Dans mon dernier billet, j’ai voulu inciter les adversaires de la crise sociale qui sévit depuis trois mois à prendre un peu d’air et à revoir leurs positions en vue d’arriver à une entente pacifique. J’écrivais ceci :

Avant qu’il n’y ait mort d’homme (ou de femme, bien sûr), ne serait-il pas temps de poser un geste ultime et responsable d’apaisement?

J’ai vraiment cru — ou j’ai vraiment voulu croire — que ce geste était venu lorsque la ministre de l’Éducation a convoqué tous ces gens, le 4 mai à Québec. Je constate, trois jours plus tard, que ce n’était encore une fois qu’un exercice digne d’un numéro d’illusionnisme. Et là, je sens bien que le vent ne va pas s’apaiser, au contraire.

Quand on veut on peut…

Il existe un code d’honneur dans le domaine de la guerre ou des conflits entre les peuples. Une parole donnée ne doit jamais être reprise, sinon elle n’a plus de valeur pour le présent et il est bien difficile de lui redonner du crédit dans l’avenir. Le gouvernement de M. Charest, avec sa ministre de l’Éducation en tête, avait tout en main pour clore ce chapitre de notre petite histoire, autour de tensions provoquées par la confusion sur la valeur de l’éducation et les bénéfices qu’une société en retire réellement. Les conditions étaient belles pour en finir: un congrès partisan pour faire sauter l’applaudimètre; un rendez-vous de manifestants de tous âges, grands-mères, petits-enfants, parents, étudiants et étudiantes, bien entendu; et cette convocation à Québec des quatre associations étudiantes élargie à des représentants du monde syndical et des recteurs d’université. J’avais un mince espoir, très mince en fait. Mais l’espoir, c’est grand quand c’est tout ce qui reste.

Mais non. Ce ne fut pas la conclusion que nous voulions tous. Cette vingtaine de “casseurs” s’est faufilée parmi les manifestants comme dans un scénario prévu d’avance, provoquant les premiers rangs de policiers afin de déclencher leur fureur aveugle. Et là, encore une vision de tout ce que nous ne voulons pas voir dans une société tranquille comme la nôtre: bombes lacrymogènes, gaz irritant, balles en plastique dur tirées à distance pour blesser, coups de matraques, réactions de manifestants, et l’emploi de force excessive pour disperser la foule. On peut dire qu’elle a été efficace, l’escouade anti-émeute de la SQ! Mais était-ce nécessaire et, surtout, proportionné? Cela ne semble pas, lorsqu’on entend la porte-parole de la SQ elle-même expliquer que ce déferlement de violence fut allumé par un tout petit groupe qui venait d’on ne sait où (mais certains savent). Des enfants hurlaient de douleur. Des personnes âgées respiraient à peine. Non, je n’ai vu en aucune des personnes qui étaient là pour dire leur opposition au gouvernement Libéral, des criminels qu’il convient de violenter de cette manière. Comme je l’ai déjà écrit, j’ai de plus en plus la certitude que les formations données aux escouades policières relèvent des scénarios de pays totalitaires qui s’y connaissent bien en répression des foules.

L’impasse

On voit, à mesure que la journée progresse, que les associations étudiantes rejettent massivement l’entente forcée. Les étudiants ne sont plus des enfants, contrairement à l’image que je donnais d’eux dans mon dernier billet. Ils ont pris un coup de vieux ce printemps comme on dit. Ils ont pris de l’expérience et savent désormais que les “grands”, les adultes responsables, ne sont pas dignes de confiance. Il disent et ne font pas. Il y a bien un mot pour dire cela, c’est un mot qui revient sans cesse sur la bouche des gens lorsqu’on leur demande ce qui les dégoûte le plus chez les autres: l’hypocrisie.

On ne peut simplement laisser aller cette ministre disgracieuse se pavaner à ridiculiser les gains qu’elle a “consentis” et puis repris aux étudiants en changeant le texte à signer à la dernière minute. Ni non plus notre chef d’État qui ne reconnaît aucun tort dans la crise que nous venons de vivre. Il n’hésite pas à mettre les torts sur le dos des autres partis, des syndicats et, évidemment, des associations étudiantes à qui il assure avoir tendu la main à plusieurs reprises… Si au moins il admettait que cette crise s’est étirée par un entêtement à ne pas vouloir la régler!

À chacune des rares occasions de sortir de ce conflit, quand on avait l’impression que le gouvernement faisait un pas vers l’écoute et la conciliation, le désastre fut plus grand encore. À chaque fois, j’y ai cru malgré tout. Je suis naïf au point de me trouver aujourd’hui bien “innocent”*.

Une fois terminés, les votes des étudiants auront une fois de plus cristallisé les oppositions. Un plus grand nombre d’étudiants sera en colère. L’été qui vient verra s’éteindre peu à peu les manifestations d’ampleur, en attendant le retour “à l’école”. C’est sans doute le pari que viennent de prendre les quelques têtes de l’establishment du Parti Libéral. Les élections viendront plus tard, quand une paix qui ne sera qu’apparente se sera installée sur nos nuits et que nous voudrons simplement rester bien relax au fond de nos fauteuils de l’inertie. Nous pourrons peut-être — n’est-ce pas ce que nous espérons? — enfin dormir… aux gaz… inertes.

* Pour mes lecteurs hors-Canada, “innocent” dans ce cas-ci est un jeu de mot qui s’apparente davantage à “stupide”.