Category: Spiritualité


Voici le huitième article de ma série “En quête de foi” publié dans l’édition de mars du magazine Le messager de Saint Antoine. L’objectif de cette série est d’explorer les origines chrétiennes des éléments patrimoniaux dans la culture actuelle.

Devant les situations flagrantes d’injustice ou les actes ignobles de violence, une question revient sans cesse : pourquoi? Pourquoi Dieu laisse-t-il faire cela? Quel est donc ce Dieu qui regarde tout ceci sans rien faire? Et, depuis toujours, les réponses n’ont jamais satisfait complètement l’esprit humain qui cherche à comprendre.

Or, s’il est habilité à réfléchir, l’être humain est aussi doué d’un privilège extraordinaire qui en fait presque un égal de Dieu (cf. Psaume 8). Il s’agit de sa liberté. Dès qu’il s’est mis debout et qu’il a commencé à réfléchir de manière autonome, l’être humain a pris conscience que la vie lui proposait constamment des choix à faire. Chacun de ces choix met en œuvre un processus sélectif impliquant des renoncements.

Le meilleur et le pire

L’être humain a usé de sa liberté pour construire des civilisations grandioses. Pensons aux différents empires que l’histoire nous permet de connaître et d’apprécier. Mais l’accès à la liberté a rarement été équitable dans l’histoire. Certains en ont usé davantage que d’autres, ou plutôt sur le dos des autres! Des individus l’ont espérée, des peuples l’ont réclamée, parfois à coups de révolutions. La liberté fait partie des quêtes les plus constantes de l’humanité.

Or, en Occident, surtout depuis quelques siècles, nous pouvons croire que la liberté s’est rendue plus accessible, notamment grâce à la Déclaration universelle des Droits de l’Homme. Même si rien n’est parfait, nous constatons que notre société parvient à faire respecter ce droit tel qu’il se matérialise dans la liberté d’expression, de conscience, de religion et d’association. Il est probable que la liberté est devenue un attribut de notre civilisation actuelle, au point où parfois il est à se demander si nous savons toujours en faire bon usage…

Assez tôt, dans l’histoire d’Israël, les patriarches ont eu conscience que les choix qu’ils faisaient pouvaient comporter des conséquences non seulement pour eux-mêmes et leur entourage, mais pour le peuple tout entier!

Je place devant vous la vie et la bénédiction d’une part, la mort et la malédiction d’autre part. Choisissez donc la vie, afin que vous puissiez vivre. Deutéronome 30,19

Dans la Bible, Dieu s’en remet au peuple qui peut donc le choisir ou le rejeter. Plus récemment, nos papes nous ont éduqués à une culture de vie, qui construit résolument une civilisation de l’amour, plutôt qu’une culture de mort, qui entraîne forcément vers un déficit d’humanité.

En nous donnant l’intelligence pour anticiper les conséquences de nos choix, Dieu nous a fait le cadeau du libre-arbitre. Il ne peut donc qu’en éprouver une grande fierté lorsque nous en faisons un usage pour la vie. Lorsque la créativité humaine est encouragée, elle produit des structures et des cadres qui favorisent l’égalité, l’inclusion, l’interdépendance et la fraternité.

Saint Irénée le disait autrement : « La gloire de Dieu c’est l’homme vivant! » Et la vie de l’être humain ne va pas sans la liberté qui le met debout! Voilà donc un héritage du judéo-christianisme qui transparaît encore aujourd’hui dans nos institutions démocratiques et dans notre culture. Sachons donc en profiter pour le meilleur… et pour la vie!

Voici le neuvième article de ma série “En quête de foi” publié dans l’édition d’avril du magazine Le messager de Saint Antoine. L’objectif de cette série est d’explorer les origines chrétiennes des éléments patrimoniaux dans la culture actuelle.

pieds jésusUn grand nombre de nos contemporains ne parviennent pas à comprendre « l’obsession » des chrétiens pour la souffrance. Certaines œuvres de la Passion, en particulier des crucifix, des tableaux et des films (pensons à celui de Mel Gibson), présentent un Jésus qui paraît tellement souffrir, avec parfois plus de sang qu’il n’est possible d’imaginer, qu’on peut comprendre qu’une personne peu familière avec la théologie chrétienne ressente une forte répulsion à la vue des représentations que nous nous faisons de notre Dieu!

Mais en réalité, c’est comme s’ils arrêtaient leur regard sur le doigt qui pointe au lieu de suivre la direction qu’il indique! Même pour les chrétiens, la souffrance n’est jamais acceptable. Elle n’a aucun sens en elle-même. C’est uniquement dans la manière que nous avons de la vivre que nous pouvons la rendre signifiante et même féconde. Oui, c’est une conviction de foi que la souffrance et la mort peuvent produire du fruit.

Si le grain de blé ne meurt…

Jésus n’a jamais exalté la souffrance. S’il a anticipé que sa vie se terminerait dans la violence, c’est parce qu’il connaissait bien le sort réservé aux prophètes. Sa vie, ses miracles, la popularité de son message, sa liberté et sa fidélité absolue à son Père constituaient une menace à l’autorité des responsables religieux et politiques. Un tel comportement ne pouvait que le conduire à cette mort par condamnation.

Cela ne l’a pourtant jamais empêché de prêcher une autre forme de justice et une manière plus humaine de conduire sa vie. Il l’a fait en « étant lui-même » ce qu’il enseignait. Ainsi, Jésus a soigné et guéri des malades. Il s’est fait proche des personnes handicapées et des lépreux qui subissaient l’exclusion. Il s’est interposé face à un groupe qui voulait lapider une femme. Il n’a jamais « béni » la souffrance, qu’elle soit liée à la fatalité de l’existence ou bien provoquée par l’intimidation, le mépris, l’arrogance ou l’injustice !

Il est vrai qu’à une époque, l’Église a insisté fortement sur la substitution du Christ, sacrifié à notre place à un Dieu qui nous réclamait des comptes. Ces présentations de la Passion parvenaient à nous émouvoir du sacrifice du Fils et à nous convaincre d’endurer nos maux pour lui montrer combien nous l’aimions. Heureusement, l’annonce de la Bonne Nouvelle de la résurrection a repris le dessus dans la prédication !

C’est d’ailleurs ce qu’il faudrait retenir de l’histoire: les chrétiens ont généralement suivi les paroles du Seigneur qui les enjoignaient à servir les pauvres, soigner les malades, accompagner les mourants, visiter les prisonniers, intégrer les exclus, modifier les règles injustes. C’est ainsi que des hôpitaux, des asiles, des maisons pour itinérants, des services d’accompagnement au sein des prisons et dans les armées ont vu le jour au cours des siècles par l’initiative de baptisés répondant à l’invitation de Jésus.

Notre Dieu aime-t-il la souffrance? Pas plus que nous ! Mais il sait se rendre présent d’une manière qui réconforte et fortifie. Et il nous invite à devenir nous-mêmes les bons samaritains de cette humanité blessée afin que de la souffrance surgisse la fraternité…

Cher François,

En tant que baptisé,  marié, père et grand-père, permettez-moi de vous adresser quelques mots fraternels, avant que votre nouvelle fonction ne vous trouve bien trop occupé pour écouter d’humbles fidèles comme moi…

Nous voici donc parvenus au terme d’un autre conclave plutôt expéditif qui a vu une série de premières se dérouler sous nos yeux: vous êtes le premier non-européen depuis tant de siècles que ça ne compte plus, le premier fils de saint Ignace, et le premier qui ose emprunter le nom du pauvre d’Assise. Votre élection est un véritable pied de nez à tous les experts, bookmakers, journalistes et nous tous qui avons suivi de près la préparation de ce conclave, car vous êtes arrivé aussi inattendu que porteur d’espoir, comme l’étaient les pages blanches des spécialistes qui devaient commenter en direct votre élection!

Mais vous n’êtes pas une page blanche. Vous êtes prêtre de l’Église catholique, membre d’un ordre religieux qui a son histoire, ses failles, mais aussi sa grandeur qui repose essentiellement sur une spiritualité demeurée accessible et contemporaine, à preuve tous ces gens qui se mettent encore aujourd’hui aux “exercices de saint Ignace“… Vous êtes évêque d’un pays et d’un continent ravagé par les inégalités sociales. Vous vous êtes porté à la défense des pauvres en présentant la pauvreté comme une violation des droits de la personne et en devenant vous-même figure d’opposition au néo-libéralisme qui prive des populations entières de leur dignité fondamentale. Pour tout cela, François, votre élection nous donne une lueur d’espoir à nous qui sommes de cette Église sans être hors du monde. Nous pouvons espérer que votre passage à Rome sera inspiré de votre saint patron, lorsque celui-ci rencontra le pape Innocent III et qu’il obtint, contraste si puissant, de pouvoir vivre dans la pauvreté avec ses frères et témoigner d’un Évangile plus proche de ce qu’on attend d’une fréquentation avec Jésus que ce qui nous est généralement donné à voir du Vatican. Ainsi donc, François, si les cardinaux, inspirés plus que jamais par l’Esprit Saint, vous ont choisi, ce doit être parce qu’ils ont eu l’intuition qu’il faut imprimer un coup de barre à l’Église, à l’image de celui que François d’Assise provoqua au XIIIe siècle.

agiotto36Sur le plan doctrinal et surtout moral, je sais bien que nous ne pouvons pas attendre de grandes révolutions de votre part. Vous êtes déjà connu en effet pour vos positions qui ne renversent rien de celles déjà défendues par vos prédécesseurs. Mais je me permets, avant que la curie romaine ne parvienne à vous éloigner du peuple, de vous faire mention de quelques préoccupations que nous avons, ici au Québec, terre sécularisée autrefois si catholique, face à une Église dont on est pourtant encore si paradoxalement attaché, à preuve tout ce qui vient d’être déployé par les médias pour accueillir votre élection.

Au Québec, comme généralement en Occident et en Amérique latine, nous croyons en l’égalité fondamentale des hommes et des femmes. Et cela va, à mon sens, plus loin qu’une dignité seulement annoncée. Cette égalité est appelée à se rendre visible dans la société par une accession pleine et entière des femmes à tous les possibles, en particulier ceux qui ont pu être réservés aux hommes en certaines époques. Il y a eu de nombreuses avancées sur ce terrain, y compris dans l’Église. Je ne vous cache pas qu’au plan de la société québécoise, nous ne sommes pas encore de très bons élèves, car même si nous venons tout juste d’élire une femme à la tête de notre État, les inégalités, surtout économiques mais aussi dans les responsabilités, sont encore très présentes. Toutefois, la volonté de les supprimer est bien là. Le reste est une question de mentalités qui se transforment peu à peu. François, l’Église, sur ce point, ne peut plus, chez nous, se réfugier derrière une vision classique d’une dignité qui exclurait une égalité des rôles. Tant de femmes ont soutenu l’Église docilement, attendant d’être reconnues pour ce qu’elles sont. Un grand nombre ont déjà tourné le dos à l’Église, mais d’autres persistent, loyales. Parmi elles, plusieurs auraient pu rejoindre la fraternité sacerdotale et apporter aux fidèles une complémentarité dans le service sacramentel incluant l’exemplarité du Christ. Jusqu’à quand serons-nous en arrière de la société sécularisée qui se montre, à ce chapitre, plus prophétique que l’Église?

La question de la sexualité, depuis la fameuse encyclique de Paul VI, a entraîné un décrochage massif de fidèles. Les femmes et les hommes de mon pays n’attendent plus de parole sensée sur ce sujet de la part de l’Église, car ils ont choisi, en leur libre conscience, de vivre selon ce qui leur convient et ce qui leur semble bien. Pourtant, à ce chapitre, celui de l’amour, la Bonne nouvelle de l’Évangile devrait pouvoir encore résonner dans les coeurs! La morale rigide est difficile à recevoir lorsque la relation n’existe plus. François, aidez-nous à nous recentrer sur l’amour de Dieu! Si nous pouvons relever ce défi, peut-être alors que les considérations éthiques seront mieux accueillies, non pas comme une vérité qui s’impose, mais comme un chemin qui se propose…

Restons-en à ce chapitre. Certaines citations tirées de vos récentes sorties en Argentine, montrent de vous une attitude apparemment peu accueillante aux personnes homosexuelles, en particulier sur le mariage gay. Ces personnes réclament qu’on cesse de les accabler et qu’on les laisse vivre en paix. Depuis toujours, ils forment une minorité qui a subi, autant que d’autres, l’intimidation, le rejet et la violence de la part de majorités encouragées par une théologie morale qui en fait des êtres “intrinsèquement désordonnés”. Avec l’évolution des études sur le genre, la reconnaissance de l’état irréversible de la vaste majorité des personnes dont l’orientation est homosexuelle, l’Église ne devrait-elle pas poser sur elles un regard différent? Pouvons-nous continuer de faire souffrir des êtres humains en les étiquetant comme des désaxés? Est-ce possible d’avoir une oreille plus attentive à leurs souffrances, à leur désir de bonheur? Sur cette question, François, nous attendons de vous une petite ouverture qui donnera à vos pasteurs et aux personnes engagées en pastorale, un peu d’air frais qui permet de rendre possible une certaine écoute mutuelle. De cette écoute, peut-être pourrons-nous espérer de ces personnes qu’elles acceptent de considérer Jésus comme le Fils du Père qui les aime à la façon d’un frère?

Il y a bien d’autres questions qui nous affectent sincèrement, nous les Québécois, dans notre rapport à l’Église. Les divorcés-réengagés, par exemple, qui vivent dans la honte lorsqu’ils expriment le besoin de l’eucharistie dans leur vie. Les femmes qui ont choisi l’avortement à un moment ou l’autre de leur vie comme unique solution à ce qu’elles croyaient, en conscience, la seule décision logique. Bien sûr, elles ont supprimé une vie en développement, mais faut-il rappeler que le seul juge de leurs actes — et des nôtres — sera Dieu lui-même? Et faut-il aussi nous ressaisir de l’attitude de Jésus qui n’a jamais rejeté quiconque, accueillant chacune des personnes reconnues pécheresses, s’invitant même chez elles? C’est cette rencontre qui a changé les coeurs des uns et des autres et qui les a mis sur un chemin de conversion. Si nous ne pouvons pas leur présenter Jésus, faute de pouvoir partager leur humanité, qui le fera?

François, nous avons compris ici que nous ne reviendrons jamais en arrière, comme quand l’Église était triomphante, parfois même arrogante. Et le dépouillement que nous vivons depuis notre révolution tranquille est sans doute une bénédiction afin de nous recentrer sur l’Évangile. Mais nous avons besoin que notre Église demeure pertinente en tant que communauté qui célèbre le pardon accordé par Jésus Christ et le don de sa vie offert à toute personne de bonne volonté. Nous avons besoin d’un signe de votre part qui témoigne de cette ouverture pastorale. Peut-être qu’à force d’écouter l’Esprit Saint qui s’exprime là où il veut, entendrons-nous, ensemble, l’humanité qui marche inlassablement et irrémédiablement vers Dieu qui l’attend comme un Père aimant. N’est-ce pas d’ailleurs ce qu’a si bien démontré l’un de vos frères jésuites, Pierre Teilhard de Chardin?

Lors d’une rencontre de parole libre, la veille de votre élection, nous avons exprimé plusieurs souhaits dont celui que vous puissiez être un prophète… Ce sera peut-être par votre personne que vous le serez, car votre parti pris pour les pauvres et votre dénonciation de l’injustice sont déjà des actes qui parlent fort. Vous avez dit lors de votre première homélie que suivre Jésus comprend aussi de le suivre sur son chemin de croix. Être avec lui, comme ses disciples historiques, comporte son lot d’hésitations, de résistances, d’incompréhension, de renoncements, parfois de trahisons! Jésus a pardonné tout cela à ses apôtres et, à travers eux et donc vous, aujourd’hui, à celles et ceux qui veulent le suivre maintenant.

Un prophète sait interpeller son propre peuple et vous avez déjà commencé à le faire. Aidez-le, aidez-nous, en appelant vos plus proches collaborateurs à quitter leur conviction que l’Église doit demeurer opaque en toute circonstance. Qu’elle se montre enfin sous son vrai jour, vulnérable, fragile et elle-même en chemin! Elle a besoin de se dépouiller, comme l’y a invitée le poverello d’Assise. Jésus fut lui-même dépouillé de ses vêtements pour affronter ses bourreaux et le fut encore au moment d’être cloué sur la croix: nu, sans rien à défendre, rien à perdre non plus, sinon la vie qu’il avait remise entièrement entre les mains de son Père. Alors cette Église qui se protège sans cesse doit accepter de se montrer plus vraie, plus authentique. Elle doit collaborer à extirper de son sein les malfaiteurs pour qu’ils reçoivent les sanctions de la justice comme tous les autres humains, que ce soit pour des méfaits liés à l’argent ou à la sexualité. Cela signifie que tous doivent se soumettre à la reddition de compte, comme dans les meilleures organisations publiques.

Pour terminer, je vous laisse au souvenir de ce tableau présentant le pape à genoux devant votre saint patron au XIIIe siècle, symbole de la puissance de l’Église aux pieds du pauvre, à l’exemple de Jésus au soir du Jeudi Saint…  Je vous en prie, demeurez l’homme simple que vous avez toujours été et montrez-nous le chemin qui mène à l’amour du prochain, du pauvre en particulier, qui se présente aux disciples de Jésus le plus souvent sous des visages… inattendus. Recevez l’assurance de ma collaboration la plus entière au service de la charité à laquelle vous présidez désormais.

Émission du dimanche 17 février 2013 - Tout le monde en parle - Radio-Canada.ca(1)J’écris ce billet à la suite d’un échange avec mon épouse inspirante… Chez les Hindous, la fin d’un cycle est l’occasion du chaos qui détruit tout pour faire place nette au renouveau. Chez les catholiques, peut-être que la fin d’un pape (on ne peut plus dire la mort) peut présenter un désordre semblable préparant la place à du changement. J’ai été étonné de voir à quel point le petit quart-d’heure d’entrevue avec Alain Crevier, animateur de l’émission Second Regard, invité à la tellement plus célèbre émission Tout le monde en parle du 17 février, a suscité un intérêt manifeste. “Que l’on en parle en bien ou en mal, dit le dicton, pourvu qu’on en parle!” Il se trouve que cette entrevue a touché des questions de fond adressées à l’Église, elle qui, habituellement, est plutôt celle qui pose les questions et interpelle le monde jusqu’à, faut-il le dire, le condamner parfois (souvent)…

Cela m’a ramené à la vision prophétique de Vatican II sur l’Église, non pas d’abord affirmée comme une caste cléricale, mais plutôt comme un peuple, celui que Dieu s’est choisi pour étendre la justice et la paix, au service duquel est érigée une gouvernance qu’on appelle généralement la hiérarchie avec ses prêtres, ses évêques et son pape. Et je vois dans la vacance du siège de l’évêque de Rome, qui est aussi le pape, un temps pour que des entrevues comme celle de l’émission de dimanche dernier pullulent partout dans le monde, non seulement dans les médias de masse, mais aussi et surtout dans les cuisines, les salons, les cantines, les réfectoires, les salles de conférence, les parcs et les bistros! Plus on parle de l’Église, de sa mission, de ses erreurs, des scandales qu’elle subit et ceux auxquels ses représentants ont contribué, de ses grandeurs aussi, de sa culture, de son patrimoine, de ses influences, de ses inspirations édifiantes, etc., et plus on libère la parole, et plus la parole libère les coeurs entravés.

Libérer le trésor

Michel Rivard a écrit une chanson superbe intitulée “Libérer le trésor”. Voici son refrain :

Il existe un trésor, une richesse qui dort
Dans le coeur des enfants mal aimés
Sous le poids du silence et de l’indifférence
Trop souvent le trésor reste caché

La souffrance des humains cache généralement un trésor, celui-là même qui fait leur humanité. Il s’agit de leur fragilité, leur totale vulnérabilité. On la camoufle par des constructions intellectuelles, sentimentales, émotionnelles, par des gestes de fermeture ou des jugements sur autrui, par des actions impulsives ou des dépendances envahissantes. Lorsque la parole est libérée, le mal peut enfin être nommé et prendre la forme de l’ennemi qu’on peut abattre, non sans l’avoir aussi aimé! Car cet ennemi il est en nous, il est parfois nous-même. Jésus a eu un jour cette réflexion inouïe: « Écoutez-moi tous, et comprenez bien. Rien de ce qui est extérieur à l’homme et qui pénètre en lui ne peut le rendre impur. Mais ce qui sort de l’homme, voilà ce qui rend l’homme impur. » (Marc 7, 14). On pourrait voir l’impureté dont il est question comme “ce qui est improprement humain”, car l’homme et la femme ont été créés à l’image et à la ressemblance de Dieu, donc “purement” humains! Ce qui est inhumain, ce serait ce que nous produisons à partir de nos blessures, nos maladies spirituelles, nos enfermements, les murs que nous érigeons pour nous protéger et qui devient le mal que nous projetons sur les autres, sur le monde, sur l’Église, bien sûr, et sur Dieu lui-même!

Beaucoup de catholiques dans le monde, surtout en Occident et ici même au Québec, ont souffert “du poids du silence et de l’indifférence” d’une Église “institution” plus prompte à se protéger qu’à défendre les plus petits. Je considère que la plus grande part des critiques faites à l’Église catholique romaine proviennent de cette zone en nous qui est souffrante et qui a besoin de se dire pour que nous puissions goûter à l’authentique liberté. Pour libérer le trésor, il faut donc libérer la parole. En judéo-christianisme, la parole a un réel pouvoir: dès le commencement, c’est par sa parole que Dieu crée le monde — en sept jours ou en quelques milliards d’années, on n’en est pas à quelques détails près ! :) Les thérapies modernes ont toutes plus ou moins mis en valeur la parole pour favoriser la libération des entraves qui nous empêchent d’être heureux. Il est cependant moins impérieux que la parole serve à dire ce que nous pensons qu’à dire ce que nous sommes, vraiment…

Dire, bien dire, médire, maudire…

Ce qui rend l’être humain pur, c’est quand ce qu’il dit correspond à ce qu’il est. Une personne ne se réduit pas à sa blessure, à son histoire, aux abus qu’il a subis, au manque de considération ou à l’expression de sa colère. Une personne humaine est toujours plus que ce qu’elle laisse entrevoir d’elle-même, plus également que ce qu’elle croit être. Chaque personne est une créature unique dont la vie repose dans le coeur aimant du Dieu fou d’amour pour elle! Ce Dieu fait de chaque être humain son fils, sa fille préférée et bien-aimée. Et c’est d’ailleurs après avoir dit cela de Jésus qu’il commande à tous: “Écoutez-le!” (cf. Luc 9, 35) Ceci me rappelle une autre chanson, du groupe Harmonium:

On a mis quelqu’un au monde,
On devrait peut-être l’écouter!

La parole a un pouvoir réel dans le monde. Mais la parole est mutilée, étouffée, altérée. Dès qu’une personne exprime une opinion contraire à la nôtre, on se ferme ou on se braque, on réplique ou on se tait. Dans tous les cas, on enfouit davantage le trésor, celui de l’autre et celui en nous, au lieu de le rendre accessible en l’exposant tel qu’il est.

Il existe en christianisme une conviction théologique qui a traversé les siècles et qu’on appelle le sensus fidei qu’on pourrait traduire comme “le sens inné de la foi” qui opère en chaque baptisé. Chaque fois qu’il a été “entendu”, ce sensus fidei a produit des changements et des conversions dans l’Église jusqu’à son sommet. Mais pour que ce sens de la foi puisse s’exprimer, il faut soit des prophètes de feu qui envoient des flèches “parlantes” là où ça compte, soit que le peuple ait un espace pour parler et être consulté. La deuxième manière est relativement simple à mettre en oeuvre. L’Église catholique romaine vit des opportunités qui surviennent généralement à chaque intervalle entre deux papes ou, sur un plan local, entre deux évêques. C’est très peu de temps: quelques jours, quelques semaines. Dès que le prochain pape sera en place, le système curial romain reprendra ses prérogatives et remettra la parole sous clefs afin de faire front commun derrière le nouveau pape. Les fidèles seront de nouveau appelés à être “en communion” avec leurs pasteurs, les dissidents à rentrer dans les rangs. Mais il est possible que des clameurs qui montent, certaines soient entendues comme des brises légères transportant en elles un esprit de renouveau.

Je suis reconnaissant pour ce temps qui nous est donné avec la renonciation de Benoît XVI et la liberté qu’il s’est lui-même accordée. C’est un temps pour espérer du neuf. Je n’hésite pas à encourager quiconque à exprimer honnêtement tout ce qui entrave sa liberté dans son lien avec l’Église pour que peu à peu le trésor caché dans son être profond se découvre et révèle sa beauté. Ce serait un cadeau à faire à l’Église, c’est-à-dire à ceux et celles qui forment le peuple de Dieu et à celles et (surtout) ceux qui sont appelés à le servir comme Jésus le leur a montré, le soir du Jeudi Saint (Cf. Jean 13, 1-15). Et je prie l’Esprit Saint d’amener à la conscience des uns et des autres ce qui conviendra pour la suite des choses.

S'en aller de son vivant

S’en aller de son vivant

Il en aura surpris des masses, ce Benoît XVI, depuis son élection, pourtant si prévisible, jusqu’à ce coup d’éclat réalisé en douce, à l’occasion d’un évènement presque banal… Non, personne ne l’attendait, pas comme ça, pas maintenant.

En fait, personne ne savait à quoi pouvait ressembler une démission de pape! Le dernier en date l’avait fait il y a près de six siècles. Généralement, on remet sa démission à un patron, un employeur, un conseil d’administration! Mais le pape, qui est reconnu comme l’unique chef de l’Église catholique, n’avait aucune instance semblable pour le faire. Il a donc inventé une démission papale, à partir du peu qui est dit dans le code de droit de l’Église: “qu’elle soit faite librement et qu’elle soit dûment manifestée, mais non pas qu’elle soit acceptée par qui que ce soit” (article 332, alinéa 2). Ce pape-là a donc décidé de procéder simplement, après avoir nommé trois nouveaux saints lors d’un consistoire, donc un évènement public, et à l’occasion duquel personne n’aurait pu estimer qu’il renonçait sous la contrainte. D’ailleurs, aucune réaction n’est venue mettre un quelconque doute sur la forme de cette démission, au contraire, tous ont salué le courage, la liberté, l’humilité de cet homme brillant, et surtout capable de juger du moment qui convient pour partir, comme on part en douce à la fin d’un film sans attendre la fin du générique.

Entre lui et moi

Je ne répéterai pas ce qui a déjà été dit ou écrit. On ne fait d’ailleurs que commencer: tout comme à son arrivée sur Twitter, des millions de pages auront été publiées en quelques jours. Je voudrais plutôt livrer un témoignage personnel. Lorsque j’étais étudiant en théologie (ça fait déjà 30 ans), nos professeurs cherchaient gentiment, comme tout bon professeur, à nous dire quoi penser et comment le penser. Pour bon nombre de théologiens québécois qui voulaient des réformes profondes dans l’Église, Joseph Ratzinger était l’ennemi public numéro 1. À force de voir cités tous les passages qui pointaient vers la rigidité, la fermeture et l’autoritarisme de cet homme, j’en suis venu moi-même à le considérer comme tel. Dans ma thèse de doctorat sur les nominations d’évêques, défendue en 1997, je me plaisais à pourfendre le nouveau cardinal Ratzinger en citant des propos rudes à son endroit, comme celui-ci, de Constance Colonna-Cesari:

“Évolution personnelle ou aléas de la fonction qu’il occupe désormais, Joseph RATZINGER n’est en tout cas plus ce qu’il était. Il a changé, comme ont changé tous ceux qui incarnaient, à ses côtés, le renouveau théologique des années soixante. Car selon Paul LADRIÈRE, [...] les artisans les plus notoires de cette ouverture se seraient ensuite généralement repliés sur des valeurs conservatrices.” (Source, p. 84)

Bon, avouons que Benoît XVI était plus dans la continuité avec le Joseph Ratzinger des années 1970-80, devenu cardinal et préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi que celui des années 1960, théologien réformiste au concile, qui souhaitait, par exemple, que les communautés locales (les diocèses) soient reconnues comme des sujets de droit dans l’Église. Cela veut dire, en principe, qu’elles auraient pu avoir des droits, comme corps collectif, face à leur devenir, peut-être leur organisation pastorale, leurs priorités. Au lieu de cela, on a retenu que ce sont plutôt les évêques en tant qu’individus et surtout comme successeurs des apôtres en communion (soumission) avec l’évêque de Rome à qui le droit canonique reconnaît quelques droits et beaucoup de devoirs. Bref, l’homme de l’époque a pu rêver une nouvelle Église, mais celle-ci est restée un bien beau rêve, et surtout un rêve abandonné.

Lorsqu’il était préfet de la Congrégation de la foi et qu’on l’affublait de tous ces quolibets peu flatteurs, j’étais un observateur peu impliqué. Je voyais difficilement comment Jean-Paul II pouvait proposer une vision nouvelle, ce qu’il annonçait pourtant avec force dans ses discours aux foules, surtout aux jeunes, alors qu’une bonne part du contrôle revenait à un intellectuel si prompt à colmater toute brèche théologique qui aurait pu laisser infiltrer un peu d’air frais dans ces murs hermétiques du Vatican!

Quand son heure fut venue d’être porté à la tête de l’Église de Rome, et donc à celle de l’Église universelle, j’ai eu comme bien d’autres un mouvement intérieur de déception. Parce que les cardinaux électeurs avaient choisi – et rapidement – ce qui leur semblait être la voie sûre, celle de la continuité, celle surtout de la voix ferme qui s’élève contre un monde qui est, vu de Rome, plongé dans le relativisme et rongé par la perte des valeurs. Le retour des vêtements pontificaux (au sens propre du terme) laissait déjà entrevoir à quel point ce pape se raccrocherait à la tradition et qu’il se mettrait, ayant enfin les moyens ultimes d’y parvenir, à combattre le monde impur tel un soldat du Christ en mission.

Entre lui, le monde et l’Église

En démissionnant, Benoît XVI a fait mention des qualités qu’il voit nécessaires pour être pape en face du monde d’aujourd’hui où tout va si vite. Sa vision de notre monde est qu’il est devenu morcelé, brisé par la modernité et le relativisme éthique. Il lui faut donc une nouvelle évangélisation vigoureuse afin de persuader les hommes et les femmes de notre temps de la pertinence de la foi au Christ pour les mener au bonheur authentique. C’est cette vigueur qui manquait à Benoît XVI depuis quelque temps et qui le rendait sans doute insatisfait de ce qu’il voulait apporter et pouvait supporter. Il n’a donc pas voulu s’inspirer de la détermination d’un Jean-Paul II à demeurer actif, tout en étant de plus en plus diminué et souffrant, jusqu’à ce que Dieu décide de le rappeler à lui.

Le pontificat de ce pape ne marquera pas l’histoire par sa durée ni par des réformes pourtant attendues. Il la marquera sans doute pour autres choses, et c’est là que cet homme me rejoint le plus. D’abord sa première encyclique, non pas sur un point de droit ni une mise au pas théologique, mais un texte remarquable intitulé Dieu est amour. On l’attendait sur les grandes questions qui font problème et il nous ramenait tous à la source. Il y eut ces rapprochements avec les Juifs et les Musulmans qui sont venus toucher mon coeur universel. Il y a eu aussi ces tractations avec les intégristes qui le rendaient presque suspect de vouloir accorder plus de valeur à la tradition d’avant Vatican II et tous les ratés par la suite, mais qui le montrait aussi plus attaché à la quête d’unité que ses prédécesseurs.  Il y a eu les nombreux scandales à caractère sexuel, notamment celui avec le fondateur des Légionnaires du Christ, un homme très prisé par Jean-Paul II, mais plus encore sa position radicalement ferme contre tous les prêtres pédophiles, allant même jusqu’à suggérer à ceux qui demeurent cachés de se dévoiler pour qu’on en finisse avec ce mal qui gangrène l’Église! Ce pape qui prend la peine de réfléchir longuement sur ses positions et les arguments qu’il met en avant a eu plus de mal avec des propos plus spontanés. Que l’on pense à sa position drastique sur la question du condom, qui fut ensuite modérée dans le livre Lumière du monde, ou encore à son arrivée récente sur Twitter qui le mettait à l’étroit avec ses publications en 140 caractères et ne rendaient pas justice à la profondeur de sa pensée. Son dernier message sur les communications devient une sorte de testament qui prend tout son sens, car il porte notamment sur la valeur… du silence ou de ce murmure léger auquel il faut tendre l’oreille, plutôt qu’à tout le bruit que font les médias !

Sa démission sera sans doute pour les historiens quelque chose d’extraordinaire que l’on commentera encore dans plusieurs siècles! Il y a les paroles et il y a les écrits. Mais plus encore, il y a les gestes. Ces derniers parlent davantage à nos générations axées sur l’image que toute réflexion bien menée mais non lue ou non entendue. C’est comme une homélie à la messe: elle peut être de qualité, préparée avec soin, mais si elle n’est pas écoutée, elle tourne à rien. Plutôt qu’une homélie ennuyante, Benoît XVI a servi un geste puissant, celui de se retirer. Ce faisant, il a rompu avec la tradition de l’Église tout en la rejoignant. Il a osé faire ce qu’aucun pape n’avait fait avant lui depuis Celestin V en 1294, lui aussi octogénaire fatigué. Pour moi, cela est un signe évident que toute tradition ne doit pas être figée définitivement et qu’au contraire elle peut (et doit) parfois être défiée. Un homme seul, armé des pouvoirs absolus sur son Église, a posé le seul geste de liberté absolue qui lui était, en pratique, impossible à poser, celui de se retirer sans mourir.

En quittant avant la fin, Benoît XVI tourne le dos au pouvoir afin de finir sa vie dans la discrétion. Il rend ainsi un immense service à son Église, invitée elle aussi à retrouver le goût de la liberté trop souvent écrasée par le pouvoir sur les consciences. Si l’Église favorisait davantage l’accession de la conscience humaine à sa pleine liberté, peut-être alors retrouverait-elle une part de sa pertinence sociale et conduirait-elle davantage à Jésus-Christ les hommes et les femmes assoiffés de sens et de lumière… Benoît XVI ne savait sans doute pas comment mener l’Église à cette destinée, mais son geste indique la direction qu’il faut suivre. “C’est pour la liberté que le Christ vous a libérés” (Galates 5,1) 

Voici le sixième article de ma série “En quête de foi” publié dans l’édition de janvier-février du magazine Le messager de Saint Antoine. L’objectif de cette série est d’explorer les origines chrétiennes des éléments patrimoniaux dans la culture actuelle.

L'église St-Dominique (Jonquière) illuminée pour ses 100 ans

L’église St-Dominique (Jonquière) illuminée pour ses 100 ans (photo: Courrier du Saguenay)

Occupant le plus souvent le centre des villages et des quartiers, les églises catholiques y ont été implantées pour être au cœur du réseau communautaire, là où hôtel de ville, magasins, services financiers et aménagements sportifs étaient regroupés pour rassembler les gens du coin. Les églises, depuis 1793, sont la propriété privée des baptisés catholiques qui habitent le territoire qu’elles desservent (cf. la Loi des Fabriques). La contribution des fidèles les rendait, collectivement, propriétaires de l’église, du presbytère et même du cimetière. Ce régime est d’ailleurs toujours en vigueur au Québec! Depuis cette époque, les catholiques ont voulu que leur église leur ressemble, qu’elle soit l’objet de leur fierté. C’est sans doute de là que vient la grande diversité des architectures et des ornements. C’est probablement aussi pour cette raison que nous avons développé ce fameux « esprit de clocher » qui veut que notre village ou quartier soit le plus beau du monde. On peut se demander si, aujourd’hui, les catholiques habitant près d’une église éprouvent encore un tel sentiment d’appartenance!

Une architecture pleine de sens

Parmi les milliers d’églises du Québec, certaines sont relativement austères, mais le plus souvent, même avec des moyens modestes, elles sont monumentales, décorées finement et parées d’œuvres d’art et de mobiliers imposants. En général, elles sont en forme de croix pour que Dieu et sa cour céleste puissent les reconnaître d’en-haut! Leur structure symbolise généralement une tente comme celle réservée au Seigneur accompagnant le peuple hébreu en Exil, mais plus encore celle que le Verbe de Dieu a plantée parmi nous (cf. Jn 1, 14). D’autres plus récentes représentent plutôt une barque ou un grand vaisseau conduit par le Christ sur les mers houleuses. Les clochers s’élèvent parfois très haut, leurs flèches pointant vers le ciel pour montrer aux humains vers où devrait porter leur regard. Un temple catholique est aussi une catéchèse illustrée. Chaque élément qui la compose a été conçu en accord avec la tradition croyante. En approchant d’une église, on perçoit déjà une impression de mystère. En circulant en ses murs, scrutant ses plafonds, ses ornements, ses vitraux, son chœur, on est amené à embrasser un univers symbolique qui rappelle les Évangiles. Visiter une église impose un respect pour ses concepteurs, mais surtout pour les masses de fidèles qui l’ont désirée et financée et qui l’ont remplie de leur ferveur spirituelle de génération en génération.

Les églises témoignent de la capacité des humains de croire en l’absolu, mettant en œuvre un rapport à la beauté, à la grandeur et à la splendeur qui célèbre toute leur créativité et leur inventivité dans l’expression de leur foi. L’intention qu’elles durent par-delà le temps est un rappel de l’éternité de Dieu.

Au-delà de leur vocation cultuelle, les églises ont joué aussi les rôles de lieux de rencontre, de ralliement, d’enseignement, de centres communautaires et culturels, toutes des fonctions qu’elles peuvent retrouver davantage. Avec la désaffection de la pratique et l’abandon de leur fréquentation, certaines églises se dégradent, d’autres sont vendues. Le respect dû à la foi des générations bâtisseuses ne commanderait-il pas plutôt de favoriser leur conservation en leur accordant une valeur patrimoniale publique?

Une fin de vie digne

Une fin de vie digne

Le comité d’experts juridiques mandaté par le Gouvernement du Québec sur l’aide médicale à mourir vient de déposer son rapport. Il s’agit en fait d’un rapport visant à approfondir, sur le plan juridique, les balises légales à mettre en place suite aux 24 recommandations faites par la Commission Mourir dans la dignité l’an dernier. Cette étape marquerait l’arrivée prochaine d’un projet de loi visant à encadrer l’aide médicale à mourir.

Même si l’annonce a été faite avec une certaine ampleur, le rapport des experts ne porte que sur un des aspects étudiés pendant des mois par la Commission. Il s’agit des cas d’extrêmes souffrances vécues au cours d’une maladie dégénérative dont la mort est certaine. Tout comme c’est le cas dans les recommandations de la Commission, le comité d’experts n’a pas comme tel considéré  l’euthanasie à la demande des familles ni même l’assistance au suicide pour le patient qui ne souffrirait pas d’un type de maladie présentant la certitude d’une fin rapide et dont les souffrances ne pourraient pas être soulagées. La demande formelle du patient lui-même serait requise en tout temps. C’est donc plutôt curieux que tant de voix se soient élevées pour applaudir ce travail alors que si nous appliquons à la lettre les critères et les procédures annoncées, nous risquons de ne voir que très peu de cas réels par année.

Une brèche risquée

André Bourque

André Bourque

Un ami personnel, le Dr André Bourque, médecin réputé, est décédé subitement le 29 décembre dernier. Il avait milité au cours des dernières années contre toute forme d’euthanasie au sein de l’association Vivre dans la dignité dont il a été le président jusqu’à son décès. André ne voyait pas comment il pouvait se résoudre à voir les médecins commencer à poser le geste ultime qui consiste à supprimer la vie, alors que par serment ils se sont engagés à soigner le patient pour qu’il vive.

André m’a beaucoup aidé à demeurer rationnel dans ce débat. Il a montré qu’un très grand nombre de médecins, au Canada, sont toujours défavorables à l’éventualité d’agir pour devancer l’acte de la mort. Nous avions échangé quelques documents émanant notamment de pays comme la Belgique et les Pays-Bas qui démontrent assez clairement les dérives réelles qui se passent et qui sont pourtant peu médiatisées. Et notre ministre, Mme Véronique Hivon, affirme sur toutes les tribunes que ces dérives ne sont pas avérées. Je lui ai même fait parvenir moi-même, via Twitter, un document relatant plusieurs témoignages sous anonymat de professionnels belges de la santé, qui montraient que des anomalies ou des “arrangements” survenaient dans la pratique. Jetez un oeil à ces quelques articles pour vous en donner une idée. On parle notamment du consentement qui n’est pas toujours donné par le patient, que des personnes handicapées sévèrement sont euthanasiées sans jamais avoir eu l’occasion de le demander, que parfois la fin de vie est précipitée de manière à ce que les organes encore sains puissent être prélevées, etc. Je crois que Mme Hivon ne veut pas prendre en compte ces dérives possibles en croyant, sincèrement, que nous pourrons les éviter ici. Mais sommes-nous si différents des autres pour nous croire à l’abri de tels comportements?

Lors de son passage à l’Université Laval, la cancérologue Catherine Dopchie, responsable d’une unité de soins palliatifs en Belgique, a critiqué le recours à l’euthanasie tel qu’il existe chez elle depuis 2002.

La loi belge sur l’euthanasie a été votée dans une société matérialiste et individualiste «où la peur de la souffrance, conjuguée à la perte d’autonomie vécue comme une déchéance, est devenue phobique». Même s’ils sont très efficaces pour atténuer les douleurs, les soins palliatifs ont leurs limites. Pour la communauté médicale, ces limites sont devenues peu à peu des sujets de honte, de révolte ou d’échec. Avec le résultat que la formation et la recherche en soins palliatifs a perdu des points au profit de l’euthanasie, présentée comme la solution idéale de maîtrise sur sa vie ou sur sa mort. Dans cette logique, les partisans de l’euthanasie n’hésitent pas à classer les soins palliatifs dans la catégorie de l’acharnement thérapeutique. (Source)

Ce médecin spécialisé dans les soins en fin de vie, tout comme André Bourque et une majorité de membres du personnel médical le plus près des personnes mourantes, croit que les soins palliatifs de qualité sont la solution, même si dans quelques cas la douleur n’est pas toujours atténuée de manière satisfaisante, pour le moment du moins. Heureusement pour nous, la Commission et la ministre semblent sur la même longueur d’ondes, à savoir qu’il faut accorder une priorité à l’amélioration des ressources en soins palliatifs.

Le loup sera dans la bergerie

Nous avons tous peur de la douleur extrême. Nous sommes terrassés à la vue de gens souffrants. C’est notre impuissance à soulager par nous-mêmes cette souffrance qui nous guide dans le choix de l’aide médicale à mourir plutôt que de demeurer présents et compatissants envers les malades qui sont dans ces situations. Ouvrir cette brèche, chez nous, peut nous paraître une manière convenable de répondre à cette détresse, mais c’est aussi faire entrer le loup dans la bergerie… Une fois ouverte, la brèche ne pourra qu’entraîner vers une acceptation étendue des cas et ces “arrangements” qui ont cours ailleurs, et que le code criminel canadien empêche actuellement.

Faire en sorte que le procureur général ne poursuive pas les médecins qui auront, sous l’autorité d’une loi leur accordant une sorte de sauf-conduit, est aussi un pari risqué. On se base sur le fait que le Québec a déjà agi de cette façon du temps où l’avortement était encore un acte criminel, avant 1988. Les médecins qui avaient accompli cet acte étaient, en quelque sorte, protégés par une absence de procédures contre eux. Mais comment peut-on imaginer qu’un acte parfaitement semblable serait un crime au Nouveau-Brunswick ou en Ontario alors qu’il serait ignoré au Québec? Qui empêcherait alors de porter ces cas jusqu’en Cour Suprême? Qui garantit que les neufs juges abrogeraient tout simplement le droit tel qu’il est actuellement? Que faire si des dizaines de médecins ayant aidé leurs patients à mourir redevenaient des meurtriers potentiels? Cette question des champs de responsabilité entre le fédéral et le provincial n’est pas si simple à résoudre. Ne faudrait-il pas plutôt attendre un consensus plus large qui amènerait à amender le code criminel? Est-il possible, démocratiquement, que ce consensus survienne un jour?

Mme la ministre Hivon déclare qu’elle a observé un large consensus social sur cette question lors des auditions de la Commission. Pourtant, rien ne laisse croire que ce consensus inclut les premiers concernés par l’ouverture à l’euthanasie, d’abord les mourants eux-mêmes, mais aussi et surtout les soignants qui, jusqu’à présent, ont toujours cherché à humaniser les soins en fin de vie et l’accompagnement des personnes malades, plutôt que de devenir ceux qui causent leur mort prématurée.

La vie n’est pas facile, même pour les gens actifs et bien portants. Elle peut devenir insupportable si nous sommes atteints de maladies incurables et douloureuses. Avec un tel projet de loi à venir, les malades pourront comprendre que leur vie a moins de valeur “vivante” que “finie”. C’est peut-être davantage pour nous accommoder nous-mêmes, plutôt qu’eux, que nous nous battons, au final. N’avons-nous pas, au contraire, des devoirs de fils, de filles, de frères, de soeurs et d’amis auprès des malades en fin de vie? Ne devrions-nous pas être de ceux qui sont auprès d’eux pour apporter le réconfort d’une présence aimante et chaleureuse? L’euthanasie répond-elle vraiment à ce besoin? J’en doute fort.

recommandation 13

Dessin de YGRECK

Dessin de YGRECK (Journal de Québec)

Le hockey professionnel nord-américain vient de sceller une nouvelle convention entre les propriétaires et les joueurs. Après 113 jours de lock-out, les joueurs peuvent enfin rentrer au bercail. Les matchs vont reprendre. Les commentateurs sportifs couvriront enfin ce pour quoi ils sont payés au lieu de faire semblant d’aimer les ligues mineures et d’autres sports. Les commerçants vont renouer avec les profits. Les fans retrouveront leur pain de chaque jour et les sensations qui leur donnent l’impression d’exister! Bref, la vie “normale” va reprendre son cours.

Remettre les choses en ordre

Depuis la fin des Nordiques de Québec, où j’habitais, et ensuite les années que j’ai passées à l’étranger, je m’étais désintéressé du hockey de la LNH. De retour au pays, vivant à Montréal, je me suis laissé gagner par l’engouement autour du Canadien et par sa prodigieuse machine marketing. À tel point que j’en étais venu à me faire quasiment un devoir de regarder tous les matchs s’il n’y avait pas d’empêchement professionnel. Je me suis même vu, lors d’un conseil d’administration, installer un ordinateur dans la salle de réunion pour qu’un match des séries éliminatoires puisse au moins être entrevu par les membres (et par moi-même) durant l’assemblée. Et à deux reprises, j’ai participé à des pools que je me suis mis à suivre chaque jour avec un véritable esprit de compétition. Bref, j’étais devenu un amateur dédié à ce sport, dans la plus pure tradition canadienne-française!

Mais le sevrage permet parfois des mises en question. Être privé du Canadien pendant quelques mois m’a fait prendre conscience (de nouveau) qu’on peut vivre sans être fan d’une équipe professionnelle. Le temps qu’on gagne peut servir à tant d’autres choses, comme tenir un blogue, faire du casse-tête à deux, sortir, regarder un documentaire, un film ou lire un bon livre, faire soi-même du sport… Oui, le manque peut devenir occasion de combler autrement ce qui semblait ne pouvoir l’être que par la sacrée soirée du hockey. Et le manque permet de faire tomber les écailles qui empêchaient de voir ou de vouloir voir la réalité pratiquement scandaleuse du monde du sport professionnel.

La bataille des riches et célèbres

La guerre à laquelle nous venons d’assister au cours des 113 jours de lock-out de la LNH n’avait rien à voir avec la réalité quotidienne des gens ordinaires. Là, ils se battaient pour déterminer combien de dizaines de millions de dollars, par-dessus ceux qui sont déjà acquis dans leurs comptes de banque, ils allaient se redistribuer au cours de la nouvelle convention.  Ici, lorsque des syndiqués sont mis en lock-out durant six mois, comme ceux de Rio-Tinto à Alma en 2012, ils doivent compter sur la solidarité et sur les fonds d’entraide pour assurer à leurs familles qu’elles auront de quoi manger… Là, le premier jour de contrat de travail d’un joueur de la LNH l’assurera de gagner un minimum de 525 000 $ pour une saison alors qu’ici, le salaire minimum est encore à moins de 10$ l’heure… Là, les propriétaires engrangeront des profits mirobolants et les employés en profiteront tout autant grâce à la pression qu’ils ont les moyens d’imposer aux employeurs. Ici, les grands employeurs feront leur argent grâce au peu de reconnaissance qu’ils accordent à leur personnel. Bref, la vie réelle est bien différente de celle du sport professionnel.

Lock-out chez Rio-Tinto Alma - Photo: Radio-Canada

Lock-out chez Rio-Tinto Alma – Photo: Radio-Canada

Alors comment faire pour manifester une prise de distance avec ce système clairement injuste? Je sais bien que les fans, heureux de la reprise, rentreront progressivement dans les rangs et pardonneront à leurs dieux cet écart de conduite, comme le faisaient les Grecs avec leur panthéon. Je sais bien que les commanditaires reviendront, car ils flairent toujours les bonnes affaires. Je sais bien que les médias regorgeront enfin de nouvelles sportives et de potins relatifs aux dieux du stade. Je sais bien que ce système trouve toujours sa subsistance à même nos émotions en manque d’excitation, nos rêves de grandeurs et nos espoirs de vie meilleure par procuration!

Mais je ne vais plus abdiquer ma dignité sur l’autel du sport professionnel. Je ne vais plus accorder autant d’attention à suivre cette télé-réalité qui n’a rien à voir avec la vie que nous menons. J’y jetterai un oeil furtif, car je tiens à rester proche de mes amis, des membres de ma famille, des gens de mon entourage qui aiment le hockey. Je le ferai pour m’intéresser à eux plutôt que pour m’intéresser au système lui-même. Et j’aurai du temps pour la vraie vie.

Je prendrai du temps pour participer à des assemblées citoyennes. Je choisirai de regarder une émission avec ma conjointe plutôt que de la voir se pousser hors du salon lorsque le match commence. Je ferai autre chose de ce temps pour le faire passer, dans mon bilan personnel, du côté de mes actifs plutôt que des passifs.

Le système ne me récupérera pas. Bettman et Fehr, vous m’avez perdu à jamais. Je suis un ancien fan, fini.

Le calendrier maya

Le calendrier maya

On nage en plein délire en cette énième veille de fin du monde.  Un prêtre m’a confié avoir reçu des appels de personnes déroutées, à la recherche de réconfort. Des amis m’ont demandé si je publierais un billet avant la fin du monde et j’en ai bien ri. J’ai répondu que je n’écrirais rien de nouveau que ce que j’ai publié il y a déjà un an!  Mais je me suis amusé à écouter quelques-unes des interprétations données par les divers spécialistes des religions. Ceux-ci sont souvent invités par les médias à commenter toute cette atmosphère apocalyptique. Même la NASA a fait son truc en diffusant depuis quelques jours une vidéo intitulée “Pourquoi le monde ne s’est pas terminé hier” pour qu’on comprenne bien qu’ils avaient prédit la non-fin du monde! Bon, au moins, la NASA rapporte des données scientifiques, ce qui n’est pas toujours le cas pour d’autres.

Peu importe la religion qui est citée, toutes ont une vision du temps actuel, du début du monde et de sa fin. Les religions annoncent une destruction finale et les images qu’elles proposent n’ont rien de bien rassurant. Ce matin, par exemple, sur Radio-Vatican, un spécialiste se montrait virulent contre les personnes crédules qui donnent du crédit à la thèse de fin de calendrier maya signifiant que le monde se finirait alors. Il a aussi parlé du Nouvel Âge qui annonce une ère nouvelle après la destruction du monde actuel et de toutes ses dérives. Mais il a surtout terminé par le rappel de la version chrétienne de la fin du monde, en citant notamment cette référence au livre de l’Apocalypse où l’on mentionne la vision de cette Jérusalem céleste (Cf. Apocalypse 21). J’ai eu froid dans le dos, car cette présentation d’un mythe en remplacement d’autres mythes ne me semble en rien aidante pour exprimer la vision chrétienne du monde, si on ne sait pas replacer les morceaux et surtout décrypter les symboles.

Les images de fin du monde : des métaphores!

L'Apocalypse

L’Apocalypse

Le mythe de l’Apocalypse, tel que présenté dans le livre qui porte son nom, est un genre littéraire, et non pas une prophétie qui décrirait avec précision comment vont se dérouler les temps de la fin. Depuis longtemps, les exégètes ont compris qu’il s’agissait surtout d’une description des souffrances des chrétiens persécutés à la fin du premier siècle et l’expression de leur aspirations à la justice et au droit de s’épanouir librement selon leurs croyances. C’était, pour faire moderne, une aspiration à la laïcité face à un État qui obligait tous les citoyens à adorer l’empereur et ses dieux! Bien entendu, les symboles qui y sont décrits et les visions du futur peuvent donner une orientation à notre vie présente car celle-ci est toujours en tension avec la fin certaine du monde. Mais y voir une description plus juste que celles qu’apportent les autres religions serait ramener le christianisme à une croyance mythologique où tout ce qui est écrit dans la Bible devrait prendre figure de vérité au sens littéral. Ce n’est pas de cette manière que l’Église catholique envisage son rapport aux Écritures, et heureusement!

Le jour où un mythe tiré de la Bible ou des Upanishads ou des Mayas ou de l’Égypte antique ou du Coran se réaliserait tel que décrit exactement dans les prophéties de la source la plus proche des faits, nous n’aurions d’autre choix alors que de croire à tout ce qui le contient, d’où la bataille des mythes!

Kalki, dernier avatar de Vishnu, terminera le temps

Kalki, dernier avatar de Vishnu, terminera le temps

Cela nous conduit très loin de la spiritualité chrétienne. Pour cette dernière, rien n’est pourtant plus important que le présent! C’est le seul temps qui est. Le passé est déjà fini et l’avenir n’existe pas tant que nous n’y sommes pas arrivés. En effet, nous sommes toujours à tenter de rattraper la seconde suivante, mais dès que nous y sommes, elle est passée! Dans la Bible, il y a cette notion reprise des philosophes grecs qu’on appelle le “moment favorable” (Kaïros). 

S’il n’y a qu’une façon de faire le bien, il est bien des manières de le manquer. L’une d’elles consiste à faire trop tôt ou trop tard ce qu’il eût fallu faire plus tard ou plus tôt. Les Grecs ont un nom pour désigner cette coïncidence de l’action humaine et du temps, qui fait que le temps est propice et l’action bonne: c’est le Kaïros, l’occasion favorable, le temps opportun.*

En christianisme, cette notion de temps opportun est reprise amplement dans le Nouveau Testament. Il y a un temps pour chaque chose, pour les semences et pour la moisson… Mais sur une base plus spirituelle, le Kaïros  se présente aussi comme le moment où Dieu se manifeste. Les chrétiens partagent cette conviction que leur Dieu se rend présent à chaque instant. Chaque souffle de vie est rempli de sa présence. Il revient donc à l’humain de répondre à cette présence en se rendant lui-même présent à la Présence, pour ainsi recevoir et se nourrir de la Vie divine.

Rien à voir, donc, avec la crainte du futur, qu’il se termine à la façon des Mayas, des Hindous ou des Chrétiens. D’ailleurs, avec les 180 fins du monde annoncées et qui ne se sont pas réalisées à partir des mythologies religieuses, ne devrions-nous pas enfin comprendre que les religions ne sont pas compétentes pour déterminer cette fameuse date d’expiration? Revenons-en donc, de la fin du monde, et attardons-nous résolument au présent. Il y a tant à faire pour l’humanité à laquelle nous appartenons tous et toutes et pour la planète qui nous nourrit encore. Cessons de nous accrocher désespérément à la fin, car ce n’est rien d’autre qu’une fuite en avant!

Maranatha! ;)

* Pierre Aubenque, La prudence chez Aristote, Paris, PUF, 1963, pp. 96-97, cité dans l’Encyclopédie de l’Agora.

Jeune pousseDepuis ce 1er décembre, les chrétiens sont entrés dans une période majeure du cycle de leurs fêtes et saisons. Il s’agit de l’Avent, qui est à la fois une sorte de préparation à Noël, mais surtout un élan d’espérance vers “ce qui est en voie d’advenir”, c’est-à-dire le retour glorieux du Christ. Si Noël est devenue une fête nivelée par le rythme des célébrations marchandes, au même titre que la St-Sylvestre, la St-Valentin, la Pâques, les deux fêtes nationales, l’Halloween, et j’en passe, la dimension d’espérance qu’elle comporte ne meurt pas, car elle n’est jamais comblée.

Chaque fois qu’une vie s’arrête autrement que par une fin heureuse et paisible, entourée de la famille et des amis et au terme de longues années, la question du sens resurgit. Et comme ce genre de mort est loin d’être habituel, la question est donc constamment posée à nos contemporains comme elle l’a été depuis que la conscience humaine a commencé ses premiers balbutiements. Ainsi donc, qu’elle soit accidentelle, subite, provoquée par autrui, violente, juvénile, mal tombée, tardive, etc., la mort, quand elle survient, interpelle quiconque veut comprendre un tant soit peu son existence. Même quand elle n’est pas au rendez-vous, la mort peut aussi mettre en colère, quand elle laisse des êtres lourdement handicapés, imposant à des proches une vie qu’ils n’ont pas choisie, à un système de santé des coûts faramineux au nom du sacré de la vie à protéger…

La première chose qu’on cherche…

Face à toute situation tragique avec la mort comme arrière-plan, la toute première chose qu’on se met à chercher est le sens. Pourquoi? Pourquoi maintenant? Pourquoi moi, lui, elle? En réalité, la question est toujours “Pourquoi souffrir?” Dans son livre L’ultime secret, Bernard Werber fait dresser à ses deux enquêteurs une liste de choses que les humains tentent d’éviter plus que tout. Ils en reviennent constamment à mettre au haut de la liste la douleur. Tout être humain qui souffre veut que sa douleur s’arrête. D’ailleurs, le bouddhisme est essentiellement fondé sur cette quête. Par l’anéantissement du soi, l’être cesse de souffrir et peut enfin sortir de l’implacable karma. Puisqu’il veut l’éviter, l’être humain cherche donc de toutes ses forces à réduire, contourner, effacer la souffrance. Même le développement de la médecine depuis Hippocrate n’est que l’application de cette vérité.

Et nous connaissons cette quête contemporaine pour la santé: “Tant qu’on a la santé, le reste est secondaire.” Mais est-ce que la santé procure le bonheur? Combien de gens en santé éprouvent-ils réellement un état de bonheur, de sérénité? Côtoyez-vous un si grand nombre de personnes, en santé, qui rayonnent de bonheur? Ne voyez-vous pas plutôt, comme moi, des gens qui ressentent un vide, un manque? Ne constatez-vous pas aussi que ce manque produit l’envie, le désir? Et que ce désir conduit à vouloir combler le vide? Mais par quoi le combler pour qu’il s’apaise et qu’il laisse enfin place à un bonheur stable? C’est comme un cercle sans fin.

Au fond de tout être humain réside le désir. C’est peut-être même ce qui le définit. L’objet du désir distingue cependant certains humains des autres. L’être humain désire avoir tout ce qu’il faut pour vivre. Vous est-il arrivé d’avoir “tout ce qu’il faut”? Ce serait sans doute un peu cesser d’être humain, car il en faut toujours plus! Au plus intime de lui-même, l’être humain nourrit aussi un désir plus profond, plus spirituel. C’est là que le désir prend le nom d’espérance.

Une attente de tous les temps

Au temps de Jésus, l’attente du peuple avait un nom: le Messie. Toutes les espérances de cette portion d’humanité qui constituait le peuple juif dont le territoire était occupé par les Romains se ramenaient à un seul désir: que le Messie attendu arrive enfin pour botter les fesses de ces mercenaires dont la seule présence était un véritable sacrilège. Ce Messie devait mettre un terme à l’occupation pour que le peuple retrouve enfin son intégrité en rétablissant la justice et la paix. Oui, l’espérance, quand elle est collective, prend le nom de la justice.

Depuis que le monde est monde, il est impossible de considérer une époque, même une région particulière, où la justice aurait régné pour tous et chacun. Tous les régimes, qu’ils soient autoritaires ou démocratiques, auront causé leur lot de répression et de destruction. Il y a toujours eu des familles décimées par un quelconque pouvoir légitime ou non et il y en aura sans doute encore dans l’avenir, peu importe comment nous le rêvons.

Alors, quelle serait l’espérance contemporaine? En quoi la femme et l’homme d’aujourd’hui espèrent-ils? Ne rêvent-ils pas d’abord de se trouver, comme des âmes soeurs, dans un amour durable? De pouvoir bâtir un foyer en sécurité? Avoir reçu l’éducation nécessaire pour occuper un travail digne? Élever des enfants dans un environnement serein, équilibré, protégé? Avoir la capacité de se développer harmonieusement, en santé, sans trop d’épreuves difficiles? Mais si tout cela se réalisait demain, les personnes concernées nageraient-elles vraiment dans le bonheur? Et si l’âme humaine aspirait encore à plus? Mais à quoi?

Je crois que rien de créé, de fini, de mortel ne pourra combler ce qui en moi aspire au bonheur. Dans le mariage, j’avais cru trouver une partenaire qui me comblerait et que je comblerais à mon tour. Mais après toutes ces années, nous savons tous les deux que nous ne pouvons que colmater certaines brèches qui veulent constamment se rouvrir pour crier leur béance et leur désir insatiable. Nous savons que nous devons nous tourner tous les deux vers Celui qui, seul, peut combler parfaitement nos coeurs.

Le bonheur, la joie complète, ne peut venir que d’un Autre. C’est ma conviction la plus profonde. Cet Autre porte les noms de l’Absolu, de l’Éternel, du Très-Haut. Dans son monde immortel et infini, le Créateur de toutes choses a créé la chose la plus parfaite. Et c’est l’amour. En la créant, il l’a lui-même expérimentée, se “divisant” en lui-même pour ne pas s’aimer d’un amour narcissique, comme le font ses créatures. Il s’est fait Trinité: Père, Fils et Esprit. Et c’est donc ce Fils, le Messie attendu, qui est venu il y a plus de 2000 ans, qui vient encore à chaque instant de vie et qui viendra un jour pour achever l’histoire.

Elle est donc accomplie, mon espérance, dans l’amour. Comme le dit l’apôtre Paul, plus que la foi ou l’espérance, si je n’ai pas l’amour, je ne suis rien. Dieu lui-même alors ne serait rien sans l’amour ! Mon espérance est d’arriver à aimer jusqu’au bout de l’amour. Mais pour cela il me faut me laisser aimer jusqu’au bout de ce qui est possible et même au-delà. C’est dans cet au-delà que réside l’amour ultime, celui d’un Dieu qui s’est mis à genou pour servir l’humanité par amour. Je l’attends. Il vient. Il est mon espérance. La seule qui me comblera d’une joie parfaite. Viens, Seigneur Jésus!

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