Category: Patrimoine religieux


Voici le dixième article de ma série “En quête de foi” publié dans l’édition de mars du magazine Le messager de Saint Antoine. L’objectif de cette série est d’explorer les origines chrétiennes des éléments patrimoniaux dans la culture actuelle.

Le mois de mai évoque la saison forte pour le monde agricole et les emplois saisonniers. C’est aussi le 1er mai que les évêques du Québec publient leur message annuel à l’intention des travailleurs.  Quel est le lien entre la foi chrétienne et le travail ? Quel héritage l’Église a-t-elle laissé face au travail humain?

Les conditions de travail au début du siècle dernier – Pulperie de Chicoutimi

Si, dans la Genèse, le travail est surtout lié à la malédiction suite à la chute originelle, la tradition de l’Église a compris peu à peu que travailler, c’est aussi contribuer à réaliser le règne de Dieu, lorsque les conditions du travail favorisent la dignité humaine, notamment l’autonomie et la liberté, des aspects essentiels de la pensée sociale de l’Église.

À l’occasion du 175e anniversaire du Saguenay-Lac-Saint-Jean, Mgr André Rivest s’est plu à rappeler que c’est au cœur de son diocèse que fut créé le premier syndicat canadien. Il fut fondé par Mgr Eugène Lapointe qui s’était mis au service des travailleurs de la Pulperie de Chicoutimi dont les conditions de travail étaient particulièrement inhumaines. À sa suite, d’autres syndicats se sont formés, souvent inspirés par des militants membres de groupes d’action catholique en milieu ouvrier. Entre la crise de 1929 et la fin des années soixante, les aumôniers de syndicats ont ainsi contribué à l’amélioration des conditions de travail en liant l’engagement des militants à l’appel de l’Église pour la justice sociale.

Gagner sa vie dans la dignité

À l’époque où les premiers syndicats, soutenus par l’Église, se sont mis à réclamer des conditions plus décentes, personne n’aurait pu souscrire à l’adage « le travail, c’est la santé »! Au contraire, un grand nombre de nos ancêtres ont laissé tout ce qu’ils avaient d’énergie afin de gagner la pitance pour leur famille. Si l’Église n’avait pas encouragé les travailleurs à se regrouper, ceux-ci profiteraient-ils des conditions qu’ils ont obtenus depuis? Même les travailleurs non-syndiqués sont beaucoup mieux traités dans notre société qu’en ces époques de servitude. N’est-ce pas de cette manière que l’Évangile « en acte » fait oeuvre de libération?

Les travailleurs syndiqués de Rio-Tinto-Alcan en lockout en 2012

Si le mouvement syndical est sujet au mécontentement de bien des gens dans la société et même souvent de syndiqués, c’est peut-être qu’il s’est un peu éloigné des intentions de ses pionniers. Ceux-ci avaient la conviction, appuyés par leur fréquentation des évangiles, qu’ils rendaient le monde meilleur en réclamant des conditions de travail plus humaines. Le monde du travail est effectivement bien meilleur, mais le contexte de mondialisation rend les acquis vulnérables partout. Que dire alors des travailleurs des pays émergents qui sont devenus les fournisseurs de pratiquement tout ce que nous consommons? Leur sort est directement relié à notre volonté de développer un monde plus équitable, exactement comme le désiraient les fondateurs du syndicalisme.

Un héritage à reconnaître

L’engagement des chrétiens pour la justice en milieu ouvrier a transformé notre monde. Il a permis de dégager du temps pour les loisirs, de réduire les heures de travail et d’augmenter les jours de vacances. Grâce au combat mené par les croyants engagés d’autrefois, nous profitons d’une vie plus saine et du temps que nous pouvons choisir de donner librement.

Voici le huitième article de ma série “En quête de foi” publié dans l’édition de mars du magazine Le messager de Saint Antoine. L’objectif de cette série est d’explorer les origines chrétiennes des éléments patrimoniaux dans la culture actuelle.

Devant les situations flagrantes d’injustice ou les actes ignobles de violence, une question revient sans cesse : pourquoi? Pourquoi Dieu laisse-t-il faire cela? Quel est donc ce Dieu qui regarde tout ceci sans rien faire? Et, depuis toujours, les réponses n’ont jamais satisfait complètement l’esprit humain qui cherche à comprendre.

Or, s’il est habilité à réfléchir, l’être humain est aussi doué d’un privilège extraordinaire qui en fait presque un égal de Dieu (cf. Psaume 8). Il s’agit de sa liberté. Dès qu’il s’est mis debout et qu’il a commencé à réfléchir de manière autonome, l’être humain a pris conscience que la vie lui proposait constamment des choix à faire. Chacun de ces choix met en œuvre un processus sélectif impliquant des renoncements.

Le meilleur et le pire

L’être humain a usé de sa liberté pour construire des civilisations grandioses. Pensons aux différents empires que l’histoire nous permet de connaître et d’apprécier. Mais l’accès à la liberté a rarement été équitable dans l’histoire. Certains en ont usé davantage que d’autres, ou plutôt sur le dos des autres! Des individus l’ont espérée, des peuples l’ont réclamée, parfois à coups de révolutions. La liberté fait partie des quêtes les plus constantes de l’humanité.

Or, en Occident, surtout depuis quelques siècles, nous pouvons croire que la liberté s’est rendue plus accessible, notamment grâce à la Déclaration universelle des Droits de l’Homme. Même si rien n’est parfait, nous constatons que notre société parvient à faire respecter ce droit tel qu’il se matérialise dans la liberté d’expression, de conscience, de religion et d’association. Il est probable que la liberté est devenue un attribut de notre civilisation actuelle, au point où parfois il est à se demander si nous savons toujours en faire bon usage…

Assez tôt, dans l’histoire d’Israël, les patriarches ont eu conscience que les choix qu’ils faisaient pouvaient comporter des conséquences non seulement pour eux-mêmes et leur entourage, mais pour le peuple tout entier!

Je place devant vous la vie et la bénédiction d’une part, la mort et la malédiction d’autre part. Choisissez donc la vie, afin que vous puissiez vivre. Deutéronome 30,19

Dans la Bible, Dieu s’en remet au peuple qui peut donc le choisir ou le rejeter. Plus récemment, nos papes nous ont éduqués à une culture de vie, qui construit résolument une civilisation de l’amour, plutôt qu’une culture de mort, qui entraîne forcément vers un déficit d’humanité.

En nous donnant l’intelligence pour anticiper les conséquences de nos choix, Dieu nous a fait le cadeau du libre-arbitre. Il ne peut donc qu’en éprouver une grande fierté lorsque nous en faisons un usage pour la vie. Lorsque la créativité humaine est encouragée, elle produit des structures et des cadres qui favorisent l’égalité, l’inclusion, l’interdépendance et la fraternité.

Saint Irénée le disait autrement : « La gloire de Dieu c’est l’homme vivant! » Et la vie de l’être humain ne va pas sans la liberté qui le met debout! Voilà donc un héritage du judéo-christianisme qui transparaît encore aujourd’hui dans nos institutions démocratiques et dans notre culture. Sachons donc en profiter pour le meilleur… et pour la vie!

Voici le neuvième article de ma série “En quête de foi” publié dans l’édition d’avril du magazine Le messager de Saint Antoine. L’objectif de cette série est d’explorer les origines chrétiennes des éléments patrimoniaux dans la culture actuelle.

pieds jésusUn grand nombre de nos contemporains ne parviennent pas à comprendre « l’obsession » des chrétiens pour la souffrance. Certaines œuvres de la Passion, en particulier des crucifix, des tableaux et des films (pensons à celui de Mel Gibson), présentent un Jésus qui paraît tellement souffrir, avec parfois plus de sang qu’il n’est possible d’imaginer, qu’on peut comprendre qu’une personne peu familière avec la théologie chrétienne ressente une forte répulsion à la vue des représentations que nous nous faisons de notre Dieu!

Mais en réalité, c’est comme s’ils arrêtaient leur regard sur le doigt qui pointe au lieu de suivre la direction qu’il indique! Même pour les chrétiens, la souffrance n’est jamais acceptable. Elle n’a aucun sens en elle-même. C’est uniquement dans la manière que nous avons de la vivre que nous pouvons la rendre signifiante et même féconde. Oui, c’est une conviction de foi que la souffrance et la mort peuvent produire du fruit.

Si le grain de blé ne meurt…

Jésus n’a jamais exalté la souffrance. S’il a anticipé que sa vie se terminerait dans la violence, c’est parce qu’il connaissait bien le sort réservé aux prophètes. Sa vie, ses miracles, la popularité de son message, sa liberté et sa fidélité absolue à son Père constituaient une menace à l’autorité des responsables religieux et politiques. Un tel comportement ne pouvait que le conduire à cette mort par condamnation.

Cela ne l’a pourtant jamais empêché de prêcher une autre forme de justice et une manière plus humaine de conduire sa vie. Il l’a fait en « étant lui-même » ce qu’il enseignait. Ainsi, Jésus a soigné et guéri des malades. Il s’est fait proche des personnes handicapées et des lépreux qui subissaient l’exclusion. Il s’est interposé face à un groupe qui voulait lapider une femme. Il n’a jamais « béni » la souffrance, qu’elle soit liée à la fatalité de l’existence ou bien provoquée par l’intimidation, le mépris, l’arrogance ou l’injustice !

Il est vrai qu’à une époque, l’Église a insisté fortement sur la substitution du Christ, sacrifié à notre place à un Dieu qui nous réclamait des comptes. Ces présentations de la Passion parvenaient à nous émouvoir du sacrifice du Fils et à nous convaincre d’endurer nos maux pour lui montrer combien nous l’aimions. Heureusement, l’annonce de la Bonne Nouvelle de la résurrection a repris le dessus dans la prédication !

C’est d’ailleurs ce qu’il faudrait retenir de l’histoire: les chrétiens ont généralement suivi les paroles du Seigneur qui les enjoignaient à servir les pauvres, soigner les malades, accompagner les mourants, visiter les prisonniers, intégrer les exclus, modifier les règles injustes. C’est ainsi que des hôpitaux, des asiles, des maisons pour itinérants, des services d’accompagnement au sein des prisons et dans les armées ont vu le jour au cours des siècles par l’initiative de baptisés répondant à l’invitation de Jésus.

Notre Dieu aime-t-il la souffrance? Pas plus que nous ! Mais il sait se rendre présent d’une manière qui réconforte et fortifie. Et il nous invite à devenir nous-mêmes les bons samaritains de cette humanité blessée afin que de la souffrance surgisse la fraternité…

Si ce titre vous fait penser à la chanson de Nana Mouskouri, vous tombez juste! Mais en réalité, c’est plutôt du “temps de vie” ou de la durée des noms que portent les lieux que je souhaite vous entretenir. Au Québec, il semble que nous ayons perdu de l’intérêt pour tout ce qui “fut” avant nous, en particulier avant la Révolution tranquille. C’est comme si notre renaissance dans la modernité avait effacé notre vie antérieure, un peu comme avec la réincarnation: on ne se souvient de rien, même si ce qui a précédé continue de hanter nos jours présents!

Auditorium dufourIl en est ainsi pour de plus en plus de noms qui ont été depuis longtemps attribués à des lieux, des rues, des édifices, des parcs, des lacs et même des villages! Ceci est particulièrement vrai pour les noms qui tirent leur origine d’un lien direct ou indirect avec la religion. Je me permettrai donc d’en évoquer un seul pour l’objet de ce billet, soit l’auditorium qui portait jusqu’à récemment le nom de “Dufour” et qui a été remplacé par le nom d’un commanditaire. Cela peut paraître banal et sans conséquence: qu’est-ce donc qu’un nom? Tant qu’on sait où on va, ce ne doit pas être si important de le nommer. Pourtant, ce l’est certainement pour les commanditaires, car ils voient ainsi leurs noms apparaître sur toute promotion entourant de tels lieux! Lorsque ces lieux ont une image positive, qu’ils sont visités en masse, les commanditaires ne voudraient en rien que leur nom disparaisse! Et lorsque la fréquentation diminue, ils vendront leurs noms pour l’apposer sur d’autres lieux en laissant, sans scrupules, le lieu ainsi débaptisé.

Faire durer la mémoire

La toponymie est la seule manière intelligente que nous ayons trouvée pour faire mémoire d’hommes et de femmes qui ont marqué leur temps. Wilbrod Dufour a eu cet honneur d’avoir laissé son nom à la postérité pour identifier, entre autres, le fameux auditorium du Cégep de Chicoutimi rénové à grands frais en 2012. Qui était ce M. Dufour? Peu de gens pourrait répondre à cette question, même si on la posait aux citoyens de Saguenay. Pourtant, il est bon de savoir que cet homme, décédé en 1960, a été un grand catalyseur des arts de scène dans notre région. C’était un prêtre et un théologien, mais c’est moins pour cela qu’il a laissé sa marque. Diplômé en arts de l’Université Laval, il a été directeur d’orchestre et metteur en scène de théâtre en ces années qu’on appelle pompeusement la Grande noirceur. C’est vrai qu’il aimait beaucoup le chant grégorien, tellement qu’il en était un grand spécialiste, mais à l’époque, on en était à peine à Elvis et on commençait tout juste à laisser les jeunes danser! N’empêche que Wilbrod Dufour est peut-être pour quelque chose dans la vocation de certains de nos prédécesseurs à aimer, voire à pratiquer la musique de concert ou la comédie. Il a peut-être préparé de jeunes parents à faire aimer la musique, le chant et les arts de la scène à leurs enfants. Ceux-ci comptent peut-être parmi les personnalités de notre région qui performent ici et ailleurs. Il est fort à parier, qu’en homme de son temps, Wilbrod Dufour serait aujourd’hui aux côtés des Wauthier, Bouchard et autres concepteurs de spectacles, des Hakim et Doré qui les produisent et de ceux qui ont accompagné les Pelchat, Lemieux, Villeneuve et autres dignes représentants de notre région!

Voilà donc qu’on a retiré à l’Auditorium Dufour la référence à celui qui avait suffisamment marqué son époque pour que son nom appartienne à la postérité. Mais le nouveau nom qu’on a donné à cette enceinte n’a rien à voir avec une quelconque contribution à l’avancement des arts ou de la culture. Tenez, par exemple, le boulevard Talbot a bien failli être renommé boulevard Marina Larouche, en l’honneur de cette femme qui s’est fort bien battue pour cette route. Une femme pour un homme, ça pourrait encore passer si on juge que la contribution de celle-ci en vaut vraiment la peine. Mais cela a vite été bloqué par la réaction importante de citoyens attachés au nom d’Antonio Talbot. Rien à voir avec ce qui s’est passé avec l’Auditorium Dufour, rebaptisé Théâtre suivi du nom du commanditaire qui n’a pourtant rien fait de marquant pour le monde des arts. C’est donc simplement une question d’argent que le commanditaire a bien voulu consentir à Diffusion Saguenay, sans doute davantage en quête de fonds que de volonté de respecter les reconnaissances historiques.

Photo: Le RéveilUn groupe de citoyens a décidé courageusement de s’élever contre cette décision purement mercantile. Une pétition rassemblant plus de 1640 noms s’avère relativement importante dans le contexte actuel, mais le groupe n’a jamais été pris au sérieux par les responsables concernés à tous les niveaux. C’est dommage. Au Québec, nous sommes en train de devenir peu à peu une société alzheimer… Nous avons tous à l’esprit le malaise ressenti devant une personne qui n’a plus accès à sa mémoire. Pour elle, nous ne sommes plus personne. Plus rien de connu. Qui êtes-vous, dit-il à sa fille? Un jour, nous regarderons ce que nous sommes devenus et nous ne saurons plus d’où nous sommes venus et qui nous a menés jusque là. Nous serons une société quelconque, marquée davantage par les noms affichés des compagnies capables de tout acheter. Nous aimerons leur argent, mais nous détesterons intérieurement le sentiment que nous aurons à nous rappeler comment nous l’avons obtenu. La prostitution n’est pas seulement affaire de moeurs individuelles, elle est beaucoup une question d’éthique sociale. Quand nos élus ne savent plus être autre chose que des mendiants acceptables aux yeux des grandes entreprises, on peut se demander à quoi ça sert de se donner autant d’efforts à vouloir s’engager pour améliorer la société et la rendre meilleure pour la postérité. Laissons cette charge aux entreprises et nous deviendrons vite des citoyens de seconde zone, assoiffés de petites récompenses éphémères plutôt que de grands ouvrages qui traversent le temps.

Parce qu’un homme sans mémoire est un homme sans vie, un peuple sans mémoire est un peuple sans avenir. Maréchal Foch

Je lève mon chapeau à ces hommes et ces femmes, animés par Florent Villeneuve et Marc Rainville, qui ont cru que cette cause en valait la peine, pas moins que d’autres, et qui ont tenté d’éveiller nos consciences endormies.

Émission du dimanche 17 février 2013 - Tout le monde en parle - Radio-Canada.ca(1)J’écris ce billet à la suite d’un échange avec mon épouse inspirante… Chez les Hindous, la fin d’un cycle est l’occasion du chaos qui détruit tout pour faire place nette au renouveau. Chez les catholiques, peut-être que la fin d’un pape (on ne peut plus dire la mort) peut présenter un désordre semblable préparant la place à du changement. J’ai été étonné de voir à quel point le petit quart-d’heure d’entrevue avec Alain Crevier, animateur de l’émission Second Regard, invité à la tellement plus célèbre émission Tout le monde en parle du 17 février, a suscité un intérêt manifeste. “Que l’on en parle en bien ou en mal, dit le dicton, pourvu qu’on en parle!” Il se trouve que cette entrevue a touché des questions de fond adressées à l’Église, elle qui, habituellement, est plutôt celle qui pose les questions et interpelle le monde jusqu’à, faut-il le dire, le condamner parfois (souvent)…

Cela m’a ramené à la vision prophétique de Vatican II sur l’Église, non pas d’abord affirmée comme une caste cléricale, mais plutôt comme un peuple, celui que Dieu s’est choisi pour étendre la justice et la paix, au service duquel est érigée une gouvernance qu’on appelle généralement la hiérarchie avec ses prêtres, ses évêques et son pape. Et je vois dans la vacance du siège de l’évêque de Rome, qui est aussi le pape, un temps pour que des entrevues comme celle de l’émission de dimanche dernier pullulent partout dans le monde, non seulement dans les médias de masse, mais aussi et surtout dans les cuisines, les salons, les cantines, les réfectoires, les salles de conférence, les parcs et les bistros! Plus on parle de l’Église, de sa mission, de ses erreurs, des scandales qu’elle subit et ceux auxquels ses représentants ont contribué, de ses grandeurs aussi, de sa culture, de son patrimoine, de ses influences, de ses inspirations édifiantes, etc., et plus on libère la parole, et plus la parole libère les coeurs entravés.

Libérer le trésor

Michel Rivard a écrit une chanson superbe intitulée “Libérer le trésor”. Voici son refrain :

Il existe un trésor, une richesse qui dort
Dans le coeur des enfants mal aimés
Sous le poids du silence et de l’indifférence
Trop souvent le trésor reste caché

La souffrance des humains cache généralement un trésor, celui-là même qui fait leur humanité. Il s’agit de leur fragilité, leur totale vulnérabilité. On la camoufle par des constructions intellectuelles, sentimentales, émotionnelles, par des gestes de fermeture ou des jugements sur autrui, par des actions impulsives ou des dépendances envahissantes. Lorsque la parole est libérée, le mal peut enfin être nommé et prendre la forme de l’ennemi qu’on peut abattre, non sans l’avoir aussi aimé! Car cet ennemi il est en nous, il est parfois nous-même. Jésus a eu un jour cette réflexion inouïe: « Écoutez-moi tous, et comprenez bien. Rien de ce qui est extérieur à l’homme et qui pénètre en lui ne peut le rendre impur. Mais ce qui sort de l’homme, voilà ce qui rend l’homme impur. » (Marc 7, 14). On pourrait voir l’impureté dont il est question comme “ce qui est improprement humain”, car l’homme et la femme ont été créés à l’image et à la ressemblance de Dieu, donc “purement” humains! Ce qui est inhumain, ce serait ce que nous produisons à partir de nos blessures, nos maladies spirituelles, nos enfermements, les murs que nous érigeons pour nous protéger et qui devient le mal que nous projetons sur les autres, sur le monde, sur l’Église, bien sûr, et sur Dieu lui-même!

Beaucoup de catholiques dans le monde, surtout en Occident et ici même au Québec, ont souffert “du poids du silence et de l’indifférence” d’une Église “institution” plus prompte à se protéger qu’à défendre les plus petits. Je considère que la plus grande part des critiques faites à l’Église catholique romaine proviennent de cette zone en nous qui est souffrante et qui a besoin de se dire pour que nous puissions goûter à l’authentique liberté. Pour libérer le trésor, il faut donc libérer la parole. En judéo-christianisme, la parole a un réel pouvoir: dès le commencement, c’est par sa parole que Dieu crée le monde — en sept jours ou en quelques milliards d’années, on n’en est pas à quelques détails près ! :) Les thérapies modernes ont toutes plus ou moins mis en valeur la parole pour favoriser la libération des entraves qui nous empêchent d’être heureux. Il est cependant moins impérieux que la parole serve à dire ce que nous pensons qu’à dire ce que nous sommes, vraiment…

Dire, bien dire, médire, maudire…

Ce qui rend l’être humain pur, c’est quand ce qu’il dit correspond à ce qu’il est. Une personne ne se réduit pas à sa blessure, à son histoire, aux abus qu’il a subis, au manque de considération ou à l’expression de sa colère. Une personne humaine est toujours plus que ce qu’elle laisse entrevoir d’elle-même, plus également que ce qu’elle croit être. Chaque personne est une créature unique dont la vie repose dans le coeur aimant du Dieu fou d’amour pour elle! Ce Dieu fait de chaque être humain son fils, sa fille préférée et bien-aimée. Et c’est d’ailleurs après avoir dit cela de Jésus qu’il commande à tous: “Écoutez-le!” (cf. Luc 9, 35) Ceci me rappelle une autre chanson, du groupe Harmonium:

On a mis quelqu’un au monde,
On devrait peut-être l’écouter!

La parole a un pouvoir réel dans le monde. Mais la parole est mutilée, étouffée, altérée. Dès qu’une personne exprime une opinion contraire à la nôtre, on se ferme ou on se braque, on réplique ou on se tait. Dans tous les cas, on enfouit davantage le trésor, celui de l’autre et celui en nous, au lieu de le rendre accessible en l’exposant tel qu’il est.

Il existe en christianisme une conviction théologique qui a traversé les siècles et qu’on appelle le sensus fidei qu’on pourrait traduire comme “le sens inné de la foi” qui opère en chaque baptisé. Chaque fois qu’il a été “entendu”, ce sensus fidei a produit des changements et des conversions dans l’Église jusqu’à son sommet. Mais pour que ce sens de la foi puisse s’exprimer, il faut soit des prophètes de feu qui envoient des flèches “parlantes” là où ça compte, soit que le peuple ait un espace pour parler et être consulté. La deuxième manière est relativement simple à mettre en oeuvre. L’Église catholique romaine vit des opportunités qui surviennent généralement à chaque intervalle entre deux papes ou, sur un plan local, entre deux évêques. C’est très peu de temps: quelques jours, quelques semaines. Dès que le prochain pape sera en place, le système curial romain reprendra ses prérogatives et remettra la parole sous clefs afin de faire front commun derrière le nouveau pape. Les fidèles seront de nouveau appelés à être “en communion” avec leurs pasteurs, les dissidents à rentrer dans les rangs. Mais il est possible que des clameurs qui montent, certaines soient entendues comme des brises légères transportant en elles un esprit de renouveau.

Je suis reconnaissant pour ce temps qui nous est donné avec la renonciation de Benoît XVI et la liberté qu’il s’est lui-même accordée. C’est un temps pour espérer du neuf. Je n’hésite pas à encourager quiconque à exprimer honnêtement tout ce qui entrave sa liberté dans son lien avec l’Église pour que peu à peu le trésor caché dans son être profond se découvre et révèle sa beauté. Ce serait un cadeau à faire à l’Église, c’est-à-dire à ceux et celles qui forment le peuple de Dieu et à celles et (surtout) ceux qui sont appelés à le servir comme Jésus le leur a montré, le soir du Jeudi Saint (Cf. Jean 13, 1-15). Et je prie l’Esprit Saint d’amener à la conscience des uns et des autres ce qui conviendra pour la suite des choses.

Voici le sixième article de ma série “En quête de foi” publié dans l’édition de janvier-février du magazine Le messager de Saint Antoine. L’objectif de cette série est d’explorer les origines chrétiennes des éléments patrimoniaux dans la culture actuelle.

L'église St-Dominique (Jonquière) illuminée pour ses 100 ans

L’église St-Dominique (Jonquière) illuminée pour ses 100 ans (photo: Courrier du Saguenay)

Occupant le plus souvent le centre des villages et des quartiers, les églises catholiques y ont été implantées pour être au cœur du réseau communautaire, là où hôtel de ville, magasins, services financiers et aménagements sportifs étaient regroupés pour rassembler les gens du coin. Les églises, depuis 1793, sont la propriété privée des baptisés catholiques qui habitent le territoire qu’elles desservent (cf. la Loi des Fabriques). La contribution des fidèles les rendait, collectivement, propriétaires de l’église, du presbytère et même du cimetière. Ce régime est d’ailleurs toujours en vigueur au Québec! Depuis cette époque, les catholiques ont voulu que leur église leur ressemble, qu’elle soit l’objet de leur fierté. C’est sans doute de là que vient la grande diversité des architectures et des ornements. C’est probablement aussi pour cette raison que nous avons développé ce fameux « esprit de clocher » qui veut que notre village ou quartier soit le plus beau du monde. On peut se demander si, aujourd’hui, les catholiques habitant près d’une église éprouvent encore un tel sentiment d’appartenance!

Une architecture pleine de sens

Parmi les milliers d’églises du Québec, certaines sont relativement austères, mais le plus souvent, même avec des moyens modestes, elles sont monumentales, décorées finement et parées d’œuvres d’art et de mobiliers imposants. En général, elles sont en forme de croix pour que Dieu et sa cour céleste puissent les reconnaître d’en-haut! Leur structure symbolise généralement une tente comme celle réservée au Seigneur accompagnant le peuple hébreu en Exil, mais plus encore celle que le Verbe de Dieu a plantée parmi nous (cf. Jn 1, 14). D’autres plus récentes représentent plutôt une barque ou un grand vaisseau conduit par le Christ sur les mers houleuses. Les clochers s’élèvent parfois très haut, leurs flèches pointant vers le ciel pour montrer aux humains vers où devrait porter leur regard. Un temple catholique est aussi une catéchèse illustrée. Chaque élément qui la compose a été conçu en accord avec la tradition croyante. En approchant d’une église, on perçoit déjà une impression de mystère. En circulant en ses murs, scrutant ses plafonds, ses ornements, ses vitraux, son chœur, on est amené à embrasser un univers symbolique qui rappelle les Évangiles. Visiter une église impose un respect pour ses concepteurs, mais surtout pour les masses de fidèles qui l’ont désirée et financée et qui l’ont remplie de leur ferveur spirituelle de génération en génération.

Les églises témoignent de la capacité des humains de croire en l’absolu, mettant en œuvre un rapport à la beauté, à la grandeur et à la splendeur qui célèbre toute leur créativité et leur inventivité dans l’expression de leur foi. L’intention qu’elles durent par-delà le temps est un rappel de l’éternité de Dieu.

Au-delà de leur vocation cultuelle, les églises ont joué aussi les rôles de lieux de rencontre, de ralliement, d’enseignement, de centres communautaires et culturels, toutes des fonctions qu’elles peuvent retrouver davantage. Avec la désaffection de la pratique et l’abandon de leur fréquentation, certaines églises se dégradent, d’autres sont vendues. Le respect dû à la foi des générations bâtisseuses ne commanderait-il pas plutôt de favoriser leur conservation en leur accordant une valeur patrimoniale publique?

Le calendrier maya

Le calendrier maya

On nage en plein délire en cette énième veille de fin du monde.  Un prêtre m’a confié avoir reçu des appels de personnes déroutées, à la recherche de réconfort. Des amis m’ont demandé si je publierais un billet avant la fin du monde et j’en ai bien ri. J’ai répondu que je n’écrirais rien de nouveau que ce que j’ai publié il y a déjà un an!  Mais je me suis amusé à écouter quelques-unes des interprétations données par les divers spécialistes des religions. Ceux-ci sont souvent invités par les médias à commenter toute cette atmosphère apocalyptique. Même la NASA a fait son truc en diffusant depuis quelques jours une vidéo intitulée “Pourquoi le monde ne s’est pas terminé hier” pour qu’on comprenne bien qu’ils avaient prédit la non-fin du monde! Bon, au moins, la NASA rapporte des données scientifiques, ce qui n’est pas toujours le cas pour d’autres.

Peu importe la religion qui est citée, toutes ont une vision du temps actuel, du début du monde et de sa fin. Les religions annoncent une destruction finale et les images qu’elles proposent n’ont rien de bien rassurant. Ce matin, par exemple, sur Radio-Vatican, un spécialiste se montrait virulent contre les personnes crédules qui donnent du crédit à la thèse de fin de calendrier maya signifiant que le monde se finirait alors. Il a aussi parlé du Nouvel Âge qui annonce une ère nouvelle après la destruction du monde actuel et de toutes ses dérives. Mais il a surtout terminé par le rappel de la version chrétienne de la fin du monde, en citant notamment cette référence au livre de l’Apocalypse où l’on mentionne la vision de cette Jérusalem céleste (Cf. Apocalypse 21). J’ai eu froid dans le dos, car cette présentation d’un mythe en remplacement d’autres mythes ne me semble en rien aidante pour exprimer la vision chrétienne du monde, si on ne sait pas replacer les morceaux et surtout décrypter les symboles.

Les images de fin du monde : des métaphores!

L'Apocalypse

L’Apocalypse

Le mythe de l’Apocalypse, tel que présenté dans le livre qui porte son nom, est un genre littéraire, et non pas une prophétie qui décrirait avec précision comment vont se dérouler les temps de la fin. Depuis longtemps, les exégètes ont compris qu’il s’agissait surtout d’une description des souffrances des chrétiens persécutés à la fin du premier siècle et l’expression de leur aspirations à la justice et au droit de s’épanouir librement selon leurs croyances. C’était, pour faire moderne, une aspiration à la laïcité face à un État qui obligait tous les citoyens à adorer l’empereur et ses dieux! Bien entendu, les symboles qui y sont décrits et les visions du futur peuvent donner une orientation à notre vie présente car celle-ci est toujours en tension avec la fin certaine du monde. Mais y voir une description plus juste que celles qu’apportent les autres religions serait ramener le christianisme à une croyance mythologique où tout ce qui est écrit dans la Bible devrait prendre figure de vérité au sens littéral. Ce n’est pas de cette manière que l’Église catholique envisage son rapport aux Écritures, et heureusement!

Le jour où un mythe tiré de la Bible ou des Upanishads ou des Mayas ou de l’Égypte antique ou du Coran se réaliserait tel que décrit exactement dans les prophéties de la source la plus proche des faits, nous n’aurions d’autre choix alors que de croire à tout ce qui le contient, d’où la bataille des mythes!

Kalki, dernier avatar de Vishnu, terminera le temps

Kalki, dernier avatar de Vishnu, terminera le temps

Cela nous conduit très loin de la spiritualité chrétienne. Pour cette dernière, rien n’est pourtant plus important que le présent! C’est le seul temps qui est. Le passé est déjà fini et l’avenir n’existe pas tant que nous n’y sommes pas arrivés. En effet, nous sommes toujours à tenter de rattraper la seconde suivante, mais dès que nous y sommes, elle est passée! Dans la Bible, il y a cette notion reprise des philosophes grecs qu’on appelle le “moment favorable” (Kaïros). 

S’il n’y a qu’une façon de faire le bien, il est bien des manières de le manquer. L’une d’elles consiste à faire trop tôt ou trop tard ce qu’il eût fallu faire plus tard ou plus tôt. Les Grecs ont un nom pour désigner cette coïncidence de l’action humaine et du temps, qui fait que le temps est propice et l’action bonne: c’est le Kaïros, l’occasion favorable, le temps opportun.*

En christianisme, cette notion de temps opportun est reprise amplement dans le Nouveau Testament. Il y a un temps pour chaque chose, pour les semences et pour la moisson… Mais sur une base plus spirituelle, le Kaïros  se présente aussi comme le moment où Dieu se manifeste. Les chrétiens partagent cette conviction que leur Dieu se rend présent à chaque instant. Chaque souffle de vie est rempli de sa présence. Il revient donc à l’humain de répondre à cette présence en se rendant lui-même présent à la Présence, pour ainsi recevoir et se nourrir de la Vie divine.

Rien à voir, donc, avec la crainte du futur, qu’il se termine à la façon des Mayas, des Hindous ou des Chrétiens. D’ailleurs, avec les 180 fins du monde annoncées et qui ne se sont pas réalisées à partir des mythologies religieuses, ne devrions-nous pas enfin comprendre que les religions ne sont pas compétentes pour déterminer cette fameuse date d’expiration? Revenons-en donc, de la fin du monde, et attardons-nous résolument au présent. Il y a tant à faire pour l’humanité à laquelle nous appartenons tous et toutes et pour la planète qui nous nourrit encore. Cessons de nous accrocher désespérément à la fin, car ce n’est rien d’autre qu’une fuite en avant!

Maranatha! ;)

* Pierre Aubenque, La prudence chez Aristote, Paris, PUF, 1963, pp. 96-97, cité dans l’Encyclopédie de l’Agora.

Voici le cinquième article de ma série “En quête de foi” publié dans l’édition de décembre 2012 du magazine Le messager de Saint Antoine. L’objectif de cette série est d’explorer les origines chrétiennes des manifestations culturelles actuelles.

Je vous propose ce mois-ci de quitter le patrimoine « matériel » pour aborder une autre forme d’héritage presque « génétique ». Il s’agit de ce qui subsiste de croyances à propos du baptême pour lequel les paroisses reçoivent encore de nombreuses demandes. Les catholiques d’ici sont restés attachés à ce sacrement qui implique traditionnellement la participation de deux personnes essentielles : le parrain et la marraine.

Une garantie légale?

parrain-marraineAu-delà du sens proprement religieux, certaines croyances populaires traversent les générations. Ainsi entend-on : « Pour être parrain ou marraine, faut se faire proche de l’enfant, aider à son éducation, remplacer les parents au besoin. Si tu acceptes d’être parrain, ça veut dire que c’est toi qui va prendre l’enfant si jamais les parents décèdent! » Un grand nombre de parrains et marraines connaissent ce sentiment mystérieux de devenir tout à coup responsables d’un enfant qui n’est pas le leur.

Autrefois, alors que l’espérance de vie était réduite et les accouchements plus risqués, il est vrai que la substitution aux parents était possible et parfois encouragée par l’Église. Ce n’était pourtant écrit nulle part dans la loi civile ou religieuse, mais c’était dans les mœurs. En acceptant d’être « dans les honneurs », on sentait qu’il fallait être prêt à cette éventualité, jouer le rôle d’une assurance-vie! Choisir un parrain et une marraine, c’était donc procurer à son enfant une « garantie » que d’autres adultes, proches et croyants, resteraient en lien quoi qu’il advienne.

Un engagement dans la durée

Nos traditions baptismales nous ramènent à quelques valeurs essentielles au christianisme. N’est-il pas vrai que la plupart d’entre nous avons conservé une relation spéciale avec notre parrain ou notre marraine? Admettons que les cadeaux aux diverses occasions y ont été pour quelque chose, mais ce qui reste, ce ne sont pas ces innombrables babioles qui ont été reçues, mais plutôt ce lien, différent des autres. Le seul fait de savoir, intérieurement, que nous pouvions compter sur eux était déjà un soutien, une force.

Pour chaque enfant qui naît, ne devrions-nous pas avoir ce souci de lui offrir une relation affective engagée et durable « en plus » de celle de ses parents? N’est-ce pas une véritable interpellation évangélique que de demander à deux personnes de « veiller » sur un petit être fragile et de promettre d’être là pour lui dans les années qui s’écouleront? Chaque enfant qui naît en ce monde, baptisé ou non, devrait avoir accès à un parrain, une marraine.

mains-enfant-adulte1En ce mois où nous, chrétiens, célébrons la Nativité de Jésus, peut-être pourrions-nous réfléchir à une demande semblable de la part de deux parents qui nous sont proches, Marie et Joseph : « Accepteriez-vous de veiller avec nous au devenir de cet enfant-Dieu? Voudrez-vous suppléer à nos absences? Serez-vous là pour lui dans les bons et les durs passages de sa vie? Et serez-vous encore avec lui lorsqu’il sera abandonné de tous et qu’il mourra? » Répondre « oui » à cette demande, ne serait-ce pas aussi nous engager envers tout enfant qui naît afin qu’il ne soit jamais laissé à lui-même?

Ces proches qui nous inspirent le meilleur. J. Bastien-Lepage

L’Halloween connaît une popularité qui dépasse désormais celle des grandes fêtes traditionnelles . Pensons à Noël, Pâques, la Fête nationale, etc. Mais je n’ai pas trop envie de parler de cette fête qui fait s’agiter nos enfants depuis déjà quelques semaines, mais plutôt de son lendemain immédiat… En effet, le premier novembre est une date très importante pour les chrétiens, c’est la fête de la Toussaint.

Si vous séparez ce mot en deux, vous obtenez “tous” et “saint”, qui tient pour “tous les saints” (et les saintes, bien sûr). Le pape Benoît XVI, récemment, et tous ses prédécesseurs avant lui ont mis à jour le “palmarès” des saints et des saintes chaque fois qu’ils ont procédé à des canonisations. Comme le disait le cardinal Turcotte à l’occasion de la canonisation du frère André, être canonisé c’est comme remporter une médaille d’or olympique de la sainteté. La semaine dernière, c’était au tour d’une amérindienne de chez nous, Kateri, de recevoir un tel hommage de la part de l’Église universelle. Nous ne pouvons que nous réjouir de leur visibilité, car celle-ci repose sur leur vie de foi qui a été modèle pour les croyants et dont la reconnaissance attend parfois plusieurs siècles! Les miracles qui leur sont attribués y sont pour quelque chose, sinon ils ne seraient pas ainsi parvenus au “panthéon” de la sainteté.

Honorer les saints proches

Comme dans tous les sports de haut niveau avec leur panthéon des meilleurs, la gloire des saints et des saintes renommés peut parfois faire ombrage à d’autres qui ont vécu leur vie du mieux qu’ils ont pu sans jamais se voir affublés d’une si haute reconnaissance. Au hockey ou au baseball, les deux sports que je connais le mieux, les amateurs s’identifient spontanément à un favori. On se procure son chandail, on le porte fièrement. On ne veut pas manquer un match où il joue. Très souvent, ce joueur étoile ne finira pas dans la liste sélecte des “glorieux” admis au panthéon de leur sport respectif. Pourtant, il aura inspiré des dizaines de fans au long de sa carrière.

Il doit en être ainsi des saints et des saintes ordinaires. J’aimerais en évoquer quelques-uns qui ont fait partie de ma vie. Je ne choisis que les personnes décédées, car je ne voudrais pas gêner les vivants à qui je pense aussi lorsque vient le temps de marquer les influences positives que j’ai eues dans ma vie.

Grand-maman Gérardine

Ma grand-mère maternelle était aussi ma marraine. À ma naissance, étant en risque de ne pas survivre, elle a fait une promesse à la bonne sainte Anne. Elle m’a toujours dit qu’elle avait été exaucée. En échange, elle m’avait inscrit à un abonnement à vie à la revue Sainte-Anne (autrefois “les annales”). 50 ans plus tard, à tous les mois, le facteur me livre ma revue que je reçois toujours comme un clin d’oeil de grand-maman. Ma grand-mère avait vécu une vie bien remplie jusqu’à ce que le coeur de mon grand-père flanche. Elle avait 58 ans. À partir de ce jour, elle entra dans une profonde dépression qui dura jusqu’à sa mort, 20 ans plus tard. Ma famille s’était installée chez elle, dans un appartement que mon père avait fait construire en annexe, trop petit pour nous (8 enfants). Chaque jour, ces années-là, j’ai vu ma grand-mère exprimer son découragement, ses petits et grands maux, le peu de visiteurs qui venaient la voir, le manque qu’elle ressentait à la pensée de son Antonio. Aujourd’hui, nous connaissons mieux la maladie mentale et la dépression. Il est fort probable qu’elle aurait été soignée autrement. Peut-être qu’elle aurait vécu plus heureuse. De la côtoyer chaque jour jusqu’à mon départ de la maison m’a rendu plus compatissant envers les personnes qui souffrent et pour lesquelles il y a peu à faire sinon les aimer, les supporter, les porter dans la prière confiante. Ma grand-mère s’est beaucoup lamentée. Elle a aussi beaucoup prié même quand c’était dur et apparemment inutile, pour elle en tout cas. Sa vie s’est terminée en douceur, dans son lit, seule. J’ai toujours eu la conviction qu’elle était enfin soulagée de ses misères et que la bonne sainte Anne l’avait accueillie tendrement dans la confrérie des grands-mamans, à la place qui lui était destinée au ciel, tout près de son amoureux.

Grand-Papa Thomas-Louis

Mon grand-père paternel était un homme calme et attentionné. Mon père pourrait dire autre chose de lui, mais moi je ne l’ai connu qu’à sa retraite, déjà avancé en âge. Il aimait beaucoup ma grand-mère Yvonne qu’il regardait avec bonté. Celle-ci avait un regard sévère. On voyait qu’elle avait tenu le foyer avec une main de fer. Mon grand-père avait accepté que pour la vie domestique c’était sa femme qui était cheffe. N’ayant plus d’activité à l’extérieur, il ne lui restait que son petit coin à lui, son atelier au sous-sol. C’était un privilège d’y entrer lorsqu’il nous y invitait. Là, il rayonnait. Il nous apprenait tous les métiers manuels: scier, découper, clouer, coller! Que de découvertes ai-je faites dans son antre. Dans cette grotte, il était loquace, avenant. Il nous protégeait à distance de nos bêtises. Il avait eu lui-même quelques doigts coupés avec des  outils semblables à ceux qu’il nous permettait d’opérer. Nous avions juste à regarder ses mains pour nous rappeler d’agir avec précaution! Il avait aussi une passion pour la généalogie. Il se montrait toujours surpris qu’on s’intéresse à nos (ses) origines. Il nous montrait son travail de recherche. Il y avait encore quelques trous dans les branches ancestrales qu’il rêvait de pouvoir combler un jour, bien avant l’internet. Abonné à la Société d’Histoire du Saguenay, il scrutait toutes les parutions de son bulletin afin de voir si on ne parlait pas des Girard ou des Deschênes. Il m’a laissé l’image d’une vieillesse assumée. Il savait se montrer passionné, étant souverainiste et patriote. Il savait aussi se scandaliser des moeurs nouvelles. Mais il avait un respect pour nous et nous interrogeait sur nos passions, nos activités en se réjouissant de nos succès. Il est l’image du grand-père que je souhaite devenir: bonté, écoute, passion et pacification… Il a connu une fin difficile, deux mois d’agonie souffrante à l’hôpital. Son souffle était bruyant et rapide. Nous ne savions pas s’il nous entendait. J’étais soulagé lorsque la vie s’est enfin arrêtée, comme si son purgatoire était fini. Je ne sais rien, en fait, de ses affinités spirituelles, mais je sais qu’il est quelque part en train de partager sa passion du travail manuel avec ses bienheureux ancêtres!

Oncle Marius

Mon oncle Marius était le fils de Thomas-Louis. Dans la période où je l’ai plus souvent rencontré, quand j’étais enfant, il est possible qu’il était le reflet fidèle de son père, avant qu’il ne devienne mon grand-père affectueux. Marius nous faisait peur. Il ne souriait pas. Il avait le regard dur. Mes cousins lui donnaient du fil à retordre et comme il avait un grand sens de la responsabilité, il voulait en faire d’honorables citoyens, avec les moyens de l’époque. Pendant longtemps, j’ai plutôt craint d’avoir “affaire avec”! Et puis un jour on grandit et on devient adulte. Mon oncle avait étudié la théologie avec ma tante Jeannine. Il se sentait appelé au diaconat permanent mais a dû interrompre son cheminement. Lorsque j’ai commencé mes études dans le même domaine, il s’est rapproché de moi. Nos échanges n’étaient jamais très longs, car nous n’avions pas cette habitude, mais il me témoignait d’un certain respect et peut-être même d’une certaine admiration que je croyais ne pas recevoir de mon père, son frère. C’est surtout à sa mort que j’ai compris l’influence de cet homme. Les témoignages de mes cousins et cousines m’ont littéralement percé le coeur. On a dévoilé plusieurs choses sur mon oncle: son sens du devoir, bien sûr, sa générosité sans borne, sa propension à toujours réparer ce qui mérite de l’être, tous ces petits gestes discrets, sans parole, comme des signes d’attention à l’un et à l’autre. Mon oncle m’a appris à apprécier le silence de mon propre père. Le silence n’est jamais vide, il est rempli de quelque chose: ce peut être des pensées, des ondes positives, des prières, de la compassion, de l’amour… Mon oncle est parti. Il a sans doute maintenant une place de choix parmi les amants du plein silence au ciel.

Tante Pauline

Ma tante Pauline était l’épouse du frère de ma mère, Léonard. Ce dernier était un homme bien trempé, un commerçant qui aimait donner à penser qu’il avait de l’argent et qu’il réussissait. Il n’avait pourtant qu’un petit marché d’alimentation où mon père a travaillé pendant 12 ans en réparant souvent des pots cassés par son patron… Mon oncle avait un problème d’alcool. On ne disait rien aux petits de ces situations, mais on le savait… Et lorsque l’alcool avait fait son effet, nous devions nous ajuster rapidement: ou bien il était joyeux ou il était fâché. J’étais fasciné par lui, mais j’en avais peur aussi. J’enviais mes cousines et mon cousin de ce qu’ils semblaient vivre dans le faste alors que nous avions souvent du mal à la maison avec le manque. Je l’avais même demandé pour être mon parrain de confirmation, mais je vous avoue aujourd’hui que je rêvais un peu du cadeau qu’il me ferait à cette occasion et dont je ne me rappelle même pas… C’est pour dire. Derrière mon oncle Léo se trouvait cette femme douce, discrète, dévouée. Elle a sans doute eu à couvrir souvent son homme lorsqu’il était éméché. J’ai souvent imaginé les colères que mon oncle a pu faire. Ce ne devait pas toujours être facile. Mes cousines et mon cousin sont beaucoup à l’image de leur mère. Ils ont cet air de timidité qui vient parfois avec une certaine expérience de la honte. Je ne sais pas. Je ne veux pas extrapoler. Mais j’ai toujours admiré ma tante Pauline. Elle était accueillante, généreuse et sa maison était bien tenue. Je crois que Pauline m’a montré qu’on pouvait être donné à un être qu’on aime et à ses enfants sans recevoir sa pleine mesure de reconnaissance. Elle est un peu à l’image de ces serviteurs quelconques dont Jésus parle (cf. Luc 17,10). Elle a sûrement une place discrète au ciel, mais je crois qu’elle reçoit maintenant l’abondance dont elle s’est probablement privée durant sa vie.

L’abbé Taillon

Parmi la longue liste des prêtres qui ont sympathisé avec notre famille, l’abbé Isidore fut sans doute celui qui a le plus marqué. C’est ce prêtre qui avait béni le mariage de mes parents en 1959. 12 ans plus tard, il nous retrouvait, mon frère aîné et moi, comme enfants de choeur. C’est ainsi qu’il avait pu renouer avec mes parents avec beaucoup de bonheur. Il avait été animateur de pastorale scolaire et aumônier d’action catholique. C’est dans ce mouvement qu’il avait rencontré mes parents et sans doute pour cela qu’il avait présidé à leurs épousailles. L’abbé Taillon avait fondé un camp de vacances dans la forêt de Falardeau. Il avait une prédilection pour les enfants issus de familles en difficulté qu’il accueillait toujours en les privilégiant. Il voulait qu’ils aient droit à tous les égards et que leur condition ne soit pas remarqué par les autres jeunes. Un été, j’avais 11 ans, il avait proposé à mes parents de venir s’installer pour toute la saison des vacances dans son chalet de directeur du camp. C’est ainsi que nous avons connu le Domaine de la Jeunesse, en 1973. D’avoir été aussi proche de cet homme alors que je n’avais pas encore commencé à en devenir un a été pour moi une véritable inspiration. Il racontait toutes sortes de péripéties et de mésaventures qui lui étaient arrivées le plus souvent en raison de sa générosité et de sa naïveté. Il riait beaucoup de toutes ces situations et ne semblaient jamais les regretter. Il a été pour un grand nombre de jeunes un modèle de patience, de présence paternelle de substitution, sans doute aussi pour un grand nombre de prêtres en formation qu’il accueillait dans son domaine pour des emplois d’été. Encore aujourd’hui, alors que les prêtres font l’objet d’une médisance généralisée et de calomnies trompeuses à cause d’un petit nombre d’entre eux qui se sont pervertis, l’abbé Taillon demeure une figure authentique d’un engagement sacerdotal passionné et dédié à la jeunesse qu’il a toujours trouvé belle et qu’il a souvent défendue. Sa vie s’est terminée dans l’oubli, entourée de religieuses dévouées qui l’ont servi. Atteint de démence qui lui faisait perdre toute mémoire à court terme, il n’était plus que l’ombre de lui-même lorsque venait le temps de converser, ce qu’il aimait tant! Je suis certain qu’il a une place de choix au ciel. Il doit continuer d’être à l’écoute, mais on fait sûrement appel à lui pour amenuiser les gaffes des uns et des autres ou pour défendre le plus petit lorsqu’il n’a pas d’avocat pour sa cause.

Il y a bien d’autres personnes que j’aimerais ainsi honorer. Je m’arrête car j’ai déjà été trop long. Je me réserve peut-être un tel exercice pour l’an prochain! À vous de voir dans votre vie les saints et les saintes qui ont marqué votre existence. Vous verrez, c’est un bon exercice de reconnaissance et ça encourage à se mettre soi-même en marche vers la sainteté… Bonne Toussaint!

Voici mon quatrième article de la série “En quête de foi” publié dans l’édition d’octobre 2012 du magazine Le messager de Saint Antoine. L’objectif de cette série d’article est de chercher les origines chrétiennes dans des manifestations culturelles actuelles.

L’Action de Grâce, une fête inspirée par la foi

Depuis toujours, les êtres humains ont manifesté leur joie à l’occasion de fêtes collectives. Les nations célébraient surtout de grandes victoires militaires. C’est d’ailleurs encore le cas aujourd’hui puisqu’un grand nombre de fêtes nationales dans le monde consiste en des commémorations de grandes victoires ou libérations. Les croyants de toutes confessions aiment bien, eux aussi, célébrer les événements particuliers à leur tradition religieuse.

 Les premiers chrétiens n’ont pas fait exception, en commençant avec le dimanche. Dès l’origine, les familles de croyants se rassemblaient chez l’un ou chez l’autre pour commémorer le huitième jour, celui où Jésus s’était montré vivant après sa mort tragique. Les motifs de fêtes se sont ensuite multipliés: Nativité, Baptême, Pâques, Ascension, Pentecôte, Fête-Dieu, Royauté, etc. On a aussi créé au fil du temps une quinzaine de fêtes en l’honneur de Marie: Immaculée-conception, Assomption, etc. Ajoutez la Toussaint et toutes les fêtes propres aux saintes et aux saints et vous aurez beaucoup de réjouissances au cours d’une même année! Vraiment, les catholiques sont portés sur la fête…

Fêtes chrétiennes devenues civiles

Dans beaucoup de pays à forte majorité chrétienne, certaines fêtes sont devenues des congés civils, un signe que la foi chrétienne avait une forte emprise sur le rythme de vie des citoyens. Il en est ainsi de la France qui, bien que laïque, compte encore six jours fériés à signification chrétienne sur les 11 congés annuels. Au Québec, c’est quatre fériés sur neuf qui tirent leur origine de la religion : Noël, Vendredi-Saint ou Lundi de Pâques, la Fête nationale et l’Action de Grâce.

Pour être juste, il faut reconnaître que certaines fêtes ont des origines multiples. Dans la Rome antique, Noël, qui était une fête païenne célébrant le solstice d’hiver, est devenue la Nativité de Jésus, véritable lumière du monde. En remontant plus loin encore, le solstice d’été, auquel s’apparente notre St-Jean, marquait à une époque le nouvel an égyptien et fut également célébré dans de nombreuses traditions religieuses! Au Québec, le patronage institué au XVIIe siècle entre Jean-Baptiste et les Canadiens-Français fit graduellement du 24 juin, avec ses feux de joie et ses défilés, une fête si importante et si rassembleuse que cette journée devint formellement la Fête nationale du Québec, en 1977.

L’Action de Grâce que nous célébrons ce mois-ci est d’origine américaine. Après la première année passée sur le continent, les colons britanniques eurent la bonne idée de rendre grâce à Dieu pour leur survie et leurs premières récoltes. Cette fête traversa les frontières lorsque les Loyalistes vinrent se réfugier sur nos terres. Elle fut célébrée à des dates variables et pour divers motifs de reconnaissance avant d’être fixée en 1957, au Canada, au deuxième lundi d’octobre. C’est une fête religieuse dans la mesure où les Canadiens se tournent vers Dieu (dont la suprématie est mentionnée dans la Charte des droits et libertés) pour le remercier de tous ses bienfaits, en particulier à la fin des récoltes.

En cette époque de laïcité, il faut nous réjouir de pouvoir encore profiter de ces congés offerts à tous grâce à la foi bien incarnée de nos ancêtres.

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