’est de croire en Jésus.

Sa vie donnée pour que je vive, moi, vous et l’humanité tout entière. Voilà le mystère de la substitution divine. Par amour pour sa création, pour les hommes et les femmes qu’il créa à son image et à sa ressemblance, par une miséricorde infinie, Dieu-Père accepte de livrer son propre Fils pour que celui-ci vive une vie d’homme et la vive jusqu’au bout, jusque dans la mort. Et parce que cet homme fut un prophète, un guérisseur, un homme qui soulevait les foules en apportant une parole neuve, empreinte de liberté, d’espérance et d’amour, le monde ne l’a pas reçu. Au contraire, il l’a rejeté en le livrant aux mains d’une parodie de justice qui s’est conclue par une condamnation inhumaine.

Je suis bénéficiaire d’une promesse de vie éternelle qui a été gagnée par la mort et la résurrection de Jésus. Car en le ressuscitant, Dieu-Père l’a reconnu comme son Fils unique et accrédité comme le Sauveur du monde.

Comment puis-je être à la hauteur d’un tel don? Ce don a plus de valeur que celui de l’escouade du capitaine Miller ou de Maximilien Kolbe, car tant James Ryan que François Gajowniczek en seront venus tôt ou tard à mourir eux aussi. Le don offert par Jésus ouvre sur une vie qui ne finira jamais. Il me suffit de l’accueillir et de me mettre à aimer, aimer encore, aimer toujours plus. “La seule mesure de l’amour, disait Bernard de Clairvaux, c’est d’aimer sans mesure.”

Un jour, lorsque je sentirai ma vie charnelle tirant à sa fin et que je demanderai, un peu comme James Ryan, si le sacrifice de Jésus sur la Croix aura valu la vie que j’ai menée, j’espère que la réponse de ce dernier sera seulement: “Mon enfant, tu as aimé, entre dans la joie de ton maître.”  En ce début de Semaine Sainte, comment ne pas méditer de nouveau sur le don extraordinaire que nous a offert un homme libre, libre d’aimer au point de donner sa vie plutôt que de se la faire prendre. Pour moi, pour vous, pour la terre entière dans les siècles des siècles…

la croixUn Vendredi Solidaire de toute souffrance :

  • celle d’enfants qui subissent l’incapacité de leurs parents à donner le meilleur d’eux-mêmes, l’incompétence d’adultes à les accompagner avec tendresse… qui endurcissent leur coeur avant de commencer à vivre par eux-mêmes;
  • celle des femmes qui souffrent dans une relation au point de subir le harcèlement, l’abus, les coups, parfois même la mort… qui finissent par s’éteindre complètement;
  • celle des hommes qui s’enfoncent dans leur mal au point d’en venir à n’envisager que la mort pour leurs enfants, leur conjointe et eux-mêmes… et qui passent à l’acte fatal;
  • celle des jeunes filles privées de liberté par des traditions figées, portant même parfois atteinte à leur intégrité physique… et qui ne font plus qu’obéir servilement;
  • celle des personnes mal-aimées, avides de trouver quelque chose qui comblerait leur vie… qui se dépouillent d’elles-mêmes, de dépendances en dépendances;
  • celle de femmes déchirées entre leur désir intime et la réalité d’une grossesse non désirée… dont le choix définitif, quel qu’il soit, pourra engendrer de nouvelles souffrances;
  • celle des personnes malades qui n’ont plus d’espérance que la vie peut leur offrir encore quelque chose de bon, de bien… et qui réclament d’en finir;
  • celle des familles endeuillées par la violence de clans ennemis ayant causé l’enlèvement, la torture ou la mort des leurs… qui n’en finissent plus de les pleurer;
  • celle de villages entiers ou de peuplades sacrifiées à l’autel du profit et des décisions immorales d’actionnaires affamés… qui s’effacent sans qu’on entende leur cri;
  • celle des peuples harassés par des catastrophes naturelles, parfois à répétition, qui peinent à voir un avenir pour eux sur les cendres de tout ce qu’elles possédaient… et qui attendent encore l’aide promise;
  • celle des personnes regrettant leurs gestes passés, le mal qu’elles ont commis, et qui ne reçoivent pas l’accolade amicale qui les réinsèrent dans l’humanité… et qui en arrivent à ne plus croire en rien;
  • celle de personnes fragilisées par leur différence qui subissent le mépris, la calomnie, la discrimination, l’écrasement de la part de gens hostiles et malveillants… qui ne savent plus vivre autrement que courbés;
  • celle des peuples écrasés par les dictatures érigées sur des systèmes de compromission, de corruption, de fractures sociales… qui malgré tout se rassemblent dès qu’une lueur d’espoir se pointe;
  • celle de détenus en raison de leurs convictions, leurs croyances ou leur opposition… et qui rêvent peut-être encore d’un monde meilleur;
  • celle-ci, celle-là, la mienne, la vôtre…

Pour les chrétiens du monde entier, la mémoire de la Passion de Jésus n’est rien d’autre qu’une vague sans fin dont l’ondulation a pris naissance sur la Croix. Le Vendredi Saint, c’est la mise en croix de toutes nos souffrances. Par amour pour l’humanité, et l’amour jusqu’au bout, le Christ a initié par cette vague le mouvement perpétuel de la tendresse infinie de Dieu pour les femmes et les hommes de tous les temps.

La souffrance n’aura jamais de sens, à moins qu’elle ne soit un appel à nous mettre ensemble, à nous rendre compatissants et solidaires… La Croix, c’est le don le plus total de l’être le plus humain, l’espérance sans cesse renouvelée d’une vie en abondance, de relations retrouvées, de pardons accordés, de portes qui s’ouvrent sur la lumière d’une éternité possible. Mais ça, c’est surtout l’affaire de l’autre Jour…

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