Category: Foi


Voici le neuvième article de ma série “En quête de foi” publié dans l’édition d’avril du magazine Le messager de Saint Antoine. L’objectif de cette série est d’explorer les origines chrétiennes des éléments patrimoniaux dans la culture actuelle.

pieds jésusUn grand nombre de nos contemporains ne parviennent pas à comprendre « l’obsession » des chrétiens pour la souffrance. Certaines œuvres de la Passion, en particulier des crucifix, des tableaux et des films (pensons à celui de Mel Gibson), présentent un Jésus qui paraît tellement souffrir, avec parfois plus de sang qu’il n’est possible d’imaginer, qu’on peut comprendre qu’une personne peu familière avec la théologie chrétienne ressente une forte répulsion à la vue des représentations que nous nous faisons de notre Dieu!

Mais en réalité, c’est comme s’ils arrêtaient leur regard sur le doigt qui pointe au lieu de suivre la direction qu’il indique! Même pour les chrétiens, la souffrance n’est jamais acceptable. Elle n’a aucun sens en elle-même. C’est uniquement dans la manière que nous avons de la vivre que nous pouvons la rendre signifiante et même féconde. Oui, c’est une conviction de foi que la souffrance et la mort peuvent produire du fruit.

Si le grain de blé ne meurt…

Jésus n’a jamais exalté la souffrance. S’il a anticipé que sa vie se terminerait dans la violence, c’est parce qu’il connaissait bien le sort réservé aux prophètes. Sa vie, ses miracles, la popularité de son message, sa liberté et sa fidélité absolue à son Père constituaient une menace à l’autorité des responsables religieux et politiques. Un tel comportement ne pouvait que le conduire à cette mort par condamnation.

Cela ne l’a pourtant jamais empêché de prêcher une autre forme de justice et une manière plus humaine de conduire sa vie. Il l’a fait en « étant lui-même » ce qu’il enseignait. Ainsi, Jésus a soigné et guéri des malades. Il s’est fait proche des personnes handicapées et des lépreux qui subissaient l’exclusion. Il s’est interposé face à un groupe qui voulait lapider une femme. Il n’a jamais « béni » la souffrance, qu’elle soit liée à la fatalité de l’existence ou bien provoquée par l’intimidation, le mépris, l’arrogance ou l’injustice !

Il est vrai qu’à une époque, l’Église a insisté fortement sur la substitution du Christ, sacrifié à notre place à un Dieu qui nous réclamait des comptes. Ces présentations de la Passion parvenaient à nous émouvoir du sacrifice du Fils et à nous convaincre d’endurer nos maux pour lui montrer combien nous l’aimions. Heureusement, l’annonce de la Bonne Nouvelle de la résurrection a repris le dessus dans la prédication !

C’est d’ailleurs ce qu’il faudrait retenir de l’histoire: les chrétiens ont généralement suivi les paroles du Seigneur qui les enjoignaient à servir les pauvres, soigner les malades, accompagner les mourants, visiter les prisonniers, intégrer les exclus, modifier les règles injustes. C’est ainsi que des hôpitaux, des asiles, des maisons pour itinérants, des services d’accompagnement au sein des prisons et dans les armées ont vu le jour au cours des siècles par l’initiative de baptisés répondant à l’invitation de Jésus.

Notre Dieu aime-t-il la souffrance? Pas plus que nous ! Mais il sait se rendre présent d’une manière qui réconforte et fortifie. Et il nous invite à devenir nous-mêmes les bons samaritains de cette humanité blessée afin que de la souffrance surgisse la fraternité…

Cher François,

En tant que baptisé,  marié, père et grand-père, permettez-moi de vous adresser quelques mots fraternels, avant que votre nouvelle fonction ne vous trouve bien trop occupé pour écouter d’humbles fidèles comme moi…

Nous voici donc parvenus au terme d’un autre conclave plutôt expéditif qui a vu une série de premières se dérouler sous nos yeux: vous êtes le premier non-européen depuis tant de siècles que ça ne compte plus, le premier fils de saint Ignace, et le premier qui ose emprunter le nom du pauvre d’Assise. Votre élection est un véritable pied de nez à tous les experts, bookmakers, journalistes et nous tous qui avons suivi de près la préparation de ce conclave, car vous êtes arrivé aussi inattendu que porteur d’espoir, comme l’étaient les pages blanches des spécialistes qui devaient commenter en direct votre élection!

Mais vous n’êtes pas une page blanche. Vous êtes prêtre de l’Église catholique, membre d’un ordre religieux qui a son histoire, ses failles, mais aussi sa grandeur qui repose essentiellement sur une spiritualité demeurée accessible et contemporaine, à preuve tous ces gens qui se mettent encore aujourd’hui aux “exercices de saint Ignace“… Vous êtes évêque d’un pays et d’un continent ravagé par les inégalités sociales. Vous vous êtes porté à la défense des pauvres en présentant la pauvreté comme une violation des droits de la personne et en devenant vous-même figure d’opposition au néo-libéralisme qui prive des populations entières de leur dignité fondamentale. Pour tout cela, François, votre élection nous donne une lueur d’espoir à nous qui sommes de cette Église sans être hors du monde. Nous pouvons espérer que votre passage à Rome sera inspiré de votre saint patron, lorsque celui-ci rencontra le pape Innocent III et qu’il obtint, contraste si puissant, de pouvoir vivre dans la pauvreté avec ses frères et témoigner d’un Évangile plus proche de ce qu’on attend d’une fréquentation avec Jésus que ce qui nous est généralement donné à voir du Vatican. Ainsi donc, François, si les cardinaux, inspirés plus que jamais par l’Esprit Saint, vous ont choisi, ce doit être parce qu’ils ont eu l’intuition qu’il faut imprimer un coup de barre à l’Église, à l’image de celui que François d’Assise provoqua au XIIIe siècle.

agiotto36Sur le plan doctrinal et surtout moral, je sais bien que nous ne pouvons pas attendre de grandes révolutions de votre part. Vous êtes déjà connu en effet pour vos positions qui ne renversent rien de celles déjà défendues par vos prédécesseurs. Mais je me permets, avant que la curie romaine ne parvienne à vous éloigner du peuple, de vous faire mention de quelques préoccupations que nous avons, ici au Québec, terre sécularisée autrefois si catholique, face à une Église dont on est pourtant encore si paradoxalement attaché, à preuve tout ce qui vient d’être déployé par les médias pour accueillir votre élection.

Au Québec, comme généralement en Occident et en Amérique latine, nous croyons en l’égalité fondamentale des hommes et des femmes. Et cela va, à mon sens, plus loin qu’une dignité seulement annoncée. Cette égalité est appelée à se rendre visible dans la société par une accession pleine et entière des femmes à tous les possibles, en particulier ceux qui ont pu être réservés aux hommes en certaines époques. Il y a eu de nombreuses avancées sur ce terrain, y compris dans l’Église. Je ne vous cache pas qu’au plan de la société québécoise, nous ne sommes pas encore de très bons élèves, car même si nous venons tout juste d’élire une femme à la tête de notre État, les inégalités, surtout économiques mais aussi dans les responsabilités, sont encore très présentes. Toutefois, la volonté de les supprimer est bien là. Le reste est une question de mentalités qui se transforment peu à peu. François, l’Église, sur ce point, ne peut plus, chez nous, se réfugier derrière une vision classique d’une dignité qui exclurait une égalité des rôles. Tant de femmes ont soutenu l’Église docilement, attendant d’être reconnues pour ce qu’elles sont. Un grand nombre ont déjà tourné le dos à l’Église, mais d’autres persistent, loyales. Parmi elles, plusieurs auraient pu rejoindre la fraternité sacerdotale et apporter aux fidèles une complémentarité dans le service sacramentel incluant l’exemplarité du Christ. Jusqu’à quand serons-nous en arrière de la société sécularisée qui se montre, à ce chapitre, plus prophétique que l’Église?

La question de la sexualité, depuis la fameuse encyclique de Paul VI, a entraîné un décrochage massif de fidèles. Les femmes et les hommes de mon pays n’attendent plus de parole sensée sur ce sujet de la part de l’Église, car ils ont choisi, en leur libre conscience, de vivre selon ce qui leur convient et ce qui leur semble bien. Pourtant, à ce chapitre, celui de l’amour, la Bonne nouvelle de l’Évangile devrait pouvoir encore résonner dans les coeurs! La morale rigide est difficile à recevoir lorsque la relation n’existe plus. François, aidez-nous à nous recentrer sur l’amour de Dieu! Si nous pouvons relever ce défi, peut-être alors que les considérations éthiques seront mieux accueillies, non pas comme une vérité qui s’impose, mais comme un chemin qui se propose…

Restons-en à ce chapitre. Certaines citations tirées de vos récentes sorties en Argentine, montrent de vous une attitude apparemment peu accueillante aux personnes homosexuelles, en particulier sur le mariage gay. Ces personnes réclament qu’on cesse de les accabler et qu’on les laisse vivre en paix. Depuis toujours, ils forment une minorité qui a subi, autant que d’autres, l’intimidation, le rejet et la violence de la part de majorités encouragées par une théologie morale qui en fait des êtres “intrinsèquement désordonnés”. Avec l’évolution des études sur le genre, la reconnaissance de l’état irréversible de la vaste majorité des personnes dont l’orientation est homosexuelle, l’Église ne devrait-elle pas poser sur elles un regard différent? Pouvons-nous continuer de faire souffrir des êtres humains en les étiquetant comme des désaxés? Est-ce possible d’avoir une oreille plus attentive à leurs souffrances, à leur désir de bonheur? Sur cette question, François, nous attendons de vous une petite ouverture qui donnera à vos pasteurs et aux personnes engagées en pastorale, un peu d’air frais qui permet de rendre possible une certaine écoute mutuelle. De cette écoute, peut-être pourrons-nous espérer de ces personnes qu’elles acceptent de considérer Jésus comme le Fils du Père qui les aime à la façon d’un frère?

Il y a bien d’autres questions qui nous affectent sincèrement, nous les Québécois, dans notre rapport à l’Église. Les divorcés-réengagés, par exemple, qui vivent dans la honte lorsqu’ils expriment le besoin de l’eucharistie dans leur vie. Les femmes qui ont choisi l’avortement à un moment ou l’autre de leur vie comme unique solution à ce qu’elles croyaient, en conscience, la seule décision logique. Bien sûr, elles ont supprimé une vie en développement, mais faut-il rappeler que le seul juge de leurs actes — et des nôtres — sera Dieu lui-même? Et faut-il aussi nous ressaisir de l’attitude de Jésus qui n’a jamais rejeté quiconque, accueillant chacune des personnes reconnues pécheresses, s’invitant même chez elles? C’est cette rencontre qui a changé les coeurs des uns et des autres et qui les a mis sur un chemin de conversion. Si nous ne pouvons pas leur présenter Jésus, faute de pouvoir partager leur humanité, qui le fera?

François, nous avons compris ici que nous ne reviendrons jamais en arrière, comme quand l’Église était triomphante, parfois même arrogante. Et le dépouillement que nous vivons depuis notre révolution tranquille est sans doute une bénédiction afin de nous recentrer sur l’Évangile. Mais nous avons besoin que notre Église demeure pertinente en tant que communauté qui célèbre le pardon accordé par Jésus Christ et le don de sa vie offert à toute personne de bonne volonté. Nous avons besoin d’un signe de votre part qui témoigne de cette ouverture pastorale. Peut-être qu’à force d’écouter l’Esprit Saint qui s’exprime là où il veut, entendrons-nous, ensemble, l’humanité qui marche inlassablement et irrémédiablement vers Dieu qui l’attend comme un Père aimant. N’est-ce pas d’ailleurs ce qu’a si bien démontré l’un de vos frères jésuites, Pierre Teilhard de Chardin?

Lors d’une rencontre de parole libre, la veille de votre élection, nous avons exprimé plusieurs souhaits dont celui que vous puissiez être un prophète… Ce sera peut-être par votre personne que vous le serez, car votre parti pris pour les pauvres et votre dénonciation de l’injustice sont déjà des actes qui parlent fort. Vous avez dit lors de votre première homélie que suivre Jésus comprend aussi de le suivre sur son chemin de croix. Être avec lui, comme ses disciples historiques, comporte son lot d’hésitations, de résistances, d’incompréhension, de renoncements, parfois de trahisons! Jésus a pardonné tout cela à ses apôtres et, à travers eux et donc vous, aujourd’hui, à celles et ceux qui veulent le suivre maintenant.

Un prophète sait interpeller son propre peuple et vous avez déjà commencé à le faire. Aidez-le, aidez-nous, en appelant vos plus proches collaborateurs à quitter leur conviction que l’Église doit demeurer opaque en toute circonstance. Qu’elle se montre enfin sous son vrai jour, vulnérable, fragile et elle-même en chemin! Elle a besoin de se dépouiller, comme l’y a invitée le poverello d’Assise. Jésus fut lui-même dépouillé de ses vêtements pour affronter ses bourreaux et le fut encore au moment d’être cloué sur la croix: nu, sans rien à défendre, rien à perdre non plus, sinon la vie qu’il avait remise entièrement entre les mains de son Père. Alors cette Église qui se protège sans cesse doit accepter de se montrer plus vraie, plus authentique. Elle doit collaborer à extirper de son sein les malfaiteurs pour qu’ils reçoivent les sanctions de la justice comme tous les autres humains, que ce soit pour des méfaits liés à l’argent ou à la sexualité. Cela signifie que tous doivent se soumettre à la reddition de compte, comme dans les meilleures organisations publiques.

Pour terminer, je vous laisse au souvenir de ce tableau présentant le pape à genoux devant votre saint patron au XIIIe siècle, symbole de la puissance de l’Église aux pieds du pauvre, à l’exemple de Jésus au soir du Jeudi Saint…  Je vous en prie, demeurez l’homme simple que vous avez toujours été et montrez-nous le chemin qui mène à l’amour du prochain, du pauvre en particulier, qui se présente aux disciples de Jésus le plus souvent sous des visages… inattendus. Recevez l’assurance de ma collaboration la plus entière au service de la charité à laquelle vous présidez désormais.

Émission du dimanche 17 février 2013 - Tout le monde en parle - Radio-Canada.ca(1)J’écris ce billet à la suite d’un échange avec mon épouse inspirante… Chez les Hindous, la fin d’un cycle est l’occasion du chaos qui détruit tout pour faire place nette au renouveau. Chez les catholiques, peut-être que la fin d’un pape (on ne peut plus dire la mort) peut présenter un désordre semblable préparant la place à du changement. J’ai été étonné de voir à quel point le petit quart-d’heure d’entrevue avec Alain Crevier, animateur de l’émission Second Regard, invité à la tellement plus célèbre émission Tout le monde en parle du 17 février, a suscité un intérêt manifeste. “Que l’on en parle en bien ou en mal, dit le dicton, pourvu qu’on en parle!” Il se trouve que cette entrevue a touché des questions de fond adressées à l’Église, elle qui, habituellement, est plutôt celle qui pose les questions et interpelle le monde jusqu’à, faut-il le dire, le condamner parfois (souvent)…

Cela m’a ramené à la vision prophétique de Vatican II sur l’Église, non pas d’abord affirmée comme une caste cléricale, mais plutôt comme un peuple, celui que Dieu s’est choisi pour étendre la justice et la paix, au service duquel est érigée une gouvernance qu’on appelle généralement la hiérarchie avec ses prêtres, ses évêques et son pape. Et je vois dans la vacance du siège de l’évêque de Rome, qui est aussi le pape, un temps pour que des entrevues comme celle de l’émission de dimanche dernier pullulent partout dans le monde, non seulement dans les médias de masse, mais aussi et surtout dans les cuisines, les salons, les cantines, les réfectoires, les salles de conférence, les parcs et les bistros! Plus on parle de l’Église, de sa mission, de ses erreurs, des scandales qu’elle subit et ceux auxquels ses représentants ont contribué, de ses grandeurs aussi, de sa culture, de son patrimoine, de ses influences, de ses inspirations édifiantes, etc., et plus on libère la parole, et plus la parole libère les coeurs entravés.

Libérer le trésor

Michel Rivard a écrit une chanson superbe intitulée “Libérer le trésor”. Voici son refrain :

Il existe un trésor, une richesse qui dort
Dans le coeur des enfants mal aimés
Sous le poids du silence et de l’indifférence
Trop souvent le trésor reste caché

La souffrance des humains cache généralement un trésor, celui-là même qui fait leur humanité. Il s’agit de leur fragilité, leur totale vulnérabilité. On la camoufle par des constructions intellectuelles, sentimentales, émotionnelles, par des gestes de fermeture ou des jugements sur autrui, par des actions impulsives ou des dépendances envahissantes. Lorsque la parole est libérée, le mal peut enfin être nommé et prendre la forme de l’ennemi qu’on peut abattre, non sans l’avoir aussi aimé! Car cet ennemi il est en nous, il est parfois nous-même. Jésus a eu un jour cette réflexion inouïe: « Écoutez-moi tous, et comprenez bien. Rien de ce qui est extérieur à l’homme et qui pénètre en lui ne peut le rendre impur. Mais ce qui sort de l’homme, voilà ce qui rend l’homme impur. » (Marc 7, 14). On pourrait voir l’impureté dont il est question comme “ce qui est improprement humain”, car l’homme et la femme ont été créés à l’image et à la ressemblance de Dieu, donc “purement” humains! Ce qui est inhumain, ce serait ce que nous produisons à partir de nos blessures, nos maladies spirituelles, nos enfermements, les murs que nous érigeons pour nous protéger et qui devient le mal que nous projetons sur les autres, sur le monde, sur l’Église, bien sûr, et sur Dieu lui-même!

Beaucoup de catholiques dans le monde, surtout en Occident et ici même au Québec, ont souffert “du poids du silence et de l’indifférence” d’une Église “institution” plus prompte à se protéger qu’à défendre les plus petits. Je considère que la plus grande part des critiques faites à l’Église catholique romaine proviennent de cette zone en nous qui est souffrante et qui a besoin de se dire pour que nous puissions goûter à l’authentique liberté. Pour libérer le trésor, il faut donc libérer la parole. En judéo-christianisme, la parole a un réel pouvoir: dès le commencement, c’est par sa parole que Dieu crée le monde — en sept jours ou en quelques milliards d’années, on n’en est pas à quelques détails près ! :) Les thérapies modernes ont toutes plus ou moins mis en valeur la parole pour favoriser la libération des entraves qui nous empêchent d’être heureux. Il est cependant moins impérieux que la parole serve à dire ce que nous pensons qu’à dire ce que nous sommes, vraiment…

Dire, bien dire, médire, maudire…

Ce qui rend l’être humain pur, c’est quand ce qu’il dit correspond à ce qu’il est. Une personne ne se réduit pas à sa blessure, à son histoire, aux abus qu’il a subis, au manque de considération ou à l’expression de sa colère. Une personne humaine est toujours plus que ce qu’elle laisse entrevoir d’elle-même, plus également que ce qu’elle croit être. Chaque personne est une créature unique dont la vie repose dans le coeur aimant du Dieu fou d’amour pour elle! Ce Dieu fait de chaque être humain son fils, sa fille préférée et bien-aimée. Et c’est d’ailleurs après avoir dit cela de Jésus qu’il commande à tous: “Écoutez-le!” (cf. Luc 9, 35) Ceci me rappelle une autre chanson, du groupe Harmonium:

On a mis quelqu’un au monde,
On devrait peut-être l’écouter!

La parole a un pouvoir réel dans le monde. Mais la parole est mutilée, étouffée, altérée. Dès qu’une personne exprime une opinion contraire à la nôtre, on se ferme ou on se braque, on réplique ou on se tait. Dans tous les cas, on enfouit davantage le trésor, celui de l’autre et celui en nous, au lieu de le rendre accessible en l’exposant tel qu’il est.

Il existe en christianisme une conviction théologique qui a traversé les siècles et qu’on appelle le sensus fidei qu’on pourrait traduire comme “le sens inné de la foi” qui opère en chaque baptisé. Chaque fois qu’il a été “entendu”, ce sensus fidei a produit des changements et des conversions dans l’Église jusqu’à son sommet. Mais pour que ce sens de la foi puisse s’exprimer, il faut soit des prophètes de feu qui envoient des flèches “parlantes” là où ça compte, soit que le peuple ait un espace pour parler et être consulté. La deuxième manière est relativement simple à mettre en oeuvre. L’Église catholique romaine vit des opportunités qui surviennent généralement à chaque intervalle entre deux papes ou, sur un plan local, entre deux évêques. C’est très peu de temps: quelques jours, quelques semaines. Dès que le prochain pape sera en place, le système curial romain reprendra ses prérogatives et remettra la parole sous clefs afin de faire front commun derrière le nouveau pape. Les fidèles seront de nouveau appelés à être “en communion” avec leurs pasteurs, les dissidents à rentrer dans les rangs. Mais il est possible que des clameurs qui montent, certaines soient entendues comme des brises légères transportant en elles un esprit de renouveau.

Je suis reconnaissant pour ce temps qui nous est donné avec la renonciation de Benoît XVI et la liberté qu’il s’est lui-même accordée. C’est un temps pour espérer du neuf. Je n’hésite pas à encourager quiconque à exprimer honnêtement tout ce qui entrave sa liberté dans son lien avec l’Église pour que peu à peu le trésor caché dans son être profond se découvre et révèle sa beauté. Ce serait un cadeau à faire à l’Église, c’est-à-dire à ceux et celles qui forment le peuple de Dieu et à celles et (surtout) ceux qui sont appelés à le servir comme Jésus le leur a montré, le soir du Jeudi Saint (Cf. Jean 13, 1-15). Et je prie l’Esprit Saint d’amener à la conscience des uns et des autres ce qui conviendra pour la suite des choses.

S'en aller de son vivant

S’en aller de son vivant

Il en aura surpris des masses, ce Benoît XVI, depuis son élection, pourtant si prévisible, jusqu’à ce coup d’éclat réalisé en douce, à l’occasion d’un évènement presque banal… Non, personne ne l’attendait, pas comme ça, pas maintenant.

En fait, personne ne savait à quoi pouvait ressembler une démission de pape! Le dernier en date l’avait fait il y a près de six siècles. Généralement, on remet sa démission à un patron, un employeur, un conseil d’administration! Mais le pape, qui est reconnu comme l’unique chef de l’Église catholique, n’avait aucune instance semblable pour le faire. Il a donc inventé une démission papale, à partir du peu qui est dit dans le code de droit de l’Église: “qu’elle soit faite librement et qu’elle soit dûment manifestée, mais non pas qu’elle soit acceptée par qui que ce soit” (article 332, alinéa 2). Ce pape-là a donc décidé de procéder simplement, après avoir nommé trois nouveaux saints lors d’un consistoire, donc un évènement public, et à l’occasion duquel personne n’aurait pu estimer qu’il renonçait sous la contrainte. D’ailleurs, aucune réaction n’est venue mettre un quelconque doute sur la forme de cette démission, au contraire, tous ont salué le courage, la liberté, l’humilité de cet homme brillant, et surtout capable de juger du moment qui convient pour partir, comme on part en douce à la fin d’un film sans attendre la fin du générique.

Entre lui et moi

Je ne répéterai pas ce qui a déjà été dit ou écrit. On ne fait d’ailleurs que commencer: tout comme à son arrivée sur Twitter, des millions de pages auront été publiées en quelques jours. Je voudrais plutôt livrer un témoignage personnel. Lorsque j’étais étudiant en théologie (ça fait déjà 30 ans), nos professeurs cherchaient gentiment, comme tout bon professeur, à nous dire quoi penser et comment le penser. Pour bon nombre de théologiens québécois qui voulaient des réformes profondes dans l’Église, Joseph Ratzinger était l’ennemi public numéro 1. À force de voir cités tous les passages qui pointaient vers la rigidité, la fermeture et l’autoritarisme de cet homme, j’en suis venu moi-même à le considérer comme tel. Dans ma thèse de doctorat sur les nominations d’évêques, défendue en 1997, je me plaisais à pourfendre le nouveau cardinal Ratzinger en citant des propos rudes à son endroit, comme celui-ci, de Constance Colonna-Cesari:

“Évolution personnelle ou aléas de la fonction qu’il occupe désormais, Joseph RATZINGER n’est en tout cas plus ce qu’il était. Il a changé, comme ont changé tous ceux qui incarnaient, à ses côtés, le renouveau théologique des années soixante. Car selon Paul LADRIÈRE, [...] les artisans les plus notoires de cette ouverture se seraient ensuite généralement repliés sur des valeurs conservatrices.” (Source, p. 84)

Bon, avouons que Benoît XVI était plus dans la continuité avec le Joseph Ratzinger des années 1970-80, devenu cardinal et préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi que celui des années 1960, théologien réformiste au concile, qui souhaitait, par exemple, que les communautés locales (les diocèses) soient reconnues comme des sujets de droit dans l’Église. Cela veut dire, en principe, qu’elles auraient pu avoir des droits, comme corps collectif, face à leur devenir, peut-être leur organisation pastorale, leurs priorités. Au lieu de cela, on a retenu que ce sont plutôt les évêques en tant qu’individus et surtout comme successeurs des apôtres en communion (soumission) avec l’évêque de Rome à qui le droit canonique reconnaît quelques droits et beaucoup de devoirs. Bref, l’homme de l’époque a pu rêver une nouvelle Église, mais celle-ci est restée un bien beau rêve, et surtout un rêve abandonné.

Lorsqu’il était préfet de la Congrégation de la foi et qu’on l’affublait de tous ces quolibets peu flatteurs, j’étais un observateur peu impliqué. Je voyais difficilement comment Jean-Paul II pouvait proposer une vision nouvelle, ce qu’il annonçait pourtant avec force dans ses discours aux foules, surtout aux jeunes, alors qu’une bonne part du contrôle revenait à un intellectuel si prompt à colmater toute brèche théologique qui aurait pu laisser infiltrer un peu d’air frais dans ces murs hermétiques du Vatican!

Quand son heure fut venue d’être porté à la tête de l’Église de Rome, et donc à celle de l’Église universelle, j’ai eu comme bien d’autres un mouvement intérieur de déception. Parce que les cardinaux électeurs avaient choisi – et rapidement – ce qui leur semblait être la voie sûre, celle de la continuité, celle surtout de la voix ferme qui s’élève contre un monde qui est, vu de Rome, plongé dans le relativisme et rongé par la perte des valeurs. Le retour des vêtements pontificaux (au sens propre du terme) laissait déjà entrevoir à quel point ce pape se raccrocherait à la tradition et qu’il se mettrait, ayant enfin les moyens ultimes d’y parvenir, à combattre le monde impur tel un soldat du Christ en mission.

Entre lui, le monde et l’Église

En démissionnant, Benoît XVI a fait mention des qualités qu’il voit nécessaires pour être pape en face du monde d’aujourd’hui où tout va si vite. Sa vision de notre monde est qu’il est devenu morcelé, brisé par la modernité et le relativisme éthique. Il lui faut donc une nouvelle évangélisation vigoureuse afin de persuader les hommes et les femmes de notre temps de la pertinence de la foi au Christ pour les mener au bonheur authentique. C’est cette vigueur qui manquait à Benoît XVI depuis quelque temps et qui le rendait sans doute insatisfait de ce qu’il voulait apporter et pouvait supporter. Il n’a donc pas voulu s’inspirer de la détermination d’un Jean-Paul II à demeurer actif, tout en étant de plus en plus diminué et souffrant, jusqu’à ce que Dieu décide de le rappeler à lui.

Le pontificat de ce pape ne marquera pas l’histoire par sa durée ni par des réformes pourtant attendues. Il la marquera sans doute pour autres choses, et c’est là que cet homme me rejoint le plus. D’abord sa première encyclique, non pas sur un point de droit ni une mise au pas théologique, mais un texte remarquable intitulé Dieu est amour. On l’attendait sur les grandes questions qui font problème et il nous ramenait tous à la source. Il y eut ces rapprochements avec les Juifs et les Musulmans qui sont venus toucher mon coeur universel. Il y a eu aussi ces tractations avec les intégristes qui le rendaient presque suspect de vouloir accorder plus de valeur à la tradition d’avant Vatican II et tous les ratés par la suite, mais qui le montrait aussi plus attaché à la quête d’unité que ses prédécesseurs.  Il y a eu les nombreux scandales à caractère sexuel, notamment celui avec le fondateur des Légionnaires du Christ, un homme très prisé par Jean-Paul II, mais plus encore sa position radicalement ferme contre tous les prêtres pédophiles, allant même jusqu’à suggérer à ceux qui demeurent cachés de se dévoiler pour qu’on en finisse avec ce mal qui gangrène l’Église! Ce pape qui prend la peine de réfléchir longuement sur ses positions et les arguments qu’il met en avant a eu plus de mal avec des propos plus spontanés. Que l’on pense à sa position drastique sur la question du condom, qui fut ensuite modérée dans le livre Lumière du monde, ou encore à son arrivée récente sur Twitter qui le mettait à l’étroit avec ses publications en 140 caractères et ne rendaient pas justice à la profondeur de sa pensée. Son dernier message sur les communications devient une sorte de testament qui prend tout son sens, car il porte notamment sur la valeur… du silence ou de ce murmure léger auquel il faut tendre l’oreille, plutôt qu’à tout le bruit que font les médias !

Sa démission sera sans doute pour les historiens quelque chose d’extraordinaire que l’on commentera encore dans plusieurs siècles! Il y a les paroles et il y a les écrits. Mais plus encore, il y a les gestes. Ces derniers parlent davantage à nos générations axées sur l’image que toute réflexion bien menée mais non lue ou non entendue. C’est comme une homélie à la messe: elle peut être de qualité, préparée avec soin, mais si elle n’est pas écoutée, elle tourne à rien. Plutôt qu’une homélie ennuyante, Benoît XVI a servi un geste puissant, celui de se retirer. Ce faisant, il a rompu avec la tradition de l’Église tout en la rejoignant. Il a osé faire ce qu’aucun pape n’avait fait avant lui depuis Celestin V en 1294, lui aussi octogénaire fatigué. Pour moi, cela est un signe évident que toute tradition ne doit pas être figée définitivement et qu’au contraire elle peut (et doit) parfois être défiée. Un homme seul, armé des pouvoirs absolus sur son Église, a posé le seul geste de liberté absolue qui lui était, en pratique, impossible à poser, celui de se retirer sans mourir.

En quittant avant la fin, Benoît XVI tourne le dos au pouvoir afin de finir sa vie dans la discrétion. Il rend ainsi un immense service à son Église, invitée elle aussi à retrouver le goût de la liberté trop souvent écrasée par le pouvoir sur les consciences. Si l’Église favorisait davantage l’accession de la conscience humaine à sa pleine liberté, peut-être alors retrouverait-elle une part de sa pertinence sociale et conduirait-elle davantage à Jésus-Christ les hommes et les femmes assoiffés de sens et de lumière… Benoît XVI ne savait sans doute pas comment mener l’Église à cette destinée, mais son geste indique la direction qu’il faut suivre. “C’est pour la liberté que le Christ vous a libérés” (Galates 5,1) 

Voici le sixième article de ma série “En quête de foi” publié dans l’édition de janvier-février du magazine Le messager de Saint Antoine. L’objectif de cette série est d’explorer les origines chrétiennes des éléments patrimoniaux dans la culture actuelle.

L'église St-Dominique (Jonquière) illuminée pour ses 100 ans

L’église St-Dominique (Jonquière) illuminée pour ses 100 ans (photo: Courrier du Saguenay)

Occupant le plus souvent le centre des villages et des quartiers, les églises catholiques y ont été implantées pour être au cœur du réseau communautaire, là où hôtel de ville, magasins, services financiers et aménagements sportifs étaient regroupés pour rassembler les gens du coin. Les églises, depuis 1793, sont la propriété privée des baptisés catholiques qui habitent le territoire qu’elles desservent (cf. la Loi des Fabriques). La contribution des fidèles les rendait, collectivement, propriétaires de l’église, du presbytère et même du cimetière. Ce régime est d’ailleurs toujours en vigueur au Québec! Depuis cette époque, les catholiques ont voulu que leur église leur ressemble, qu’elle soit l’objet de leur fierté. C’est sans doute de là que vient la grande diversité des architectures et des ornements. C’est probablement aussi pour cette raison que nous avons développé ce fameux « esprit de clocher » qui veut que notre village ou quartier soit le plus beau du monde. On peut se demander si, aujourd’hui, les catholiques habitant près d’une église éprouvent encore un tel sentiment d’appartenance!

Une architecture pleine de sens

Parmi les milliers d’églises du Québec, certaines sont relativement austères, mais le plus souvent, même avec des moyens modestes, elles sont monumentales, décorées finement et parées d’œuvres d’art et de mobiliers imposants. En général, elles sont en forme de croix pour que Dieu et sa cour céleste puissent les reconnaître d’en-haut! Leur structure symbolise généralement une tente comme celle réservée au Seigneur accompagnant le peuple hébreu en Exil, mais plus encore celle que le Verbe de Dieu a plantée parmi nous (cf. Jn 1, 14). D’autres plus récentes représentent plutôt une barque ou un grand vaisseau conduit par le Christ sur les mers houleuses. Les clochers s’élèvent parfois très haut, leurs flèches pointant vers le ciel pour montrer aux humains vers où devrait porter leur regard. Un temple catholique est aussi une catéchèse illustrée. Chaque élément qui la compose a été conçu en accord avec la tradition croyante. En approchant d’une église, on perçoit déjà une impression de mystère. En circulant en ses murs, scrutant ses plafonds, ses ornements, ses vitraux, son chœur, on est amené à embrasser un univers symbolique qui rappelle les Évangiles. Visiter une église impose un respect pour ses concepteurs, mais surtout pour les masses de fidèles qui l’ont désirée et financée et qui l’ont remplie de leur ferveur spirituelle de génération en génération.

Les églises témoignent de la capacité des humains de croire en l’absolu, mettant en œuvre un rapport à la beauté, à la grandeur et à la splendeur qui célèbre toute leur créativité et leur inventivité dans l’expression de leur foi. L’intention qu’elles durent par-delà le temps est un rappel de l’éternité de Dieu.

Au-delà de leur vocation cultuelle, les églises ont joué aussi les rôles de lieux de rencontre, de ralliement, d’enseignement, de centres communautaires et culturels, toutes des fonctions qu’elles peuvent retrouver davantage. Avec la désaffection de la pratique et l’abandon de leur fréquentation, certaines églises se dégradent, d’autres sont vendues. Le respect dû à la foi des générations bâtisseuses ne commanderait-il pas plutôt de favoriser leur conservation en leur accordant une valeur patrimoniale publique?

Le calendrier maya

Le calendrier maya

On nage en plein délire en cette énième veille de fin du monde.  Un prêtre m’a confié avoir reçu des appels de personnes déroutées, à la recherche de réconfort. Des amis m’ont demandé si je publierais un billet avant la fin du monde et j’en ai bien ri. J’ai répondu que je n’écrirais rien de nouveau que ce que j’ai publié il y a déjà un an!  Mais je me suis amusé à écouter quelques-unes des interprétations données par les divers spécialistes des religions. Ceux-ci sont souvent invités par les médias à commenter toute cette atmosphère apocalyptique. Même la NASA a fait son truc en diffusant depuis quelques jours une vidéo intitulée “Pourquoi le monde ne s’est pas terminé hier” pour qu’on comprenne bien qu’ils avaient prédit la non-fin du monde! Bon, au moins, la NASA rapporte des données scientifiques, ce qui n’est pas toujours le cas pour d’autres.

Peu importe la religion qui est citée, toutes ont une vision du temps actuel, du début du monde et de sa fin. Les religions annoncent une destruction finale et les images qu’elles proposent n’ont rien de bien rassurant. Ce matin, par exemple, sur Radio-Vatican, un spécialiste se montrait virulent contre les personnes crédules qui donnent du crédit à la thèse de fin de calendrier maya signifiant que le monde se finirait alors. Il a aussi parlé du Nouvel Âge qui annonce une ère nouvelle après la destruction du monde actuel et de toutes ses dérives. Mais il a surtout terminé par le rappel de la version chrétienne de la fin du monde, en citant notamment cette référence au livre de l’Apocalypse où l’on mentionne la vision de cette Jérusalem céleste (Cf. Apocalypse 21). J’ai eu froid dans le dos, car cette présentation d’un mythe en remplacement d’autres mythes ne me semble en rien aidante pour exprimer la vision chrétienne du monde, si on ne sait pas replacer les morceaux et surtout décrypter les symboles.

Les images de fin du monde : des métaphores!

L'Apocalypse

L’Apocalypse

Le mythe de l’Apocalypse, tel que présenté dans le livre qui porte son nom, est un genre littéraire, et non pas une prophétie qui décrirait avec précision comment vont se dérouler les temps de la fin. Depuis longtemps, les exégètes ont compris qu’il s’agissait surtout d’une description des souffrances des chrétiens persécutés à la fin du premier siècle et l’expression de leur aspirations à la justice et au droit de s’épanouir librement selon leurs croyances. C’était, pour faire moderne, une aspiration à la laïcité face à un État qui obligait tous les citoyens à adorer l’empereur et ses dieux! Bien entendu, les symboles qui y sont décrits et les visions du futur peuvent donner une orientation à notre vie présente car celle-ci est toujours en tension avec la fin certaine du monde. Mais y voir une description plus juste que celles qu’apportent les autres religions serait ramener le christianisme à une croyance mythologique où tout ce qui est écrit dans la Bible devrait prendre figure de vérité au sens littéral. Ce n’est pas de cette manière que l’Église catholique envisage son rapport aux Écritures, et heureusement!

Le jour où un mythe tiré de la Bible ou des Upanishads ou des Mayas ou de l’Égypte antique ou du Coran se réaliserait tel que décrit exactement dans les prophéties de la source la plus proche des faits, nous n’aurions d’autre choix alors que de croire à tout ce qui le contient, d’où la bataille des mythes!

Kalki, dernier avatar de Vishnu, terminera le temps

Kalki, dernier avatar de Vishnu, terminera le temps

Cela nous conduit très loin de la spiritualité chrétienne. Pour cette dernière, rien n’est pourtant plus important que le présent! C’est le seul temps qui est. Le passé est déjà fini et l’avenir n’existe pas tant que nous n’y sommes pas arrivés. En effet, nous sommes toujours à tenter de rattraper la seconde suivante, mais dès que nous y sommes, elle est passée! Dans la Bible, il y a cette notion reprise des philosophes grecs qu’on appelle le “moment favorable” (Kaïros). 

S’il n’y a qu’une façon de faire le bien, il est bien des manières de le manquer. L’une d’elles consiste à faire trop tôt ou trop tard ce qu’il eût fallu faire plus tard ou plus tôt. Les Grecs ont un nom pour désigner cette coïncidence de l’action humaine et du temps, qui fait que le temps est propice et l’action bonne: c’est le Kaïros, l’occasion favorable, le temps opportun.*

En christianisme, cette notion de temps opportun est reprise amplement dans le Nouveau Testament. Il y a un temps pour chaque chose, pour les semences et pour la moisson… Mais sur une base plus spirituelle, le Kaïros  se présente aussi comme le moment où Dieu se manifeste. Les chrétiens partagent cette conviction que leur Dieu se rend présent à chaque instant. Chaque souffle de vie est rempli de sa présence. Il revient donc à l’humain de répondre à cette présence en se rendant lui-même présent à la Présence, pour ainsi recevoir et se nourrir de la Vie divine.

Rien à voir, donc, avec la crainte du futur, qu’il se termine à la façon des Mayas, des Hindous ou des Chrétiens. D’ailleurs, avec les 180 fins du monde annoncées et qui ne se sont pas réalisées à partir des mythologies religieuses, ne devrions-nous pas enfin comprendre que les religions ne sont pas compétentes pour déterminer cette fameuse date d’expiration? Revenons-en donc, de la fin du monde, et attardons-nous résolument au présent. Il y a tant à faire pour l’humanité à laquelle nous appartenons tous et toutes et pour la planète qui nous nourrit encore. Cessons de nous accrocher désespérément à la fin, car ce n’est rien d’autre qu’une fuite en avant!

Maranatha! ;)

* Pierre Aubenque, La prudence chez Aristote, Paris, PUF, 1963, pp. 96-97, cité dans l’Encyclopédie de l’Agora.

Jeune pousseDepuis ce 1er décembre, les chrétiens sont entrés dans une période majeure du cycle de leurs fêtes et saisons. Il s’agit de l’Avent, qui est à la fois une sorte de préparation à Noël, mais surtout un élan d’espérance vers “ce qui est en voie d’advenir”, c’est-à-dire le retour glorieux du Christ. Si Noël est devenue une fête nivelée par le rythme des célébrations marchandes, au même titre que la St-Sylvestre, la St-Valentin, la Pâques, les deux fêtes nationales, l’Halloween, et j’en passe, la dimension d’espérance qu’elle comporte ne meurt pas, car elle n’est jamais comblée.

Chaque fois qu’une vie s’arrête autrement que par une fin heureuse et paisible, entourée de la famille et des amis et au terme de longues années, la question du sens resurgit. Et comme ce genre de mort est loin d’être habituel, la question est donc constamment posée à nos contemporains comme elle l’a été depuis que la conscience humaine a commencé ses premiers balbutiements. Ainsi donc, qu’elle soit accidentelle, subite, provoquée par autrui, violente, juvénile, mal tombée, tardive, etc., la mort, quand elle survient, interpelle quiconque veut comprendre un tant soit peu son existence. Même quand elle n’est pas au rendez-vous, la mort peut aussi mettre en colère, quand elle laisse des êtres lourdement handicapés, imposant à des proches une vie qu’ils n’ont pas choisie, à un système de santé des coûts faramineux au nom du sacré de la vie à protéger…

La première chose qu’on cherche…

Face à toute situation tragique avec la mort comme arrière-plan, la toute première chose qu’on se met à chercher est le sens. Pourquoi? Pourquoi maintenant? Pourquoi moi, lui, elle? En réalité, la question est toujours “Pourquoi souffrir?” Dans son livre L’ultime secret, Bernard Werber fait dresser à ses deux enquêteurs une liste de choses que les humains tentent d’éviter plus que tout. Ils en reviennent constamment à mettre au haut de la liste la douleur. Tout être humain qui souffre veut que sa douleur s’arrête. D’ailleurs, le bouddhisme est essentiellement fondé sur cette quête. Par l’anéantissement du soi, l’être cesse de souffrir et peut enfin sortir de l’implacable karma. Puisqu’il veut l’éviter, l’être humain cherche donc de toutes ses forces à réduire, contourner, effacer la souffrance. Même le développement de la médecine depuis Hippocrate n’est que l’application de cette vérité.

Et nous connaissons cette quête contemporaine pour la santé: “Tant qu’on a la santé, le reste est secondaire.” Mais est-ce que la santé procure le bonheur? Combien de gens en santé éprouvent-ils réellement un état de bonheur, de sérénité? Côtoyez-vous un si grand nombre de personnes, en santé, qui rayonnent de bonheur? Ne voyez-vous pas plutôt, comme moi, des gens qui ressentent un vide, un manque? Ne constatez-vous pas aussi que ce manque produit l’envie, le désir? Et que ce désir conduit à vouloir combler le vide? Mais par quoi le combler pour qu’il s’apaise et qu’il laisse enfin place à un bonheur stable? C’est comme un cercle sans fin.

Au fond de tout être humain réside le désir. C’est peut-être même ce qui le définit. L’objet du désir distingue cependant certains humains des autres. L’être humain désire avoir tout ce qu’il faut pour vivre. Vous est-il arrivé d’avoir “tout ce qu’il faut”? Ce serait sans doute un peu cesser d’être humain, car il en faut toujours plus! Au plus intime de lui-même, l’être humain nourrit aussi un désir plus profond, plus spirituel. C’est là que le désir prend le nom d’espérance.

Une attente de tous les temps

Au temps de Jésus, l’attente du peuple avait un nom: le Messie. Toutes les espérances de cette portion d’humanité qui constituait le peuple juif dont le territoire était occupé par les Romains se ramenaient à un seul désir: que le Messie attendu arrive enfin pour botter les fesses de ces mercenaires dont la seule présence était un véritable sacrilège. Ce Messie devait mettre un terme à l’occupation pour que le peuple retrouve enfin son intégrité en rétablissant la justice et la paix. Oui, l’espérance, quand elle est collective, prend le nom de la justice.

Depuis que le monde est monde, il est impossible de considérer une époque, même une région particulière, où la justice aurait régné pour tous et chacun. Tous les régimes, qu’ils soient autoritaires ou démocratiques, auront causé leur lot de répression et de destruction. Il y a toujours eu des familles décimées par un quelconque pouvoir légitime ou non et il y en aura sans doute encore dans l’avenir, peu importe comment nous le rêvons.

Alors, quelle serait l’espérance contemporaine? En quoi la femme et l’homme d’aujourd’hui espèrent-ils? Ne rêvent-ils pas d’abord de se trouver, comme des âmes soeurs, dans un amour durable? De pouvoir bâtir un foyer en sécurité? Avoir reçu l’éducation nécessaire pour occuper un travail digne? Élever des enfants dans un environnement serein, équilibré, protégé? Avoir la capacité de se développer harmonieusement, en santé, sans trop d’épreuves difficiles? Mais si tout cela se réalisait demain, les personnes concernées nageraient-elles vraiment dans le bonheur? Et si l’âme humaine aspirait encore à plus? Mais à quoi?

Je crois que rien de créé, de fini, de mortel ne pourra combler ce qui en moi aspire au bonheur. Dans le mariage, j’avais cru trouver une partenaire qui me comblerait et que je comblerais à mon tour. Mais après toutes ces années, nous savons tous les deux que nous ne pouvons que colmater certaines brèches qui veulent constamment se rouvrir pour crier leur béance et leur désir insatiable. Nous savons que nous devons nous tourner tous les deux vers Celui qui, seul, peut combler parfaitement nos coeurs.

Le bonheur, la joie complète, ne peut venir que d’un Autre. C’est ma conviction la plus profonde. Cet Autre porte les noms de l’Absolu, de l’Éternel, du Très-Haut. Dans son monde immortel et infini, le Créateur de toutes choses a créé la chose la plus parfaite. Et c’est l’amour. En la créant, il l’a lui-même expérimentée, se “divisant” en lui-même pour ne pas s’aimer d’un amour narcissique, comme le font ses créatures. Il s’est fait Trinité: Père, Fils et Esprit. Et c’est donc ce Fils, le Messie attendu, qui est venu il y a plus de 2000 ans, qui vient encore à chaque instant de vie et qui viendra un jour pour achever l’histoire.

Elle est donc accomplie, mon espérance, dans l’amour. Comme le dit l’apôtre Paul, plus que la foi ou l’espérance, si je n’ai pas l’amour, je ne suis rien. Dieu lui-même alors ne serait rien sans l’amour ! Mon espérance est d’arriver à aimer jusqu’au bout de l’amour. Mais pour cela il me faut me laisser aimer jusqu’au bout de ce qui est possible et même au-delà. C’est dans cet au-delà que réside l’amour ultime, celui d’un Dieu qui s’est mis à genou pour servir l’humanité par amour. Je l’attends. Il vient. Il est mon espérance. La seule qui me comblera d’une joie parfaite. Viens, Seigneur Jésus!

Natalie Villalobos - Google+

Un appel qui a été entendu!

J’entends souvent de vives critiques sur les réseaux sociaux. On dit qu’ils sont virtuels, pas réels. Que les gens s’isolent devant leur écran et ne sont plus présents au monde qui les entoure. Même si cette dernière remarque est parfois bien justifiée, il arrive aussi que des “évènements” réels surviennent sur les réseaux sociaux auxquels on s’en voudrait de n’avoir pu participer. La privation des outils qui permettent d’y accéder aurait pour conséquence de ne jamais être témoin de telles expériences.

C’est arrivé ainsi, hier, 13 novembre 2012. Une community manager de Google+, Natalie Villalobos, s’est épanchée de sa tristesse de savoir que sa cousine australienne de 10 mois, Mia, atteinte d’une maladie très grave, se retrouvait aux soins intensifs. Tous les habitués des réseaux sociaux voient passer des messages de ce type à chaque jour. Natalie a rapporté avoir demandé à sa grand-mère ce qu’elle pouvait faire pour aider sa cousine et sa famille. La grand-maman lui a simplement répondu: “Nous avons mis en place une chaîne de prière dans notre cercle d’amis et nous allons prier à 19h (heure du Pacifique) pour Mia”. Natalie fut si touchée par cette initiative qu’elle l’a simplement relayée sur son compte Google+ en invitant ceux et celles qui le voulaient de se joindre à cette chaîne de prière.

En moins de temps qu’il ne le faut, plus de 1200 internautes ont cliqué sur +1 (équivalent de “J’aime” de Facebook). Plus de 250 ont partagé le post et plus de 450 abonnés à Google+ ont inscrit un commentaire pour indiquer qu’ils prieraient pour Mia à 19h ou à d’autres moments (quelqu’un a écrit “de toute façon, Dieu est à l’écoute 24h sur 24 et 7j sur 7″). Ce qui m’a épaté, en faisant défiler la liste des commentaires, c’est de prendre conscience que la petite Mia, 10 mois, a attiré vers elle des “prières” ou des pensées ou des ondes positives — appelez ça comme vous voulez — de tous les coins de la planète. En quelques heures, une communauté spontanée s’est réunie autour d’un petit être fragile, peut-être voué à la mort.

Vous en ferez ce que vous voudrez, mais moi, ça me touche que des gens soient capables de se mettre ensemble, sans se connaître ni se fréquenter par la suite, simplement pour soutenir un bébé hospitalisé, une vie pratiquement anonyme, quelque part sur le continent australien.

Cela m’incite à croire en la forte capacité d’appel qui naît de la fragilité. L’humanité est encore capable de répondre à de tels appels. Il y a tant d’autres exemples comme celui-ci que ça ne peut que nourrir notre espoir que ce monde n’est pas seulement un agrégat d’individualistes au coeur endurci…

Merci Natalie, que je ne connais pas, de m’avoir montré l’existence de Mia et d’avoir appelé ma compassion à se manifester au sein d’une communauté qui n’existe déjà plus, mais qui persiste certainement quelque part dans le coeur de chacun de ses “membres” ponctuels.

Ces proches qui nous inspirent le meilleur. J. Bastien-Lepage

L’Halloween connaît une popularité qui dépasse désormais celle des grandes fêtes traditionnelles . Pensons à Noël, Pâques, la Fête nationale, etc. Mais je n’ai pas trop envie de parler de cette fête qui fait s’agiter nos enfants depuis déjà quelques semaines, mais plutôt de son lendemain immédiat… En effet, le premier novembre est une date très importante pour les chrétiens, c’est la fête de la Toussaint.

Si vous séparez ce mot en deux, vous obtenez “tous” et “saint”, qui tient pour “tous les saints” (et les saintes, bien sûr). Le pape Benoît XVI, récemment, et tous ses prédécesseurs avant lui ont mis à jour le “palmarès” des saints et des saintes chaque fois qu’ils ont procédé à des canonisations. Comme le disait le cardinal Turcotte à l’occasion de la canonisation du frère André, être canonisé c’est comme remporter une médaille d’or olympique de la sainteté. La semaine dernière, c’était au tour d’une amérindienne de chez nous, Kateri, de recevoir un tel hommage de la part de l’Église universelle. Nous ne pouvons que nous réjouir de leur visibilité, car celle-ci repose sur leur vie de foi qui a été modèle pour les croyants et dont la reconnaissance attend parfois plusieurs siècles! Les miracles qui leur sont attribués y sont pour quelque chose, sinon ils ne seraient pas ainsi parvenus au “panthéon” de la sainteté.

Honorer les saints proches

Comme dans tous les sports de haut niveau avec leur panthéon des meilleurs, la gloire des saints et des saintes renommés peut parfois faire ombrage à d’autres qui ont vécu leur vie du mieux qu’ils ont pu sans jamais se voir affublés d’une si haute reconnaissance. Au hockey ou au baseball, les deux sports que je connais le mieux, les amateurs s’identifient spontanément à un favori. On se procure son chandail, on le porte fièrement. On ne veut pas manquer un match où il joue. Très souvent, ce joueur étoile ne finira pas dans la liste sélecte des “glorieux” admis au panthéon de leur sport respectif. Pourtant, il aura inspiré des dizaines de fans au long de sa carrière.

Il doit en être ainsi des saints et des saintes ordinaires. J’aimerais en évoquer quelques-uns qui ont fait partie de ma vie. Je ne choisis que les personnes décédées, car je ne voudrais pas gêner les vivants à qui je pense aussi lorsque vient le temps de marquer les influences positives que j’ai eues dans ma vie.

Grand-maman Gérardine

Ma grand-mère maternelle était aussi ma marraine. À ma naissance, étant en risque de ne pas survivre, elle a fait une promesse à la bonne sainte Anne. Elle m’a toujours dit qu’elle avait été exaucée. En échange, elle m’avait inscrit à un abonnement à vie à la revue Sainte-Anne (autrefois “les annales”). 50 ans plus tard, à tous les mois, le facteur me livre ma revue que je reçois toujours comme un clin d’oeil de grand-maman. Ma grand-mère avait vécu une vie bien remplie jusqu’à ce que le coeur de mon grand-père flanche. Elle avait 58 ans. À partir de ce jour, elle entra dans une profonde dépression qui dura jusqu’à sa mort, 20 ans plus tard. Ma famille s’était installée chez elle, dans un appartement que mon père avait fait construire en annexe, trop petit pour nous (8 enfants). Chaque jour, ces années-là, j’ai vu ma grand-mère exprimer son découragement, ses petits et grands maux, le peu de visiteurs qui venaient la voir, le manque qu’elle ressentait à la pensée de son Antonio. Aujourd’hui, nous connaissons mieux la maladie mentale et la dépression. Il est fort probable qu’elle aurait été soignée autrement. Peut-être qu’elle aurait vécu plus heureuse. De la côtoyer chaque jour jusqu’à mon départ de la maison m’a rendu plus compatissant envers les personnes qui souffrent et pour lesquelles il y a peu à faire sinon les aimer, les supporter, les porter dans la prière confiante. Ma grand-mère s’est beaucoup lamentée. Elle a aussi beaucoup prié même quand c’était dur et apparemment inutile, pour elle en tout cas. Sa vie s’est terminée en douceur, dans son lit, seule. J’ai toujours eu la conviction qu’elle était enfin soulagée de ses misères et que la bonne sainte Anne l’avait accueillie tendrement dans la confrérie des grands-mamans, à la place qui lui était destinée au ciel, tout près de son amoureux.

Grand-Papa Thomas-Louis

Mon grand-père paternel était un homme calme et attentionné. Mon père pourrait dire autre chose de lui, mais moi je ne l’ai connu qu’à sa retraite, déjà avancé en âge. Il aimait beaucoup ma grand-mère Yvonne qu’il regardait avec bonté. Celle-ci avait un regard sévère. On voyait qu’elle avait tenu le foyer avec une main de fer. Mon grand-père avait accepté que pour la vie domestique c’était sa femme qui était cheffe. N’ayant plus d’activité à l’extérieur, il ne lui restait que son petit coin à lui, son atelier au sous-sol. C’était un privilège d’y entrer lorsqu’il nous y invitait. Là, il rayonnait. Il nous apprenait tous les métiers manuels: scier, découper, clouer, coller! Que de découvertes ai-je faites dans son antre. Dans cette grotte, il était loquace, avenant. Il nous protégeait à distance de nos bêtises. Il avait eu lui-même quelques doigts coupés avec des  outils semblables à ceux qu’il nous permettait d’opérer. Nous avions juste à regarder ses mains pour nous rappeler d’agir avec précaution! Il avait aussi une passion pour la généalogie. Il se montrait toujours surpris qu’on s’intéresse à nos (ses) origines. Il nous montrait son travail de recherche. Il y avait encore quelques trous dans les branches ancestrales qu’il rêvait de pouvoir combler un jour, bien avant l’internet. Abonné à la Société d’Histoire du Saguenay, il scrutait toutes les parutions de son bulletin afin de voir si on ne parlait pas des Girard ou des Deschênes. Il m’a laissé l’image d’une vieillesse assumée. Il savait se montrer passionné, étant souverainiste et patriote. Il savait aussi se scandaliser des moeurs nouvelles. Mais il avait un respect pour nous et nous interrogeait sur nos passions, nos activités en se réjouissant de nos succès. Il est l’image du grand-père que je souhaite devenir: bonté, écoute, passion et pacification… Il a connu une fin difficile, deux mois d’agonie souffrante à l’hôpital. Son souffle était bruyant et rapide. Nous ne savions pas s’il nous entendait. J’étais soulagé lorsque la vie s’est enfin arrêtée, comme si son purgatoire était fini. Je ne sais rien, en fait, de ses affinités spirituelles, mais je sais qu’il est quelque part en train de partager sa passion du travail manuel avec ses bienheureux ancêtres!

Oncle Marius

Mon oncle Marius était le fils de Thomas-Louis. Dans la période où je l’ai plus souvent rencontré, quand j’étais enfant, il est possible qu’il était le reflet fidèle de son père, avant qu’il ne devienne mon grand-père affectueux. Marius nous faisait peur. Il ne souriait pas. Il avait le regard dur. Mes cousins lui donnaient du fil à retordre et comme il avait un grand sens de la responsabilité, il voulait en faire d’honorables citoyens, avec les moyens de l’époque. Pendant longtemps, j’ai plutôt craint d’avoir “affaire avec”! Et puis un jour on grandit et on devient adulte. Mon oncle avait étudié la théologie avec ma tante Jeannine. Il se sentait appelé au diaconat permanent mais a dû interrompre son cheminement. Lorsque j’ai commencé mes études dans le même domaine, il s’est rapproché de moi. Nos échanges n’étaient jamais très longs, car nous n’avions pas cette habitude, mais il me témoignait d’un certain respect et peut-être même d’une certaine admiration que je croyais ne pas recevoir de mon père, son frère. C’est surtout à sa mort que j’ai compris l’influence de cet homme. Les témoignages de mes cousins et cousines m’ont littéralement percé le coeur. On a dévoilé plusieurs choses sur mon oncle: son sens du devoir, bien sûr, sa générosité sans borne, sa propension à toujours réparer ce qui mérite de l’être, tous ces petits gestes discrets, sans parole, comme des signes d’attention à l’un et à l’autre. Mon oncle m’a appris à apprécier le silence de mon propre père. Le silence n’est jamais vide, il est rempli de quelque chose: ce peut être des pensées, des ondes positives, des prières, de la compassion, de l’amour… Mon oncle est parti. Il a sans doute maintenant une place de choix parmi les amants du plein silence au ciel.

Tante Pauline

Ma tante Pauline était l’épouse du frère de ma mère, Léonard. Ce dernier était un homme bien trempé, un commerçant qui aimait donner à penser qu’il avait de l’argent et qu’il réussissait. Il n’avait pourtant qu’un petit marché d’alimentation où mon père a travaillé pendant 12 ans en réparant souvent des pots cassés par son patron… Mon oncle avait un problème d’alcool. On ne disait rien aux petits de ces situations, mais on le savait… Et lorsque l’alcool avait fait son effet, nous devions nous ajuster rapidement: ou bien il était joyeux ou il était fâché. J’étais fasciné par lui, mais j’en avais peur aussi. J’enviais mes cousines et mon cousin de ce qu’ils semblaient vivre dans le faste alors que nous avions souvent du mal à la maison avec le manque. Je l’avais même demandé pour être mon parrain de confirmation, mais je vous avoue aujourd’hui que je rêvais un peu du cadeau qu’il me ferait à cette occasion et dont je ne me rappelle même pas… C’est pour dire. Derrière mon oncle Léo se trouvait cette femme douce, discrète, dévouée. Elle a sans doute eu à couvrir souvent son homme lorsqu’il était éméché. J’ai souvent imaginé les colères que mon oncle a pu faire. Ce ne devait pas toujours être facile. Mes cousines et mon cousin sont beaucoup à l’image de leur mère. Ils ont cet air de timidité qui vient parfois avec une certaine expérience de la honte. Je ne sais pas. Je ne veux pas extrapoler. Mais j’ai toujours admiré ma tante Pauline. Elle était accueillante, généreuse et sa maison était bien tenue. Je crois que Pauline m’a montré qu’on pouvait être donné à un être qu’on aime et à ses enfants sans recevoir sa pleine mesure de reconnaissance. Elle est un peu à l’image de ces serviteurs quelconques dont Jésus parle (cf. Luc 17,10). Elle a sûrement une place discrète au ciel, mais je crois qu’elle reçoit maintenant l’abondance dont elle s’est probablement privée durant sa vie.

L’abbé Taillon

Parmi la longue liste des prêtres qui ont sympathisé avec notre famille, l’abbé Isidore fut sans doute celui qui a le plus marqué. C’est ce prêtre qui avait béni le mariage de mes parents en 1959. 12 ans plus tard, il nous retrouvait, mon frère aîné et moi, comme enfants de choeur. C’est ainsi qu’il avait pu renouer avec mes parents avec beaucoup de bonheur. Il avait été animateur de pastorale scolaire et aumônier d’action catholique. C’est dans ce mouvement qu’il avait rencontré mes parents et sans doute pour cela qu’il avait présidé à leurs épousailles. L’abbé Taillon avait fondé un camp de vacances dans la forêt de Falardeau. Il avait une prédilection pour les enfants issus de familles en difficulté qu’il accueillait toujours en les privilégiant. Il voulait qu’ils aient droit à tous les égards et que leur condition ne soit pas remarqué par les autres jeunes. Un été, j’avais 11 ans, il avait proposé à mes parents de venir s’installer pour toute la saison des vacances dans son chalet de directeur du camp. C’est ainsi que nous avons connu le Domaine de la Jeunesse, en 1973. D’avoir été aussi proche de cet homme alors que je n’avais pas encore commencé à en devenir un a été pour moi une véritable inspiration. Il racontait toutes sortes de péripéties et de mésaventures qui lui étaient arrivées le plus souvent en raison de sa générosité et de sa naïveté. Il riait beaucoup de toutes ces situations et ne semblaient jamais les regretter. Il a été pour un grand nombre de jeunes un modèle de patience, de présence paternelle de substitution, sans doute aussi pour un grand nombre de prêtres en formation qu’il accueillait dans son domaine pour des emplois d’été. Encore aujourd’hui, alors que les prêtres font l’objet d’une médisance généralisée et de calomnies trompeuses à cause d’un petit nombre d’entre eux qui se sont pervertis, l’abbé Taillon demeure une figure authentique d’un engagement sacerdotal passionné et dédié à la jeunesse qu’il a toujours trouvé belle et qu’il a souvent défendue. Sa vie s’est terminée dans l’oubli, entourée de religieuses dévouées qui l’ont servi. Atteint de démence qui lui faisait perdre toute mémoire à court terme, il n’était plus que l’ombre de lui-même lorsque venait le temps de converser, ce qu’il aimait tant! Je suis certain qu’il a une place de choix au ciel. Il doit continuer d’être à l’écoute, mais on fait sûrement appel à lui pour amenuiser les gaffes des uns et des autres ou pour défendre le plus petit lorsqu’il n’a pas d’avocat pour sa cause.

Il y a bien d’autres personnes que j’aimerais ainsi honorer. Je m’arrête car j’ai déjà été trop long. Je me réserve peut-être un tel exercice pour l’an prochain! À vous de voir dans votre vie les saints et les saintes qui ont marqué votre existence. Vous verrez, c’est un bon exercice de reconnaissance et ça encourage à se mettre soi-même en marche vers la sainteté… Bonne Toussaint!

Voici mon quatrième article de la série “En quête de foi” publié dans l’édition d’octobre 2012 du magazine Le messager de Saint Antoine. L’objectif de cette série d’article est de chercher les origines chrétiennes dans des manifestations culturelles actuelles.

L’Action de Grâce, une fête inspirée par la foi

Depuis toujours, les êtres humains ont manifesté leur joie à l’occasion de fêtes collectives. Les nations célébraient surtout de grandes victoires militaires. C’est d’ailleurs encore le cas aujourd’hui puisqu’un grand nombre de fêtes nationales dans le monde consiste en des commémorations de grandes victoires ou libérations. Les croyants de toutes confessions aiment bien, eux aussi, célébrer les événements particuliers à leur tradition religieuse.

 Les premiers chrétiens n’ont pas fait exception, en commençant avec le dimanche. Dès l’origine, les familles de croyants se rassemblaient chez l’un ou chez l’autre pour commémorer le huitième jour, celui où Jésus s’était montré vivant après sa mort tragique. Les motifs de fêtes se sont ensuite multipliés: Nativité, Baptême, Pâques, Ascension, Pentecôte, Fête-Dieu, Royauté, etc. On a aussi créé au fil du temps une quinzaine de fêtes en l’honneur de Marie: Immaculée-conception, Assomption, etc. Ajoutez la Toussaint et toutes les fêtes propres aux saintes et aux saints et vous aurez beaucoup de réjouissances au cours d’une même année! Vraiment, les catholiques sont portés sur la fête…

Fêtes chrétiennes devenues civiles

Dans beaucoup de pays à forte majorité chrétienne, certaines fêtes sont devenues des congés civils, un signe que la foi chrétienne avait une forte emprise sur le rythme de vie des citoyens. Il en est ainsi de la France qui, bien que laïque, compte encore six jours fériés à signification chrétienne sur les 11 congés annuels. Au Québec, c’est quatre fériés sur neuf qui tirent leur origine de la religion : Noël, Vendredi-Saint ou Lundi de Pâques, la Fête nationale et l’Action de Grâce.

Pour être juste, il faut reconnaître que certaines fêtes ont des origines multiples. Dans la Rome antique, Noël, qui était une fête païenne célébrant le solstice d’hiver, est devenue la Nativité de Jésus, véritable lumière du monde. En remontant plus loin encore, le solstice d’été, auquel s’apparente notre St-Jean, marquait à une époque le nouvel an égyptien et fut également célébré dans de nombreuses traditions religieuses! Au Québec, le patronage institué au XVIIe siècle entre Jean-Baptiste et les Canadiens-Français fit graduellement du 24 juin, avec ses feux de joie et ses défilés, une fête si importante et si rassembleuse que cette journée devint formellement la Fête nationale du Québec, en 1977.

L’Action de Grâce que nous célébrons ce mois-ci est d’origine américaine. Après la première année passée sur le continent, les colons britanniques eurent la bonne idée de rendre grâce à Dieu pour leur survie et leurs premières récoltes. Cette fête traversa les frontières lorsque les Loyalistes vinrent se réfugier sur nos terres. Elle fut célébrée à des dates variables et pour divers motifs de reconnaissance avant d’être fixée en 1957, au Canada, au deuxième lundi d’octobre. C’est une fête religieuse dans la mesure où les Canadiens se tournent vers Dieu (dont la suprématie est mentionnée dans la Charte des droits et libertés) pour le remercier de tous ses bienfaits, en particulier à la fin des récoltes.

En cette époque de laïcité, il faut nous réjouir de pouvoir encore profiter de ces congés offerts à tous grâce à la foi bien incarnée de nos ancêtres.

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