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Voici le cinquième article de ma série “En quête de foi” publié dans l’édition de décembre 2012 du magazine Le messager de Saint Antoine. L’objectif de cette série est d’explorer les origines chrétiennes des manifestations culturelles actuelles.

Je vous propose ce mois-ci de quitter le patrimoine « matériel » pour aborder une autre forme d’héritage presque « génétique ». Il s’agit de ce qui subsiste de croyances à propos du baptême pour lequel les paroisses reçoivent encore de nombreuses demandes. Les catholiques d’ici sont restés attachés à ce sacrement qui implique traditionnellement la participation de deux personnes essentielles : le parrain et la marraine.

Une garantie légale?

parrain-marraineAu-delà du sens proprement religieux, certaines croyances populaires traversent les générations. Ainsi entend-on : « Pour être parrain ou marraine, faut se faire proche de l’enfant, aider à son éducation, remplacer les parents au besoin. Si tu acceptes d’être parrain, ça veut dire que c’est toi qui va prendre l’enfant si jamais les parents décèdent! » Un grand nombre de parrains et marraines connaissent ce sentiment mystérieux de devenir tout à coup responsables d’un enfant qui n’est pas le leur.

Autrefois, alors que l’espérance de vie était réduite et les accouchements plus risqués, il est vrai que la substitution aux parents était possible et parfois encouragée par l’Église. Ce n’était pourtant écrit nulle part dans la loi civile ou religieuse, mais c’était dans les mœurs. En acceptant d’être « dans les honneurs », on sentait qu’il fallait être prêt à cette éventualité, jouer le rôle d’une assurance-vie! Choisir un parrain et une marraine, c’était donc procurer à son enfant une « garantie » que d’autres adultes, proches et croyants, resteraient en lien quoi qu’il advienne.

Un engagement dans la durée

Nos traditions baptismales nous ramènent à quelques valeurs essentielles au christianisme. N’est-il pas vrai que la plupart d’entre nous avons conservé une relation spéciale avec notre parrain ou notre marraine? Admettons que les cadeaux aux diverses occasions y ont été pour quelque chose, mais ce qui reste, ce ne sont pas ces innombrables babioles qui ont été reçues, mais plutôt ce lien, différent des autres. Le seul fait de savoir, intérieurement, que nous pouvions compter sur eux était déjà un soutien, une force.

Pour chaque enfant qui naît, ne devrions-nous pas avoir ce souci de lui offrir une relation affective engagée et durable « en plus » de celle de ses parents? N’est-ce pas une véritable interpellation évangélique que de demander à deux personnes de « veiller » sur un petit être fragile et de promettre d’être là pour lui dans les années qui s’écouleront? Chaque enfant qui naît en ce monde, baptisé ou non, devrait avoir accès à un parrain, une marraine.

mains-enfant-adulte1En ce mois où nous, chrétiens, célébrons la Nativité de Jésus, peut-être pourrions-nous réfléchir à une demande semblable de la part de deux parents qui nous sont proches, Marie et Joseph : « Accepteriez-vous de veiller avec nous au devenir de cet enfant-Dieu? Voudrez-vous suppléer à nos absences? Serez-vous là pour lui dans les bons et les durs passages de sa vie? Et serez-vous encore avec lui lorsqu’il sera abandonné de tous et qu’il mourra? » Répondre « oui » à cette demande, ne serait-ce pas aussi nous engager envers tout enfant qui naît afin qu’il ne soit jamais laissé à lui-même?

Jeune pousseDepuis ce 1er décembre, les chrétiens sont entrés dans une période majeure du cycle de leurs fêtes et saisons. Il s’agit de l’Avent, qui est à la fois une sorte de préparation à Noël, mais surtout un élan d’espérance vers “ce qui est en voie d’advenir”, c’est-à-dire le retour glorieux du Christ. Si Noël est devenue une fête nivelée par le rythme des célébrations marchandes, au même titre que la St-Sylvestre, la St-Valentin, la Pâques, les deux fêtes nationales, l’Halloween, et j’en passe, la dimension d’espérance qu’elle comporte ne meurt pas, car elle n’est jamais comblée.

Chaque fois qu’une vie s’arrête autrement que par une fin heureuse et paisible, entourée de la famille et des amis et au terme de longues années, la question du sens resurgit. Et comme ce genre de mort est loin d’être habituel, la question est donc constamment posée à nos contemporains comme elle l’a été depuis que la conscience humaine a commencé ses premiers balbutiements. Ainsi donc, qu’elle soit accidentelle, subite, provoquée par autrui, violente, juvénile, mal tombée, tardive, etc., la mort, quand elle survient, interpelle quiconque veut comprendre un tant soit peu son existence. Même quand elle n’est pas au rendez-vous, la mort peut aussi mettre en colère, quand elle laisse des êtres lourdement handicapés, imposant à des proches une vie qu’ils n’ont pas choisie, à un système de santé des coûts faramineux au nom du sacré de la vie à protéger…

La première chose qu’on cherche…

Face à toute situation tragique avec la mort comme arrière-plan, la toute première chose qu’on se met à chercher est le sens. Pourquoi? Pourquoi maintenant? Pourquoi moi, lui, elle? En réalité, la question est toujours “Pourquoi souffrir?” Dans son livre L’ultime secret, Bernard Werber fait dresser à ses deux enquêteurs une liste de choses que les humains tentent d’éviter plus que tout. Ils en reviennent constamment à mettre au haut de la liste la douleur. Tout être humain qui souffre veut que sa douleur s’arrête. D’ailleurs, le bouddhisme est essentiellement fondé sur cette quête. Par l’anéantissement du soi, l’être cesse de souffrir et peut enfin sortir de l’implacable karma. Puisqu’il veut l’éviter, l’être humain cherche donc de toutes ses forces à réduire, contourner, effacer la souffrance. Même le développement de la médecine depuis Hippocrate n’est que l’application de cette vérité.

Et nous connaissons cette quête contemporaine pour la santé: “Tant qu’on a la santé, le reste est secondaire.” Mais est-ce que la santé procure le bonheur? Combien de gens en santé éprouvent-ils réellement un état de bonheur, de sérénité? Côtoyez-vous un si grand nombre de personnes, en santé, qui rayonnent de bonheur? Ne voyez-vous pas plutôt, comme moi, des gens qui ressentent un vide, un manque? Ne constatez-vous pas aussi que ce manque produit l’envie, le désir? Et que ce désir conduit à vouloir combler le vide? Mais par quoi le combler pour qu’il s’apaise et qu’il laisse enfin place à un bonheur stable? C’est comme un cercle sans fin.

Au fond de tout être humain réside le désir. C’est peut-être même ce qui le définit. L’objet du désir distingue cependant certains humains des autres. L’être humain désire avoir tout ce qu’il faut pour vivre. Vous est-il arrivé d’avoir “tout ce qu’il faut”? Ce serait sans doute un peu cesser d’être humain, car il en faut toujours plus! Au plus intime de lui-même, l’être humain nourrit aussi un désir plus profond, plus spirituel. C’est là que le désir prend le nom d’espérance.

Une attente de tous les temps

Au temps de Jésus, l’attente du peuple avait un nom: le Messie. Toutes les espérances de cette portion d’humanité qui constituait le peuple juif dont le territoire était occupé par les Romains se ramenaient à un seul désir: que le Messie attendu arrive enfin pour botter les fesses de ces mercenaires dont la seule présence était un véritable sacrilège. Ce Messie devait mettre un terme à l’occupation pour que le peuple retrouve enfin son intégrité en rétablissant la justice et la paix. Oui, l’espérance, quand elle est collective, prend le nom de la justice.

Depuis que le monde est monde, il est impossible de considérer une époque, même une région particulière, où la justice aurait régné pour tous et chacun. Tous les régimes, qu’ils soient autoritaires ou démocratiques, auront causé leur lot de répression et de destruction. Il y a toujours eu des familles décimées par un quelconque pouvoir légitime ou non et il y en aura sans doute encore dans l’avenir, peu importe comment nous le rêvons.

Alors, quelle serait l’espérance contemporaine? En quoi la femme et l’homme d’aujourd’hui espèrent-ils? Ne rêvent-ils pas d’abord de se trouver, comme des âmes soeurs, dans un amour durable? De pouvoir bâtir un foyer en sécurité? Avoir reçu l’éducation nécessaire pour occuper un travail digne? Élever des enfants dans un environnement serein, équilibré, protégé? Avoir la capacité de se développer harmonieusement, en santé, sans trop d’épreuves difficiles? Mais si tout cela se réalisait demain, les personnes concernées nageraient-elles vraiment dans le bonheur? Et si l’âme humaine aspirait encore à plus? Mais à quoi?

Je crois que rien de créé, de fini, de mortel ne pourra combler ce qui en moi aspire au bonheur. Dans le mariage, j’avais cru trouver une partenaire qui me comblerait et que je comblerais à mon tour. Mais après toutes ces années, nous savons tous les deux que nous ne pouvons que colmater certaines brèches qui veulent constamment se rouvrir pour crier leur béance et leur désir insatiable. Nous savons que nous devons nous tourner tous les deux vers Celui qui, seul, peut combler parfaitement nos coeurs.

Le bonheur, la joie complète, ne peut venir que d’un Autre. C’est ma conviction la plus profonde. Cet Autre porte les noms de l’Absolu, de l’Éternel, du Très-Haut. Dans son monde immortel et infini, le Créateur de toutes choses a créé la chose la plus parfaite. Et c’est l’amour. En la créant, il l’a lui-même expérimentée, se “divisant” en lui-même pour ne pas s’aimer d’un amour narcissique, comme le font ses créatures. Il s’est fait Trinité: Père, Fils et Esprit. Et c’est donc ce Fils, le Messie attendu, qui est venu il y a plus de 2000 ans, qui vient encore à chaque instant de vie et qui viendra un jour pour achever l’histoire.

Elle est donc accomplie, mon espérance, dans l’amour. Comme le dit l’apôtre Paul, plus que la foi ou l’espérance, si je n’ai pas l’amour, je ne suis rien. Dieu lui-même alors ne serait rien sans l’amour ! Mon espérance est d’arriver à aimer jusqu’au bout de l’amour. Mais pour cela il me faut me laisser aimer jusqu’au bout de ce qui est possible et même au-delà. C’est dans cet au-delà que réside l’amour ultime, celui d’un Dieu qui s’est mis à genou pour servir l’humanité par amour. Je l’attends. Il vient. Il est mon espérance. La seule qui me comblera d’une joie parfaite. Viens, Seigneur Jésus!

Ces proches qui nous inspirent le meilleur. J. Bastien-Lepage

L’Halloween connaît une popularité qui dépasse désormais celle des grandes fêtes traditionnelles . Pensons à Noël, Pâques, la Fête nationale, etc. Mais je n’ai pas trop envie de parler de cette fête qui fait s’agiter nos enfants depuis déjà quelques semaines, mais plutôt de son lendemain immédiat… En effet, le premier novembre est une date très importante pour les chrétiens, c’est la fête de la Toussaint.

Si vous séparez ce mot en deux, vous obtenez “tous” et “saint”, qui tient pour “tous les saints” (et les saintes, bien sûr). Le pape Benoît XVI, récemment, et tous ses prédécesseurs avant lui ont mis à jour le “palmarès” des saints et des saintes chaque fois qu’ils ont procédé à des canonisations. Comme le disait le cardinal Turcotte à l’occasion de la canonisation du frère André, être canonisé c’est comme remporter une médaille d’or olympique de la sainteté. La semaine dernière, c’était au tour d’une amérindienne de chez nous, Kateri, de recevoir un tel hommage de la part de l’Église universelle. Nous ne pouvons que nous réjouir de leur visibilité, car celle-ci repose sur leur vie de foi qui a été modèle pour les croyants et dont la reconnaissance attend parfois plusieurs siècles! Les miracles qui leur sont attribués y sont pour quelque chose, sinon ils ne seraient pas ainsi parvenus au “panthéon” de la sainteté.

Honorer les saints proches

Comme dans tous les sports de haut niveau avec leur panthéon des meilleurs, la gloire des saints et des saintes renommés peut parfois faire ombrage à d’autres qui ont vécu leur vie du mieux qu’ils ont pu sans jamais se voir affublés d’une si haute reconnaissance. Au hockey ou au baseball, les deux sports que je connais le mieux, les amateurs s’identifient spontanément à un favori. On se procure son chandail, on le porte fièrement. On ne veut pas manquer un match où il joue. Très souvent, ce joueur étoile ne finira pas dans la liste sélecte des “glorieux” admis au panthéon de leur sport respectif. Pourtant, il aura inspiré des dizaines de fans au long de sa carrière.

Il doit en être ainsi des saints et des saintes ordinaires. J’aimerais en évoquer quelques-uns qui ont fait partie de ma vie. Je ne choisis que les personnes décédées, car je ne voudrais pas gêner les vivants à qui je pense aussi lorsque vient le temps de marquer les influences positives que j’ai eues dans ma vie.

Grand-maman Gérardine

Ma grand-mère maternelle était aussi ma marraine. À ma naissance, étant en risque de ne pas survivre, elle a fait une promesse à la bonne sainte Anne. Elle m’a toujours dit qu’elle avait été exaucée. En échange, elle m’avait inscrit à un abonnement à vie à la revue Sainte-Anne (autrefois “les annales”). 50 ans plus tard, à tous les mois, le facteur me livre ma revue que je reçois toujours comme un clin d’oeil de grand-maman. Ma grand-mère avait vécu une vie bien remplie jusqu’à ce que le coeur de mon grand-père flanche. Elle avait 58 ans. À partir de ce jour, elle entra dans une profonde dépression qui dura jusqu’à sa mort, 20 ans plus tard. Ma famille s’était installée chez elle, dans un appartement que mon père avait fait construire en annexe, trop petit pour nous (8 enfants). Chaque jour, ces années-là, j’ai vu ma grand-mère exprimer son découragement, ses petits et grands maux, le peu de visiteurs qui venaient la voir, le manque qu’elle ressentait à la pensée de son Antonio. Aujourd’hui, nous connaissons mieux la maladie mentale et la dépression. Il est fort probable qu’elle aurait été soignée autrement. Peut-être qu’elle aurait vécu plus heureuse. De la côtoyer chaque jour jusqu’à mon départ de la maison m’a rendu plus compatissant envers les personnes qui souffrent et pour lesquelles il y a peu à faire sinon les aimer, les supporter, les porter dans la prière confiante. Ma grand-mère s’est beaucoup lamentée. Elle a aussi beaucoup prié même quand c’était dur et apparemment inutile, pour elle en tout cas. Sa vie s’est terminée en douceur, dans son lit, seule. J’ai toujours eu la conviction qu’elle était enfin soulagée de ses misères et que la bonne sainte Anne l’avait accueillie tendrement dans la confrérie des grands-mamans, à la place qui lui était destinée au ciel, tout près de son amoureux.

Grand-Papa Thomas-Louis

Mon grand-père paternel était un homme calme et attentionné. Mon père pourrait dire autre chose de lui, mais moi je ne l’ai connu qu’à sa retraite, déjà avancé en âge. Il aimait beaucoup ma grand-mère Yvonne qu’il regardait avec bonté. Celle-ci avait un regard sévère. On voyait qu’elle avait tenu le foyer avec une main de fer. Mon grand-père avait accepté que pour la vie domestique c’était sa femme qui était cheffe. N’ayant plus d’activité à l’extérieur, il ne lui restait que son petit coin à lui, son atelier au sous-sol. C’était un privilège d’y entrer lorsqu’il nous y invitait. Là, il rayonnait. Il nous apprenait tous les métiers manuels: scier, découper, clouer, coller! Que de découvertes ai-je faites dans son antre. Dans cette grotte, il était loquace, avenant. Il nous protégeait à distance de nos bêtises. Il avait eu lui-même quelques doigts coupés avec des  outils semblables à ceux qu’il nous permettait d’opérer. Nous avions juste à regarder ses mains pour nous rappeler d’agir avec précaution! Il avait aussi une passion pour la généalogie. Il se montrait toujours surpris qu’on s’intéresse à nos (ses) origines. Il nous montrait son travail de recherche. Il y avait encore quelques trous dans les branches ancestrales qu’il rêvait de pouvoir combler un jour, bien avant l’internet. Abonné à la Société d’Histoire du Saguenay, il scrutait toutes les parutions de son bulletin afin de voir si on ne parlait pas des Girard ou des Deschênes. Il m’a laissé l’image d’une vieillesse assumée. Il savait se montrer passionné, étant souverainiste et patriote. Il savait aussi se scandaliser des moeurs nouvelles. Mais il avait un respect pour nous et nous interrogeait sur nos passions, nos activités en se réjouissant de nos succès. Il est l’image du grand-père que je souhaite devenir: bonté, écoute, passion et pacification… Il a connu une fin difficile, deux mois d’agonie souffrante à l’hôpital. Son souffle était bruyant et rapide. Nous ne savions pas s’il nous entendait. J’étais soulagé lorsque la vie s’est enfin arrêtée, comme si son purgatoire était fini. Je ne sais rien, en fait, de ses affinités spirituelles, mais je sais qu’il est quelque part en train de partager sa passion du travail manuel avec ses bienheureux ancêtres!

Oncle Marius

Mon oncle Marius était le fils de Thomas-Louis. Dans la période où je l’ai plus souvent rencontré, quand j’étais enfant, il est possible qu’il était le reflet fidèle de son père, avant qu’il ne devienne mon grand-père affectueux. Marius nous faisait peur. Il ne souriait pas. Il avait le regard dur. Mes cousins lui donnaient du fil à retordre et comme il avait un grand sens de la responsabilité, il voulait en faire d’honorables citoyens, avec les moyens de l’époque. Pendant longtemps, j’ai plutôt craint d’avoir “affaire avec”! Et puis un jour on grandit et on devient adulte. Mon oncle avait étudié la théologie avec ma tante Jeannine. Il se sentait appelé au diaconat permanent mais a dû interrompre son cheminement. Lorsque j’ai commencé mes études dans le même domaine, il s’est rapproché de moi. Nos échanges n’étaient jamais très longs, car nous n’avions pas cette habitude, mais il me témoignait d’un certain respect et peut-être même d’une certaine admiration que je croyais ne pas recevoir de mon père, son frère. C’est surtout à sa mort que j’ai compris l’influence de cet homme. Les témoignages de mes cousins et cousines m’ont littéralement percé le coeur. On a dévoilé plusieurs choses sur mon oncle: son sens du devoir, bien sûr, sa générosité sans borne, sa propension à toujours réparer ce qui mérite de l’être, tous ces petits gestes discrets, sans parole, comme des signes d’attention à l’un et à l’autre. Mon oncle m’a appris à apprécier le silence de mon propre père. Le silence n’est jamais vide, il est rempli de quelque chose: ce peut être des pensées, des ondes positives, des prières, de la compassion, de l’amour… Mon oncle est parti. Il a sans doute maintenant une place de choix parmi les amants du plein silence au ciel.

Tante Pauline

Ma tante Pauline était l’épouse du frère de ma mère, Léonard. Ce dernier était un homme bien trempé, un commerçant qui aimait donner à penser qu’il avait de l’argent et qu’il réussissait. Il n’avait pourtant qu’un petit marché d’alimentation où mon père a travaillé pendant 12 ans en réparant souvent des pots cassés par son patron… Mon oncle avait un problème d’alcool. On ne disait rien aux petits de ces situations, mais on le savait… Et lorsque l’alcool avait fait son effet, nous devions nous ajuster rapidement: ou bien il était joyeux ou il était fâché. J’étais fasciné par lui, mais j’en avais peur aussi. J’enviais mes cousines et mon cousin de ce qu’ils semblaient vivre dans le faste alors que nous avions souvent du mal à la maison avec le manque. Je l’avais même demandé pour être mon parrain de confirmation, mais je vous avoue aujourd’hui que je rêvais un peu du cadeau qu’il me ferait à cette occasion et dont je ne me rappelle même pas… C’est pour dire. Derrière mon oncle Léo se trouvait cette femme douce, discrète, dévouée. Elle a sans doute eu à couvrir souvent son homme lorsqu’il était éméché. J’ai souvent imaginé les colères que mon oncle a pu faire. Ce ne devait pas toujours être facile. Mes cousines et mon cousin sont beaucoup à l’image de leur mère. Ils ont cet air de timidité qui vient parfois avec une certaine expérience de la honte. Je ne sais pas. Je ne veux pas extrapoler. Mais j’ai toujours admiré ma tante Pauline. Elle était accueillante, généreuse et sa maison était bien tenue. Je crois que Pauline m’a montré qu’on pouvait être donné à un être qu’on aime et à ses enfants sans recevoir sa pleine mesure de reconnaissance. Elle est un peu à l’image de ces serviteurs quelconques dont Jésus parle (cf. Luc 17,10). Elle a sûrement une place discrète au ciel, mais je crois qu’elle reçoit maintenant l’abondance dont elle s’est probablement privée durant sa vie.

L’abbé Taillon

Parmi la longue liste des prêtres qui ont sympathisé avec notre famille, l’abbé Isidore fut sans doute celui qui a le plus marqué. C’est ce prêtre qui avait béni le mariage de mes parents en 1959. 12 ans plus tard, il nous retrouvait, mon frère aîné et moi, comme enfants de choeur. C’est ainsi qu’il avait pu renouer avec mes parents avec beaucoup de bonheur. Il avait été animateur de pastorale scolaire et aumônier d’action catholique. C’est dans ce mouvement qu’il avait rencontré mes parents et sans doute pour cela qu’il avait présidé à leurs épousailles. L’abbé Taillon avait fondé un camp de vacances dans la forêt de Falardeau. Il avait une prédilection pour les enfants issus de familles en difficulté qu’il accueillait toujours en les privilégiant. Il voulait qu’ils aient droit à tous les égards et que leur condition ne soit pas remarqué par les autres jeunes. Un été, j’avais 11 ans, il avait proposé à mes parents de venir s’installer pour toute la saison des vacances dans son chalet de directeur du camp. C’est ainsi que nous avons connu le Domaine de la Jeunesse, en 1973. D’avoir été aussi proche de cet homme alors que je n’avais pas encore commencé à en devenir un a été pour moi une véritable inspiration. Il racontait toutes sortes de péripéties et de mésaventures qui lui étaient arrivées le plus souvent en raison de sa générosité et de sa naïveté. Il riait beaucoup de toutes ces situations et ne semblaient jamais les regretter. Il a été pour un grand nombre de jeunes un modèle de patience, de présence paternelle de substitution, sans doute aussi pour un grand nombre de prêtres en formation qu’il accueillait dans son domaine pour des emplois d’été. Encore aujourd’hui, alors que les prêtres font l’objet d’une médisance généralisée et de calomnies trompeuses à cause d’un petit nombre d’entre eux qui se sont pervertis, l’abbé Taillon demeure une figure authentique d’un engagement sacerdotal passionné et dédié à la jeunesse qu’il a toujours trouvé belle et qu’il a souvent défendue. Sa vie s’est terminée dans l’oubli, entourée de religieuses dévouées qui l’ont servi. Atteint de démence qui lui faisait perdre toute mémoire à court terme, il n’était plus que l’ombre de lui-même lorsque venait le temps de converser, ce qu’il aimait tant! Je suis certain qu’il a une place de choix au ciel. Il doit continuer d’être à l’écoute, mais on fait sûrement appel à lui pour amenuiser les gaffes des uns et des autres ou pour défendre le plus petit lorsqu’il n’a pas d’avocat pour sa cause.

Il y a bien d’autres personnes que j’aimerais ainsi honorer. Je m’arrête car j’ai déjà été trop long. Je me réserve peut-être un tel exercice pour l’an prochain! À vous de voir dans votre vie les saints et les saintes qui ont marqué votre existence. Vous verrez, c’est un bon exercice de reconnaissance et ça encourage à se mettre soi-même en marche vers la sainteté… Bonne Toussaint!

Voici mon quatrième article de la série “En quête de foi” publié dans l’édition d’octobre 2012 du magazine Le messager de Saint Antoine. L’objectif de cette série d’article est de chercher les origines chrétiennes dans des manifestations culturelles actuelles.

L’Action de Grâce, une fête inspirée par la foi

Depuis toujours, les êtres humains ont manifesté leur joie à l’occasion de fêtes collectives. Les nations célébraient surtout de grandes victoires militaires. C’est d’ailleurs encore le cas aujourd’hui puisqu’un grand nombre de fêtes nationales dans le monde consiste en des commémorations de grandes victoires ou libérations. Les croyants de toutes confessions aiment bien, eux aussi, célébrer les événements particuliers à leur tradition religieuse.

 Les premiers chrétiens n’ont pas fait exception, en commençant avec le dimanche. Dès l’origine, les familles de croyants se rassemblaient chez l’un ou chez l’autre pour commémorer le huitième jour, celui où Jésus s’était montré vivant après sa mort tragique. Les motifs de fêtes se sont ensuite multipliés: Nativité, Baptême, Pâques, Ascension, Pentecôte, Fête-Dieu, Royauté, etc. On a aussi créé au fil du temps une quinzaine de fêtes en l’honneur de Marie: Immaculée-conception, Assomption, etc. Ajoutez la Toussaint et toutes les fêtes propres aux saintes et aux saints et vous aurez beaucoup de réjouissances au cours d’une même année! Vraiment, les catholiques sont portés sur la fête…

Fêtes chrétiennes devenues civiles

Dans beaucoup de pays à forte majorité chrétienne, certaines fêtes sont devenues des congés civils, un signe que la foi chrétienne avait une forte emprise sur le rythme de vie des citoyens. Il en est ainsi de la France qui, bien que laïque, compte encore six jours fériés à signification chrétienne sur les 11 congés annuels. Au Québec, c’est quatre fériés sur neuf qui tirent leur origine de la religion : Noël, Vendredi-Saint ou Lundi de Pâques, la Fête nationale et l’Action de Grâce.

Pour être juste, il faut reconnaître que certaines fêtes ont des origines multiples. Dans la Rome antique, Noël, qui était une fête païenne célébrant le solstice d’hiver, est devenue la Nativité de Jésus, véritable lumière du monde. En remontant plus loin encore, le solstice d’été, auquel s’apparente notre St-Jean, marquait à une époque le nouvel an égyptien et fut également célébré dans de nombreuses traditions religieuses! Au Québec, le patronage institué au XVIIe siècle entre Jean-Baptiste et les Canadiens-Français fit graduellement du 24 juin, avec ses feux de joie et ses défilés, une fête si importante et si rassembleuse que cette journée devint formellement la Fête nationale du Québec, en 1977.

L’Action de Grâce que nous célébrons ce mois-ci est d’origine américaine. Après la première année passée sur le continent, les colons britanniques eurent la bonne idée de rendre grâce à Dieu pour leur survie et leurs premières récoltes. Cette fête traversa les frontières lorsque les Loyalistes vinrent se réfugier sur nos terres. Elle fut célébrée à des dates variables et pour divers motifs de reconnaissance avant d’être fixée en 1957, au Canada, au deuxième lundi d’octobre. C’est une fête religieuse dans la mesure où les Canadiens se tournent vers Dieu (dont la suprématie est mentionnée dans la Charte des droits et libertés) pour le remercier de tous ses bienfaits, en particulier à la fin des récoltes.

En cette époque de laïcité, il faut nous réjouir de pouvoir encore profiter de ces congés offerts à tous grâce à la foi bien incarnée de nos ancêtres.

Après Dur, dur d’être un catho!, voici le second article de ma chronique “En quête de foi”, publié dans l’édition de juillet-août de la revue Le messager de saint Antoine

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Poisson gravé sur une maison romaine

Lors des persécutions par les Romains, les premiers chrétiens se reconnaissaient secrètement par des symboles. Par exemple, ils gravaient des poissons sur des murs ou des pavés pour identifier les lieux de rencontre. Un acrostiche du mot poisson en grec (ICHTUS ou ΙΧΘΥΣ) signifiait Jésus Christ Fils de Dieu Sauveur. Par ce signe, les chrétiens manifestaient leur appartenance à l’Église. En apercevant ce symbole, ils avaient peut-être aussi l’occasion d’adresser une prière spontanée à leur Maître et Sauveur, d’autant plus que leur vie pouvait être menacée s’ils étaient dévoilés.

En roulant au Québec, en été, je suis toujours frappé par l’omniprésence des signes religieux. Il y a ces statues exposées sur les devantures de maisons, comme le Sacré-Cœur ou l’Immaculée-Conception. Elles nous disent que dans telle maison, quelqu’un veut témoigner d’une dévotion particulière. Mais je m’émerveille davantage face à ces fameuses « croix de chemin » qui abondent encore dans nos campagnes. Elles sont généralement entretenues, repeintes, fleuries, exprimant ainsi le caractère actuel de la croyance des gens qui en prennent soin discrètement.

Croix de Chemin

Une croix de chemin plantée en Charlevoix

Une croix de chemin, c’est le rappel historique d’un supplice répété des milliers de fois durant l’époque romaine pour exhiber clairement le pouvoir de l’Empire sur les nations conquises et décourager tout soulèvement. Sur une croix semblable à tant d’autres, un certain Jésus, homme bon, maître et prophète, fut cloué et mis à mort. Mais nous ne verrions pas d’évocations si nombreuses de ce supplice cruel si un événement unique et sans pareil n’avait été rapporté par des dizaines de témoins. Son histoire serait restée sans effet et oubliée si cet être singulier ne s’était pas manifesté bien vivant à ses disciples dès le troisième jour. Les mots pour décrire cette réalité n’existaient même pas. Les témoins usèrent de ceux qui s’en rapprochaient : « remis debout », « relevé », « réveillé », « vivant », « présent » autrement. Pour dire le caractère unique de la résurrection de Jésus, il faut avoir en tête tous ces mots et un autre encore : « élevé ».

Dans l’Évangile de Jean, Jésus évoque cette histoire d’un serpent coulé dans le bronze et élevé sur un bois par Moïse au désert[1]. Le seul fait de regarder ce serpent guérissait des morsures dont étaient victimes les Hébreux en marche vers leur terre promise. Pour Jean, la croix élevée manifeste le pouvoir absolu de Jésus sur la mort et sur toutes les formes du mal. La regarder, en passant, suffit donc à nous rappeler qu’il a souffert, fut crucifié et qu’il est mort pour chacun de nous.

Lors de votre prochain passage devant une croix de chemin, rappelez-vous que ce signe a été installé là par un de nos ancêtres comme un témoignage de sa foi, possiblement en reconnaissance d’une grâce spéciale reçue qui, comme pour le serpent de bronze, peut se répéter en faveur de ceux qui élèvent leur regard sur ce qu’elle représente : Jésus, mort pour nous, relevé pour nous donner la vie éternelle!


[1] Voir Nombres 6, 6-9 pour l’épisode racontée dans la Bible et Jean 3, 14.

J’ai écrit ce texte pour Le Préambule, un petit journal de l’Association des agentes et agents de pastorale laïques de mon diocèse. J’ai pensé qu’il s’intégrerait bien à ce blogue.

Quand mon épouse cherche à se rapprocher plus intensément de Jésus par des chemins, disons plus traditionnels, comme la prière monastique et l’adoration eucharistique; ou quand je le cherche moi-même dans des lieux en apparence moins balisés, comme une discussion sur la laïcité ou une implication dans le conflit étudiant : en réalité nous avançons tous les deux dans un même élan, celui que notre désir nous donne à suivre… Notre but est le même, mais nos chemins sont variés. Nous suivons chacun nos désirs, notamment ceux qui sont les plus profonds, mais nous ne formons pourtant qu’un seul couple. Quand l’un des mes fils, à l’aube de ses 18 ans, a opté pour la rue et ses addictions, il aspirait à y trouver une lumière; quand son frère jumeau s’est réfugié au même moment dans sa belle-famille et qu’en moins de temps qu’il n’en faut il est devenu père et responsable de trois enfants, il cherchait un cadre lui permettant de calmer ses angoisses… Tous ensemble, avec nos chemins différents, nous suivons la voie de nos désirs respectifs, plus ou moins conscients, plus ou moins épurés, mais nous formons quand même une seule et même famille dans le pire comme dans le meilleur!

Quand l’humanité circule dans tous les recoins de l’univers, chacun et chacune à sa manière, elle met simplement en œuvre ce qui est le moteur existentiel unique de la quête spirituelle de tout être humain : le désir. Quand les croyants et les croyantes d’une même tradition religieuse fouillent dans des voies en apparence contradictoires pour s’approcher de la divinité, ils ne s’opposent qu’en surface, car le divin est un et ses accès sont multiples. Alors, quand l’Église catholique propose divers chemins pour marquer la rencontre avec l’une ou l’autre ou toutes les « personnes » de la Trinité – Père, Fils, Esprit – elle ne fait que répondre à la diversité des approches (actives ou contemplatives, trinitaires ou christocentriques, engagées ou mariales, traditionalistes ou post-conciliaires, etc.); à l’immense variété des expériences, heureuses ou malheureuses; ou encore à la multitude des formulations des doctrines, savantes ou simplifiées. Cette complexité est la conséquence d’une cause unique : la quête spirituelle liée au désir! Ces chercheurs tous azimuts sont pourtant bien de la même Église!

Chemins de traverse ou autoroute?

Dans le domaine de la spiritualité, je ne crois pas qu’il existe des voies rapides et d’autres lentes, en autant que nos choix soient propulsés par notre désir et qu’ils répondent à ce que la vie nous amène à expérimenter. J’aime beaucoup comment saint Augustin a traité du désir en tant qu’essence de l’être humain. Pour lui, le désir ne peut que (finir par) conduire au Créateur : « … tu nous as faits orientés vers toi et […] notre cœur est sans repos tant qu’il ne repose en toi. » (Confessions I, i, 1) Ainsi donc, il suffit d’un peu de bonne volonté pour admettre que ce qui bouge en nous, ce qui nous pousse constamment à chercher du bonheur ou de la satisfaction, n’est rien d’autre que cette aptitude déposée en nous à l’origine. Le désir nous pousse constamment à chercher Dieu en toutes choses, que nous en ayons conscience ou non. D’une satisfaction éphémère à une autre, nous en venons à orienter plus ou moins radicalement notre désir vers sa finalité et à opérer les choix qui vont nous y aider.

Cela me ramène à un Colloque sur le catéchuménat tenu à Québec, en octobre 2011. Le bibliste Alain Gignac commentait la fameuse visite de Pierre à Corneille (cf. Actes 10) alors que l’Apôtre demande aux émissaires du Centurion : « Quel est le motif qui vous amène? » À travers une relecture de certains passages des Lettres de Paul, Alain Gignac en vient à soumettre une autre version de ce que pourrait être la question de Pierre (le premier pape!), basée sur quelque chose de plus branché sur le cœur : « Quel est le désir qui vous mène? »

Toute expérience humaine, quelle qu’elle soit, a pour vocation de nous «ramener» ultimement à Dieu. Je crois donc que tout chemin emprunté par un humain, qu’il soit de traverse ou autoroute, peut – et même ne peut que – conduire à celui qui est le début et la fin de tout, notamment de notre vie… Qu’est-ce donc qu’évangéliser (c’est quand même un peu mon travail) dans un tel cadre symbolique? Je vous fais cadeau d’une citation savoureuse d’une érudite de la pensée d’Augustin:

Au lieu de parler d’« évangéliser » […] on devrait dire « faire découvrir à chacun le lieu de son désir », car évangéliser ce n’est que savoir entendre en chacun le cri de son désir, et peut-être, avec beaucoup de douceur, et surtout beaucoup d’émerveillement, l’accompagner sur le chemin où il pourra enfin dire son désir – que souvent il n’ose pas formuler ! Cette révélation, action de l’Esprit qui fait que chacun peut prendre la parole pour dire qui est “Dieu” (ce Dieu qui est avec nous et en nous, ce Dieu si proche), suppose toujours d’avoir trouvé le lieu du désir. « Là où est votre trésor, là aussi sera votre coeur. » (Luc 12, 34) Marie-Christine Hazaël-Massieux*

Pour saint Augustin, cela revient à dire que « Là où est ton désir, là aussi sera ton Dieu ». Cela me conduit non seulement à respecter mais plus encore à m’émerveiller des innombrables chemins entrepris par l’un comme par l’autre, plutôt que de m’inquiéter de certains d’entre eux qui pourraient ne pas être « la bonne voie ». En effet, c’est ma conviction, tous les chemins mènent à Lui! À charge de l’Église de se faire accompagnatrice partout où les désirs cherchent leur expression… Tiens, ça me rappelle un chant de John Littleton : Allez-vous-en sur les places

* J’ai découvert son site au long de mes vagabondages sur le web. Professeure de patristique, elle rend gracieusement ses cours accessibles : http://peresdeleglise.free.fr/index.htm.

Voici le premier article d’une nouvelle chronique intitulée “En quête de foi” qui sera publiée chaque mois dans la revue Le messager de saint Antoine et dont je suis l’auteur. Je m’autorise donc à reproduire les articles ici après leur publication. Cela donnera l’opportunité d’échanger sur les idées véhiculées.

Il y a une vingtaine d’années, une chanson faisait le tour du monde. Jordy, un garçon de quatre ans, chantait à tue tête combien il est « Dur, dur d’être un bébé »! En 2012, un fidèle de l’Église catholique trouve qu’il est « dur, dur d’être un catho »! Et les raisons ne manquent pas… Face à l’histoire, des persécutions, des alliances politiques douteuses, du racisme antisémite, des croisades sanglantes, des schismes douloureux, la fameuse Inquisition, des conquêtes assimilatrices, l’obscurantisme face à la science, la domination des consciences, les enfants de Duplessis, les pensionnats autochtones et tous ces scandales de prêtres pédophiles nous sont constamment remis sur le nez! Tout ceci fait partie de l’histoire de la famille catholique dont nous sommes les héritiers. Difficile à contester, même si tout n’est pas toujours vrai comme c’est dit ou rapporté. Alors je comprends qu’on nous pointe du doigt comme une famille à éviter…

Quand on m’a demandé de collaborer au Messager de Saint Antoine, on m’a donné une grande liberté pour une nouvelle chronique. Frère France (le rédacteur en chef) m’a quand même un peu pisté avec l’Année de la foi qui commencera cet automne. Je crois que c’est une bonne idée de traiter des questions de foi en lien avec notre culture pour retrouver une certaine fierté de l’identité catholique.

Séparer Culture et Foi

Habituellement, nous parlons en Église d’une foi qui s’inculture, qui prend des formes propres aux cultures nationales ou ethniques. Par exemple, une célébration catholique vécue en Afrique sera semblable à celle vécue au Québec, mais chacune aura ses expressions culturelles spécifiques, ne seraient-ce que la langue, les chants, les gestes, le rythme, l’actualisation de la Parole, etc.

Pour cette nouvelle chronique, j’aimerais vous proposer un exercice de déconstruction. Chaque mois, je prendrai un thème issu de nos traditions canadiennes-françaises. Je m’attarderai à en décrire quelques aspects pour qu’on s’y reconnaisse. Par la suite, je verrai à chercher dans ces traits de famille de chez nous ce qui pointe en direction de la foi chrétienne. Nous nous mettrons ainsi en quête de foi par une relecture de notre héritage.

Nous avons été témoins de grands changements dans notre société au cours des 50 dernières années. Un Québécois de 2012 se verrait très mal vivre en 1962. La série Les rescapés diffusée à Radio-Canada, avec Roy Dupuis, est un bon exemple du décalage culturel entre les deux époques. Cela nous montre surtout à quel point nous avons changé.

Pour la foi, ce qui ne change pas, c’est la référence à Jésus de Nazareth qui est né, a vécu en laissant un enseignement et des signes, est mort et est ressuscité. En révélant à leurs contemporains cette expérience initiale incomparable, les témoins des apparitions ont jeté les bases de l’Église, puis du christianisme et de la chrétienté. Et cette chrétienté s’est imprégnée dans toutes les dimensions de notre culture. En retraçant comment la foi est inscrite dans nos vies, nos traditions, nos institutions, nous arriverons peut-être à décaper les couches pour une compréhension plus juste de la foi de nos ancêtres. J’espère que nous pourrons ainsi goûter une saveur d’Évangile fraîchement renouvelée.

Pour mieux comprendre les motivations qui m’ont conduit au présent article, je vous conseille de lire d’abord le billet émouvant de Véronique Robert, La rédemption. Pour les plus pressés, je vous résume la situation. Mme Robert est avocate. Dans cette cause, elle défend un jeune homme, chauffeur désigné, qui, un soir avec des amis, reconnaît avoir quand même bu, un peu trop selon l’alcootest, et avoir conduit un peu trop vite. Rien ne serait vraisemblablement arrivé si un vrai chauffard, que les passagers de la voiture ont vu texter en même temps qu’il replaçait son balai d’essuie-glace, ne l’avait coupé dangereusement, causant du même coup le tragique accident avec des blessés et la mort de son copain d’enfance. Grâce au geste du jeune accusé, le chauffard a pu éviter l’accident et quitter les lieux sans être importuné. L’avocate et son collègue croyaient avoir une cause favorable. Tout portait à croire que leur protégé serait acquitté. Mais le jeune homme a changé d’avis et a plaidé coupable à l’accusation de conduite dangereuse causant la mort. Avec la nouvelle loi endurcie du gouvernement conservateur, il devra purger une peine minimum… L’avocate pointe vers la notion de “rédemption” pour qualifier le besoin de son jeune client d’être condamné, d’aller en prison, car il ne pouvait supporter l’idée d’être libre tandis que son ami a perdu la vie en partie (ou pas) à cause de lui. Cause poignante, donc…

Reconnaître ses fautes

Nous sommes placés devant deux attitudes tellement tranchées qu’il importe en effet de les qualifier un peu. Dans le premier cas, le chauffard qui a provoqué l’accident s’en est tiré et n’a jamais été arrêté. Pourtant, dans les faits, c’est sa conduite dangereuse, selon tous les témoins, qui a obligé le jeune accusé — assez agile malgré l’alcool — à changer soudainement de direction pour éviter l’impact, avec la perte de contrôle qui s’en est suivie et l’impact meurtrier contre le garde-fou. Cette action soudaine a épargné le chauffard. L’histoire ne dit pas si ce dernier a su qu’il avait causé un accident avec mort d’un jeune homme et blessures diverses. S’il a eu vent des conséquences de cet accident et qu’il s’est rappelé avoir coupé cette voiture juste avant l’impact, il est possible qu’il s’en veuille et qu’il soit pris de remords. Il est plus probable, comme beaucoup d’autres dans une situation semblable, qu’il s’est plutôt réfugié dans un processus de déni. Il n’a rien eu. Il n’a rien vu. Pas pris, pas coupable! Il peut poursuivre sa vie comme avant. Il peut continuer de vivre dangereusement, car il n’a subi aucune perte dans ce qui est pour lui un non-incident. Il restera, pour tous les témoins de cette affaire, un scandale permanent.

Le jeune accusé, en évitant la collision, a été moins chanceux. Son geste a causé la mort de son ami et des blessures graves à un autre qui en porte des séquelles. Il sait qu’il a été fautif en prenant le volant. Il sait qu’il a conduit imprudemment en poussant la vitesse de pointe. Il se sent responsable de ce qui est arrivé à ses amis. Il en éprouve du remord, de la culpabilité. Il ne peut supporter l’idée de sortir acquitté de son procès et de savourer une telle victoire car elle aurait le goût de la douleur et de la mort. Il préfère donc la sentence et la prison. En réalité, il s’est déjà enfermé lui-même dans son esprit. La prison n’en sera que le signe extérieur. Mais, dans les faits, elle ne réparera rien: son copain ne reviendra pas à la vie; l’autre ne guérira pas plus vite; ses amis ne le verront plus pour le soutenir ou simplement pour être avec lui, comme avant…

Comment pardonner?

C’est curieux, car j’étais à la messe ce matin et c’est là que j’ai repensé à cette histoire. Nous avons célébré aujourd’hui le dimanche de la miséricorde divine, c’est-à-dire le jour où l’on fête le mystère de la tendresse infinie de Dieu pour sa création, au point d’être prêt à tout pardonner… Dans la sagesse de l’Évangile, il y a toujours la bonne nouvelle du pardon accordé à celui qui reconnaît sa faute.

Le jeune chauffeur a bel et bien reconnu sa faute. Il l’a même déjà “expié” depuis plusieurs années. Il ne sait pas se pardonner et encore moins accueillir le pardon des gens qui ont été touchés par les événements, ni des parents de son ami décédé, ni de son copain handicapé, ni de ses amis et témoins. À son aveu, il manque une chose essentielle qui, à défaut de se rendre jusque là, ne peut que le maintenir dans un état de malheur perpétuel. Cette chose, c’est le pardon accordé et surtout, puisque ce dernier semble l’avoir été, le pardon reçu.

L’Église catholique a beaucoup contribué au sentiment de culpabilité. Elle a peut-être eu tendance à encourager le même penchant qui afflige notre jeune chauffeur, en amplifiant le recours à la pénitence et en négligeant les bénéfices du pardon accordé et reçu. En rendant tous les gens coupables de fautes minimes desquelles il fallait se confesser fréquemment, on en a perdu le sens profond de ce signe qui rend visible et réelle la miséricorde de Dieu. À tel point que notre société est encore, malgré le peu d’influence actuelle de l’Église, le plus souvent plongée dans un sentiment de culpabilité individuel et collectif ou dans le déni, ce qui est pire encore, ces deux attitudes empêchant la vie de produire des fruits.

Après avoir redécouvert la joie du pardon, l’Église sait mieux aujourd’hui l’accorder au croyant qui exprime le besoin d’une parole bienfaisante et régénératrice. Le pardon accordé par un humain à un autre humain est toujours une chose qui touche les coeurs, même les plus insensibles. Quand ce pardon est reçu, c’est-à-dire lorsque la personne pardonnée accepte de renouer les liens qui ont été brisés par sa faute et de repartir à neuf, s’ensuit une vie nouvelle, une amitié plus forte qu’avant, une joie qui dure. Pour les chrétiens, le pardon est non seulement inspiré par Dieu dans le coeur des êtres humains lorsqu’ils se l’accordent mutuellement, c’est aussi Dieu lui-même qui pardonne si l’on a recours à lui. Il offre un pardon qui ouvre sur une vie nouvelle et même une vie sans fin!

Dans un passage des évangiles, un jeune homme en quête d’éternité demande à Jésus ce qu’il doit faire pour avoir accès à la vie éternelle. Après un dialogue sur le respect des préceptes religieux, Jésus lui dit: “Une seule chose te manque” (voir Marc 10, 17 ss.). Cet épisode parle surtout de l’attachement aux biens qui nous retient de nous abandonner entièrement entre les bras d’un Dieu amour. En grattant un peu, on comprend que seul Dieu peut nous libérer totalement de tout ce qui nous garde prisonniers. La culpabilité et les remords sont des émotions qui nous retiennent dans une prison intérieure. Pour nous libérer, une seule clé possible, c’est le pardon. Si l’être blessé par notre faute ne peut pas nous pardonner, par exemple s’il est décédé, comme c’est le cas de notre jeune chauffeur, Dieu est là qui peut rendre libre le fautif de la captivité dans laquelle il s’est enfermé.

Voilà pour moi la bonne nouvelle d’aujourd’hui. Ce jeune détenu, enfermé davantage dans sa blessure que dans sa cellule, a besoin d’une source nouvelle pour sa libération. Tant de prisonniers l’ont découverte durant leur détention que je suis confiant qu’il se mette, lui aussi, à chercher cette seule chose qui lui manque, un amour si fort qu’on ne peut y résister. Cet amour-là, c’est Dieu lui-même en personne. Ce soir, ma prière est pour toutes les personnes qui résistent au pardon, qui empêchent ainsi la vie de fleurir de plus belle, comme en un printemps qui fait toutes choses nouvelles.

PS: pendant que j’écris cette conclusion, je vois le témoignage de cette jeune femme à l’émission Tout le monde en parle. Vivement qu’on en finisse avec l’alcool et le volant…

Le vrai soldat Ryan, visitant la tombe du Cpt Miller

Le vrai soldat Ryan, visitant la tombe du Cpt Miller

Dans le film Il faut sauver le soldat Ryan, un petit groupe d’infanterie est chargé de retrouver un simple soldat et de le rapatrier derrière la ligne de front afin qu’il soit épargné de la mort. Ses trois frères ont déjà été tués et le président des États-Unis souhaite en faire un exemple de compassion pour la mère endeuillée à qui il ne reste que ce fils. Le groupe de soldats réussit sa mission, au prix de plusieurs sacrifices humains. Le capitaine Miller, au moment de mourir, dit au soldat Ryan à peu près ceci: “J’espère que ta vie vaudra toutes les vies qui ont permis que tu sois vivant”. Vous imaginez peut-être le poids que cela représente, d’être “le sauvé” d’une guerre où la mort se répandait à profusion. Vivre avec le statut de “privilégié” comme le fut James Ryan ne doit pas être évident.

Un autre événement marquant s’est passé au cours de la même guerre. Un groupe de 10 prisonniers du camp de concentration d’Auschwitz avait été sélectionné pour mourir d’inanition, en représailles à une évasion. L’un d’entre eux, François Gajowniczek, mari et père de plusieurs enfants, a été sauvé par le sacrifice d’un autre homme, Maximilien Kolbe, prêtre catholique, qui s’est offert en substitution pour aller mourir avec le groupe de prisonniers. Le commandant du camp, stupéfait par une telle offre, signala à ses hommes d’échanger les deux prisonniers. Le prêtre alla donc avec les autres et mourut à la place du père de famille.

Une vie à la hauteur du sacrifice d’un autre

Le soldat James Ryan et François Gajowniczek ont sans doute médité longuement sur leur salut et ont certainement dû rendre grâce au ciel pour leur vie sauve. Mais mener toute sa vie avec le poids de se montrer à la hauteur du sacrifice d’un autre ou de quelques autres a pu être culpabilisant, puisqu’aucune vie ne peut en valoir une autre. Personnellement, je pense que j’en aurais fait une obsession, ce qui semble avoir été le cas du soldat Ryan:

La séquence finale [...] du film est celle où on voit un vieux vétéran de cette guerre, avec ses enfants et ses petits-enfants, au cimetière militaire américain de Colleville-sur-Mer, dans le Calvados. Face à la tombe du capitaine Miller, James Ryan demande à sa femme de lui confirmer qu’il a vécu une vie digne et qu’il est un homme bien. Ainsi, le sacrifice de Miller et des autres n’aura pas été fait en vain. Ryan, alors rassuré, salue avec gravité et respect la tombe du capitaine Miller, tombé au champ d’honneur pour le sauver. (Source)

François Gajowniczek devant la cellule de mort du père Kolbe à Auschwitz

François Gajowniczek devant la cellule de mort du père Kolbe à Auschwitz

Le père de famille sauvé par le père Kolbe a vécu lui aussi avec la conséquence d’une vie offerte à la place de la sienne. Il survécu au camp de concentration et retrouvé sa femme et ses enfants, grâce au sacrifice d’une autre vie offerte gratuitement, sans même qu’il ait eu à le réclamer.

Quand j’y pense, il y a plein de gens qui, d’une manière ou d’une autre, donnent quelque chose de leur vie pour d’autres. Les parents se décentrent d’eux-mêmes pendant les 20 ans que dure l’éducation de chacun de leurs enfants. Et ce n’est jamais fini, demandez aux grands-parents! Être parent ne tue pas, c’est certain. Mais ça empêche certainement de ne penser qu’à soi et à ne chercher qu’à combler ses propres désirs.

Il y a aussi ces héros qui acceptent généreusement de partager un organe pour sauver la vie d’un frère, un enfant, voire même un étranger! Donner un rein ou de la moelle osseuse pour sauver une vie, c’est accepter de rendre sa propre vie plus vulnérable. N’est-ce pas un bel exemple d’altruisme?

Et il y a aussi tous ces aidants, dans la rue, dans des centres de désintoxication, des centres pour femmes, des maisons de soins palliatifs, etc. Ou encore simplement une femme ou un homme qui choisit de se dévouer quelques années à la maison pour le bien-être de sa conjointe atteinte de maladie dégénérative. Tout ceci représente des dons de vie.

Je dois la vie à un autre

Quand je réfléchis encore plus loin, je ne peux m’empêcher de penser à Jésus de Nazareth, mort il y a environ 2000 ans. Cet homme qui s’est révélé être Fils de Dieu, a accepté de se laisser mener au supplice et à une mort certaine. Et il l’a fait en voulant que ce soit un sacrifice offert pour tous les hommes et toutes les femmes de tous les temps. Je fais partie de ces gens pour qui Jésus a offert sa vie en échange de la mienne. Concrètement, grâce à lui et au don de sa vie sur la Croix, toutes les générations qui ont suivi et même les précédentes si on en croit les évangiles, ont vu une brèche s’ouvrir sur une vie nouvelle, une vie qui se transforme après notre mort terrestre, une vie éternelle. La mort régnait sur le monde puisque rien ne laissait croire qu’il y avait autre chose après elle. La foi chrétienne avance que Jésus a vaincu la mort par sa Passion et en se montrant Vivant à un grand nombre de témoins. Il a remporté son combat contre la mort non pas pour lui seul, mais pour tous ceux et toutes celles qui veulent y croire. Oui, le seul prix à payer, en échange de cette vie, c’est de croire en Jésus.

Sa vie donnée pour que je vive, moi, vous et l’humanité tout entière. Voilà le mystère de la substitution divine. Par amour pour sa création, pour les hommes et les femmes qu’il créa à son image et à sa ressemblance, par une miséricorde infinie, Dieu-Père accepte de livrer son propre Fils pour que celui-ci vive une vie d’homme et la vive jusqu’au bout, jusque dans la mort. Et parce que cet homme fut un prophète, un guérisseur, un homme qui soulevait les foules en apportant une parole neuve, empreinte de liberté, d’espérance et d’amour, le monde ne l’a pas reçu. Au contraire, il l’a rejeté en le livrant aux mains d’une parodie de justice qui s’est conclue par une condamnation inhumaine.

Je suis bénéficiaire d’une promesse de vie éternelle qui a été gagnée par la mort et la résurrection de Jésus. Car en le ressuscitant, Dieu-Père l’a reconnu comme son Fils unique et accrédité comme le Sauveur du monde.

Comment puis-je être à la hauteur d’un tel don? Ce don a plus de valeur que celui de l’escouade du capitaine Miller ou de Maximilien Kolbe, car tant James Ryan que François Gajowniczek en seront venus tôt ou tard à mourir eux aussi. Le don offert par Jésus ouvre sur une vie qui ne finira jamais. Il me suffit de l’accueillir et de me mettre à aimer, aimer encore, aimer toujours plus. “La seule mesure de l’amour, disait Bernard de Clairvaux, c’est d’aimer sans mesure.”

Un jour, lorsque je sentirai ma vie charnelle tirant à sa fin et que je demanderai, un peu comme James Ryan, si le sacrifice de Jésus sur la Croix aura valu la vie que j’ai menée, j’espère que la réponse de ce dernier sera seulement: “Mon enfant, tu as aimé, entre dans la joie de ton maître.”  En ce début de Semaine Sainte, comment ne pas méditer de nouveau sur le don extraordinaire que nous a offert un homme libre, libre d’aimer au point de donner sa vie plutôt que de se la faire prendre. Pour moi, pour vous, pour la terre entière dans les siècles des siècles…

Quand les médias relaient les réflexions et les enseignements de l’Église catholique, la plupart des gens que je connais s’en tiennent aux grands titres : “Le pape condamne à nouveau la contraception” ou “Le pape condamne l’euthanasie” ou encore “Condamnation de l’homosexualité par le Vatican“. Et s’il est vrai que ces interprétations se retrouvent dans les textes des déclarations ou des communiqués qui sont émis, il est juste également qu’en ne s’arrêtant qu’aux grands titres et aux conclusions rapides, on ne peut entrer dans la réflexion qui conduit les autorités de l’Église catholique à prendre position sur des sujets délicats, souvent à l’encontre de ce qui fait apparemment consensus dans nos sociétés. Il suffit alors de dire que ces hommes religieux sont arriérés, rétrogrades ou archaïques pour éviter d’avoir à débattre sérieusement. La cause est entendue, passons à autre chose !

Changer la perception

La première perception qu’ont souvent les gens en rapport avec l’Église catholique se réduit à ses interdits. Si l’Église ne fait qu’interdire, alors l’Église est forcément une force répressive, intégriste et anti-liberté. Tout contact avec celle-ci pourrait donc nuire à la liberté, alors il vaut mieux l’éviter et en rester sur ses positions.

Dans la blogosphère et les médias sociaux, on voit de plus en plus de catholiques prendre librement la parole et proposer à leurs lecteurs de ne pas en rester à la surface des choses. Quand parfois des croyants osent discuter avec respect sur les blogues des pourfendeurs de la religion, il arrive quelquefois que ceux-ci conviennent qu’ils sont allés trop vite en besogne, à preuve cet aveu d’un blogueur : “je suis bien heureux de savoir que l’Église a adouci son discours. Mais jusqu’à ce que je lise votre commentaire, je ne le savais pas” (source). Par ailleurs, des catholiques se lancent aussi dans l’arène et développent leur attachement à l’Église et à ses enseignements (voir À travers le sacré et le gothique,  et surtout la liste des blogs et comptes twitter du magazine Le Pèlerin).

En réalité, bien des gens ne savent pas que l’Église réfléchit très longuement avant d’en arriver à condamner ou interdire. En 1968, par exemple, le pape Paul VI a publié Humanae vitae, son Encyclique sur le mariage et la régulation des naissances, à la suite de cinq ans de réflexion avec une Commission d’experts internationaux. Il s’agit donc d’une réflexion approfondie sur le sens de l’amour et de la responsabilité parentale, à partir de ce que l’Église appelle la loi morale naturelle dont elle se dit être l’interprète (l’original étant attribué au Créateur). Cette encyclique avait été résumée simplement ainsi: “l’Église interdit la pilule contraceptive”. Des milliers de fidèles catholiques avaient alors exprimé leur colère en s’émancipant de l’Église, la quittant parfois avec fracas. De nombreuses femmes s’étaient senties blessées et trahies même par ce qu’elles ont jugé comme une position dogmatique mal adaptée. Mais en lisant attentivement le texte, même 43 après sa publication, on y détecte une sagesse prudente. Benoît XVI a d’ailleurs réitéré les conclusions de cette encyclique:

L’Église n’est pas ici dans la recherche d’une «solution technique», ce qui serait «plus facile». Elle traite d’une «question de fond qui touche le sens de la sexualité humaine et la nécessité d’une paternité responsable pour que son exercice puisse devenir l’expression d’un amour personnel». Conclusion de Benoît XVI : «Quand l’amour est en jeu, la technique ne peut se substituer à la maturation de la liberté.» (source)

Rien à voir, a priori, avec des interdits faciles, mais plutôt avec une recherche approfondie de sens auquel il n’est pas donné d’accéder sans se mettre soi-même en recherche, à l’image d’un John Henry Newman, qui était convaincu que de mettre sa conscience personnelle en quête sincère de la vérité ne conduit pas à un individualisme pur et donc au relativisme, mais plutôt à une objectivité (du dogme, de la morale) à laquelle on est amené peu à peu à consentir (cf. conférence de J. Ratzinger).

La sagesse de la conscience

Il est étonnant parfois de voir à quel point des recherches scientifiques viennent appuyer les positions de l’Église. Par exemple, même si aucune certitude n’existe, certaines études tendent à montrer qu’il peut exister un lien entre la pilule contraceptive et le cancer du sein. En général, quand la technique rend possible de nouvelles pratiques, nous ne doutons pas de leurs bienfaits et nous nous lançons tête première. Et si la sagesse et la prudence de l’Église à décourager certaines pratiques devenaient compatibles avec le fameux principe de précaution?

Le principe de précaution peut être invoqué lorsqu’un phénomène, un produit ou un procédé peut avoir des effets potentiellement dangereux, identifiés par une évaluation scientifique et objective, si cette évaluation ne permet pas de déterminer le risque avec suffisamment de certitude. (source)

En dernier lieu, lorsqu’il s’agit de passer à l’action, toute décision éthique ou morale est l’affaire de la conscience individuelle à qui il revient de faire les choix et de les assumer. L’Église reconnaît ce principe, mais elle rappelle à ses membres qu’ils ont le devoir d’éduquer leur conscience, car une conscience éclairée est mieux équipée pour approfondir les questions éthiques et résoudre les dilemmes moraux. Si l’Église impose à ses fidèles d’obéir à ses préceptes, ce n’est sans doute pas tant par volonté de régner sur les consciences que pour veiller à ce que la vie qu’ils mènent soit le plus en accord possible avec l’Évangile, un projet qu’ils ont fait leur par le baptême. La sagesse tirée de l’expérience du peuple juif et de 2000 ans de christianisme se trouve condensée dans les préceptes religieux qui, s’ils paraissent rigides, peuvent aussi parfois évoluer (pensons à l’interdit de la danse!). Il n’est pas exigé d’avoir une note parfaite quant au respect des préceptes, mais de se mettre sincèrement en chemin, avec une confiance inébranlable en l’amour infini de Dieu.

En 2012, un disciple de Jésus peut choisir de suivre la morale catholique avec une docilité sereine, ce qui est plutôt rare et peu en accord avec l’esprit du temps. Il peut aussi chercher par lui-même, en toute honnêteté et en considérant tous les apports, privilégiant celui du magistère, ce qui est aussi relativement rare! Ce faisant, il est probable qu’il parvienne à adhérer progressivement aux préceptes, avec l’assentiment de toute sa personne plutôt que par une soumission aveugle.

Là est sans doute le chemin d’une vraie liberté… C’est ce chemin que je préfère emprunter, en dialogue avec quiconque veut chercher avec moi.

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