Category: Société


Voici le dixième article de ma série “En quête de foi” publié dans l’édition de mars du magazine Le messager de Saint Antoine. L’objectif de cette série est d’explorer les origines chrétiennes des éléments patrimoniaux dans la culture actuelle.

Le mois de mai évoque la saison forte pour le monde agricole et les emplois saisonniers. C’est aussi le 1er mai que les évêques du Québec publient leur message annuel à l’intention des travailleurs.  Quel est le lien entre la foi chrétienne et le travail ? Quel héritage l’Église a-t-elle laissé face au travail humain?

Les conditions de travail au début du siècle dernier – Pulperie de Chicoutimi

Si, dans la Genèse, le travail est surtout lié à la malédiction suite à la chute originelle, la tradition de l’Église a compris peu à peu que travailler, c’est aussi contribuer à réaliser le règne de Dieu, lorsque les conditions du travail favorisent la dignité humaine, notamment l’autonomie et la liberté, des aspects essentiels de la pensée sociale de l’Église.

À l’occasion du 175e anniversaire du Saguenay-Lac-Saint-Jean, Mgr André Rivest s’est plu à rappeler que c’est au cœur de son diocèse que fut créé le premier syndicat canadien. Il fut fondé par Mgr Eugène Lapointe qui s’était mis au service des travailleurs de la Pulperie de Chicoutimi dont les conditions de travail étaient particulièrement inhumaines. À sa suite, d’autres syndicats se sont formés, souvent inspirés par des militants membres de groupes d’action catholique en milieu ouvrier. Entre la crise de 1929 et la fin des années soixante, les aumôniers de syndicats ont ainsi contribué à l’amélioration des conditions de travail en liant l’engagement des militants à l’appel de l’Église pour la justice sociale.

Gagner sa vie dans la dignité

À l’époque où les premiers syndicats, soutenus par l’Église, se sont mis à réclamer des conditions plus décentes, personne n’aurait pu souscrire à l’adage « le travail, c’est la santé »! Au contraire, un grand nombre de nos ancêtres ont laissé tout ce qu’ils avaient d’énergie afin de gagner la pitance pour leur famille. Si l’Église n’avait pas encouragé les travailleurs à se regrouper, ceux-ci profiteraient-ils des conditions qu’ils ont obtenus depuis? Même les travailleurs non-syndiqués sont beaucoup mieux traités dans notre société qu’en ces époques de servitude. N’est-ce pas de cette manière que l’Évangile « en acte » fait oeuvre de libération?

Les travailleurs syndiqués de Rio-Tinto-Alcan en lockout en 2012

Si le mouvement syndical est sujet au mécontentement de bien des gens dans la société et même souvent de syndiqués, c’est peut-être qu’il s’est un peu éloigné des intentions de ses pionniers. Ceux-ci avaient la conviction, appuyés par leur fréquentation des évangiles, qu’ils rendaient le monde meilleur en réclamant des conditions de travail plus humaines. Le monde du travail est effectivement bien meilleur, mais le contexte de mondialisation rend les acquis vulnérables partout. Que dire alors des travailleurs des pays émergents qui sont devenus les fournisseurs de pratiquement tout ce que nous consommons? Leur sort est directement relié à notre volonté de développer un monde plus équitable, exactement comme le désiraient les fondateurs du syndicalisme.

Un héritage à reconnaître

L’engagement des chrétiens pour la justice en milieu ouvrier a transformé notre monde. Il a permis de dégager du temps pour les loisirs, de réduire les heures de travail et d’augmenter les jours de vacances. Grâce au combat mené par les croyants engagés d’autrefois, nous profitons d’une vie plus saine et du temps que nous pouvons choisir de donner librement.

La famille idéale

La famille idéale ? (Photo: http://www.cote-momes.com)

Par intérêt personnel, j’observe chaque jour de mon Québec séculier la situation française où le débat fait rage autour du projet de loi sur le mariage gay et l’ouverture à l’adoption par deux papas ou deux mamans. De mon pays, où cette situation existe depuis plus de 10 ans, je tente de voir le changement anthropologique majeur que nous aurions dû vivre et je n’y parviens pas. Ou si peu. Et là, devant la radicalisation des tensions en France, je me demande sincèrement si ce combat en vaut le coup. Je suis choqué surtout par la démagogie des discours et les invectives réciproques. On a déjà vu un peuple français plus réfléchi, plus inspirant aussi dans sa capacité d’analyser les situations et les risques, et dans sa facilité à débattre de grands enjeux s’en se mettre à frapper son adversaire aussi bassement qu’à travers tout ce qu’on peut lire de la part des deux camps… Peut-être me suis-je fait une image idéalisée de ce pays. Pour l’heure, je serais incapable de m’associer ni à l’un ni à l’autre des camps en présence.

Dans le rêve, il y a le mieux…

En réfléchissant à tout ceci, je me suis mis à imaginer un monde idéal dans lequel tous les enfants conçus naîtraient. Dans un tel monde, pour qu’ils arrivent à trouver le bonheur, il vaudrait mieux que tout soit parfait…

  • Il vaut mieux que les parents ayant conçu un rejeton l’ait fait dans un contexte d’amour authentique, engagé et durable.
  • Il vaut mieux qu’un enfant ne soit jamais importuné durant toute sa grossesse, ni par les comportements à risque pour son développement (fumée, alcool, substances, etc.); ni par l’angoisse de sa mère qui pourrait être allée jusqu’à penser le supprimer; ni encore par le désir de cette dernière qu’il soit autre chose que ce qu’il est déjà, à savoir une fille, un garçon, dont l’orientation soit tournée vers le même ou l’autre sexe, avec ou sans anomalie génétique, éventuellement autiste ou déficient intellectuel, bref, qu’il ne serait pas parfait…
  • Il vaut mieux que les circonstances de sa naissance soient optimales: un père aux côtés de sa maman, l’ayant soutenue durant les mois qui ont précédé afin qu’elle soit au meilleure de sa condition physique et psychologique; un accouchement sans problème; les premiers souffles de vie au sein d’une famille dont l’accueil et l’amour sont déjà à leur sommet.
  • Il vaut mieux que le papa et la maman de cet enfant demeurent unis tout au long de sa croissance et même après, et qu’ils l’éduquent juste comme il faut sans jamais trop le corriger, afin de lui assurer une parfaite stabilité affective et qu’il se développe au meilleur de son potentiel.
  • Il vaut mieux que sa famille soit équilibrée, avec juste assez de frères et soeurs pour lui permettre de développer des habiletés sociales, un sens du partage et de l’entraide, et que jamais un accident ou la maladie ne vienne briser cet authentique paradis terrestre.
  • Il vaut mieux que le papa gagne beaucoup de sous et que la maman ait tout le temps nécessaire et plus encore pour s’occuper de lui, le cajoler, répondre à ses besoins, le sécuriser, lui apporter tout ce que la vie moderne a inventé afin qu’il soit heureux et que sa croissance soit harmonieuse.
  • Il vaut mieux qu’il n’ait que des succès scolaires afin qu’il développe la meilleure estime de soi et qu’en grandissant il lui soit toujours possible de réaliser le meilleur de lui-même.
  • Il vaut mieux qu’il soit clairement hétérosexuel et que cette orientation soit reconnue très tôt dans son enfance afin qu’il se développe selon les attributs de son genre et qu’il sache se positionner en face des autres, en tant qu’homme ou en tant que femme, inspirant ainsi le respect de tous.
  • Il vaut mieux qu’il décroche un emploi qui correspond parfaitement à ses rêves et à la formation qu’il s’est donnée et que ses patrons sachent le valoriser, le promouvoir et l’assurer d’une sécurité qui le rendra serein et performant.
  • Il vaut mieux que la maladie ne vienne jamais affecter le cours de sa vie, ni les ruptures, ni les deuils, car ces expériences de souffrance pourraient brimer son potentiel et le rendre inquiet.
  • Il vaut mieux que sa vie soit sans failles: un amour qui arrivera de la manière la plus romantique, des enfants qui naîtront dans un contexte tout aussi parfait que le sien, une fierté de les voir grandir et se développer, la joie de finir ses jours entouré des siens, en laissant, avec son dernier souffle, un profond sentiment d’une vie bien remplie et heureuse…

On pourrait ajouter bien d’autres éléments d’une vie parfaite. Mais la vie n’est jamais comme ça, jamais complètement en tout cas.

Dans la vie, il y a ce qui est…

  • Il arrive que bien des enfants soient conçus d’un désir confus, d’un amour flou, parfois même dans la violence; que l’enfant ne soit pas attendu pour lui-même, qu’il soit accidentel ou même utilitaire dans une tentative de recoller les morceaux d’un couple en dérive. 
  • Il arrive que la vie intra-utérine soit marquée par de nombreux incidents: le choc d’apprendre que cette vie s’installe dans le corps d’une femme à un moment inopportun; le souci financier car la situation est précaire; le stress et l’anxiété poussant la mère à continuer ce qu’elle faisait déjà, parfois avec plus d’insistance (boire, fumer, consommer des substances, travailler dans un cadre défavorable, etc.); l’angoisse de cette mère devant les possibilités que l’enfant ne corresponde pas à ce qu’elle voudrait; devant l’éventualité d’un accouchement difficile; devant la perspective de choisir entre l’enfant et le conjoint; de se retrouver seule et sans soutien… Bref, il arrive que “la vie avant la vie” ait déjà marqué fortement l’enfant avant qu’il ne voit le jour.
  • Il arrive que le couple n’est pas à son meilleur au moment de son arrivée, qu’il se soit déjà défait et que la maman soit abandonnée ou bien réengagée avec un autre conjoint; que les frères et soeurs, ou demi-frères et demi-soeurs, ne soient pas disposés à partager l’espace et le coeur de leurs parents déjà bien occupés; qu’un grand frère ou une grande soeur soit atteinte d’une maladie ou d’un handicap qui occupe toute l’attention des parents; que cet enfant arrive lui-même avec une différence et qu’il suscite des réactions diverses, allant du choix de l’abandonner à la charge d’autres (adoption) à celui de l’assumer, parfois avec des efforts qui grugent la capacité de manifester son amour.
  • Il arrive que les conditions financières soient désastreuses en raison d’un emploi perdu, d’une situation d’appauvrissement chronique, une rupture précédente coûteuse; et que l’enfant n’a parfois même pas le nécessaire pour assurer son développement de base.
  • Il arrive que l’enfant soit confus dans son rapport aux autres alors que des attentes face à son orientation sexuelle lui imposent d’être autrement que ce qu’il “sent”; et qu’il devienne ainsi l’objet de rejet, d’intimidation, de haine; qu’il soit alors si marqué par tout ceci que son estime de soi descende à zéro, que son avenir devienne inexistant, que sa vie soit un enfer.
  • Il arrive que la santé se dégrade ou qu’un accident survienne, parfois même dans l’enfance, et que tous les rêves s’effondrent.
  • Il arrive que, suite à une série de situations comme celles qui précèdent, un jeune arrive à la  maturité avec de grandes carences affectives ou développementales, qu’il ne sache pas se comporter comme un adulte libre et responsable; qu’il fasse des choix malsains et parfois malicieux; qu’il se retrouve dans un groupe aux comportements non recommandables; qu’il devienne un véritable cauchemar pour ses parents.

Il arrive ce qui arrive et le mieux n’est pas toujours au rendez-vous! Par exemple, le début de la vie n’a pas été au mieux pour mes cinq enfants adoptés, nés dans un monde inadéquat pour les accueillir tels qu’ils étaient. Elle n’a même pas été parfaite pour moi qui suis né dans une famille traditionnelle, car il eut mieux valu, selon mon analyse, biaisée, que tant de choses aient été différentes… Un professeur de philosophie au collège nous avait cité ce fameux proverbe afin de nous sensibiliser aux dangers du perfectionnisme: “Le mieux est l’ennemi du bien”. En ne voulant que d’un monde idéal, on risque de n’être plus en mesure de voir le bien dans l’imparfait. Car il est réellement présent, le bien, dans le monde actuel, tel qu’il est.

On trouvera toujours des témoins qui viendront affirmer qu’ils ont vécu plus ou moins l’enfer à cause de leurs parents ou de la société et qui soutiendront la thèse du mieux plutôt que de faire le meilleur avec ce qui arrive:

  • “Si je suis comme ça, c’est à cause de mon père alcoolique…” 
  • “Si je suis comme ça, c’est à cause de ma mère dominatrice…”
  • [Ajoutez ici vos propres] “Si je suis comme ça, c’est à cause de…”
  • Et, pour arriver à mon sujet: “si je suis comme ça, c’est parce que j’ai eu deux papas (ou deux mamans) qui m’ont privé d’une mère (ou d’un père)…”

Nous avons probablement tous rêvé un jour d’avoir d’autres parents que ceux que la vie nous a donnés. Nous portons des marques psychologiques et affectives de leurs faiblesses et de leurs erreurs, parfois de leur incapacité à aimer pleinement. Et nous voudrions recommencer notre vie d’enfant dans un contexte idéal, en imaginant qu’ainsi nous serions différents de ce que nous sommes devenus et qu’alors nous nous aimerions davantage tels que nous serions!

La vie idéale n’existe pas. Nous naissons sans l’avoir demandé. Après coup, peut-être que certains d’entre nous auraient préféré que leur mère choisisse l’interruption de grossesse, mais ce n’est pas arrivé puisque nous sommes là. Nous devons vivre dans un monde de finitude, d’imperfection, de fragilités. Chaque jour, nous vivons sous l’influence des autres qui sont tous et toutes, eux aussi, des êtres vulnérables. Pouvons-nous, alors, choisir le bien que nous avons plutôt que de passer notre vie à regretter le mieux qui n’est pas arrivé?

Deux papas ou deux mamans n’est peut-être pas le mieux. Mais un papa et une maman non plus ou pas toujours, sinon sur papier. J’ai à décider que mes parents, ceux que la vie m’a donnés, sont ce qui est bien pour moi. J’ai à les regarder tels qu’ils sont, à les honorer pour la vie qu’ils m’ont donnée, à les aimer et à vivre ma vie du mieux que je peux. J’ai surtout à devenir l’être humain que le meilleur de moi-même m’appelle à être, peu importe ce qui m’a fait ou défait. Et pour cela, j’ai besoin des autres quels qu’ils soient, tels qu’ils sont. Ne pouvons-nous pas tenter de faire un monde meilleur, à partir de ce qu’il est et du bien que nous pouvons en tirer, plutôt que regretter sans cesse le mieux qu’il n’aura jamais été?

Le corps, objet de désir

Le corps, objet de désir

Je suis parent de cinq garçons et d’aucune fille. Je constate cependant, comme tant d’autres, le phénomène de l’hyper-sexualisation chez les fillettes de plus en plus jeunes. Si ce n’était qu’une simple question de mode ou d’apparence, à la limite ça pourrait toujours passer. Les gens sont libres de s’habiller de la manière qu’ils veulent, après tout. Mais avec les événements de plus en plus fréquents — du moins c’est l’impression que j’en ai — de ces histoires de viols collectifs, de “tournantes” comme ils disent en France et des conséquences dramatiques lorsque ces crimes sont ensuite diffusés ostensiblement sur les réseaux sociaux, là je me dis que rien ne va plus. Et je me demande souvent comment je réagirais si j’étais le papa d’une jeune fille, dans un tel contexte…

Un féminisme fragmenté

Cela m’amène à me poser une question à propos de l’état actuel du féminisme. Certaines me contesteront, mais je vois une fragmentation au sein des attitudes féministes entre celles (et ceux) qui militent pour l’égalité en tout et partout, d’une part; et celles qui ont davantage pris la ligne de faire de leur corps ce qu’elles veulent. Quand les deux revendications ont convergé, de grandes victoires ont été réalisées, à commencer par le droit de vote, celui de travailler, de gérer son argent et peu à peu d’accéder aux plus hautes fonctions ou celles réservées traditionnellement aux hommes. Rappelons que le règlement sur la parité salariale a 10 ans à peine! Je me dois de saluer également une avancée réelle dans le libre choix des femmes à disposer librement de leur corps, incluant, bien entendu, le droit de consentir ou non à des relations sexuelles, mais également à pouvoir interrompre une grossesse non désirée dans des conditions cliniquement sûres (et ce, même si je persiste à poser la question de l’autre vie en cause et qui n’est le sujet d’aucun droit reconnu).

Mais quand des femmes, surtout des nouvelles générations, tendent à offrir elles-mêmes leur corps comme un objet parmi d’autres dans le marché de la consommation et que cela est fait au nom du même droit de disposer librement de son corps, là j’ai des doutes profonds sur les dommages causés dans la société. En effet, si le désir de l’autre, qui passe inévitablement aussi par la médiation de son corps, est une chose tout à fait saine lorsqu’il est réciproque, maîtrisé, encadré, protégé, et, ce qui serait souhaitable, engagé, il devient hautement pervers lorsqu’il se limite au corps seul, sans “l’autre”. On peut désirer une personne en raison de l’attrait qu’elle suscite en soi, souvent malgré elle, mais les choix qu’on a fait d’être une bonne personne, de respecter l’autre et ses engagements éventuels (par exemple si on est déjà en couple), les règles plus ou moins tacites en matière de comportement, etc. font qu’on s’en tient généralement à lui offrir son plus beau sourire, lui tendre une main ou échanger une bise décente. C’est ainsi que des gens bien élevés se comportent habituellement. Si quelque chose est appelé à se développer par la suite, les prémisses qui incluent le respect de l’autre sont prometteuses d’une relation potentiellement saine.

La maîtrise de soi, encore une vertu?

Lorsqu’on est en contact avec la pornographie, si facile à trouver, gratuite, toujours plus “hard” et abondante jusqu’à nausée, le désir de l’autre peut se transformer en convoitise du corps pour assouvir ses propres instincts. De sujet avec lequel on est en relation d’égal à égal, l’autre devient un objet qui peut éventuellement satisfaire ses pulsions sexuelles de manière purement égoïste. Un ordinateur et l’internet peuvent suffire à un grand nombre pour se gaver d’images et se soulager en solitaire. Mais ce n’est pas ce à quoi se limitent un certain nombre de personnes. Si les clubs de danseurs et danseuses ou les événements spéciaux dans certains bars permettent à quelques-uns et unes d’aller plus loin dans leurs fantasmes avec de la vraie “chair” à voir et à toucher, quitte à les monnayer, d’autres ont besoin de passer à l’acte sexuel au-delà de tout consentement. C’est ainsi que des femmes (et parfois des hommes) deviennent des proies. On les traque, on les drogue, on les viole, on les jette et on s’en vante ensuite sur les réseaux sociaux. Voilà ce que devient une société de surconsommation lorsqu’elle est gavée des objets habituels et que les pulsions de posséder se tournent vers les humains.

Certaines spécialistes donnent une interprétation de ces gestes en affirmant qu’ils n’ont rien à voir, au final, avec la sexualité, mais uniquement avec des penchants de domination, de pouvoir, de possession. Je suis partiellement d’accord avec cette vision, toutefois je crois qu’il ne faut pas banaliser le désir pulsionnel qui est à la base d’un cheminement intérieur menant jusqu’aux excès les plus répréhensibles. Il est vrai qu’on peut dominer l’autre et le soumettre à sa volonté sans que la génitalité entre en scène. Le contraire est tout aussi vrai. Juste à relire des récits de batailles épiques pour voir à quel point les guerriers victorieux achèvent systématiquement leur combat par des viols sur les femmes (et sans doute aussi sur des hommes) des populations conquises, on voit bien que cet instinct de soumettre l’autre jusqu’à le faire disparaître peut aussi passer par l’humiliation charnelle. Mais il me semble important de ne pas tout mettre dans le même sac.

Par exemple, ces jeunes qui ont violé Rehtaeh Parsons ont-ils uniquement répondu à un instinct de domination ou bien étaient-ils d’abord excités par des images qui montrent des femmes entièrement soumises aux caprices d’hommes pervers? Et ces femmes qui se prêtent à ces scènes pornographiques, en échange de compensations diverses, surtout monétaires, n’encouragent-elles pas que ces mises en scènes de fantasmes ne fassent l’objet de désirs de réalisation chez des hommes, jeunes ou pas, dont certains finissent par passer à l’action? Dans leur école, ces scénarios où l’on peut imaginer piéger une jeune fille et la soumettre par le viol sont-ils courants? Tout ceci est bien enchevêtré et complexe. Jocelyne Robert demande depuis longtemps “le retour à l’école d’une éducation à la sexualité, à l’affectivité et à la dignité humaine” et je la soutiens entièrement. Il me paraît aujourd’hui plus que nécessaire de mettre en place une telle éducation qui prend en compte le désir et les multiples façons de lui donner satisfaction, incluant le choix de le reporter et même d’y renoncer, et qui assurerait le respect intégral de l’autre ainsi que de son corps.

Si le corps est si chèrement convoité dans notre société en apparence si libre, il ne devrait jamais être réduit à un objet de consommation. C’est pourtant ce que bien des hommes (et des femmes) ont intégré, soit par absence de repères positifs, soit par la profusion des modèles de domination, de possession et d’auto-satisfaction. Il est plus que temps d’agir, car ce que nous sommes en train de fabriquer de l’image du corps et de la relation à l’autre ne peut que nous conduire à pire encore, jusqu’à détruire certaines des plus belles victoires du féminisme…

Voici le huitième article de ma série “En quête de foi” publié dans l’édition de mars du magazine Le messager de Saint Antoine. L’objectif de cette série est d’explorer les origines chrétiennes des éléments patrimoniaux dans la culture actuelle.

Devant les situations flagrantes d’injustice ou les actes ignobles de violence, une question revient sans cesse : pourquoi? Pourquoi Dieu laisse-t-il faire cela? Quel est donc ce Dieu qui regarde tout ceci sans rien faire? Et, depuis toujours, les réponses n’ont jamais satisfait complètement l’esprit humain qui cherche à comprendre.

Or, s’il est habilité à réfléchir, l’être humain est aussi doué d’un privilège extraordinaire qui en fait presque un égal de Dieu (cf. Psaume 8). Il s’agit de sa liberté. Dès qu’il s’est mis debout et qu’il a commencé à réfléchir de manière autonome, l’être humain a pris conscience que la vie lui proposait constamment des choix à faire. Chacun de ces choix met en œuvre un processus sélectif impliquant des renoncements.

Le meilleur et le pire

L’être humain a usé de sa liberté pour construire des civilisations grandioses. Pensons aux différents empires que l’histoire nous permet de connaître et d’apprécier. Mais l’accès à la liberté a rarement été équitable dans l’histoire. Certains en ont usé davantage que d’autres, ou plutôt sur le dos des autres! Des individus l’ont espérée, des peuples l’ont réclamée, parfois à coups de révolutions. La liberté fait partie des quêtes les plus constantes de l’humanité.

Or, en Occident, surtout depuis quelques siècles, nous pouvons croire que la liberté s’est rendue plus accessible, notamment grâce à la Déclaration universelle des Droits de l’Homme. Même si rien n’est parfait, nous constatons que notre société parvient à faire respecter ce droit tel qu’il se matérialise dans la liberté d’expression, de conscience, de religion et d’association. Il est probable que la liberté est devenue un attribut de notre civilisation actuelle, au point où parfois il est à se demander si nous savons toujours en faire bon usage…

Assez tôt, dans l’histoire d’Israël, les patriarches ont eu conscience que les choix qu’ils faisaient pouvaient comporter des conséquences non seulement pour eux-mêmes et leur entourage, mais pour le peuple tout entier!

Je place devant vous la vie et la bénédiction d’une part, la mort et la malédiction d’autre part. Choisissez donc la vie, afin que vous puissiez vivre. Deutéronome 30,19

Dans la Bible, Dieu s’en remet au peuple qui peut donc le choisir ou le rejeter. Plus récemment, nos papes nous ont éduqués à une culture de vie, qui construit résolument une civilisation de l’amour, plutôt qu’une culture de mort, qui entraîne forcément vers un déficit d’humanité.

En nous donnant l’intelligence pour anticiper les conséquences de nos choix, Dieu nous a fait le cadeau du libre-arbitre. Il ne peut donc qu’en éprouver une grande fierté lorsque nous en faisons un usage pour la vie. Lorsque la créativité humaine est encouragée, elle produit des structures et des cadres qui favorisent l’égalité, l’inclusion, l’interdépendance et la fraternité.

Saint Irénée le disait autrement : « La gloire de Dieu c’est l’homme vivant! » Et la vie de l’être humain ne va pas sans la liberté qui le met debout! Voilà donc un héritage du judéo-christianisme qui transparaît encore aujourd’hui dans nos institutions démocratiques et dans notre culture. Sachons donc en profiter pour le meilleur… et pour la vie!

Cher François,

En tant que baptisé,  marié, père et grand-père, permettez-moi de vous adresser quelques mots fraternels, avant que votre nouvelle fonction ne vous trouve bien trop occupé pour écouter d’humbles fidèles comme moi…

Nous voici donc parvenus au terme d’un autre conclave plutôt expéditif qui a vu une série de premières se dérouler sous nos yeux: vous êtes le premier non-européen depuis tant de siècles que ça ne compte plus, le premier fils de saint Ignace, et le premier qui ose emprunter le nom du pauvre d’Assise. Votre élection est un véritable pied de nez à tous les experts, bookmakers, journalistes et nous tous qui avons suivi de près la préparation de ce conclave, car vous êtes arrivé aussi inattendu que porteur d’espoir, comme l’étaient les pages blanches des spécialistes qui devaient commenter en direct votre élection!

Mais vous n’êtes pas une page blanche. Vous êtes prêtre de l’Église catholique, membre d’un ordre religieux qui a son histoire, ses failles, mais aussi sa grandeur qui repose essentiellement sur une spiritualité demeurée accessible et contemporaine, à preuve tous ces gens qui se mettent encore aujourd’hui aux “exercices de saint Ignace“… Vous êtes évêque d’un pays et d’un continent ravagé par les inégalités sociales. Vous vous êtes porté à la défense des pauvres en présentant la pauvreté comme une violation des droits de la personne et en devenant vous-même figure d’opposition au néo-libéralisme qui prive des populations entières de leur dignité fondamentale. Pour tout cela, François, votre élection nous donne une lueur d’espoir à nous qui sommes de cette Église sans être hors du monde. Nous pouvons espérer que votre passage à Rome sera inspiré de votre saint patron, lorsque celui-ci rencontra le pape Innocent III et qu’il obtint, contraste si puissant, de pouvoir vivre dans la pauvreté avec ses frères et témoigner d’un Évangile plus proche de ce qu’on attend d’une fréquentation avec Jésus que ce qui nous est généralement donné à voir du Vatican. Ainsi donc, François, si les cardinaux, inspirés plus que jamais par l’Esprit Saint, vous ont choisi, ce doit être parce qu’ils ont eu l’intuition qu’il faut imprimer un coup de barre à l’Église, à l’image de celui que François d’Assise provoqua au XIIIe siècle.

agiotto36Sur le plan doctrinal et surtout moral, je sais bien que nous ne pouvons pas attendre de grandes révolutions de votre part. Vous êtes déjà connu en effet pour vos positions qui ne renversent rien de celles déjà défendues par vos prédécesseurs. Mais je me permets, avant que la curie romaine ne parvienne à vous éloigner du peuple, de vous faire mention de quelques préoccupations que nous avons, ici au Québec, terre sécularisée autrefois si catholique, face à une Église dont on est pourtant encore si paradoxalement attaché, à preuve tout ce qui vient d’être déployé par les médias pour accueillir votre élection.

Au Québec, comme généralement en Occident et en Amérique latine, nous croyons en l’égalité fondamentale des hommes et des femmes. Et cela va, à mon sens, plus loin qu’une dignité seulement annoncée. Cette égalité est appelée à se rendre visible dans la société par une accession pleine et entière des femmes à tous les possibles, en particulier ceux qui ont pu être réservés aux hommes en certaines époques. Il y a eu de nombreuses avancées sur ce terrain, y compris dans l’Église. Je ne vous cache pas qu’au plan de la société québécoise, nous ne sommes pas encore de très bons élèves, car même si nous venons tout juste d’élire une femme à la tête de notre État, les inégalités, surtout économiques mais aussi dans les responsabilités, sont encore très présentes. Toutefois, la volonté de les supprimer est bien là. Le reste est une question de mentalités qui se transforment peu à peu. François, l’Église, sur ce point, ne peut plus, chez nous, se réfugier derrière une vision classique d’une dignité qui exclurait une égalité des rôles. Tant de femmes ont soutenu l’Église docilement, attendant d’être reconnues pour ce qu’elles sont. Un grand nombre ont déjà tourné le dos à l’Église, mais d’autres persistent, loyales. Parmi elles, plusieurs auraient pu rejoindre la fraternité sacerdotale et apporter aux fidèles une complémentarité dans le service sacramentel incluant l’exemplarité du Christ. Jusqu’à quand serons-nous en arrière de la société sécularisée qui se montre, à ce chapitre, plus prophétique que l’Église?

La question de la sexualité, depuis la fameuse encyclique de Paul VI, a entraîné un décrochage massif de fidèles. Les femmes et les hommes de mon pays n’attendent plus de parole sensée sur ce sujet de la part de l’Église, car ils ont choisi, en leur libre conscience, de vivre selon ce qui leur convient et ce qui leur semble bien. Pourtant, à ce chapitre, celui de l’amour, la Bonne nouvelle de l’Évangile devrait pouvoir encore résonner dans les coeurs! La morale rigide est difficile à recevoir lorsque la relation n’existe plus. François, aidez-nous à nous recentrer sur l’amour de Dieu! Si nous pouvons relever ce défi, peut-être alors que les considérations éthiques seront mieux accueillies, non pas comme une vérité qui s’impose, mais comme un chemin qui se propose…

Restons-en à ce chapitre. Certaines citations tirées de vos récentes sorties en Argentine, montrent de vous une attitude apparemment peu accueillante aux personnes homosexuelles, en particulier sur le mariage gay. Ces personnes réclament qu’on cesse de les accabler et qu’on les laisse vivre en paix. Depuis toujours, ils forment une minorité qui a subi, autant que d’autres, l’intimidation, le rejet et la violence de la part de majorités encouragées par une théologie morale qui en fait des êtres “intrinsèquement désordonnés”. Avec l’évolution des études sur le genre, la reconnaissance de l’état irréversible de la vaste majorité des personnes dont l’orientation est homosexuelle, l’Église ne devrait-elle pas poser sur elles un regard différent? Pouvons-nous continuer de faire souffrir des êtres humains en les étiquetant comme des désaxés? Est-ce possible d’avoir une oreille plus attentive à leurs souffrances, à leur désir de bonheur? Sur cette question, François, nous attendons de vous une petite ouverture qui donnera à vos pasteurs et aux personnes engagées en pastorale, un peu d’air frais qui permet de rendre possible une certaine écoute mutuelle. De cette écoute, peut-être pourrons-nous espérer de ces personnes qu’elles acceptent de considérer Jésus comme le Fils du Père qui les aime à la façon d’un frère?

Il y a bien d’autres questions qui nous affectent sincèrement, nous les Québécois, dans notre rapport à l’Église. Les divorcés-réengagés, par exemple, qui vivent dans la honte lorsqu’ils expriment le besoin de l’eucharistie dans leur vie. Les femmes qui ont choisi l’avortement à un moment ou l’autre de leur vie comme unique solution à ce qu’elles croyaient, en conscience, la seule décision logique. Bien sûr, elles ont supprimé une vie en développement, mais faut-il rappeler que le seul juge de leurs actes — et des nôtres — sera Dieu lui-même? Et faut-il aussi nous ressaisir de l’attitude de Jésus qui n’a jamais rejeté quiconque, accueillant chacune des personnes reconnues pécheresses, s’invitant même chez elles? C’est cette rencontre qui a changé les coeurs des uns et des autres et qui les a mis sur un chemin de conversion. Si nous ne pouvons pas leur présenter Jésus, faute de pouvoir partager leur humanité, qui le fera?

François, nous avons compris ici que nous ne reviendrons jamais en arrière, comme quand l’Église était triomphante, parfois même arrogante. Et le dépouillement que nous vivons depuis notre révolution tranquille est sans doute une bénédiction afin de nous recentrer sur l’Évangile. Mais nous avons besoin que notre Église demeure pertinente en tant que communauté qui célèbre le pardon accordé par Jésus Christ et le don de sa vie offert à toute personne de bonne volonté. Nous avons besoin d’un signe de votre part qui témoigne de cette ouverture pastorale. Peut-être qu’à force d’écouter l’Esprit Saint qui s’exprime là où il veut, entendrons-nous, ensemble, l’humanité qui marche inlassablement et irrémédiablement vers Dieu qui l’attend comme un Père aimant. N’est-ce pas d’ailleurs ce qu’a si bien démontré l’un de vos frères jésuites, Pierre Teilhard de Chardin?

Lors d’une rencontre de parole libre, la veille de votre élection, nous avons exprimé plusieurs souhaits dont celui que vous puissiez être un prophète… Ce sera peut-être par votre personne que vous le serez, car votre parti pris pour les pauvres et votre dénonciation de l’injustice sont déjà des actes qui parlent fort. Vous avez dit lors de votre première homélie que suivre Jésus comprend aussi de le suivre sur son chemin de croix. Être avec lui, comme ses disciples historiques, comporte son lot d’hésitations, de résistances, d’incompréhension, de renoncements, parfois de trahisons! Jésus a pardonné tout cela à ses apôtres et, à travers eux et donc vous, aujourd’hui, à celles et ceux qui veulent le suivre maintenant.

Un prophète sait interpeller son propre peuple et vous avez déjà commencé à le faire. Aidez-le, aidez-nous, en appelant vos plus proches collaborateurs à quitter leur conviction que l’Église doit demeurer opaque en toute circonstance. Qu’elle se montre enfin sous son vrai jour, vulnérable, fragile et elle-même en chemin! Elle a besoin de se dépouiller, comme l’y a invitée le poverello d’Assise. Jésus fut lui-même dépouillé de ses vêtements pour affronter ses bourreaux et le fut encore au moment d’être cloué sur la croix: nu, sans rien à défendre, rien à perdre non plus, sinon la vie qu’il avait remise entièrement entre les mains de son Père. Alors cette Église qui se protège sans cesse doit accepter de se montrer plus vraie, plus authentique. Elle doit collaborer à extirper de son sein les malfaiteurs pour qu’ils reçoivent les sanctions de la justice comme tous les autres humains, que ce soit pour des méfaits liés à l’argent ou à la sexualité. Cela signifie que tous doivent se soumettre à la reddition de compte, comme dans les meilleures organisations publiques.

Pour terminer, je vous laisse au souvenir de ce tableau présentant le pape à genoux devant votre saint patron au XIIIe siècle, symbole de la puissance de l’Église aux pieds du pauvre, à l’exemple de Jésus au soir du Jeudi Saint…  Je vous en prie, demeurez l’homme simple que vous avez toujours été et montrez-nous le chemin qui mène à l’amour du prochain, du pauvre en particulier, qui se présente aux disciples de Jésus le plus souvent sous des visages… inattendus. Recevez l’assurance de ma collaboration la plus entière au service de la charité à laquelle vous présidez désormais.

Si ce titre vous fait penser à la chanson de Nana Mouskouri, vous tombez juste! Mais en réalité, c’est plutôt du “temps de vie” ou de la durée des noms que portent les lieux que je souhaite vous entretenir. Au Québec, il semble que nous ayons perdu de l’intérêt pour tout ce qui “fut” avant nous, en particulier avant la Révolution tranquille. C’est comme si notre renaissance dans la modernité avait effacé notre vie antérieure, un peu comme avec la réincarnation: on ne se souvient de rien, même si ce qui a précédé continue de hanter nos jours présents!

Auditorium dufourIl en est ainsi pour de plus en plus de noms qui ont été depuis longtemps attribués à des lieux, des rues, des édifices, des parcs, des lacs et même des villages! Ceci est particulièrement vrai pour les noms qui tirent leur origine d’un lien direct ou indirect avec la religion. Je me permettrai donc d’en évoquer un seul pour l’objet de ce billet, soit l’auditorium qui portait jusqu’à récemment le nom de “Dufour” et qui a été remplacé par le nom d’un commanditaire. Cela peut paraître banal et sans conséquence: qu’est-ce donc qu’un nom? Tant qu’on sait où on va, ce ne doit pas être si important de le nommer. Pourtant, ce l’est certainement pour les commanditaires, car ils voient ainsi leurs noms apparaître sur toute promotion entourant de tels lieux! Lorsque ces lieux ont une image positive, qu’ils sont visités en masse, les commanditaires ne voudraient en rien que leur nom disparaisse! Et lorsque la fréquentation diminue, ils vendront leurs noms pour l’apposer sur d’autres lieux en laissant, sans scrupules, le lieu ainsi débaptisé.

Faire durer la mémoire

La toponymie est la seule manière intelligente que nous ayons trouvée pour faire mémoire d’hommes et de femmes qui ont marqué leur temps. Wilbrod Dufour a eu cet honneur d’avoir laissé son nom à la postérité pour identifier, entre autres, le fameux auditorium du Cégep de Chicoutimi rénové à grands frais en 2012. Qui était ce M. Dufour? Peu de gens pourrait répondre à cette question, même si on la posait aux citoyens de Saguenay. Pourtant, il est bon de savoir que cet homme, décédé en 1960, a été un grand catalyseur des arts de scène dans notre région. C’était un prêtre et un théologien, mais c’est moins pour cela qu’il a laissé sa marque. Diplômé en arts de l’Université Laval, il a été directeur d’orchestre et metteur en scène de théâtre en ces années qu’on appelle pompeusement la Grande noirceur. C’est vrai qu’il aimait beaucoup le chant grégorien, tellement qu’il en était un grand spécialiste, mais à l’époque, on en était à peine à Elvis et on commençait tout juste à laisser les jeunes danser! N’empêche que Wilbrod Dufour est peut-être pour quelque chose dans la vocation de certains de nos prédécesseurs à aimer, voire à pratiquer la musique de concert ou la comédie. Il a peut-être préparé de jeunes parents à faire aimer la musique, le chant et les arts de la scène à leurs enfants. Ceux-ci comptent peut-être parmi les personnalités de notre région qui performent ici et ailleurs. Il est fort à parier, qu’en homme de son temps, Wilbrod Dufour serait aujourd’hui aux côtés des Wauthier, Bouchard et autres concepteurs de spectacles, des Hakim et Doré qui les produisent et de ceux qui ont accompagné les Pelchat, Lemieux, Villeneuve et autres dignes représentants de notre région!

Voilà donc qu’on a retiré à l’Auditorium Dufour la référence à celui qui avait suffisamment marqué son époque pour que son nom appartienne à la postérité. Mais le nouveau nom qu’on a donné à cette enceinte n’a rien à voir avec une quelconque contribution à l’avancement des arts ou de la culture. Tenez, par exemple, le boulevard Talbot a bien failli être renommé boulevard Marina Larouche, en l’honneur de cette femme qui s’est fort bien battue pour cette route. Une femme pour un homme, ça pourrait encore passer si on juge que la contribution de celle-ci en vaut vraiment la peine. Mais cela a vite été bloqué par la réaction importante de citoyens attachés au nom d’Antonio Talbot. Rien à voir avec ce qui s’est passé avec l’Auditorium Dufour, rebaptisé Théâtre suivi du nom du commanditaire qui n’a pourtant rien fait de marquant pour le monde des arts. C’est donc simplement une question d’argent que le commanditaire a bien voulu consentir à Diffusion Saguenay, sans doute davantage en quête de fonds que de volonté de respecter les reconnaissances historiques.

Photo: Le RéveilUn groupe de citoyens a décidé courageusement de s’élever contre cette décision purement mercantile. Une pétition rassemblant plus de 1640 noms s’avère relativement importante dans le contexte actuel, mais le groupe n’a jamais été pris au sérieux par les responsables concernés à tous les niveaux. C’est dommage. Au Québec, nous sommes en train de devenir peu à peu une société alzheimer… Nous avons tous à l’esprit le malaise ressenti devant une personne qui n’a plus accès à sa mémoire. Pour elle, nous ne sommes plus personne. Plus rien de connu. Qui êtes-vous, dit-il à sa fille? Un jour, nous regarderons ce que nous sommes devenus et nous ne saurons plus d’où nous sommes venus et qui nous a menés jusque là. Nous serons une société quelconque, marquée davantage par les noms affichés des compagnies capables de tout acheter. Nous aimerons leur argent, mais nous détesterons intérieurement le sentiment que nous aurons à nous rappeler comment nous l’avons obtenu. La prostitution n’est pas seulement affaire de moeurs individuelles, elle est beaucoup une question d’éthique sociale. Quand nos élus ne savent plus être autre chose que des mendiants acceptables aux yeux des grandes entreprises, on peut se demander à quoi ça sert de se donner autant d’efforts à vouloir s’engager pour améliorer la société et la rendre meilleure pour la postérité. Laissons cette charge aux entreprises et nous deviendrons vite des citoyens de seconde zone, assoiffés de petites récompenses éphémères plutôt que de grands ouvrages qui traversent le temps.

Parce qu’un homme sans mémoire est un homme sans vie, un peuple sans mémoire est un peuple sans avenir. Maréchal Foch

Je lève mon chapeau à ces hommes et ces femmes, animés par Florent Villeneuve et Marc Rainville, qui ont cru que cette cause en valait la peine, pas moins que d’autres, et qui ont tenté d’éveiller nos consciences endormies.

Voici le sixième article de ma série “En quête de foi” publié dans l’édition de janvier-février du magazine Le messager de Saint Antoine. L’objectif de cette série est d’explorer les origines chrétiennes des éléments patrimoniaux dans la culture actuelle.

L'église St-Dominique (Jonquière) illuminée pour ses 100 ans

L’église St-Dominique (Jonquière) illuminée pour ses 100 ans (photo: Courrier du Saguenay)

Occupant le plus souvent le centre des villages et des quartiers, les églises catholiques y ont été implantées pour être au cœur du réseau communautaire, là où hôtel de ville, magasins, services financiers et aménagements sportifs étaient regroupés pour rassembler les gens du coin. Les églises, depuis 1793, sont la propriété privée des baptisés catholiques qui habitent le territoire qu’elles desservent (cf. la Loi des Fabriques). La contribution des fidèles les rendait, collectivement, propriétaires de l’église, du presbytère et même du cimetière. Ce régime est d’ailleurs toujours en vigueur au Québec! Depuis cette époque, les catholiques ont voulu que leur église leur ressemble, qu’elle soit l’objet de leur fierté. C’est sans doute de là que vient la grande diversité des architectures et des ornements. C’est probablement aussi pour cette raison que nous avons développé ce fameux « esprit de clocher » qui veut que notre village ou quartier soit le plus beau du monde. On peut se demander si, aujourd’hui, les catholiques habitant près d’une église éprouvent encore un tel sentiment d’appartenance!

Une architecture pleine de sens

Parmi les milliers d’églises du Québec, certaines sont relativement austères, mais le plus souvent, même avec des moyens modestes, elles sont monumentales, décorées finement et parées d’œuvres d’art et de mobiliers imposants. En général, elles sont en forme de croix pour que Dieu et sa cour céleste puissent les reconnaître d’en-haut! Leur structure symbolise généralement une tente comme celle réservée au Seigneur accompagnant le peuple hébreu en Exil, mais plus encore celle que le Verbe de Dieu a plantée parmi nous (cf. Jn 1, 14). D’autres plus récentes représentent plutôt une barque ou un grand vaisseau conduit par le Christ sur les mers houleuses. Les clochers s’élèvent parfois très haut, leurs flèches pointant vers le ciel pour montrer aux humains vers où devrait porter leur regard. Un temple catholique est aussi une catéchèse illustrée. Chaque élément qui la compose a été conçu en accord avec la tradition croyante. En approchant d’une église, on perçoit déjà une impression de mystère. En circulant en ses murs, scrutant ses plafonds, ses ornements, ses vitraux, son chœur, on est amené à embrasser un univers symbolique qui rappelle les Évangiles. Visiter une église impose un respect pour ses concepteurs, mais surtout pour les masses de fidèles qui l’ont désirée et financée et qui l’ont remplie de leur ferveur spirituelle de génération en génération.

Les églises témoignent de la capacité des humains de croire en l’absolu, mettant en œuvre un rapport à la beauté, à la grandeur et à la splendeur qui célèbre toute leur créativité et leur inventivité dans l’expression de leur foi. L’intention qu’elles durent par-delà le temps est un rappel de l’éternité de Dieu.

Au-delà de leur vocation cultuelle, les églises ont joué aussi les rôles de lieux de rencontre, de ralliement, d’enseignement, de centres communautaires et culturels, toutes des fonctions qu’elles peuvent retrouver davantage. Avec la désaffection de la pratique et l’abandon de leur fréquentation, certaines églises se dégradent, d’autres sont vendues. Le respect dû à la foi des générations bâtisseuses ne commanderait-il pas plutôt de favoriser leur conservation en leur accordant une valeur patrimoniale publique?

L'amour passion

La Cour suprême du Canada a pris récemment une décision qui a de grandes conséquences, au Québec.

C’est maintenant tranché, les dispositions du Code civil du Québec qui concernent le mariage et l’union civile respectent la Charte canadienne des droits et libertés. La loi ne sera donc pas modifiée, contrairement à ce que la Cour d’appel avait décidé en novembre 2010. Ainsi, les conjoints de fait, au moment de la rupture, n’ont pas droit aux mêmes protections que les couples mariés ou unis civilement tels que la pension alimentaire ou le partage du patrimoine familial. (Source)

Cette décision très partagée est loin de faire l’unanimité. Et avec raison. Si cette cause a été autant suivie, ce n’est sans doute pas uniquement parce qu’elle confrontait un riche milliardaire à son ex-concubine, également la mère de leur trois enfants. Disons toutefois que ce n’est pas étranger à sa médiatisation exceptionnelle. Mais c’est aussi et surtout parce que le Québec est le champion mondial de l’union de fait et que 60% de tous les enfants qui naissent actuellement sur son territoire le sont dans un contexte où il n’existe que très rarement une “convention” ou un “contrat” entre les parents. De plus, il y a une différence de 10 ans entre la durée moyenne des couples mariés par rapport aux couples en union de fait (près de 15 ans pour les mariés vs moins de 5 ans pour les concubins). Cela explique donc la vulnérabilité des conjoints, en particulier les femmes qui laissent leur travail pour prendre soin des enfants. Si les enfants peuvent quand même bénéficier d’une pension alimentaire, la mère peut se retrouver en grande précarité.

Amour ou Contrat

Comme on le voit actuellement en France, où le mariage fait l’objet d’un débat qui divise la société, en raison du projet de loi permettant aux couples gays de se marier, avec tous les avantages que cette forme d’union procurerait (patrimoine, filiation par adoption ou procréation assistée, etc.), la forme juridique qui est donnée à l’union de deux personnes est d’une importance capitale. En effet, même si au départ c’est l’amour qui réunit deux êtres, se mettre ensemble relève d’une décision qui devrait, normalement, se fonder sur des motifs plus rationnels. Faire vie commune, ce n’est pas seulement vivre ensemble parce qu’on ne voit pas comment on peut arriver à vivre loin de l’autre! C’est un projet de vie…

Au début, dans le débat qui a cours en France, j’étais surpris de voir que, même parmi mes amis catholiques, ce n’est pas tant l’amour qui est valorisé dans le mariage, mais plutôt le cadre juridique de la propriété des biens appartenant au couple, la filiation et l’héritage laissé aux enfants. On a donc beaucoup mis de l’avant la notion de contrat régi par le code civil. Au Québec, il semble que nous avons mis cela au second plan, comme si l’amour passionné du début allait toujours durer et que la rupture n’était pas envisageable… L’amour aurait cette fâcheuse tendance à faire oublier les statistiques. Moins de 5 ans en moyenne pour la durée de vie d’un couple, ce n’est pas si long dans une vie… Surtout lorsqu’on accumule maison, meubles, argent et… enfants.

Même s’ils choisissent spontanément l’union de fait, tous les couples ne sont pas forcément décrochés du réel au point de ne rien prévoir. Certains feront une convention chez le notaire. D’autres s’assureront au moins d’acheter conjointement les biens qu’ils consommeront en prenant soin d’indiquer le nom des deux acheteurs. Mais ils sont loin d’être en majorité. Pour les enfants, c’est différent… À moins que l’enfant ne soit celui d’un seul partenaire, il est normalement “partagé” en cas de rupture, incluant les responsabilités inhérentes.

Un peu de raison

Rupture

Rupture

Les chrétiens qui se marient à l’église préparent une “célébration de leur amour”. C’est ainsi qu’on les invite à considérer l’engagement mutuel. Mais l’Église insiste fortement et depuis longtemps, parfois sans être bien comprise, sur une bonne préparation au mariage qui permet notamment au couple d’envisager toutes les questions de la vie ensemble afin d’éviter que l’amour ne se réduise à “l’eau fraîche” de la passion. Je me rappelle, il y a déjà 28 ans, lorsque ma femme et moi avons suivi ce cours. Nous étions surpris par le nombre de questions auxquelles nous n’avions pas forcément réfléchi: la communication dans le couple, la vie en société, les amis, le travail, les loisirs, le partage des tâches, la sexualité responsable et respectueuse de l’autre, la décision d’avoir des enfants et leur planification, sans oublier la dimension spirituelle qui devient une véritable question à mesure que le temps progresse. Cela fait bien des sujets à discuter dans un couple et ça les aide à quitter pour quelque temps la fusion irrépressible qui fait suite au coup de foudre! Je me dis que cette préparation devrait servir à n’importe quel couple, encore davantage si le choix ultime du mariage n’est pas retenu. 

Bref, il me semble, bien simplement, que le jugement de la Cour suprême du Canada devrait avoir ceci de bon qu’il donnera à bien des couples déjà formés et à tous les autres qui pensent à “se mettre ensemble” quelques sujets de discussion qui sont également de bonnes occasions de mieux connaître son partenaire.

Ceci dit, il existe concrètement plusieurs formes de partenariat amoureux. Je me réjouis de cette diversité. Je me réjouis également que tous les “régimes” ne procurent pas tous les mêmes avantages ni les mêmes responsabilités. Au mariage traditionnel, civil ou religieux, s’ajoutent l’union civile et l’union de fait. Chacune de ces formes porte une dose d’engagement face à l’autre selon une détermination plus ou moins forte. Entre le concubinage, sans doute “moins engageant”, qui fait et défait les couples parfois si rapidement que les proches n’arrivent pas toujours à se rappeler du nom du nouveau conjoint (!) et le mariage où l’on jure fidélité jusqu’à ce que la mort sépare (!), les conjoints et conjointes ont des possibilités variées qui correspondent à ce qu’ils désirent vivre, dans la mesure où ils se sont posé les bonnes questions.

Personnellement, je me dis que si j’avais voulu me préserver pour moi-même quelques biens ou revenus, je n’aurais peut-être pas choisi le mariage sous le régime de la société d’acquêts! Pour tous les futurs couples, le fait de ne pas vouloir aller aussi loin dans l’engagement peut cacher une “réserve” face à l’autre qui devrait, en soi, faire l’objet d’une bonne discussion avant de se mettre ensemble!

Une fin de vie digne

Une fin de vie digne

Le comité d’experts juridiques mandaté par le Gouvernement du Québec sur l’aide médicale à mourir vient de déposer son rapport. Il s’agit en fait d’un rapport visant à approfondir, sur le plan juridique, les balises légales à mettre en place suite aux 24 recommandations faites par la Commission Mourir dans la dignité l’an dernier. Cette étape marquerait l’arrivée prochaine d’un projet de loi visant à encadrer l’aide médicale à mourir.

Même si l’annonce a été faite avec une certaine ampleur, le rapport des experts ne porte que sur un des aspects étudiés pendant des mois par la Commission. Il s’agit des cas d’extrêmes souffrances vécues au cours d’une maladie dégénérative dont la mort est certaine. Tout comme c’est le cas dans les recommandations de la Commission, le comité d’experts n’a pas comme tel considéré  l’euthanasie à la demande des familles ni même l’assistance au suicide pour le patient qui ne souffrirait pas d’un type de maladie présentant la certitude d’une fin rapide et dont les souffrances ne pourraient pas être soulagées. La demande formelle du patient lui-même serait requise en tout temps. C’est donc plutôt curieux que tant de voix se soient élevées pour applaudir ce travail alors que si nous appliquons à la lettre les critères et les procédures annoncées, nous risquons de ne voir que très peu de cas réels par année.

Une brèche risquée

André Bourque

André Bourque

Un ami personnel, le Dr André Bourque, médecin réputé, est décédé subitement le 29 décembre dernier. Il avait milité au cours des dernières années contre toute forme d’euthanasie au sein de l’association Vivre dans la dignité dont il a été le président jusqu’à son décès. André ne voyait pas comment il pouvait se résoudre à voir les médecins commencer à poser le geste ultime qui consiste à supprimer la vie, alors que par serment ils se sont engagés à soigner le patient pour qu’il vive.

André m’a beaucoup aidé à demeurer rationnel dans ce débat. Il a montré qu’un très grand nombre de médecins, au Canada, sont toujours défavorables à l’éventualité d’agir pour devancer l’acte de la mort. Nous avions échangé quelques documents émanant notamment de pays comme la Belgique et les Pays-Bas qui démontrent assez clairement les dérives réelles qui se passent et qui sont pourtant peu médiatisées. Et notre ministre, Mme Véronique Hivon, affirme sur toutes les tribunes que ces dérives ne sont pas avérées. Je lui ai même fait parvenir moi-même, via Twitter, un document relatant plusieurs témoignages sous anonymat de professionnels belges de la santé, qui montraient que des anomalies ou des “arrangements” survenaient dans la pratique. Jetez un oeil à ces quelques articles pour vous en donner une idée. On parle notamment du consentement qui n’est pas toujours donné par le patient, que des personnes handicapées sévèrement sont euthanasiées sans jamais avoir eu l’occasion de le demander, que parfois la fin de vie est précipitée de manière à ce que les organes encore sains puissent être prélevées, etc. Je crois que Mme Hivon ne veut pas prendre en compte ces dérives possibles en croyant, sincèrement, que nous pourrons les éviter ici. Mais sommes-nous si différents des autres pour nous croire à l’abri de tels comportements?

Lors de son passage à l’Université Laval, la cancérologue Catherine Dopchie, responsable d’une unité de soins palliatifs en Belgique, a critiqué le recours à l’euthanasie tel qu’il existe chez elle depuis 2002.

La loi belge sur l’euthanasie a été votée dans une société matérialiste et individualiste «où la peur de la souffrance, conjuguée à la perte d’autonomie vécue comme une déchéance, est devenue phobique». Même s’ils sont très efficaces pour atténuer les douleurs, les soins palliatifs ont leurs limites. Pour la communauté médicale, ces limites sont devenues peu à peu des sujets de honte, de révolte ou d’échec. Avec le résultat que la formation et la recherche en soins palliatifs a perdu des points au profit de l’euthanasie, présentée comme la solution idéale de maîtrise sur sa vie ou sur sa mort. Dans cette logique, les partisans de l’euthanasie n’hésitent pas à classer les soins palliatifs dans la catégorie de l’acharnement thérapeutique. (Source)

Ce médecin spécialisé dans les soins en fin de vie, tout comme André Bourque et une majorité de membres du personnel médical le plus près des personnes mourantes, croit que les soins palliatifs de qualité sont la solution, même si dans quelques cas la douleur n’est pas toujours atténuée de manière satisfaisante, pour le moment du moins. Heureusement pour nous, la Commission et la ministre semblent sur la même longueur d’ondes, à savoir qu’il faut accorder une priorité à l’amélioration des ressources en soins palliatifs.

Le loup sera dans la bergerie

Nous avons tous peur de la douleur extrême. Nous sommes terrassés à la vue de gens souffrants. C’est notre impuissance à soulager par nous-mêmes cette souffrance qui nous guide dans le choix de l’aide médicale à mourir plutôt que de demeurer présents et compatissants envers les malades qui sont dans ces situations. Ouvrir cette brèche, chez nous, peut nous paraître une manière convenable de répondre à cette détresse, mais c’est aussi faire entrer le loup dans la bergerie… Une fois ouverte, la brèche ne pourra qu’entraîner vers une acceptation étendue des cas et ces “arrangements” qui ont cours ailleurs, et que le code criminel canadien empêche actuellement.

Faire en sorte que le procureur général ne poursuive pas les médecins qui auront, sous l’autorité d’une loi leur accordant une sorte de sauf-conduit, est aussi un pari risqué. On se base sur le fait que le Québec a déjà agi de cette façon du temps où l’avortement était encore un acte criminel, avant 1988. Les médecins qui avaient accompli cet acte étaient, en quelque sorte, protégés par une absence de procédures contre eux. Mais comment peut-on imaginer qu’un acte parfaitement semblable serait un crime au Nouveau-Brunswick ou en Ontario alors qu’il serait ignoré au Québec? Qui empêcherait alors de porter ces cas jusqu’en Cour Suprême? Qui garantit que les neufs juges abrogeraient tout simplement le droit tel qu’il est actuellement? Que faire si des dizaines de médecins ayant aidé leurs patients à mourir redevenaient des meurtriers potentiels? Cette question des champs de responsabilité entre le fédéral et le provincial n’est pas si simple à résoudre. Ne faudrait-il pas plutôt attendre un consensus plus large qui amènerait à amender le code criminel? Est-il possible, démocratiquement, que ce consensus survienne un jour?

Mme la ministre Hivon déclare qu’elle a observé un large consensus social sur cette question lors des auditions de la Commission. Pourtant, rien ne laisse croire que ce consensus inclut les premiers concernés par l’ouverture à l’euthanasie, d’abord les mourants eux-mêmes, mais aussi et surtout les soignants qui, jusqu’à présent, ont toujours cherché à humaniser les soins en fin de vie et l’accompagnement des personnes malades, plutôt que de devenir ceux qui causent leur mort prématurée.

La vie n’est pas facile, même pour les gens actifs et bien portants. Elle peut devenir insupportable si nous sommes atteints de maladies incurables et douloureuses. Avec un tel projet de loi à venir, les malades pourront comprendre que leur vie a moins de valeur “vivante” que “finie”. C’est peut-être davantage pour nous accommoder nous-mêmes, plutôt qu’eux, que nous nous battons, au final. N’avons-nous pas, au contraire, des devoirs de fils, de filles, de frères, de soeurs et d’amis auprès des malades en fin de vie? Ne devrions-nous pas être de ceux qui sont auprès d’eux pour apporter le réconfort d’une présence aimante et chaleureuse? L’euthanasie répond-elle vraiment à ce besoin? J’en doute fort.

recommandation 13

Dessin de YGRECK

Dessin de YGRECK (Journal de Québec)

Le hockey professionnel nord-américain vient de sceller une nouvelle convention entre les propriétaires et les joueurs. Après 113 jours de lock-out, les joueurs peuvent enfin rentrer au bercail. Les matchs vont reprendre. Les commentateurs sportifs couvriront enfin ce pour quoi ils sont payés au lieu de faire semblant d’aimer les ligues mineures et d’autres sports. Les commerçants vont renouer avec les profits. Les fans retrouveront leur pain de chaque jour et les sensations qui leur donnent l’impression d’exister! Bref, la vie “normale” va reprendre son cours.

Remettre les choses en ordre

Depuis la fin des Nordiques de Québec, où j’habitais, et ensuite les années que j’ai passées à l’étranger, je m’étais désintéressé du hockey de la LNH. De retour au pays, vivant à Montréal, je me suis laissé gagner par l’engouement autour du Canadien et par sa prodigieuse machine marketing. À tel point que j’en étais venu à me faire quasiment un devoir de regarder tous les matchs s’il n’y avait pas d’empêchement professionnel. Je me suis même vu, lors d’un conseil d’administration, installer un ordinateur dans la salle de réunion pour qu’un match des séries éliminatoires puisse au moins être entrevu par les membres (et par moi-même) durant l’assemblée. Et à deux reprises, j’ai participé à des pools que je me suis mis à suivre chaque jour avec un véritable esprit de compétition. Bref, j’étais devenu un amateur dédié à ce sport, dans la plus pure tradition canadienne-française!

Mais le sevrage permet parfois des mises en question. Être privé du Canadien pendant quelques mois m’a fait prendre conscience (de nouveau) qu’on peut vivre sans être fan d’une équipe professionnelle. Le temps qu’on gagne peut servir à tant d’autres choses, comme tenir un blogue, faire du casse-tête à deux, sortir, regarder un documentaire, un film ou lire un bon livre, faire soi-même du sport… Oui, le manque peut devenir occasion de combler autrement ce qui semblait ne pouvoir l’être que par la sacrée soirée du hockey. Et le manque permet de faire tomber les écailles qui empêchaient de voir ou de vouloir voir la réalité pratiquement scandaleuse du monde du sport professionnel.

La bataille des riches et célèbres

La guerre à laquelle nous venons d’assister au cours des 113 jours de lock-out de la LNH n’avait rien à voir avec la réalité quotidienne des gens ordinaires. Là, ils se battaient pour déterminer combien de dizaines de millions de dollars, par-dessus ceux qui sont déjà acquis dans leurs comptes de banque, ils allaient se redistribuer au cours de la nouvelle convention.  Ici, lorsque des syndiqués sont mis en lock-out durant six mois, comme ceux de Rio-Tinto à Alma en 2012, ils doivent compter sur la solidarité et sur les fonds d’entraide pour assurer à leurs familles qu’elles auront de quoi manger… Là, le premier jour de contrat de travail d’un joueur de la LNH l’assurera de gagner un minimum de 525 000 $ pour une saison alors qu’ici, le salaire minimum est encore à moins de 10$ l’heure… Là, les propriétaires engrangeront des profits mirobolants et les employés en profiteront tout autant grâce à la pression qu’ils ont les moyens d’imposer aux employeurs. Ici, les grands employeurs feront leur argent grâce au peu de reconnaissance qu’ils accordent à leur personnel. Bref, la vie réelle est bien différente de celle du sport professionnel.

Lock-out chez Rio-Tinto Alma - Photo: Radio-Canada

Lock-out chez Rio-Tinto Alma – Photo: Radio-Canada

Alors comment faire pour manifester une prise de distance avec ce système clairement injuste? Je sais bien que les fans, heureux de la reprise, rentreront progressivement dans les rangs et pardonneront à leurs dieux cet écart de conduite, comme le faisaient les Grecs avec leur panthéon. Je sais bien que les commanditaires reviendront, car ils flairent toujours les bonnes affaires. Je sais bien que les médias regorgeront enfin de nouvelles sportives et de potins relatifs aux dieux du stade. Je sais bien que ce système trouve toujours sa subsistance à même nos émotions en manque d’excitation, nos rêves de grandeurs et nos espoirs de vie meilleure par procuration!

Mais je ne vais plus abdiquer ma dignité sur l’autel du sport professionnel. Je ne vais plus accorder autant d’attention à suivre cette télé-réalité qui n’a rien à voir avec la vie que nous menons. J’y jetterai un oeil furtif, car je tiens à rester proche de mes amis, des membres de ma famille, des gens de mon entourage qui aiment le hockey. Je le ferai pour m’intéresser à eux plutôt que pour m’intéresser au système lui-même. Et j’aurai du temps pour la vraie vie.

Je prendrai du temps pour participer à des assemblées citoyennes. Je choisirai de regarder une émission avec ma conjointe plutôt que de la voir se pousser hors du salon lorsque le match commence. Je ferai autre chose de ce temps pour le faire passer, dans mon bilan personnel, du côté de mes actifs plutôt que des passifs.

Le système ne me récupérera pas. Bettman et Fehr, vous m’avez perdu à jamais. Je suis un ancien fan, fini.

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