Sauvé par la mort d’un autre

Le soldat Ryan sur la tombe du capitaine Miller

Dans le film Il faut sauver le soldat Ryan, un petit groupe d’infanterie est chargé de retrouver un simple soldat et de le rapatrier derrière la ligne de front afin qu’il soit épargné de la mort. Ses trois frères ont déjà été tués et le président des États-Unis souhaite en faire un exemple de compassion pour la mère endeuillée à qui il ne reste que ce fils. Le groupe de soldats réussit sa mission, au prix de plusieurs sacrifices humains. Le capitaine Miller, au moment de mourir, dit au soldat Ryan à peu près ceci: “J’espère que ta vie vaudra toutes les vies qui ont permis que tu sois vivant”. Vous imaginez peut-être le poids que cela représente, d’être “le sauvé” d’une guerre où la mort se répandait à profusion. Vivre avec le statut de “privilégié” comme le fut James Ryan ne doit pas être évident.

Un autre événement marquant s’est passé au cours de la même guerre. Un groupe de 10 prisonniers du camp de concentration d’Auschwitz avait été sélectionné pour mourir d’inanition, en représailles à une évasion. L’un d’entre eux, François Gajowniczek, mari et père de plusieurs enfants, a été sauvé par le sacrifice d’un autre homme, Maximilien Kolbe, prêtre catholique, qui s’est offert en substitution pour aller mourir avec le groupe de prisonniers. Le commandant du camp, stupéfait par une telle offre, signala à ses hommes d’échanger les deux prisonniers. Le prêtre alla donc avec les autres et mourut à la place du père de famille.

Une vie à la hauteur du sacrifice d’un autre

Le soldat James Ryan et François Gajowniczek ont sans doute médité longuement sur leur salut et ont certainement dû rendre grâce au ciel pour leur vie sauve. Mais mener toute sa vie avec le poids de se montrer à la hauteur du sacrifice d’un autre ou de quelques autres a pu être culpabilisant, puisqu’aucune vie ne peut en valoir une autre. Personnellement, je pense que j’en aurais fait une obsession, ce qui semble avoir été le cas du soldat Ryan:

La séquence finale [...] du film est celle où on voit un vieux vétéran de cette guerre, avec ses enfants et ses petits-enfants, au cimetière militaire américain de Colleville-sur-Mer, dans le Calvados. Face à la tombe du capitaine Miller, James Ryan demande à sa femme de lui confirmer qu’il a vécu une vie digne et qu’il est un homme bien. Ainsi, le sacrifice de Miller et des autres n’aura pas été fait en vain. Ryan, alors rassuré, salue avec gravité et respect la tombe du capitaine Miller, tombé au champ d’honneur pour le sauver. (Source)

François Gajowniczek devant la cellule de mort du père Kolbe à Auschwitz

Le père de famille sauvé par le père Kolbe a vécu lui aussi avec la conséquence d’une vie offerte à la place de la sienne. Il survécu au camp de concentration et retrouvé sa femme et ses enfants, grâce au sacrifice d’une autre vie offerte gratuitement, sans même qu’il ait eu à le réclamer.

Quand j’y pense, il y a plein de gens qui, d’une manière ou d’une autre, donnent quelque chose de leur vie pour d’autres. Les parents se décentrent d’eux-mêmes pendant les 20 ans que dure l’éducation de chacun de leurs enfants. Et ce n’est jamais fini, demandez aux grands-parents! Être parent ne tue pas, c’est certain. Mais ça empêche certainement de ne penser qu’à soi et à ne chercher qu’à combler ses propres désirs.

Il y a aussi ces héros qui acceptent généreusement de partager un organe pour sauver la vie d’un frère, un enfant, voire même un étranger! Donner un rein ou de la moelle osseuse pour sauver une vie, c’est accepter de rendre sa propre vie plus vulnérable. N’est-ce pas un bel exemple d’altruisme?

Et il y a aussi tous ces aidants, dans la rue, dans des centres de désintoxication, des centres pour femmes, des maisons de soins palliatifs, etc. Ou encore simplement une femme ou un homme qui choisit de se dévouer quelques années à la maison pour le bien-être de sa conjointe atteinte de maladie dégénérative. Tout ceci représente des dons de vie.

Je dois la vie à un autre

Quand je réfléchis encore plus loin, je ne peux m’empêcher de penser à Jésus de Nazareth, mort il y a environ 2000 ans. Cet homme qui s’est révélé être Fils de Dieu, a accepté de se laisser mener au supplice et à une mort certaine. Et il l’a fait en voulant que ce soit un sacrifice offert pour tous les hommes et toutes les femmes de tous les temps. Je fais partie de ces gens pour qui Jésus a offert sa vie en échange de la mienne. Concrètement, grâce à lui et au don de sa vie sur la Croix, toutes les générations qui ont suivi et même les précédentes si on en croit les évangiles, ont vu une brèche s’ouvrir sur une vie nouvelle, une vie qui se transforme après notre mort terrestre, une vie éternelle. La mort régnait sur le monde puisque rien ne laissait croire qu’il y avait autre chose après elle. La foi chrétienne avance que Jésus a vaincu la mort par sa Passion et en se montrant Vivant à un grand nombre de témoins. Il a remporté son combat contre la mort non pas pour lui seul, mais pour tous ceux et toutes celles qui veulent y croire. Oui, le seul prix à payer, en échange de cette vie, c’est de croire en Jésus.

Sa vie donnée pour que je vive, moi, vous et l’humanité tout entière. Voilà le mystère de la substitution divine. Par amour pour sa création, pour les hommes et les femmes qu’il créa à son image et à sa ressemblance, par une miséricorde infinie, Dieu-Père accepte de livrer son propre Fils pour que celui-ci vive une vie d’homme et la vive jusqu’au bout, jusque dans la mort. Et parce que cet homme fut un prophète, un guérisseur, un homme qui soulevait les foules en apportant une parole neuve, empreinte de liberté, d’espérance et d’amour, le monde ne l’a pas reçu. Au contraire, il l’a rejeté en le livrant aux mains d’une parodie de justice qui s’est conclue par une condamnation inhumaine.

Je suis bénéficiaire d’une promesse de vie éternelle qui a été gagnée par la mort et la résurrection de Jésus. Car en le ressuscitant, Dieu-Père l’a reconnu comme son Fils unique et accrédité comme le Sauveur du monde.

Comment puis-je être à la hauteur d’un tel don? Ce don a plus de valeur que celui de l’escouade du capitaine Miller ou de Maximilien Kolbe, car tant James Ryan que François Gajowniczek en seront venus tôt ou tard à mourir eux aussi. Le don offert par Jésus ouvre sur une vie qui ne finira jamais. Il me suffit de l’accueillir et de me mettre à aimer, aimer encore, aimer toujours plus. “La seule mesure de l’amour, disait Bernard de Clairvaux, c’est d’aimer sans mesure.”

Un jour, lorsque je sentirai ma vie charnelle tirant à sa fin et que je demanderai, un peu comme James Ryan, si le sacrifice de Jésus sur la Croix aura valu la vie que j’ai menée, j’espère que la réponse de ce dernier sera seulement: “Mon enfant, tu as aimé, entre dans la joie de ton maître.”  En ce début de Semaine Sainte, comment ne pas méditer de nouveau sur le don extraordinaire que nous a offert un homme libre, libre d’aimer au point de donner sa vie plutôt que de se la faire prendre. Pour moi, pour vous, pour la terre entière dans les siècles des siècles…

Les mots qui tuent quand même

J’ai 50 ans. Plus ou moins 30 ans de vie adulte avec des expériences diverses. Je n’ai plus la prétention de penser que je peux mieux faire que d’autres qui ont tenté des choses avant moi. Au contraire, je pense que leur expérience devrait d’abord être mieux connue avant de penser faire ma propre affaire… Je pense donc qu’il vaut mieux se montrer prudent et croire que si des choses se passent ailleurs, malgré les précautions et des lois claires, les mêmes choses pourraient se produire chez nous également. Cette règle de vie peut s’appliquer à n’importe quoi. Je l’appliquerai donc au rapport de la commission Mourir dans la dignité déposé discrètement la semaine dernière, dans lequel elle fait, heureusement, un vibrant plaidoyer pour le développement de soins palliatifs de meilleure qualité. Mais elle le fait en ouvrant également la porte à ce qu’elle appelle joliment “une option de plus en fin de vie”. Les mots comme euthanasie et suicide assisté sont disparus au profit de “l’aide médicale à mourir”. C’est plutôt génial d’avoir réussi à mettre dans une même expression trois mots qui, réunis de cette façon, parviennent à infléchir les significations propres des mots “aider”, “médecine” et “mourir”. Peut-être est-ce dû au fait qu’il manque le mot le plus important: la “vie”. Insérez ce mot parmi les trois précédents et vous ne pourrez plus arriver au même résultat.

Regarder, vraiment, ce qui se passe ailleurs

En Europe, l’Alliance VITA s’est constituée pour s’opposer à toute forme d’euthanasie, notamment en France durant l’actuelle campagne présidentielle où la gauche se promet d’introduire la légalisation de l’euthanasie. Des manifestations grandioses se sont déroulées récemment pour sensibiliser l’opinion (cliquez sur l’image avec les clowns).

Je suis tombé ces jours derniers sur un document d’une grande importance publié sur le site web de Plus digne la vie. La commission croit qu’avec un bon encadrement et des règles très strictes, nous allons pouvoir faire mieux qu’ailleurs en matière de dérives. Vous avez peut-être lu ou entendu comme moi des histoires vécues aux Pays-Bas où des personnes ont été euthanasiées sans leur consentement, de même que des mineurs et des personnes handicapées. Mais en Belgique, là où la réglementation s’apparenterait le plus à ce que propose la commission Mourir dans la dignité, après dix ans de pratiques d’euthanasie, un rapport impliquant, sous anonymat, le témoignage de 20 professionnels de la santé (médecins et infirmières) est troublant: “Les résultats de cette consultation sont pour le moins contrastés et mettent clairement en avant des manquements graves et des doutes certains : procédures aléatoirement respectées, injections pratiquées en dehors du cadre légal…” Or, dans son rapport, la commission Mourir dans la dignité démontre que ces arguments sont peu crédibles grâce à une visite que des membres ont faite pour rencontrer des personnes sur place. Vous savez, si une commission de Belgique venait chez nous pour voir comment on s’occupe bien des personnes avec une déficience intellectuelle, il est probable que je ne leur montrerais pas les exemples de négligences qui ont été mises au jour. La Commission affirme aussi que:

l’argument des dérives présuppose la complicité des médecins, des infirmières, des administrateurs du réseau de la santé et de l’entourage des patients. Cela nous paraît hautement improbable. Nous faisons confiance au personnel du réseau de la santé, car il nous est impossible d’imaginer que les personnes qui y travaillent se transforment du jour au lendemain en agents de la mort.

Le bilan de la pratique en Belgique montre pourtant que c’est possible. Parler des médecins et des infirmières comme des agents de la mort n’est pas respectueux de toute façon. Le bilan donné en référence les montre plutôt comme des êtres souffrants de conséquences psychologiques du fait de donner la mort. Non pas agent, donc, mais humains dans des situations qui laissent souvent des séquelles.

Il semble urgent de démontrer qu’une fois qu’une brèche est créée dans un système, le système ne se contraint plus même si une loi l’encadre. Des pressions pour étendre l’euthanasie se feront entendre, ici comme elles ont eu lieu ailleurs… La banalisation du geste deviendra plus acceptable, alors nous passerons à des gestes encore plus controversés.

L’ouverture qui va tuer tant d’efforts

La semaine de la Prévention du suicide, en 2012, avait pour thème “Le suicide n’est pas une option”. Il est curieux de voir que la Commission n’en a rien retenu et qu’elle propose, au contraire, “une option de plus en fin de vie“. Une option de plus!

L’Association québécoise pour la prévention du suicide avait d’ailleurs déposé à la Commission un mémoire très intéressant sur les liens à faire entre la prévention du suicide en général et l’éventualité d’une assistance à mourir en fin de vie. Le Québec est l’une des sociétés ou la “solution” du suicide paraît déjà parmi les taux les plus élevés du monde. Comme le dit le mémoire de l’AQPS:

Au Québec, depuis les années 1960, nous voyons peut-être trop le suicide comme une solution à la souffrance. Le suicide fait partie du répertoire des moyens tolérés et normalisés de réagir à une souffrance. L’AQPS œuvre plutôt en faveur d’une mobilisation sociale contre cette option et sa banalisation, puisqu’elle est une solution définitive et radicale à un problème généralement temporaire, ou du moins qui pourrait être résolu d’une autre manière. L’AQPS et le réseau des acteurs de la prévention du suicide travaillent avec ardeur pour aider ces personnes à rayer le suicide de la liste des solutions possibles.

Et plus loin, l’AQPS pose cette question: “Comment garantir que l’euthanasie et le suicide assisté, s’ils sont légalisés, ne contribuent pas à renforcer l’idée que mourir est une solution à la souffrance?” Enfin, en conclusion de son mémoire, l’AQPS écrit: “Même chez une personne suicidaire, le désir de vivre cohabite avec le projet de mourir : elle ne veut pas la mort, elle veut une issue à sa souffrance.”

Développer des soins de vie

Je crois que la Commission aurait dû s’arrêter à la partie 1 de son rapport et ne pas aller au-delà de la recommandation 12. Jusque là, le rapport est d’une qualité remarquable. La partie 2 ouvre la porte à l’euthanasie et au suicide assisté avant même que les recommandations sur les soins palliatifs n’aient trouvé d’écho dans un quelconque projet de loi ou des efforts pour rendre ces soins plus accessibles. Je conclus donc sur cette affirmation d’une personne répondant au sondage en Belgique dans le cadre du bilan sur la pratique d’euthanasie publié par Plus digne la vie :

« Je pense que cette Loi sur la dépénalisation de l’euthanasie a été bien faite : le législateur a placé des gardes fous, prévu un délai ‘raisonnable’, pensé à interroger l’équipe de soins, demandé d’expliquer aux patients les soins palliatifs. Mais, je regrette que des patients demandent l’euthanasie,

  • parce que leur traitement antalgique (ndr: contre la douleur) est mal conduit ;
  • parce que les symptômes ne sont pas correctement pris en charge ;
  • parce que les patients n’ont pas accès aux soins palliatifs (manque de lits, temps de séjour limité à 28 jours) ;
  • parce que leur dignité n’est pas respectée en maison de repos (les normes prévoient 1 seule veilleuse pour 60 lits, en maison de repos…) ;
  • parce qu’il y a peu de place en maison de repos, pour les gens âgés de moins de 60 ans ;
  • parce que les maisons de repos sont impayables, et les soins aussi ;
  • parce que notre société a peu de tolérance pour les plus faibles : combien de fois entendons-nous, « à quoi, ça sert ? » ;
  • parce que, à l’approche des périodes de vacances ou de fêtes de fin d’année, on manque cruellement de soignants pour garder des patients au domicile. »

Bref, parce que toutes ces situations sont déjà présentes dans notre beau Québec et qu’elles risquent de ne pas disparaître dans les années à venir, je regrette que l’euthanasie devienne une option… de trop.

Pour compléter votre lecture, voici un texte d’opinion par un médecin qui semble encore plus indigné que moi…

Tous appelés à la conversion

Le nouveau et l'ancien

Un nouvel archevêque vient d’être nommé à Montréal. Mgr Christian Lépine n’était évêque auxiliaire que depuis quelques mois que déjà il est promu à la tête de l’Archidiocèse de Montréal, qui compte 1,5 millions de baptisés. Dans le contexte du Québec, le siège de Montréal est certainement l’un des plus importants pour le rayonnement de l’Église. Les Léger, Grégoire et Turcotte ont tous laissé leur marque personnelle. Le dernier en titre laissera moins le souvenir d’un grand communicateur intellectuel que celui d’un homme accueillant, bienveillant, à l’écoute de son peuple tout en ayant été capable de garder son diocèse en communion avec l’Église universelle alors que l’Église catholique du Québec subissait une débâcle sans précédent.

Les bravos et les huées

Bien entendu, la nouvelle de la nomination de Mgr Lépine a fait sa traînée de poudre. La conférence de presse du 21 mars aura permis à tous les journalistes et les animateurs de découvrir cet homme assez peu connu et y aller de leurs commentaires. La plupart des médias au Québec ont une tendance critique à l’égard de l’Église. On le comprend aisément à la suite des nombreuses situations troublantes qui ont été déterrées depuis une trentaine d’années surtout. Le pouvoir et l’influence des évêques au Québec se sont littéralement affaissés au point que les médias les tiennent pour négligeables dans le meilleur des cas et complètement rétrogrades et dépassés dans les cas les plus habituels. Même l’animateur attitré aux nouvelles religieuses de la télévision publique, Alain Crevier, fait preuve d’une distance critique qui peut paraître parfois hostile quand, sur son blogue, il ouvre des débats qui permettent à de nombreux lecteurs-commentateurs de laisser libre cours à leurs ressentiments. Disons qu’en général, on a été bons joueurs avec le nouvel évêque, en lui permettant dans les diverses entrevues d’exprimer qui il est et comment il entrevoit son nouveau rôle.

On a dit de Christian Lépine qu’il est plus à droite que Jean-Claude Turcotte, qu’il est de la même mouture que le cardinal Ouellet dont le passage à l’Archevêché de Québec a laissé dans l’esprit de plusieurs le souvenir d’un homme peu apte à lire les aspirations et les espoirs de son peuple et dont la communication médiatique a le plus souvent été évaluée négativement. On a dit aussi de Christian Lépine qu’il est applaudi par les mouvements radicaux comme Campagne Québec-Vie, car voilà un évêque dont on dit qu’il se montre plus ardent à dénoncer l’avortement, la contraception et l’homosexualité, un prêtre intègre qui ne fait pas de concession à l’esprit du temps, un théologien qui a vu dans la théologie du corps, très soutenue et développée par Jean-Paul II, une voie d’excellence pour les baptisés interpellés par le plan d’amour de Dieu pour les humains.

Dans les milieux d’Église, les commentaires sont plutôt modérés. Les quelques prêtres et collègues avec qui j’ai parlé se montrent plutôt neutres, un peu comme en attente de voir… Il faut dire que les aspirations de nombreux catholiques, parmi les plus engagés et le personnel permanent, ont été largement déçues par le mouvement d’ouverture et d’espoir, dans la foulée du concile Vatican II, et le recentrement graduel, voire les projets de “restauration” de l’autorité du magistère qui ont marqué le pontificat de Jean-Paul II et du pape actuel.

Les regrets et les espoirs

Il se trouve que j’ai “commis” une thèse de doctorat sur “La participation du peuple au choix des évêques” en 1997. Les recherches que j’ai menées dans ce cadre m’ont donné l’occasion d’interroger longuement en 1988 un évêque auxiliaire sympathique du nom de Jean-Claude Turcotte ainsi que cinq autres de ses collègues. Unanimement, les évêques interrogés se montraient assez favorables à un processus de nomination qui comprendrait une certaine participation des baptisés. Dans ma thèse, je dresse un portrait assez dramatique d’une situation vécue à Gatineau-Hull, après la mort de Mgr Adolphe Proulx, où un mouvement important de consultation s’était mis en branle afin d’offrir au nonce apostolique des éléments complémentaires à sa propre consultation. À l’époque, le nonce avait agi de manière très autoritaire, en interdisant la publication des résultats de la consultation diocésaine, ce qui fit l’objet d’une grande indignation parmi les groupes et les personnes consultées.

Dans les faits, les évêques qui ont été nommés depuis, quoi qu’on en pense, ont la plupart du temps été identifiés à une aile de plus en plus conservatrice au sein du clergé québécois. Un prêtre comme Raymond Gravel, par exemple, n’a certainement jamais été identifié comme un candidat idoine à l’épiscopat! Dans les années 1970, pourtant, quelques évêques dont l’expérience était plus pastorale, souvent issus du monde scolaire, avaient donné une couleur plus sociale à l’épiscopat. Même si les évêques nommés récemment sont plus “théologiens” et “spirituels” que “sociaux”, cela n’empêche pas pour autant que le visage de l’Église au Québec demeure encore beaucoup plus à gauche qu’un grand nombre d’épiscopats nationaux.

Dans ma thèse, je qualifiais de conservateur Mgr Ebacher, nommé évêque de Gatineau-Hull en 1988. Or, il aura été jusqu’à son remplacement en début d’année un pasteur aimé par les gens de son diocèse. Même si les circonstances qui avait troublé l’Église locale avant son élection n’ont pas aidé à son intégration, il aura lui-même été ”travaillé” de l’intérieur par son ministère épiscopal au sein de cette Église très proche des personnes appauvries et des enjeux sociaux. Un doctorat Honoris Causa lui a même été décerné pour son implication sociale et communautaire, alors que rien de ce qu’il avait fait avant ne pouvait laisser présager un tel souci des plus pauvres.

Que Christian Lépine soit de droite ou de gauche ou du centre ou d’en-bas ou d’en haut, finalement, qu’est-ce que cela changera vraiment? L’Église catholique propose avant tout une rencontre avec Jésus de Nazareth, mort et ressuscité. Cela s’exprime diversement, à gauche comme à droite. Tous les évêques qui se montrent fidèles au peuple dont ils ont la charge finissent par s’imprégner de ses valeurs, sa culture, ses préoccupations. N’est-ce pas là le rôle d’un “bon berger”: de connaître ses brebis et que ses brebis le connaissent? Quand Mgr Oscar Romero, par exemple, a été nommé évêque de San Salvador en 1977, il était considéré comme un ultra-conservateur. Des événements qui ont eu cours dans les premières années de son épiscopat ont changé radicalement la vision qu’il avait de son rôle. Il est devenu un évêque engagé auprès des pauvres et un modèle pour un grand nombre de catholiques. Ceci devrait simplement nous indiquer que l’étiquette qu’on appose sur un nouvel évêque ne devrait jamais l’enfermer dans une anticipation téméraire de ce qu’il sera et de ce qu’il fera.

Pour un chrétien, ceci est attribuable à un acteur discret mais efficace qu’on désigne comme le Saint Esprit. Pour moi, même si je signerais de nouveau presque chaque page de ma thèse de doctorat, ma confiance va davantage dans ce que l’Esprit dit aux Églises et à leurs chefs que dans les hommes eux-mêmes. Dans les années à venir, Christian Lépine sera confronté à son peuple. Il aura à écouter ses misères et ses espoirs. Il fera sans doute des erreurs et pourra se montrer maladroit en certaines circonstances. Mais dans sa prière humble et confiante, il s’en remettra à l’Esprit Saint. C’est là que tout devient possible. C’est uniquement dans cette relation intime qu’un successeur des apôtres peut se laisser convertir et devenir peu à peu le bon pasteur pour son peuple.

La conversion permanente n’est pas seulement un souhait que nous pouvons faire en pensant à nos évêques. C’est aussi un devoir qui revient à chaque croyant. En ce qui me concerne, tant à droite qu’à gauche, j’ai encore beaucoup de chemin à faire…

Pour ne jamais manger halal

Mario Dumont a encore sévi. Il a remis sur la table les accommodements raisonnables. Au Parti Québécois, ils appellent cela un accommodement déraisonnable. Visiblement, le Parti de Pauline se cherche une identité qu’il tente de calquer sur la campagne présidentielle française! Comme si nous venions de découvrir que les Juifs (kasher) et les Musulmans (halal) avaient des pratiques très strictes quant à la manière d’apprêter les aliments, surtout la viande pour ce qui est des points communs entre ces deux religions…

C’est drôle, mais j’ai toujours vu des produits halal dans mon épicerie et je n’en ai jamais été choqué. J’en ai même achetés et consommés! Peut-être vais-je être contaminé par l’Islam et me convertir!

Qu’un abattoir, pour satisfaire aux conditions de ses clients, décide d’apprêter les poulets en respectant les prescriptions de l’Islam ne devrait pas trop nous inquiéter. Que deux poulets de la même chaîne se retrouvent l’un étiqueté halal et l’autre pas, en quoi cela devrait me déranger? Celui qui a l’étiquette halal coûtera plus cher sans doute et pas le mien, pourtant halal. Tuer la bête en direction de la Mecque et la vider de son sang ne change en rien ce que je retrouve dans le comptoir des viandes. Ai-je besoin qu’on me dise que mon poulet était halal maintenant que je sais qu’il l’est? Pour moi, qu’il soit halal ou kasher ou juste tué, ça ne dérange en rien tant qu’il est apprêté conformément aux pratiques de sécurité alimentaire. Mon poulet sera le même qu’hier.

Mais si on ne veut surtout pas se laisser contaminer par une quelconque pratique rituelle venant de ces deux traditions religieuses, il y a un truc infaillible: mangez du porc! Vous serez assuré qu’aucun Musulman et aucun Juif ne l’auront touché… Ah là là, quelle perte de temps!

Pour compléter votre réflexion :

http://blogues.cyberpresse.ca/voixdelest/2012/03/15/viande-et-intolerance/

http://www.radio-canada.ca/nouvelles/Politique/2012/03/15/004-viande-halal-veterinaires-politique-etiquetage.shtml

Comme une famille pointée du doigt

Dans une famille dysfonctionnelle, il arrive fréquemment que les enfants portent les torts de leurs parents durant plus d’une génération. Dans des situations d’incestes, par exemple, le silence, parfois complice, de quelques membres qui savent, provoque le sentiment de honte que toute la famille semble porter, le plus souvent sans même savoir d’où ça vient. Il en est de même pour d’autres situations où des adultes, censément responsables et soucieux du bien-être de leur progéniture, se retrouvent dans la consommation toxique ou d’autres dépendances.

Une ou deux générations plus tard, les enfants veulent couper avec ce sentiment, car la responsabilité des gestes ne leur appartient pas. Pour la faute d’un ou de quelques-uns des leurs, ces familles sont étiquetées “à éviter”. En effet, lorsqu’on parle de “cette famille là”, on sent peser un jugement qui s’impose même aux générations subséquentes. Ah! C’est bien un Girard! Il est comme son père! (mettez le nom de famille que vous voulez…) Ça peut se dire pour un trait de famille positif, mais ça se dit aussi pour une attitude ou une histoire que l’on reproche à un membre de cette famille qui retombe sur tous ses membres. Voilà une forme de stigmatisation sociale qu’il est difficile de renverser, car même si l’on choisit de quitter sa famille et de la renier, on reste associé à celle-ci pour la vie dans l’esprit des gens qui la connaissent. Le fait de la quitter augmente même cette impression de famille non fréquentable…

Avoir honte de l’Église catholique

En visionnant le film Agora (2009, réalisé par Almenabar), mettant en scène, dans la ville d’Alexandrie en Égypte, fin IVe siècle, le basculement religieux de l’Empire romain en faveur du christianisme, je me suis mis à me sentir dégoûté par l’attitude probable des chrétiens membres de ma famille religieuse face au monde et à la culture de cette époque. Dans ce film, l’évêque Théophile incite à la destruction de la bibliothèque du Serapeum. Son successeur et neveu Cyrille (reconnu par l’Église comme un saint et un “docteur” pour bien autre chose que ce que l’on voit dans le film!) se voit affublé d’un pouvoir de plus en plus grand face au préfet romain, jusqu’à obtenir par la force le bannissement des Juifs de la ville et l’imposition de la religion chrétienne à toute personne, sous peine de sévices punitifs pouvant aller jusqu’à la mort. Le duel entre Cyrille et une femme, la philosophe Hypatie, aurait fini par encourager une milice armée de moines chrétiens à lapider cette femme à mort, après qu’elle ait été condamnée par l’évêque pour impiété et sorcellerie.

Bien entendu, ce film a fait l’objet de critiques religieuses et historiques, car il concentre des attitudes et des luttes dans une même époque alors que certaines situations feraient plutôt référence au Moyen-Âge. Mais le film montre également des choses qui ont pu, plus ou moins, être vécues de la manière qui nous sont présentées par le réalisateur. Selon Thomas Ferrier, “On se dit que malheureusement il est probable que la vision donnée dans ce film n’était pas éloignée de la réalité”.

Ce film m’a douloureusement rappelé à la mémoire que les chrétiens, aussi, ont leurs histoires d’horreur depuis qu’ils existent comme groupe religieux. De martyres qui se laissaient abattre en chantant des louanges, ils sont peu à peu passés dans le camp des agresseurs, lorsque l’Empire fut devenu chrétien et que le pouvoir eut transformé leur foi révolutionnaire en une religion intransigeante.

De victimes à bourreaux

À la mort de Jésus, au début du Ier siècle, les chrétiens se terraient et avaient peur. Ils étaient pourchassés par les Juifs d’abord pour blasphème et peu à peu par les Romains de tout l’Empire parce qu’ils représentaient une menace à l’ordre établi. Au lieu de freiner leur développement, il semble que les persécutions ont plutôt contribué à l’expansion de la foi au Christ dont les adeptes de plus en plus fervents s’opposaient avec véhémence aux pouvoirs en place et aux autres groupes religieux.

Les premières communautés chrétiennes ont dû lutter pour obtenir une reconnaissance et la possibilité de se développer en toute sérénité. Il est malheureux que, conséquemment à sa reconnaissance comme religion d’État, l’Église a peu à peu emprunté la structure même du pouvoir civil avec son clergé, son centre romain, ses divisions administratives. Des “anciens” qu’ils étaient, avec un rôle d’exemplarité dans la foi, d’enseignement et de service, les évêques sont peu à peu devenus des relais d’un système centralisé. Les ingérences du religieux dans le politique et vice-versa ont été par la suite l’apanage de tout le Moyen-Âge et de la Renaissance. Il aura fallu le siècle des Lumières pour établir en Occident la raison autonome et la séparation des pouvoirs.

Vatican II a modifié de façon importante cette vision d’une Église triomphante. De nombreux espoirs ont été alimentés par ce concile qui fut un véritable exercice de rapprochement de l’Église avec les souffrances et les joies du monde de ce temps. Mais les conflits internes qu’il a générés empêchent l’Église de rester fixée sur sa mission qui est, essentiellement, de proposer aux êtres humains de faire la rencontre de Jésus de Nazareth, le Vivant. L’Église n’est plus en lutte de pouvoir avec les États, mais elle se déchire de l’intérieur en divisions et en visions opposées!

De l’humiliation à l’humilité

De nombreux catholiques éprouvent une certaine honte à faire partie de cette famille qui a si peu réussi à établir une vraie paix et une justice véritable au nom de son fondateur. Cette “famille” a de nombreux squelettes dans le placard: persécutions, alliances politiques douteuses, racisme anti-juif, croisades sanglantes, schismes douloureux, inquisition, obscurantisme face à la science, domination des consciences, etc. Tout ceci fait partie de l’histoire de cette famille. Tout ceci nous est constamment reproché, à nous les catholiques d’aujourd’hui, héritiers de tout le mal que nos prédécesseurs ont fait: “c’est votre religion qui est responsable de tout çà!” Et c’est vrai. Pas toujours comme c’est dit ou rapporté, mais il y a du vrai dans tout ceci. Alors je comprends qu’on nous pointe du doigt comme une famille à éviter…

L’Église a commencé à subir depuis l’époque moderne une perte progressive de pouvoir et d’influence, tant politique que religieuse. Aujourd’hui, elle est appelée à reconnaître tout ce qu’elle porte en elle de mal dans sa propre histoire. Jean-Paul II l’a lancée dans cette direction, avec la demande de pardon aux Juifs et la convocation de toutes les religions pour la paix mondiale. Benoît XVI poursuit timidement dans cette voie, mais l’élan donné m’apparaît irréversible. Pour en finir avec la honte, l’Église doit reconnaître tout ce que des membres de sa famille ont pu causer de torts à d’autres familles et à l’humanité. Pour en finir avec la honte, l’Église doit encore s’appauvrir et se dépouiller de ses apparats qui la gardent dans l’illusion de sa grandeur. L’Église doit se percevoir de plus en plus comme un vase d’argile, fragile, cassable, qui porte en elle un trésor inestimable autrement plus précieux que sa propre vie. À trop se dorer et se prendre pour ce qu’elle n’était pas, elle a peut-être empêcher des générations et des générations d’êtres humains de se mettre en situation d’accueillir celui qui a pourtant changé le cours de l’humanité.

Jésus, aujourd’hui, dirait sans doute à son Église, sa famille: “Les rois des nations commandent en maîtres [...] Pour vous, qu’il n’en soit pas ainsi; au contraire, que le plus grand d’entre vous se comporte comme le plus petit, et celui qui gouverne comme celui qui sert. ” ( Luc 22,25-26) Et il dirait encore: “Je te loue, Père, d’avoir caché tout cela aux sages et aux savants, et de l’avoir révélé aux tout-petits. Je te loue pour le travail de confrontation à la vérité historique qui s’opère en mon corps qui est l’Église et qui la libère peu à peu de ses avatars, de sa vanité et de ses erreurs. Je te rends grâce parce que tu lui redonnes son air de jeunesse, sa beauté et sa grandeur qui résident dans la docilité à ce que lui souffle mon Esprit, dans l’humilité qui lui fait reconnaître sa vraie nature, dans l’amour de l’humanité qui la conduit au service de la charité…”

J’appartiens à cette grande famille. J’assume donc les doigts pointés sur elle avec tout ce qu’elle a été, tout ce qu’elle est et ce qu’elle sera demain…

D’autres liens critiques du film Agora :

http://www.lemonde.fr/idees/article/2010/01/21/agora-le-christianisme-comme-frein-a-la-science-par-eric-nuevo_1295077_3232.html

La dangeureuse stupidité du film Agora (en anglais) par Robert Barron

Sur le sort des deux (ou trois) bibliothèques d’Alexandrie :

http://blog.decouvrirlislam.net/Home/dossiers/histoire/qui-a-detruit-la-bibliotheque-d-alexandrie/destinees-de-la-bibliotheque-d-alexandrie

Défenseur de la morale catholique?

Un certain Sookie Stackhouse m’écrit ceci en commentaire :

Vous dites que l’Église a changé son attitude envers les homosexuels. C’est totalement faux. L’Église les condamnent encore quand ils aspirent au bonheurs de partager leur vie avec une personne qu’ils aiment… L’Église catholique les ostracisent encore en les traitant d’être ”intrinsèquement désordonnés”…. Mais pour éviter l’opprobre sociale, l’Église utilise aujourd’hui une condamnation plus perfide et sournoise. Ce n’est que de l’hypocrisie… Cessez votre condescendance envers les homosexuels! Ils ont droit au bonheur et au respect autant que vous!!! Et de nier leur droit d’aimer et de partager leur vie n’est pas du respect!!! Si elle le pouvait, l’Église catholique exécuterait les homosexuels, c’est la pression sociale qui lui fait modérer ces envies….. (sic)

Et en réponse à l’un des commentaires que j’ai laissés sur un blogue, Edouard Boily écrit:

Pas de morale hors de l’église. Assez réducteur, condescendant et… et c’est là que je m’arrête. Ça ne doit pas être facile de défendre les positions de l’Église catholique (ou n’importe quelle église anyway).

Tout d’abord, Edouard a raison, ce n’est pas facile de défendre les positions de l’Église catholique. Et je ne m’en fais certainement pas une mission personnelle. En fait, je ne les défends pas. Je ne suis ni évêque ni prêtre, mais un simple baptisé dans cette Église. Toutefois j’essaie du mieux que je peux de comprendre les interpellations éthiques de mon Église et de leur donner un (faible) écho dans ma vie.

La morale catho… pour les cathos

Il faut sans cesse rappeler que la morale catholique s’adresse de façon spécifique aux baptisés catholiques qui demeurent attachés à leur Église et non pas à toute la société, même s’il est évident que l’Église aspire à ce que ses propositions éthiques débordent de son enceinte. Comme toute Église, toute religion, même toute civilisation, l’Église catholique croit que ce qu’elle enseigne et promeut au chapitre des valeurs morales est… pour le mieux!

Si je fais l’effort de m’intéresser à l’éthique qu’on peut extraire ou parfois déduire de l’Évangile, je comprends qu’il est question d’un idéal humain à poursuivre et qui s’applique à de nombreuses dimensions de la vie, par exemple:

  • La vie est un don reçu de Dieu qui en est le créateur et le seul maître. Ne pas porter atteinte à la vie depuis sa conception (par l’avortement) jusqu’à sa fin naturelle ou accidentelle (par le meurtre, la peine de mort, l’euthanasie) est une prescription formelle. Or, il y a 20 000 avortements au Québec chaque année, cinq fois plus au Canada. Il y a aussi des dizaines de meurtres prémédités ou non. Un grand nombre de mes compatriotes est favorable au suicide assisté. Est-ce que l’Église excommunie toutes les femmes qui se font avorter? Est-ce qu’elle rejette tous les criminels qui tuent leur semblable et condamne tous les humains qui, par compassion ou par calcul, veulent écourter des vies dont la qualité ne semble plus acceptable? Bien sûr que non: elle accueille les femmes qui ont vécu un IVG et parmi elles un nombre important qui souhaite rompre avec le sentiment de culpabilité. Elle envoie dans les prisons des accompagnateurs spirituels pour aider les criminels à reconsidérer leur vie à l’éclairage de l’amour de Dieu. L’Église invite à la reconnaissance du caractère erroné de certains de nos choix et offre le pardon de Dieu…
  • Les relations sexuelles sont destinées à sceller l’amour du couple et à exprimer dans la plus grande intimité le don de soi à l’autre au sein du mariage incluant une ouverture à la procréation. Combien d’hommes et de femmes ont des relations sexuelles sans amour? Combien de partenaires sexuels ne sont pas mariés? Combien empêchent systématiquement toute forme de fécondation? Combien d’hommes regardent une femme en désirant “la posséder” par convoitise? Vous pouvez inverser hommes et femmes dans ces situations… Tous ces gens se sentent-ils ostracisés par l’Église parce qu’ils commettent un péché selon sa morale? Possible, mais cela ne les empêche pas d’agir comme ils l’entendent. Pour ceux qui veulent être en paix avec Dieu, l’Église propose un regard en vérité sur sa vie et le pardon…
  • Le mariage est le fait d’un homme et d’une femme. Il en est ainsi au moins depuis la fondation du judaïsme. Cette vision de l’amour s’est perpétuée dans le christianisme, Jésus lui-même l’ayant rappelée (cf. Matthieu19). Or, il existe bien un pourcentage important (de 5 à 10% selon les pays) de personnes qui présentent une orientation homosexuelle vraisemblablement définitive (qui n’est pas condamnée en soi). Selon John Wijngaards, ”trois causes d’homosexualité sont maintenant généralement acceptées : il s’agit d’un caractère génétique chez certaines personnes; cela peut résulter d’un transfert hormonal avant la naissance puisque les hormones aident à la différenciation entre le masculin et le féminin à l’intérieur du fœtus; cela peut aussi provenir de la situation dans laquelle un enfant grandit (par exemple, l’inceste ou l’abus) et des expériences qu’il – ou elle – a de chaque sexe.” (Source) L’aspiration à l’amour est légitime pour tous. Une proportion importante des personnes homosexuelles sera donc active sexuellement (commettant ainsi une “faute” semblable aux adultères hétérosexuels). Ces personnes s’arrêtent-elles aux règles de l’Église pour s’empêcher de vivre leur vie? Bien sûr que non. Se sentent-elles ostracisées? Il semble bien que oui… Pourtant, l’Église leur offre à elles aussi comme à tous les autres pécheurs une voie de conversion (euh… oui, par l’abstinence) et de pardon…

Une morale pour le meilleur et pour le pire

Il existe une multitude de situations qui sont des “péchés” aux yeux de l’Église, par exemple:

  • des hommes abusent ou violent des femmes ou, pire, des enfants;
  • des êtres humains agressent ou tuent un autre pour n’importe quel motif;
  • des voleurs à cravate escroquent impunément leurs semblables;
  • des politiciens acceptent des faveurs et mettent leur profit personnel avant le bien commun;
  • des propriétaires de résidences exploitent la vulnérabilité des personnes âgées que des familles leur confient;
  • des contribuables cherchent toutes les façons à profiter du système de solidarité sociale plutôt que d’en respecter les règles;
  • etc.

Oui, il y a tant de situations qui conduisent l’humanité à la régression dans l’animalité. La Bible appelle cela le péché. Toutes ces situations peuvent aussi trouver le pardon dans la mesure où l’humain se reconnaît inachevé, en manque de Dieu pour réaliser en lui ce qu’il est appelé à accomplir par vocation, c’est-à-dire “être à l’image et à la ressemblance de Dieu”…

L’Église catholique a le devoir d’accueillir toute personne quelle que soit sa condition, son passé, ses erreurs, ses fautes. Dans le “plan de Dieu” qui se laisse discerner par une fréquentation assidue de la Bible et surtout du Nouveau Testament, il y a des règles qui, si elles étaient toutes suivies avec rigueur, nous entraîneraient vers plus d’humanité. Tout ceci est assez simple! La vérité, c’est que nous ne parviendrons jamais à cet état idéal. Nous avons à vivre dans les conditionnements humains et dans l’espace-temps. Le plus souvent, notre liberté est contrainte, parfois même spoliée par des mécanismes sournois qui poussent constamment au relativisme et à l’égoïsme le plus vil. Dans ce contexte, nier que nous sommes en besoin de Dieu qui, seul, peut nous accueillir avec une tendresse infinie dans la totalité de ce que nous sommes, sans condescendance ni mensonge, c’est se priver de ce pour quoi nous existons: “pour aimer autant que nous en avons la force” (mère Teresa). Pour moi, ceci est une morale de l’amour à laquelle j’adhère…

Suis-je moi-même exempt de “péché”. Bien sûr que non. Dois-je me sentir ostracisé, rejeté? L’Église m’offre sans cesse de reconsidérer ma vie à la lumière de l’Évangile. C’est une chance! Par exemple, Jésus a évité une mort certaine à une femme surprise en délit d’adultère en se mettant en travers de ses poursuivants armés de pierres et en les invitant à se regarder eux-mêmes d’abord, en vérité. S’ils étaient sans tache, ils pourraient la condamner. Tous ont quitté. Les membres du clergé de l’Église catholique devraient certainement quitter, eux aussi, tout comme moi. Est-ce que cela devrait être une raison de fermer les yeux sur tout ce qui n’est pas porteur de “plus d’humanité”? Jésus n’a pas seulement protégé la femme, il lui a dit aussi “Va, ne pèche plus” (cf. Jean 8). Nous sommes constamment invités à réduire la part de mal en nous pour faire plus de place au bien qui se construit par l’amour et l’amour jusqu’au bout.

C’est donc dans ce contexte plus global que se pose la question de l’homosexualité “active génitalement”… Il est difficile d’accepter la position de l’Église, j’en conviens. Je connais tant de gens qui sembler aimer vraiment leur partenaire du même sexe et qui manifestent une fidélité mutuelle. C’est pareil pour un grand nombre de divorcés réengagés qui sont, eux aussi, sujets d’interpellation évangélique. Je les respecte tant qu’il m’est possible. Je fréquente quelques couples gais en cherchant à voir l’amour qu’ils désirent célébrer dans leur vie plutôt que leur “déviance” morale éventuelle. En les jugeant, je leur donnerais le droit de juger ma vie. Mais s’ils me posent la question à propos de la position de l’Église à leur égard, je la leur présente, comme je le fais maintenant. Et je m’empresse de dire que j’ai moi-même une grande pente à franchir pour être “conforme” en tout. À eux de faire ce qu’ils veulent avec cette proposition!

En ne s’arrêtant qu’à la question de l’homosexualité en elle-même, nous arriverons toujours au constat que l’Église est arriérée et hypocrite. Et, malheureusement, il y aura toujours des représentants autorisés qui s’exprimeront de manière tranchée, parfois hostile. Néanmoins, en cherchant à décrypter la vérité que Dieu exprime discrètement dans l’histoire des humains, nous constatons de plus en plus souvent que l’Église se veut, malgré ses propres errements, de la manière la plus authentique possible, initiatrice — avec tous les humains de bonne volonté — d’un monde meilleur.

“Rien que nous” ou le retour de Babel

Tour de Babel par Grimmer (1604)

Un grand nombre de personnes sortent de plus en plus des placards et commencent à exprimer leur ras-le-bol à propos de la transformation de notre culture, la perte de nos repères traditionnels, etc. Tout cela serait à mettre sur le compte de l’immigration massive. On ne compte plus les courriels haineux qui circulent comme cette histoire insensée d’une invasion islamique à Rimouski, les sites web nationalistes vindicatifs, les tribunes téléphoniques, les conversations à voix haute, etc. qui donnent à des Québécois “de souche” des occasions de s’élever contre ces étrangers qui viendraient nous imposer leur mode de vie, avec tous ces soi-disant accommodements que nous devons faire pour eux alors que nous ne les pratiquons même pas pour nous!

Le choc des cultures a ceci de bon qu’il nous ramène à nous-mêmes. Quand je me suis retrouvé avec ma famille “résident permanent” en France, mes premiers réflexes étaient de comparer tout ce que j’observais de coutumes, de traditions, de manières de faire dans les petits détails.  Je me plaisais à écrire chaque jour mes découvertes à mes amis du Québec. Je voyais la multitude de différences qui nous séparent bien plus que tout ce que nous avons en commun. Il y avait chaque semaine un rassemblement de Québécois dans un bar de Paris et tous les “nouveaux arrivants” s’y regroupaient naturellement. Je ne vous dis pas tout ce qu’on pouvait raconter sur les Français! C’est un réflexe identitaire: dans un monde qui nous semble étranger, on se replie sur ce qui fait notre unicité. J’étais l’étranger dans un ailleurs et je devais trouver les clés pour m’adapter.

Les différentes ethnies qui viennent s’installer au Québec, dans une société radicalement différente de la leur, ont pour premier réflexe de se protéger en se campant dans ce qu’ils ont de plus traditionnel, de plus culturel. Ils combattent le sentiment d’isolement en se regroupant le plus souvent avec des gens de leur famille, de leur culture. Partez quelques mois n’importe où ailleurs dans le monde et il est fort probable que vous aurez le même réflexe!

Nous retrouver entre semblables

L’immigrant qui se montre visible et qui se regroupe avec ses pairs donne une fausse impression d’un mouvement de masse. C’est le propre des minorités. Lorsqu’elles se mettent ensemble, elles ont une plus grande visibilité et provoquent davantage de réactions positives ou négatives. C’est ainsi qu’elles arrivent à conduire des responsables politiques à modifier les lois et à rendre la société plus tolérante à la différence. Les succès du lobby gai en sont un exemple éloquent. Mais la prise de conscience par les Québécois, surtout des régions, de la vague plus récente d’immigration, en particulier celle en provenance des pays d’Afrique du Nord, majoritairement arabe et musulmane, active soudainement notre besoin de nous retrouver nous-mêmes dans ce qui fait notre identité. Après avoir fait éclater tous les grands éléments de nos traditions culturelles et religieuses, après avoir fait surgir nos individualités et chercher à nous différencier de la masse, nous voici un peu perdus, isolés, cherchant nos repères, fouillant dans notre passé.

La tentation, en nous retrouvant entre pairs, sera toujours de nous isoler par ce qui nous constitue semblables par opposition à ceux qui sont différents. Nous voici donc de retour au fameux mythe de Babel. Nous voulons faire de notre ethnie (les Québécois de souche), une nation d’une seule ville, avec une tour qui transperce le ciel et qui nous rend aussi fort que le divin!

Comme au temps de la tour de Babel (Cf. Genèse 11, 1-9), les humains sont souvent tentés de fusionner. Ils cherchent à imposer leurs cultures personnelles, leurs mentalités, leurs habitudes. Ils résistent devant ce qui leur est étranger. Ils ont peur ou ils cèdent au mépris. (Denis Gagnon, source)

Remplaçons dans cette citation le mot “humains” par “Québécois de souche” et vous verrez poindre un nouveau sens, une vérité qui nous frappe en plein coeur.

La relation, condition de l’intégration

Le message de Babel est relativement simple: la diversité est un trait spécifique de l’humanité. La recherche de l’unicité conduit forcément à la réduction de notre espèce, à nous diminuer en faisant de nous des êtres uniformes. Ceci dit, je comprends la peur de l’autre, car sa seule présence est une question perpétuelle qui confronte ma différence. Pourquoi se comporte-t-il ainsi? Pourquoi réagit-il de cette façon? Ces pourquoi me rentrent dans le corps! Ils rebondissent vers moi et m’obligent à revoir mes attitudes, à saisir leur genèse, à décrypter les mécanismes culturels et les réflexes identitaires. Le repli est une réaction naturelle positive tant qu’il ne mène pas à la peur, au mépris et à la haine.

Tous les chantres de l’intégration culturelle (dont je suis) voudraient que les immigrants arrivent sagement chez nous, prennent quelques cours sur la façon de se comporter ici, sur la culture qu’ils doivent emprunter en abandonnant des morceaux entiers de la leur. Ce serait si simple: “À Rome, on se comporte comme les Romains”. Oui, on peut y arriver quand on est en vacances, quelques jours, mais jamais sur une base permanente, car on a besoin de retrouver notre identité. Étouffée, celle-ci ne peut, comme un ballon qu’on retient dans l’eau, que chercher à surgir désespérément pour exister.

Pour moi, l’intégration est d’abord affaire de relation. C’est ce que j’ai appris à L’Arche où je me suis trouvé engagé pendant quelques années. L’Arche accueille chaque année un nombre impressionnant d’étrangers dans ses communautés réparties à travers le monde. L’intégration se mesure d’abord à la manière que nous avons d’accueillir le nouvel arrivant. Accueillir, ce n’est pas installer l’autre à l’écart et lui demander de ne pas trop faire de vague. Les personnes présentant une déficience intellectuelle sont nos maîtres dans l’art d’accueillir. Voici ce qu’elles m’ont appris: accueillir, c’est aller à la rencontre de l’autre avec la curiosité de le connaître pour ce qu’il est, sans jugement. Cet accueil donne à l’autre la confiance d’exister et de s’épanouir à partir du meilleur de ce qu’il est. Peu à peu, le nouveau apprend nos coutumes, nos traditions et les fait siennes, en ajoutant sa couleur qui enrichit la culture du groupe.

L’intégration, avant d’être “fusion” à notre groupe d’appartenance, est d’abord écoute de l’autre, ouverture à sa diversité. Le groupe qui accueille a donc plus de travail à faire que la personne accueillie! À L’Arche, les accueils réussis ont toujours été ceux qui avaient été le mieux préparés. Lorsque nous étions tous surchargés par nos soucis et le travail à faire, davantage tournés vers nous-mêmes et nos problèmes, le nouvel arrivant devait de lui-même trouver sa place, se faire petit, attendre qu’on vienne vers lui. La plupart du temps, il commençait par téléphoner le soir-même à ses parents dans son pays d’origine en se demandant, dans les larmes et les regrets, ce qu’il était venu faire là, dans ce milieu inhospitalier…

Sommes-nous, au Québec, dans cette dynamique d’intégration? Voulons-nous vraiment l’intégration plutôt que la mosaïque canadienne du multiculturalisme (on laisse les gens venir et se regrouper entre eux)? Si nous voulons que les immigrants s’intègrent, nous avons du pain sur la planche et des croûtes à manger… Nous sommes loin de savoir accueillir de cette façon:

À Babel, Dieu a inventé la diversité. Car un seul être humain ne peut contenir toute la richesse de l’humanité. Une seule race et une seule culture ne peuvent à elles seules tout dire de ce qui habite les personnes humaines. Il faut plus qu’une race pour libérer le potentiel de l’être humain. Il faut plus qu’une langue pour dire l’être humain. Et dire Dieu aussi. Il n’existe pas de grammaire et de vocabulaire assez vaste pour tout dire. C’est dans la diversité des peuples que l’être humain peut être l’image et la ressemblance de Dieu. (Denis Gagnon, source)

Religion, une affaire de vie, pas d’école

La semaine dernière, la Cour suprême du Canada a tranché définitivement: le programme Éthique et Culture religieuse restera obligatoire pour tous les élèves du primaire et du secondaire car il ne brime pas la liberté de conscience et de religion. En soi, c’est une victoire importante pour le Gouvernement du Québec, mais faut-il nous en contenter? Il y a une grande variété de positions qui ont été exprimées.

Tentons d’abord de comprendre le point de vue des parents qui ont été déboutés et avec eux, les membres déçus d’une coalition qui auraient bien souhaité que leurs enfants ne soient pas mis en contact trop tôt avec les croyances des autres traditions religieuses. Je crois pouvoir assez bien comprendre ce point de vue. Une religion ne se considérera jamais égale à une autre, ce qui conduirait au relativisme. Demandez à un musulman, un juif, un bouddhiste ou un hindou de supprimer les “détails” de leur religion pour la réduire à un dénominateur commun. Vous aurez rapidement les prémices d’une nouvelle guerre mondiale! Une religion ne se confond jamais dans une autre, ni ne peut faire l’objet de compromis sur ses doctrines. Celles-ci reposent essentiellement sur des expériences historiques avec lesquelles nous n’avons plus aucun lien. Nous ne pouvons pas changer l’expérience d’un individu ou d’un groupe de fondateurs religieux vécue en leur époque, selon les connaissances et les contextes qui leur étaient propres. Les diverses traditions qu’ils ont fondées ont par la suite évolué avec des expansions remarquables, des successions de responsables, des ramifications, des schismes, etc.

Le catholicisme, par exemple, malgré certaines perceptions, a fait l’objet d’importantes adaptations grâce à de nombreux apports, notamment ceux des sciences en général et les sciences humaines en particulier. J’entendais l’autre jour à Maisonneuve en direct, une historienne affirmer, de mémoire: “Si nous nous trouvions ensemble à une même table, les fondateurs de Montréal et nous, il y a de forte chance que nous éprouvions un certain malaise devant leurs perceptions du monde et leur vision ultra-religieuse.” Pourtant, ils étaient bien catholiques, Paul de Chomedey de Maisonneuve et Jeanne-Mance! Mais leur catholicisme était imprégné de la culture de l’époque et vice versa. Et le malaise qu’ils éprouveraient à côtoyer des catholiques de 2012 serait tout aussi grand!

Ce qui constitue une religion

La démarche d’une religion ne se réduit jamais à ses seules manifestations extérieures. Celles-ci ne sont, en fait, que la pointe de l’iceberg. Une religion est toujours affaire de sens. Elle opère dans un univers symbolique qui fait appel à des formes variées d’intelligence (émotionnelle, sensorielle, cognitive, spirituelle). Elle est reliée irrémédiablement à des évènements fondateurs qui ont “fait” sens et qui présentent un caractère déterminant, assez pour que des dizaines, puis des centaines et jusqu’à des millions de personnes se soient mis à y adhérer peu à peu ou de manière soudaine. La démarche religieuse est d’abord une inspiration intérieure intimement liée à la conscience de la personne.

Voilà pourquoi des enseignements qui ne font que montrer la dimension culturelle des divers cultes ne permet pas d’en comprendre le sens et la portée. Ils peuvent à la limite appeler au respect des pratiques comme expressions d’attitudes: ces gens agissent comme ça, à l’occasion de telle fête ou de telle activité, parce qu’ils célèbrent ainsi tel évènement de leur histoire, qu’il soit aujourd’hui considéré comme un mythe ou qu’il ait véritablement existé. Savoir cela devrait inviter au respect, pas aux railleries. Ainsi, pour un bouddhiste traditionnel, le Bouddha a bel et bien atteint “l’état d’éveil” sous un arbre et c’est en cela qu’il est devenu un maître et un guide pour des générations qui ont cherché à sortir du cycle infernal causé par l’idée de l’existence. Pour un juif, Moïse est redescendu de la montagne avec les tables gravées de la loi et a scellé une alliance définitive avec Yahvé qui engage toutes les générations successives. Pour un chrétien, Jésus n’a pas échoué sa vie lumineuse avec sa mise à mort sur une croix, car des témoins ont rapporté l’avoir vu vivant, confirmant ainsi qu’il était Fils de Dieu. Pour un musulman, le prophète Mahomet a reçu une révélation qui “corrigeait” les doctrines juives et chrétiennes et les portait à un nouveau sommet de foi et de justice. Aucun croyant de l’une ou l’autre de ces traditions ne saurait accepter sans sourciller les affirmations d’une autre tradition et y “prêter” foi… Il est impossible d’entrer dans la démarche croyante d’une tradition sans abandonner quelque chose, voire la totalité de sa propre foi. Il est impossible également à un athée de comprendre ce qui anime en profondeur un croyant. Mais le respect de l’expérience de l’autre est possible pour tous.

Il est clair que l’intégration à une tradition religieuse repose non pas sur des connaissances, mais sur la confiance qui se crée à l’intérieur d’un cercle qui approfondit ses origines avec un “crédit de foi”. Je pense par exemple à Chantal Jolis, qui s’est convertie à l’Islam il y a quelques années. Cette célèbre animatrice, une femme rationnelle, féministe, a été touchée par des femmes d’Afrique du Nord et par leurs convictions profondes. Elle ne connaissait pas vraiment les tenants et les aboutissants de la doctrine de l’Islam, mais elle a choisi d’y entrer progressivement pour se faire l’une d’entre elles, en choisissant de “sentir les vérités” plutôt que de les rationaliser. Voilà une démarche de conversion à proprement parler qui appelle au respect. Il est possible de développer une telle attitude si vous on vous enseigne honnêtement ce qu’est le ramadan ou le carême et à quoi sert la ménorah.

Pour le vivre ensemble

Certains, comme Richard Martineau, souhaiteraient le retrait complet de l’enseignement sur les religions de l’école. La religion, c’est l’affaire des parents s’ils veulent inculquer quelque chose de ce genre à leur enfant… Le chroniqueur va plus loin en suggérant même de retirer le volet éthique pour traiter de domaines plus pertinents, ce à quoi un autre blogueur, Patrick Lévesque, lui répond que, au contraire, il faut plutôt valoriser l’éthique, en pointant des sujets chauds actuellement qui visent des positions politiques tout à fait d’actualité. On n’a pas fini d’en débattre alors !

En ce qui me concerne, je me réjouis qu’un effort soit consacré à favoriser le vivre ensemble auquel nous sommes “condamnés” si nous ne voulons pas sombrer dans des divisions de plus en plus radicales et douloureuses. Un cours qui donne les connaissances de base sur les religions doit permettre d’en accepter les manifestations sans pousser à craindre pour ses propres croyances. Le fait de côtoyer d’autres univers symboliques de croyances ne peut pas nuire à mes croyances si elles reposent sur une adhésion personnelle en toute connaissance de cause. Or, ce n’est pas la caractéristique première des enfants de pouvoir faire de tels choix, d’où cette opposition des parents et cette cause jusqu’en Cour Suprême. Ces parents doivent prendre acte que notre société est devenue multiforme et donne une place importante aux minorités quelles qu’elles soient.

Les enfants qui grandissent dans la diversité ont plus de chance de développer les attitudes de respect des différences, c’est un fait! Alors plutôt que de regretter cette mixité de valeurs et de croyances, il me semble que c’est un monde meilleur que nous bâtissons en permettant ces échanges dès le plus jeune âge.

Pour ce qui est de la religion des enfants, ce ne sera jamais parce qu’ils auront été protégés de la rencontre des autres croyances qu’ils resteront attachés à celle de leurs parents. Ils trouveront un attrait seulement si leurs parents et d’autres qui partagent la même foi vivent eux-mêmes de manière authentique les valeurs fondamentales de leur tradition, au point d’en être façonnés et devenir de meilleurs êtres humains engagés dans les enjeux de l’humanité. Si la religion ne mène pas à cela, elle est simplement vaine et inutile.

Un enseignement religieux ne donnera rarement plus que ce que les maîtres en donnent à voir dans leur propre vie… Et pour cela, les catholiques québécois — et pas uniquement eux — ont bien des croûtes à manger.

Dieu censuré, l’espace public délavé

Un titre de roman qu'il faudra modifier?

Autrefois, on censurait au nom de Dieu. Mal lui en prit, car maintenant c’est Dieu lui-même qui subit la censure! En effet, ces jours-ci, à Sorel-Tracy, on censure Dieu à l’école tout comme autrefois on y censurait le sexe. Un prof de musique a beaucoup fait parler de lui en supprimant la dernière phrase de l’Hymne à l’amour d’Édith Piaf dans le cadre d’un concert qui sera donné par des jeunes de son école.  Le professeur de musique « ne voulait pas avoir à répondre à des questions liées à la religion de la part de ses élèves. » (Source)

Stéphane Laporte, qui est en voie de devenir peu à peu le pourfendeur de la bêtise humaine, en particulier lorsque celle-ci s’attaque au patrimoine religieux et à nos coutumes, a écrit sur son blogue : « Le métier de professeur, ce n’est pas de faire disparaître les mots, c’est de leur donner un sens. » Et pour s’assurer que l’enseignant n’aura pas à chercher longtemps, il lui donne en mille la signification de la phrase tronquée : « Ça veut dire que l’amour est plus fort que tout. Et qu’il unit à jamais ceux qui s’aiment pour vrai. » Alors que vient faire Dieu, là-dedans? Qu’on y croit ou non, il est le symbole par excellence de l’amour. Pas si compliqué, finalement…

Le député de Richelieu, Sylvain Simard, a lui aussi réagi vivement en demandant à la commission scolaire de corriger le tir. Il a surtout soulevé la question qui est probablement la plus sensée :

Imaginez un instant l’hécatombe culturelle à laquelle il faudrait se livrer si nous avions l’idée saugrenue d’éliminer toutes les références à la religion dans les romans, les livres d’histoires, la peinture, le cinéma… »

Il y a quelques mois, une autre chanson classique, du groupe Dire Straits, avait fait elle aussi l’objet de censure, cette fois-là pour des raisons de discrimination: « La chanson Money for nothing est jugée homophobe par le Canada, qui interdit la diffusion de la version non modifiée. » (Source) Le Canada (et le Québec), pays de la liberté d’expression, serait-il sur le point de devenir le champion de la réécriture de l’histoire et des textes pour s’assurer qu’ils correspondent à une certaine vision du politiquement correct en matières de droits des minorités et de laïcité?

Nous faudra-t-il tout revisiter, tout réécrire, pour que ce qui a été légué autrefois par nos prédécesseurs soit revu afin de ne pas troubler nos consciences modernes si peu préparées à lire ou à entendre de telles choses? Imaginez tout ce travail négationniste!

“Ils nous enlèvent notre religion”

Cela m’amène à un autre aspect de la réflexion. Dans mes échanges avec les gens, j’entends régulièrement l’expression de la peur que les immigrants apportent avec eux des coutumes et des religions différentes et réclament, une fois en place, que nous rejetions nos traditions et nos références religieuses. Je trouve ça injuste, car il est beaucoup plus fréquent de voir les nouveaux arrivants se réjouir de nos habitudes culturelles, de nos symboles saisonniers, de nos monuments religieux! D’ailleurs, à ce que je sache, ce n’est pas un groupe de juifs qui a demandé le retrait de la prière au conseil municipal de Saguenay; ce n’est pas un groupe de sikhs qui a exigé le retrait des décorations de Noël des bureaux de Service Canada; ce n’est pas plus des musulmans qui ont souhaité le retrait de la crèche de Noël et de la ménorah devant l’Hôtel de Ville de Mont-Royal!

La plupart des décisions de retirer des symboles visibles de notre héritage culturel et religieux sont conséquentes à l’action de personnes bien installées au Québec depuis des générations et qui le font au nom d’une certaine idée de la laïcité. Ils procèdent davantage d’un sentiment anti-religieux que de laïcité véritable. Ceux-là disent que la religion n’a sa place que dans le domaine privé: “C’est mieux vu si ça ne se voit pas!”. D’autres affirment que nous plions mollement et que nous ne savons pas nous tenir debout pour faire respecter ce que nous sommes et ce qui nous représente. Il n’en demeure pas moins que ce n’est généralement pas suite aux initiatives des nouveaux Québécois qu’il nous faut faire le vide de tout ce qui témoigne de notre passé. Au contraire, toute cette censure, tout cet anéantissement de notre culture religieuse est plutôt le fruit d’une minorité athée radicale qui s’en prend à tous les symboles religieux et qui veille à ce qu’ils disparaissent de l’espace public…

Grâce à ces stratégies radicales et parfois agressives, nous en viendrons peu à peu à une situation de facto où plus aucune religion ne pourra s’afficher d’une quelconque manière dans l’espace public. Nous pourrions donc voir arriver un temps où il ne restera plus rien pour rappeler que nous avons été et que nous sommes encore, envers et contre tout, pour au moins 90% d’entre nous, des êtres pour lesquels la dimension de la foi et des croyances religieuses demeure une réalité essentielle à notre identité profonde. Et ainsi, privés d’une part importante de notre identité, nous déambulerons laïcisés, neutralisés, dans un espace public dépouillé de toutes les couleurs de la diversité.

Nouveau blogue

À la suite de quelques échos reçus ça et là, j’ai pris la décision de lancer un deuxième blogue. Celui-là contiendra des articles plus personnels à partir des expériences de vie avec mon épouse et mes enfants. Si ça vous intéresse, n’hésitez pas à venir y faire un tour de temps en temps. Voici l’adresse de ce nouveau blogue : http://lebonheurestdansleoui.wordpress.com 

Pour les lecteurs habitués à Culture et Foi, ne soyez pas inquiets, je vais continuer d’alimenter ce blogue au même rythme, avec des réflexions sur des sujets d’actualité, concernant la société, l’éthique, la religion, un peu de politique aussi. 

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