Category: Éthique


Première étape: à une soirée de reconnaissance de bénévoles, je suis en compagnie d’un collègue dans la trentaine et une femme et un homme qui ont visiblement passé l’âge de la retraite. L’organisme qui nous rassemble veut faire des ponts avec les jeunes notamment en favorisant l’éveil aux valeurs spirituelles et à la foi. À notre table, nous parlons d’abord de religion. L’homme en face de moi est lui-même théologien. Il a écrit plusieurs livres. Notre discussion est animée. Nous nous entendons bien. La foi chrétienne que nous partageons est un vecteur de rapprochement et d’unité…

Deuxième étape: le sujet bifurque sur les jeunes. Cette année, l’organisme a réalisé plusieurs activités qui voulaient rejoindre des jeunes de 18 à 35 ans. Nous constatons, mes interlocuteurs et moi, que les jeunes sont loin de s’être présentés massivement aux activités qui leur étaient pourtant destinées. Nous le regrettons. Mais nous interprétons leur absence différemment. Nous convenons qu’au niveau religieux, au moins deux générations ont “échappé” au modèle traditionnel de formation à la vie chrétienne. Depuis les baby-boomers qui ont abandonné la pratique religieuse en moins de temps qu’il faut pour le constater, les X et les Y qui les ont suivi n’ont pratiquement pas été, disons, “entourés” par les différents aspects de la religion catholique. Par contre, nous ne sommes pas totalement d’accord sur ce qu’il faut faire… “Les jeunes ont besoin d’être éveillés à la foi, il faut être plus convaincants” vs “Les jeunes sont ailleurs, il faut surtout les rejoindre dans leurs préoccupations et leur réalité”. Bon, nous ne nous entendons pas vraiment sur les moyens, mais nous demeurons unis dans notre désir de ne pas les “abandonner” comme si  les générations pouvaient vivre en vase clos. Les jeunes pour lesquels nous nous soucions demeurent un point d’attention que nous avons en commun. 

Troisième étape: arrive l’exemple qui tue! À la question “Oui, mais ils sont où les jeunes?”, mon collègue répond: “Ils sont dans la rue!” Et là nous attaquons the question. Tout à coup, nous avons devant nous deux personnes dont le visage se crispe. Ils passent en revue tout ce que nous jugeons comme des préjugés sur le mouvement étudiant, les amalgames avec la violence, etc. Mon collègue et moi prenons notre courage à deux mains et tentons d’apporter un autre point de vue. Rien n’y fait vraiment, ils sont sur leur lancée: enfants gâtés, veulent pas se faire dire non, déjà la quasi-gratuité, moins cher que partout ailleurs, minorité, infiltrés par les syndicats et même des mouvements révolutionnaires, puis des enveloppes avec de la poudre puis des bombes dans le métro, etc. ! Enfin, on arrive à Amir Khadir… Un musulman qui se prend pour Gandhi. Il fait partie d’un groupe qui veut partitionner le Québec afin d’en faire un état islamique, comme ce qui est arrivé à l’Inde avec la création du Pakistan. Il y a même des preuves sur internet de cette machination! Conversation terminée: l’animateur demande le silence. Heureusement.  Sauvés par le micro! La situation sociale au Québec est clairement une source de confrontation et une cause de division. 

La confusion malsaine

Voilà ce qui devait arriver avec ce conflit qui pourrit depuis plusieurs mois au Québec. Des gens bien élevés qui se retrouvent dans un endroit neutre, avec des intérêts et des valeurs communes, ne peuvent que finir par se déchirer sur LE sujet qui divise tout le monde.

Le carré rouge est devenu pour certain le symbole de la révolution ultime contre le capitalisme. Porter le carré rouge est devenu risqué. On lit de plus en plus de témoignages de gens qui se sont fait apostrophés par un quidam qui s’en prend à eux parce qu’ils sont “rouges”: “Allez donc travailler comme tout le monde bande de paresseux et laissez-nous tranquilles avec vos enfantillages!” C’est assez semblable pour les verts, moins nombreux à s’afficher.

Et ça dérape. Jean Charest ne serait plus qu’une marionnette à la solde des riches conspirateurs de la planète qui veulent imposer leur modèle économique dans toutes les démocraties. Le mouvement étudiant, plus spécifiquement la CLASSE, est la pointe d’un iceberg révolutionnaire soutenu par les syndicats et possiblement par les groupuscules d’extrême-gauche, quand ce n’est pas d’extrême-droite. Tout le monde est accusé d’être manipulé par tout ce qui existe d’organisations qui surgissent soudainement d’on ne sait où: Les FARQ – Forces armées révolutionnaires du Québec, la CLAC – Convergence des luttes anti-capitalistes, les “communisses”, les “fachisses”, les “ticrisses”!

Si quelqu’un, quelque part, avait souhaité diviser la société québécoise pour des motifs obscurs, on peut lui dire aujourd’hui ”mission accomplie”! On peut même lui faire savoir que le succès dépasse les ambitions. Je ne me reconnais plus dans ce Québec. Tout ce qu’on croyait de nous, ce qu’on imaginait qu’étaient nos valeurs, il y a si peu de temps: une nation distincte, tolérante, solidaire, accueillante, ouverte à la différence, etc., tout ça semble avoir disparu comme un coup de vent. Nous sommes en voie de devenir hostiles les uns envers les autres. Les tribunes téléphoniques ou les commentaires lus dans les pages des chroniqueurs et des blogueurs, les “statuts” et les “tweets” méprisants et haineux deviennent monnaie courante. L’un et l’autre des deux camps font l’objet de menaces contre leur personne. Je suis dégoûté de lire, d’entendre et de voir tout ça… J’aurais envie de faire comme les trois singes de la sagesse (cf. photo).

Pourtant, je ne me résous pas à ce qui est en train d’arriver. Je ne peux pas m’empêcher de voir dans le mouvement social que les étudiants ont suscité une bonne chose pour que notre société s’élève de son matérialisme, son consumérisme et son abêtissement… En même temps, je suis déçu, voire outré (c’est un mot à la mode…) devant les dérapages violents et stupides de certains manifestants et les bavures de certains policiers. Ce que nous donnons à voir de notre nation est de moins en moins sympathique. Des étrangers nous jugent, un milliardaire de la course automobile, une instance de l’ONU. Nous sommes un peuple qui fait l’actualité internationale, mais je ne me réjouis pas de ce que nous montrons de nous-mêmes, plus maintenant.

Je n’ai plus de mot pour dire le caractère urgent de mettre un stop à tout ceci. Je cherche le bouton où c’est écrit emergency. Il nous faut prendre du recul,  sortir de nos ornières devenues bien trop profondes. Pour cela, il faut une trève. Et le seul qui pourrait l’imposer, c’est le gouvernement. Or, il fait partie du problème! Et pour le moment, il ne semble pas envisager de solution autre que de laisser la situation se désagréger davantage. C’est une stratégie électoraliste de plus en plus manifeste. Alors vers qui nous tourner pour trouver un peu de sagesse? Qui, dans ce gouvernement dira enfin: “C’est assez! Donnons-nous une trève jusqu’aux prochaines élections.” C’est ce que je demande sincèrement aux députés de l’Assemblée nationale, en particulier à ceux qui sont du côté du pouvoir. Allo? Y a quelqu’un ?

Il arrive que les romans sont rattrapés par la réalité

Le Vatican est encore une fois dans la tourmente depuis une semaine. Le majordome du pape, la personne qui a le plus grand accès à ses appartements, sa garde-robe, son “intimité”, a été accusé d’avoir coulé des documents confidentiels qui feraient état, entre autres, de luttes intestines au sein de la curie romaine. Ces documents ont été pour une bonne part déjà publiés depuis janvier dernier. Mais c’est surtout l’odeur de scandale qui ressort de toute cette affaire et qui accable le pape et avec lui toute l’Église catholique. Pour un résumé de l’affaire, visionnez ce petit reportage et vous en aurez une bonne idée. Sinon, l’excellente revue de presse de Stéphane Lemessin vous offre tous les liens pour une couverture exhaustive.

De pêcheurs à monseigneurs

Devant cette situation, un grand nombre de prêtres vont prêcher une certaine reconnaissance du caractère faillible des grands responsables de l’Église et s’attarder à en défendre la valeur deux fois millénaire. L’abbé Grosjean, par exemple, admet avec une simplicité désarmante que “Deux mille ans ont passé et l’histoire de l’Eglise a vu se succéder, y compris sur le siège de Pierre et dans son entourage, une succession de lâches et de héros, de faibles et de saints, de pauvres types et de martyrs…” (Source) L’auteur de ce billet remonte par ailleurs jusqu’aux premiers apôtres choisis par Jésus lui-même, la plupart étant de simples pêcheurs, des hommes simples et sans éducation, pour justifier les écarts des serviteurs de l’Église jusqu’à aujourd’hui.

Or, il y a bien longtemps que ce ne sont plus des hommes “simples” qui sont à la tête de l’Église. Au contraire, ces messieurs, les monsignores qui entourent le chef de l’Église, comme tous les évêques et les prêtres, sont bardés de diplômes. Ils sont le plus souvent d’origine “noble” ou appartiennent à l’élite de la société. Ce n’est certes pas pour leur simplicité qu’ils sont triés sur le volet pour venir à Rome afin d’y jouer un rôle “politique” au sein de la curie! Ils y sont pour leur intelligence et leur caractère hors du commun. Bref, on pourrait s’attendre à ce qu’ils aient compris, eux au moins, l’une des paroles les plus révolutionnaires de Jésus que l’Église a encore méditée ces jours-ci:

« Vous le savez : ceux que l’on regarde comme chefs des nations païennes commandent en maîtres ; les grands leur font sentir leur pouvoir. Parmi vous, il ne doit pas en être ainsi. Celui qui veut devenir grand sera votre serviteur. Celui qui veut être le premier sera l’esclave de tous : car le Fils de l’homme n’est pas venu pour être servi, mais pour servir, et donner sa vie en rançon pour la multitude. » (Cf. Marc 10, 32-45)

Malgré son caractère opaque où l’on ne peut que deviner le plus souvent les jeux de pouvoirs et les bruits de couloir qui circulent au sein d’une culture politique spécifique au Vatican, il arrive que certains enjeux parviennent au grand jour et à la connaissance de tous. Les romans comme Anges et Démons de l’auteur Dan Brown ou, beaucoup mieux, Confession d’un cardinal, d’Olivier le Gendre, comportent des descriptions qui, bien que romancées jusqu’à l’absurde parfois, nous donnent une idée vraisemblable des comportements et des attitudes de ces princes à la cour du pontife romain. Rien de très invitant pour quiconque voudrait se mettre à chercher des témoins authentiques de Jésus-Christ! Attention, je ne dis pas que ces hommes ne sont pas des croyants authentiques, mais le rôle qu’on leur fait jouer au sein de l’establishment religieux montre d’eux un visage en apparence plus calculateur, parfois mesquin allant même, faut-il le dire, jusqu’à malveillant, tout ça pour la sauvegarde de l’Église!

Une révélation aux plus petits

Mon expérience à L’Arche de Jean Vanier m’a fait connaître l’intelligence du coeur qui me paraît bien supérieure à l’intelligence calculatrice de la raison. L’évangéliste Luc présente un Jésus qui saute littéralement de joie lorsqu’il s’écrie ”Je te loue Père…, d’avoir caché cela aux sages et aux savants et de l’avoir révélé aux tout-petits. Oui Père, c’est ainsi que tu en as disposé dans ta bienveillance” (Luc 10,21). Les tout-petits peuvent parfois se retrouver parmi les cardinaux ou les monsignores. Mais j’ai la conviction de les avoir rencontrés plus massivement parmi les vrais pauvres qui n’ont rien à défendre, rien à perdre non plus à l’exception de l’amour.

Je suis convaincu que la sainteté est un chemin vers la petitesse et la vulnérabilité. Certaines personnes naissent avec cette particularité qu’ils ne perdront jamais: les personnes qui présentent une déficience intellectuelle, les personnes handicapées sévèrement… Leur état fait qu’elles n’aspireront jamais aux tribunes prestigieuses ni aux lieux de pouvoir. Pourtant, si nous savons nous mettre à leur écoute voire les imiter dans leur simplicité, nous découvrons qu’elles possèdent le plus grand des pouvoirs, celui d’aimer sans condition et de nous mettre en route vers la quête d’un amour aussi authentique.

Je ne peux donc pas laisser passer cette affaire scandaleuse qui se déroule au Vatican sans penser qu’elle est un nouvel obstacle à la foi des gens. Mon travail est d’accompagner des gens dans l’approfondissement de leur foi en Jésus avec l’Église catholique comme véhicule pour les conduire. Je suis particulièrement troublé chaque fois que quelqu’un, dans mon Église, se retrouve en situation de voir ses agissements déviants révélés au grand jour en causant de grands torts aux autres membres de ce “corps”.

J’affirmerai ici une chose délicate: lorsqu’un prêtre, en raison d’un désordre affectif profond ou une déviance psychique commet des abus sexuels sur une ou des victimes, mineures ou non, ses gestes une fois dénoncés ne restent pas impunis par la justice. C’est bien qu’il en soit ainsi. À la limite, cela rend les fidèles catholiques plus conscients de la réalité humaine qui “subsiste” en ces hommes qu’ils ont trop souvent élevés sur des autels comme s’ils étaient plus vénérables en vertu de leur statut. Or il n’en est rien. Tous ont à admettre leurs limites et leurs failles. Cela se fait généralement dans le cadre d’un accompagnement spirituel ou psychologique. Heureusement, les fidèles de notre époque sont plus sensibilisés à la réalité humaine de leurs pasteurs qu’ils voient de moins en moins comme des êtres exempts de fautes. Dans le cas d’actes criminels, bien sûr, la “pénitence” ne suffit pas, c’est le pénitencier qu’il faut. Les croyants peuvent être ébranlés dans leur foi sur la base de leur confiance en un être humain, aussi saint qu’il puisse avoir paru. Mais généralement, ils savent faire la part des choses en n’interrompant pas leur cheminement ni leur relation au Dieu vivant.

Dans le cas de chefs religieux qui complotent les uns contre les autres à la façon des organisations mafieuses, Jésus aurait assurément des mots très durs à leur endroit. Le majordome sera puni par la justice. Mais ses commanditaires risquent de ne jamais être connus. Jésus s’en est pris en son époque aux élites religieuses qu’il a qualifiées de “sépulcres blanchis” et d’hypocrites. Chaque jour, quiconque joue un rôle dans les hauts offices de Rome devrait méditer sur ces paroles de leur Maître qui affirme catégoriquement que ce n’est pas à des gens “comme eux” que le Père s’est révélé le plus totalement, mais à des tout-petits qui n’ont de sage que leur dépouillement et de savant que leur coeur aimant sans condition.

J’aime mon Église, comme m’y invite l’abbé Grosjean, surtout celle qui est formée par les croyants ordinaires qui ont à traverser des vies parfois difficiles. Je ne suis pas capable en ce moment d’aimer “telle qu’elle est” cette part de l’Église qui joue dans la cour “des grands qui font sentir leur pouvoir”. Il faut parfois oser dire tout haut ce qui cause au peuple de demeurer dans la tentation perpétuelle de juger sa hiérarchie et de lui tourner le dos quand elle aime afficher son élévation plutôt que de montrer comment elle travaille constamment à sa propre conversion, c’est-à-dire en choisissant de servir plutôt que de se servir et se montrer humble plutôt que de prêcher l’humilité et l’obéissance comme si c’était une affaire qui ne les concerne pas, eux d’abord!

Je prierai donc pour cette hiérarchie. Je prierai pour le pape. Je prierai pour tous les évêques et tous les prêtres. Je prierai surtout pour qu’ils se reconnaissent, tout comme je m’y efforce en peinant moi-même, d’abord comme des hommes simples, à l’image de ces pêcheurs dont ils ont pris la succession, non pas pour leur intelligence ou leur origine, mais pour leur foi au seul Roi à qui il importe d’obéir humblement: Jésus Christ, par son Esprit qui est répandu en toutes créatures, spécialement les “plus petites”.

Pour mieux comprendre les motivations qui m’ont conduit au présent article, je vous conseille de lire d’abord le billet émouvant de Véronique Robert, La rédemption. Pour les plus pressés, je vous résume la situation. Mme Robert est avocate. Dans cette cause, elle défend un jeune homme, chauffeur désigné, qui, un soir avec des amis, reconnaît avoir quand même bu, un peu trop selon l’alcootest, et avoir conduit un peu trop vite. Rien ne serait vraisemblablement arrivé si un vrai chauffard, que les passagers de la voiture ont vu texter en même temps qu’il replaçait son balai d’essuie-glace, ne l’avait coupé dangereusement, causant du même coup le tragique accident avec des blessés et la mort de son copain d’enfance. Grâce au geste du jeune accusé, le chauffard a pu éviter l’accident et quitter les lieux sans être importuné. L’avocate et son collègue croyaient avoir une cause favorable. Tout portait à croire que leur protégé serait acquitté. Mais le jeune homme a changé d’avis et a plaidé coupable à l’accusation de conduite dangereuse causant la mort. Avec la nouvelle loi endurcie du gouvernement conservateur, il devra purger une peine minimum… L’avocate pointe vers la notion de “rédemption” pour qualifier le besoin de son jeune client d’être condamné, d’aller en prison, car il ne pouvait supporter l’idée d’être libre tandis que son ami a perdu la vie en partie (ou pas) à cause de lui. Cause poignante, donc…

Reconnaître ses fautes

Nous sommes placés devant deux attitudes tellement tranchées qu’il importe en effet de les qualifier un peu. Dans le premier cas, le chauffard qui a provoqué l’accident s’en est tiré et n’a jamais été arrêté. Pourtant, dans les faits, c’est sa conduite dangereuse, selon tous les témoins, qui a obligé le jeune accusé — assez agile malgré l’alcool — à changer soudainement de direction pour éviter l’impact, avec la perte de contrôle qui s’en est suivie et l’impact meurtrier contre le garde-fou. Cette action soudaine a épargné le chauffard. L’histoire ne dit pas si ce dernier a su qu’il avait causé un accident avec mort d’un jeune homme et blessures diverses. S’il a eu vent des conséquences de cet accident et qu’il s’est rappelé avoir coupé cette voiture juste avant l’impact, il est possible qu’il s’en veuille et qu’il soit pris de remords. Il est plus probable, comme beaucoup d’autres dans une situation semblable, qu’il s’est plutôt réfugié dans un processus de déni. Il n’a rien eu. Il n’a rien vu. Pas pris, pas coupable! Il peut poursuivre sa vie comme avant. Il peut continuer de vivre dangereusement, car il n’a subi aucune perte dans ce qui est pour lui un non-incident. Il restera, pour tous les témoins de cette affaire, un scandale permanent.

Le jeune accusé, en évitant la collision, a été moins chanceux. Son geste a causé la mort de son ami et des blessures graves à un autre qui en porte des séquelles. Il sait qu’il a été fautif en prenant le volant. Il sait qu’il a conduit imprudemment en poussant la vitesse de pointe. Il se sent responsable de ce qui est arrivé à ses amis. Il en éprouve du remord, de la culpabilité. Il ne peut supporter l’idée de sortir acquitté de son procès et de savourer une telle victoire car elle aurait le goût de la douleur et de la mort. Il préfère donc la sentence et la prison. En réalité, il s’est déjà enfermé lui-même dans son esprit. La prison n’en sera que le signe extérieur. Mais, dans les faits, elle ne réparera rien: son copain ne reviendra pas à la vie; l’autre ne guérira pas plus vite; ses amis ne le verront plus pour le soutenir ou simplement pour être avec lui, comme avant…

Comment pardonner?

C’est curieux, car j’étais à la messe ce matin et c’est là que j’ai repensé à cette histoire. Nous avons célébré aujourd’hui le dimanche de la miséricorde divine, c’est-à-dire le jour où l’on fête le mystère de la tendresse infinie de Dieu pour sa création, au point d’être prêt à tout pardonner… Dans la sagesse de l’Évangile, il y a toujours la bonne nouvelle du pardon accordé à celui qui reconnaît sa faute.

Le jeune chauffeur a bel et bien reconnu sa faute. Il l’a même déjà “expié” depuis plusieurs années. Il ne sait pas se pardonner et encore moins accueillir le pardon des gens qui ont été touchés par les événements, ni des parents de son ami décédé, ni de son copain handicapé, ni de ses amis et témoins. À son aveu, il manque une chose essentielle qui, à défaut de se rendre jusque là, ne peut que le maintenir dans un état de malheur perpétuel. Cette chose, c’est le pardon accordé et surtout, puisque ce dernier semble l’avoir été, le pardon reçu.

L’Église catholique a beaucoup contribué au sentiment de culpabilité. Elle a peut-être eu tendance à encourager le même penchant qui afflige notre jeune chauffeur, en amplifiant le recours à la pénitence et en négligeant les bénéfices du pardon accordé et reçu. En rendant tous les gens coupables de fautes minimes desquelles il fallait se confesser fréquemment, on en a perdu le sens profond de ce signe qui rend visible et réelle la miséricorde de Dieu. À tel point que notre société est encore, malgré le peu d’influence actuelle de l’Église, le plus souvent plongée dans un sentiment de culpabilité individuel et collectif ou dans le déni, ce qui est pire encore, ces deux attitudes empêchant la vie de produire des fruits.

Après avoir redécouvert la joie du pardon, l’Église sait mieux aujourd’hui l’accorder au croyant qui exprime le besoin d’une parole bienfaisante et régénératrice. Le pardon accordé par un humain à un autre humain est toujours une chose qui touche les coeurs, même les plus insensibles. Quand ce pardon est reçu, c’est-à-dire lorsque la personne pardonnée accepte de renouer les liens qui ont été brisés par sa faute et de repartir à neuf, s’ensuit une vie nouvelle, une amitié plus forte qu’avant, une joie qui dure. Pour les chrétiens, le pardon est non seulement inspiré par Dieu dans le coeur des êtres humains lorsqu’ils se l’accordent mutuellement, c’est aussi Dieu lui-même qui pardonne si l’on a recours à lui. Il offre un pardon qui ouvre sur une vie nouvelle et même une vie sans fin!

Dans un passage des évangiles, un jeune homme en quête d’éternité demande à Jésus ce qu’il doit faire pour avoir accès à la vie éternelle. Après un dialogue sur le respect des préceptes religieux, Jésus lui dit: “Une seule chose te manque” (voir Marc 10, 17 ss.). Cet épisode parle surtout de l’attachement aux biens qui nous retient de nous abandonner entièrement entre les bras d’un Dieu amour. En grattant un peu, on comprend que seul Dieu peut nous libérer totalement de tout ce qui nous garde prisonniers. La culpabilité et les remords sont des émotions qui nous retiennent dans une prison intérieure. Pour nous libérer, une seule clé possible, c’est le pardon. Si l’être blessé par notre faute ne peut pas nous pardonner, par exemple s’il est décédé, comme c’est le cas de notre jeune chauffeur, Dieu est là qui peut rendre libre le fautif de la captivité dans laquelle il s’est enfermé.

Voilà pour moi la bonne nouvelle d’aujourd’hui. Ce jeune détenu, enfermé davantage dans sa blessure que dans sa cellule, a besoin d’une source nouvelle pour sa libération. Tant de prisonniers l’ont découverte durant leur détention que je suis confiant qu’il se mette, lui aussi, à chercher cette seule chose qui lui manque, un amour si fort qu’on ne peut y résister. Cet amour-là, c’est Dieu lui-même en personne. Ce soir, ma prière est pour toutes les personnes qui résistent au pardon, qui empêchent ainsi la vie de fleurir de plus belle, comme en un printemps qui fait toutes choses nouvelles.

PS: pendant que j’écris cette conclusion, je vois le témoignage de cette jeune femme à l’émission Tout le monde en parle. Vivement qu’on en finisse avec l’alcool et le volant…

À l’émission Tout le monde en parle du 1er avril, Mgr Christian Lépine était certainement une personnalité “attendue” par l’équipe d’animateurs et leur galerie d’invités à ce moment précis. Les positions de l’Église catholique sur un certain nombre de questions délicates allaient assurément être mises sur la table, l’occasion étant trop belle. Le nouvel archevêque de Montréal ne pouvait pas ne pas s’attendre à la confrontation d’idées. Malheureusement, malgré le calme qu’il a su garder tout au long de l’entrevue, sans doute un peu trop néophyte des médias télévisuels, l’homme d’Église n’aura visiblement pas passé le test de l’image publique devant le million et demi de téléspectateurs généralement bien campés dans des attitudes rigides, soit pour soit contre l’Église et son clergé.

Dans la soirée, sur Twitter, un gazouilli de Mme Jocelyne Robert, sexosophe réputée, a fait la une par le nombre de fois qu’il a été relayé. Voici ce qu’elle exprimait :

Et plus tard, sur Facebook, Mme Robert “développait” davantage sa pensée :

Mme Robert exprime ainsi une opinion largement répandue dans notre société. À raison plus qu’à tort, l’Église récolte ce qu’elle a semé ici comme ailleurs. La libération de la parole en notre pays a, en effet, fourni à une majorité silencieuse l’espace de liberté pour dire ce qu’elle pense du joug imposé par l’Église pendant des dizaines d’années. Habituellement, j’apprécie beaucoup les affirmations fondées rationnellement et les opinions nuancées de Mme Robert. Ses positions sur les gens d’Église sont généralement plus tranchées, ce qui se confirme avec les citations qui précèdent. Son opinion est valable. Je regrette cependant le raccourci qu’elle a fait cette fois-ci en accusant l’évêque et à travers lui toute l’Église et tous les fidèles, de ne plus pouvoir être “pour”, c’est-à-dire en faveur de l’être humain, s’ils affirment des positions qui vont à l’encontre de certains comportements (contraception, avortement) ou “états” (homosexualité). On a longtemps reproché à l’Église de prononcer des anathèmes (condamnations) envers et contre tout. Heureusement, cette période de l’histoire est terminée. Quand un prélat ose manifester une attitude aussi rigide, il est généralement repris par ses supérieurs qui viennent adoucir les “vérités” que le “radical” tentait de rappeler avec force en oubliant la compassion. C’est arrivé notamment avec cet évêque de Recife, au Brésil, qui avait excommunié les médecins et la mère d’une très jeune fille enceinte à la suite d’un viol. Toutefois, cela ne signifie pas que toutes les attitudes et tous les comportements deviennent acceptables pour l’Église et qu’elle devrait fermer les yeux sur ses convictions pour faire croire qu’elle est arrivée (enfin) en 2012.

Contre la facilité à condamner

Le réflexe de condamner semble s’être transmis chez les Québécois en général depuis qu’ils ont les moyens de s’exprimer publiquement. C’est ce que je reprocherais à un certain nombre de commentateurs sur les réseaux sociaux, notamment Mme Robert lorsqu’elle y va des sophismes cités et surtout de son anathème contre l’archevêque qu’elle dit respecter comme personne mais dont elle vomit les prises de position.

Bien entendu, on ne peut pas demander à tout le monde de s’entendre sur toutes les valeurs humaines qui sont défendues par des personnes ou des groupes humains ou religieux. Il y a des valeurs qu’on peut estimer essentielles, prépondérantes, mais là encore, aucune unanimité possible. Certains vont défendre bec et ongles que la vie est sacrée au-delà de toute autre considération et seront même prêts à mourir pour cette cause, au risque de brimer le droit des femmes à disposer de leur corps. D’autres défendront la liberté de l’individu et le droit à disposer de son corps comme des absolus opposables à tout autre précepte, au risque de brimer le droit à la conscience et à la liberté de religion. Je suis assez d’accord avec le caractère fondamental des valeurs exposées dans ces deux exemples. Comment alors les concilier? Voilà tout le problème. Et la majorité le résout en se réfugiant dans un camp ou l’autre plutôt que de chercher activement comment trouver, pour chaque situation particulière, ce que pourrait être le choix le plus éclairé, le meilleur ou le moins mauvais selon les circonstances.

Le nouvel archevêque de Montréal a tenté de démontrer à Tout le monde en parle qu’il n’y a jamais de réponse simple en matière de positions morales. Lorsque Dany Turcotte l’a interpellé vivement pour qu’il répondre si oui ou non l’homosexualité est une maladie, Mgr Lépine a glissé sur des considérations qui, dans un contexte plus favorable, auraient pu alimenter un dialogue honnête. Regarder la personne dans sa totalité et non pas uniquement son orientation hétéro ou homo est un point de départ recevable. Accueillir toute personne quel que soit ce qu’elle est ou ce qu’elle fait est un mot d’ordre qui traverse toute l’Église, même si un nombre important de ses représentants n’y arrive pas toujours de la bonne manière.

La fameuse langue de bois

L’Église a cette fâcheuse habitude de présenter la règle avant de démontrer qu’elle est en mesure d’accueillir réellement de façon inconditionnelle. En se campant derrière les concepts théologiques et la discipline qui en découle, elle affiche le caractère exigeant de son enseignement alors que si on le prend dans sa globalité, avec tout ce qu’il comporte, on peut graduellement en venir à comprendre, dans un premier temps, peut-être même adhérer partiellement ou entièrement aux valeurs profondément humanistes qu’elle défend.

Sur le terrain, les prêtres, les diacres, les religieuses et les religieux, les agentes et agents de pastorale et les bénévoles engagées veulent d’abord suivre Jésus en cherchant à se laisser inspirer par ses attitudes, la principale étant qu’il s’est montré ouvert à tous: riches ou pauvres, hommes ou femmes, coreligionnaires ou étrangers, en santé ou malades voire handicapés, savants ou incultes, adultes ou enfants. Les évangiles ne disent rien sur l’orientation sexuelle. On ne sait pas si Jésus a été mis en contact avec des personnes homosexuelles même si c’est assez probable. Mais compte tenu de ce qu’on voit de lui dans toutes les histoires qu’on relate à son propos, il est évident qu’il aurait manifesté envers une personne homosexuelle la même attitude d’accueil inconditionnel qui le caractérise. Jésus est surtout préoccupé du salut des âmes et de leur relation à Dieu. Il rappelle les exigences devant des situations flagrantes d’injustice. Mais de façon habituelle, lorsqu’on relate des récits de rencontre, c’est seulement après que la relation de confiance se soit installée, comme par exemple avec cette femme samaritaine (cf. Jean 4), qui a eu cinq maris et qui est “accotée” avec un sixième. Ce dévoilement de sa vie intime ne survient qu’après que cette femme se soit montrée ouverte à chercher avec lui la vérité sur la religion, sur la vie, sur elle-même.

Avec tout le respect que je lui dois, une réponse possible aux diverses questions posées à Mgr Lépine aurait pu être quelque chose comme ceci:

Ma religion, c’est l’amour. C’est aimer comme le Christ a aimé. Une personne n’est jamais une maladie, elle est un être à aimer, à accompagner dans tout ce qu’elle a à vivre, tant dans ses bonheurs que ses souffrances, tant dans ses choix qui m’apparaissent compatibles avec mon Église que ceux qui confrontent mes valeurs. La jeune femme qui se fait avorter est une personne à aimer. La mère qui choisit la contraception est une personne à aimer. L’homme ou la femme qui se vit irréversiblement attirée par une personne du même sexe est elle-même une personne à aimer.

Avec n’importe quelle personne qui se présente à l’Église, nous pourrons parler de nos valeurs réciproques lorsque nous serons en relation de confiance, donc de reconnaissance mutuelle. Tant que cette relation n’est pas engagée, tout ce que je pourrais dire sur nos conceptions ne ferait que nous éloigner, ce qui est contraire à la visée même du christianisme, c’est-à-dire accueillir, aimer, rassembler et permettre la rencontre de Dieu qui, dans le prisme de son amour infini et du projet qu’il caresse pour chaque être humain, demeure le seul juge ultime de nos actions, nos pensées, nos omissions.

Pour arriver à soupçonner l’idée d’une telle relation au divin, encore faut-il un début de foi…

J’ai 50 ans. Plus ou moins 30 ans de vie adulte avec des expériences diverses. Je n’ai plus la prétention de penser que je peux mieux faire que d’autres qui ont tenté des choses avant moi. Au contraire, je pense que leur expérience devrait d’abord être mieux connue avant de penser faire ma propre affaire… Je pense donc qu’il vaut mieux se montrer prudent et croire que si des choses se passent ailleurs, malgré les précautions et des lois claires, les mêmes choses pourraient se produire chez nous également. Cette règle de vie peut s’appliquer à n’importe quoi. Je l’appliquerai donc au rapport de la commission Mourir dans la dignité déposé discrètement la semaine dernière, dans lequel elle fait, heureusement, un vibrant plaidoyer pour le développement de soins palliatifs de meilleure qualité. Mais elle le fait en ouvrant également la porte à ce qu’elle appelle joliment “une option de plus en fin de vie”. Les mots comme euthanasie et suicide assisté sont disparus au profit de “l’aide médicale à mourir”. C’est plutôt génial d’avoir réussi à mettre dans une même expression trois mots qui, réunis de cette façon, parviennent à infléchir les significations propres des mots “aider”, “médecine” et “mourir”. Peut-être est-ce dû au fait qu’il manque le mot le plus important: la “vie”. Insérez ce mot parmi les trois précédents et vous ne pourrez plus arriver au même résultat.

Regarder, vraiment, ce qui se passe ailleurs

En Europe, l’Alliance VITA s’est constituée pour s’opposer à toute forme d’euthanasie, notamment en France durant l’actuelle campagne présidentielle où la gauche se promet d’introduire la légalisation de l’euthanasie. Des manifestations grandioses se sont déroulées récemment pour sensibiliser l’opinion (cliquez sur l’image avec les clowns).

Je suis tombé ces jours derniers sur un document d’une grande importance publié sur le site web de Plus digne la vie. La commission croit qu’avec un bon encadrement et des règles très strictes, nous allons pouvoir faire mieux qu’ailleurs en matière de dérives. Vous avez peut-être lu ou entendu comme moi des histoires vécues aux Pays-Bas où des personnes ont été euthanasiées sans leur consentement, de même que des mineurs et des personnes handicapées. Mais en Belgique, là où la réglementation s’apparenterait le plus à ce que propose la commission Mourir dans la dignité, après dix ans de pratiques d’euthanasie, un rapport impliquant, sous anonymat, le témoignage de 20 professionnels de la santé (médecins et infirmières) est troublant: “Les résultats de cette consultation sont pour le moins contrastés et mettent clairement en avant des manquements graves et des doutes certains : procédures aléatoirement respectées, injections pratiquées en dehors du cadre légal…” Or, dans son rapport, la commission Mourir dans la dignité démontre que ces arguments sont peu crédibles grâce à une visite que des membres ont faite pour rencontrer des personnes sur place. Vous savez, si une commission de Belgique venait chez nous pour voir comment on s’occupe bien des personnes avec une déficience intellectuelle, il est probable que je ne leur montrerais pas les exemples de négligences qui ont été mises au jour. La Commission affirme aussi que:

l’argument des dérives présuppose la complicité des médecins, des infirmières, des administrateurs du réseau de la santé et de l’entourage des patients. Cela nous paraît hautement improbable. Nous faisons confiance au personnel du réseau de la santé, car il nous est impossible d’imaginer que les personnes qui y travaillent se transforment du jour au lendemain en agents de la mort.

Le bilan de la pratique en Belgique montre pourtant que c’est possible. Parler des médecins et des infirmières comme des agents de la mort n’est pas respectueux de toute façon. Le bilan donné en référence les montre plutôt comme des êtres souffrants de conséquences psychologiques du fait de donner la mort. Non pas agent, donc, mais humains dans des situations qui laissent souvent des séquelles.

Il semble urgent de démontrer qu’une fois qu’une brèche est créée dans un système, le système ne se contraint plus même si une loi l’encadre. Des pressions pour étendre l’euthanasie se feront entendre, ici comme elles ont eu lieu ailleurs… La banalisation du geste deviendra plus acceptable, alors nous passerons à des gestes encore plus controversés.

L’ouverture qui va tuer tant d’efforts

La semaine de la Prévention du suicide, en 2012, avait pour thème “Le suicide n’est pas une option”. Il est curieux de voir que la Commission n’en a rien retenu et qu’elle propose, au contraire, “une option de plus en fin de vie“. Une option de plus!

L’Association québécoise pour la prévention du suicide avait d’ailleurs déposé à la Commission un mémoire très intéressant sur les liens à faire entre la prévention du suicide en général et l’éventualité d’une assistance à mourir en fin de vie. Le Québec est l’une des sociétés ou la “solution” du suicide paraît déjà parmi les taux les plus élevés du monde. Comme le dit le mémoire de l’AQPS:

Au Québec, depuis les années 1960, nous voyons peut-être trop le suicide comme une solution à la souffrance. Le suicide fait partie du répertoire des moyens tolérés et normalisés de réagir à une souffrance. L’AQPS œuvre plutôt en faveur d’une mobilisation sociale contre cette option et sa banalisation, puisqu’elle est une solution définitive et radicale à un problème généralement temporaire, ou du moins qui pourrait être résolu d’une autre manière. L’AQPS et le réseau des acteurs de la prévention du suicide travaillent avec ardeur pour aider ces personnes à rayer le suicide de la liste des solutions possibles.

Et plus loin, l’AQPS pose cette question: “Comment garantir que l’euthanasie et le suicide assisté, s’ils sont légalisés, ne contribuent pas à renforcer l’idée que mourir est une solution à la souffrance?” Enfin, en conclusion de son mémoire, l’AQPS écrit: “Même chez une personne suicidaire, le désir de vivre cohabite avec le projet de mourir : elle ne veut pas la mort, elle veut une issue à sa souffrance.”

Développer des soins de vie

Je crois que la Commission aurait dû s’arrêter à la partie 1 de son rapport et ne pas aller au-delà de la recommandation 12. Jusque là, le rapport est d’une qualité remarquable. La partie 2 ouvre la porte à l’euthanasie et au suicide assisté avant même que les recommandations sur les soins palliatifs n’aient trouvé d’écho dans un quelconque projet de loi ou des efforts pour rendre ces soins plus accessibles. Je conclus donc sur cette affirmation d’une personne répondant au sondage en Belgique dans le cadre du bilan sur la pratique d’euthanasie publié par Plus digne la vie :

« Je pense que cette Loi sur la dépénalisation de l’euthanasie a été bien faite : le législateur a placé des gardes fous, prévu un délai ‘raisonnable’, pensé à interroger l’équipe de soins, demandé d’expliquer aux patients les soins palliatifs. Mais, je regrette que des patients demandent l’euthanasie,

  • parce que leur traitement antalgique (ndr: contre la douleur) est mal conduit ;
  • parce que les symptômes ne sont pas correctement pris en charge ;
  • parce que les patients n’ont pas accès aux soins palliatifs (manque de lits, temps de séjour limité à 28 jours) ;
  • parce que leur dignité n’est pas respectée en maison de repos (les normes prévoient 1 seule veilleuse pour 60 lits, en maison de repos…) ;
  • parce qu’il y a peu de place en maison de repos, pour les gens âgés de moins de 60 ans ;
  • parce que les maisons de repos sont impayables, et les soins aussi ;
  • parce que notre société a peu de tolérance pour les plus faibles : combien de fois entendons-nous, « à quoi, ça sert ? » ;
  • parce que, à l’approche des périodes de vacances ou de fêtes de fin d’année, on manque cruellement de soignants pour garder des patients au domicile. »

Bref, parce que toutes ces situations sont déjà présentes dans notre beau Québec et qu’elles risquent de ne pas disparaître dans les années à venir, je regrette que l’euthanasie devienne une option… de trop.

Pour compléter votre lecture, voici un texte d’opinion par un médecin qui semble encore plus indigné que moi…

Dans une famille dysfonctionnelle, il arrive fréquemment que les enfants portent les torts de leurs parents durant plus d’une génération. Dans des situations d’incestes, par exemple, le silence, parfois complice, de quelques membres qui savent, provoque le sentiment de honte que toute la famille semble porter, le plus souvent sans même savoir d’où ça vient. Il en est de même pour d’autres situations où des adultes, censément responsables et soucieux du bien-être de leur progéniture, se retrouvent dans la consommation toxique ou d’autres dépendances.

Une ou deux générations plus tard, les enfants veulent couper avec ce sentiment, car la responsabilité des gestes ne leur appartient pas. Pour la faute d’un ou de quelques-uns des leurs, ces familles sont étiquetées “à éviter”. En effet, lorsqu’on parle de “cette famille là”, on sent peser un jugement qui s’impose même aux générations subséquentes. Ah! C’est bien un Girard! Il est comme son père! (mettez le nom de famille que vous voulez…) Ça peut se dire pour un trait de famille positif, mais ça se dit aussi pour une attitude ou une histoire que l’on reproche à un membre de cette famille qui retombe sur tous ses membres. Voilà une forme de stigmatisation sociale qu’il est difficile de renverser, car même si l’on choisit de quitter sa famille et de la renier, on reste associé à celle-ci pour la vie dans l’esprit des gens qui la connaissent. Le fait de la quitter augmente même cette impression de famille non fréquentable…

Avoir honte de l’Église catholique

En visionnant le film Agora (2009, réalisé par Almenabar), mettant en scène, dans la ville d’Alexandrie en Égypte, fin IVe siècle, le basculement religieux de l’Empire romain en faveur du christianisme, je me suis mis à me sentir dégoûté par l’attitude probable des chrétiens membres de ma famille religieuse face au monde et à la culture de cette époque. Dans ce film, l’évêque Théophile incite à la destruction de la bibliothèque du Serapeum. Son successeur et neveu Cyrille (reconnu par l’Église comme un saint et un “docteur” pour bien autre chose que ce que l’on voit dans le film!) se voit affublé d’un pouvoir de plus en plus grand face au préfet romain, jusqu’à obtenir par la force le bannissement des Juifs de la ville et l’imposition de la religion chrétienne à toute personne, sous peine de sévices punitifs pouvant aller jusqu’à la mort. Le duel entre Cyrille et une femme, la philosophe Hypatie, aurait fini par encourager une milice armée de moines chrétiens à lapider cette femme à mort, après qu’elle ait été condamnée par l’évêque pour impiété et sorcellerie.

Bien entendu, ce film a fait l’objet de critiques religieuses et historiques, car il concentre des attitudes et des luttes dans une même époque alors que certaines situations feraient plutôt référence au Moyen-Âge. Mais le film montre également des choses qui ont pu, plus ou moins, être vécues de la manière qui nous sont présentées par le réalisateur. Selon Thomas Ferrier, “On se dit que malheureusement il est probable que la vision donnée dans ce film n’était pas éloignée de la réalité”.

Ce film m’a douloureusement rappelé à la mémoire que les chrétiens, aussi, ont leurs histoires d’horreur depuis qu’ils existent comme groupe religieux. De martyres qui se laissaient abattre en chantant des louanges, ils sont peu à peu passés dans le camp des agresseurs, lorsque l’Empire fut devenu chrétien et que le pouvoir eut transformé leur foi révolutionnaire en une religion intransigeante.

De victimes à bourreaux

À la mort de Jésus, au début du Ier siècle, les chrétiens se terraient et avaient peur. Ils étaient pourchassés par les Juifs d’abord pour blasphème et peu à peu par les Romains de tout l’Empire parce qu’ils représentaient une menace à l’ordre établi. Au lieu de freiner leur développement, il semble que les persécutions ont plutôt contribué à l’expansion de la foi au Christ dont les adeptes de plus en plus fervents s’opposaient avec véhémence aux pouvoirs en place et aux autres groupes religieux.

Les premières communautés chrétiennes ont dû lutter pour obtenir une reconnaissance et la possibilité de se développer en toute sérénité. Il est malheureux que, conséquemment à sa reconnaissance comme religion d’État, l’Église a peu à peu emprunté la structure même du pouvoir civil avec son clergé, son centre romain, ses divisions administratives. Des “anciens” qu’ils étaient, avec un rôle d’exemplarité dans la foi, d’enseignement et de service, les évêques sont peu à peu devenus des relais d’un système centralisé. Les ingérences du religieux dans le politique et vice-versa ont été par la suite l’apanage de tout le Moyen-Âge et de la Renaissance. Il aura fallu le siècle des Lumières pour établir en Occident la raison autonome et la séparation des pouvoirs.

Vatican II a modifié de façon importante cette vision d’une Église triomphante. De nombreux espoirs ont été alimentés par ce concile qui fut un véritable exercice de rapprochement de l’Église avec les souffrances et les joies du monde de ce temps. Mais les conflits internes qu’il a générés empêchent l’Église de rester fixée sur sa mission qui est, essentiellement, de proposer aux êtres humains de faire la rencontre de Jésus de Nazareth, le Vivant. L’Église n’est plus en lutte de pouvoir avec les États, mais elle se déchire de l’intérieur en divisions et en visions opposées!

De l’humiliation à l’humilité

De nombreux catholiques éprouvent une certaine honte à faire partie de cette famille qui a si peu réussi à établir une vraie paix et une justice véritable au nom de son fondateur. Cette “famille” a de nombreux squelettes dans le placard: persécutions, alliances politiques douteuses, racisme anti-juif, croisades sanglantes, schismes douloureux, inquisition, obscurantisme face à la science, domination des consciences, etc. Tout ceci fait partie de l’histoire de cette famille. Tout ceci nous est constamment reproché, à nous les catholiques d’aujourd’hui, héritiers de tout le mal que nos prédécesseurs ont fait: “c’est votre religion qui est responsable de tout çà!” Et c’est vrai. Pas toujours comme c’est dit ou rapporté, mais il y a du vrai dans tout ceci. Alors je comprends qu’on nous pointe du doigt comme une famille à éviter…

L’Église a commencé à subir depuis l’époque moderne une perte progressive de pouvoir et d’influence, tant politique que religieuse. Aujourd’hui, elle est appelée à reconnaître tout ce qu’elle porte en elle de mal dans sa propre histoire. Jean-Paul II l’a lancée dans cette direction, avec la demande de pardon aux Juifs et la convocation de toutes les religions pour la paix mondiale. Benoît XVI poursuit timidement dans cette voie, mais l’élan donné m’apparaît irréversible. Pour en finir avec la honte, l’Église doit reconnaître tout ce que des membres de sa famille ont pu causer de torts à d’autres familles et à l’humanité. Pour en finir avec la honte, l’Église doit encore s’appauvrir et se dépouiller de ses apparats qui la gardent dans l’illusion de sa grandeur. L’Église doit se percevoir de plus en plus comme un vase d’argile, fragile, cassable, qui porte en elle un trésor inestimable autrement plus précieux que sa propre vie. À trop se dorer et se prendre pour ce qu’elle n’était pas, elle a peut-être empêcher des générations et des générations d’êtres humains de se mettre en situation d’accueillir celui qui a pourtant changé le cours de l’humanité.

Jésus, aujourd’hui, dirait sans doute à son Église, sa famille: “Les rois des nations commandent en maîtres [...] Pour vous, qu’il n’en soit pas ainsi; au contraire, que le plus grand d’entre vous se comporte comme le plus petit, et celui qui gouverne comme celui qui sert. ” ( Luc 22,25-26) Et il dirait encore: “Je te loue, Père, d’avoir caché tout cela aux sages et aux savants, et de l’avoir révélé aux tout-petits. Je te loue pour le travail de confrontation à la vérité historique qui s’opère en mon corps qui est l’Église et qui la libère peu à peu de ses avatars, de sa vanité et de ses erreurs. Je te rends grâce parce que tu lui redonnes son air de jeunesse, sa beauté et sa grandeur qui résident dans la docilité à ce que lui souffle mon Esprit, dans l’humilité qui lui fait reconnaître sa vraie nature, dans l’amour de l’humanité qui la conduit au service de la charité…”

J’appartiens à cette grande famille. J’assume donc les doigts pointés sur elle avec tout ce qu’elle a été, tout ce qu’elle est et ce qu’elle sera demain…

D’autres liens critiques du film Agora :

http://www.lemonde.fr/idees/article/2010/01/21/agora-le-christianisme-comme-frein-a-la-science-par-eric-nuevo_1295077_3232.html

La dangeureuse stupidité du film Agora (en anglais) par Robert Barron

Sur le sort des deux (ou trois) bibliothèques d’Alexandrie :

http://blog.decouvrirlislam.net/Home/dossiers/histoire/qui-a-detruit-la-bibliotheque-d-alexandrie/destinees-de-la-bibliotheque-d-alexandrie

Un certain Sookie Stackhouse m’écrit ceci en commentaire :

Vous dites que l’Église a changé son attitude envers les homosexuels. C’est totalement faux. L’Église les condamnent encore quand ils aspirent au bonheurs de partager leur vie avec une personne qu’ils aiment… L’Église catholique les ostracisent encore en les traitant d’être ”intrinsèquement désordonnés”…. Mais pour éviter l’opprobre sociale, l’Église utilise aujourd’hui une condamnation plus perfide et sournoise. Ce n’est que de l’hypocrisie… Cessez votre condescendance envers les homosexuels! Ils ont droit au bonheur et au respect autant que vous!!! Et de nier leur droit d’aimer et de partager leur vie n’est pas du respect!!! Si elle le pouvait, l’Église catholique exécuterait les homosexuels, c’est la pression sociale qui lui fait modérer ces envies….. (sic)

Et en réponse à l’un des commentaires que j’ai laissés sur un blogue, Edouard Boily écrit:

Pas de morale hors de l’église. Assez réducteur, condescendant et… et c’est là que je m’arrête. Ça ne doit pas être facile de défendre les positions de l’Église catholique (ou n’importe quelle église anyway).

Tout d’abord, Edouard a raison, ce n’est pas facile de défendre les positions de l’Église catholique. Et je ne m’en fais certainement pas une mission personnelle. En fait, je ne les défends pas. Je ne suis ni évêque ni prêtre, mais un simple baptisé dans cette Église. Toutefois j’essaie du mieux que je peux de comprendre les interpellations éthiques de mon Église et de leur donner un (faible) écho dans ma vie.

La morale catho… pour les cathos

Il faut sans cesse rappeler que la morale catholique s’adresse de façon spécifique aux baptisés catholiques qui demeurent attachés à leur Église et non pas à toute la société, même s’il est évident que l’Église aspire à ce que ses propositions éthiques débordent de son enceinte. Comme toute Église, toute religion, même toute civilisation, l’Église catholique croit que ce qu’elle enseigne et promeut au chapitre des valeurs morales est… pour le mieux!

Si je fais l’effort de m’intéresser à l’éthique qu’on peut extraire ou parfois déduire de l’Évangile, je comprends qu’il est question d’un idéal humain à poursuivre et qui s’applique à de nombreuses dimensions de la vie, par exemple:

  • La vie est un don reçu de Dieu qui en est le créateur et le seul maître. Ne pas porter atteinte à la vie depuis sa conception (par l’avortement) jusqu’à sa fin naturelle ou accidentelle (par le meurtre, la peine de mort, l’euthanasie) est une prescription formelle. Or, il y a 20 000 avortements au Québec chaque année, cinq fois plus au Canada. Il y a aussi des dizaines de meurtres prémédités ou non. Un grand nombre de mes compatriotes est favorable au suicide assisté. Est-ce que l’Église excommunie toutes les femmes qui se font avorter? Est-ce qu’elle rejette tous les criminels qui tuent leur semblable et condamne tous les humains qui, par compassion ou par calcul, veulent écourter des vies dont la qualité ne semble plus acceptable? Bien sûr que non: elle accueille les femmes qui ont vécu un IVG et parmi elles un nombre important qui souhaite rompre avec le sentiment de culpabilité. Elle envoie dans les prisons des accompagnateurs spirituels pour aider les criminels à reconsidérer leur vie à l’éclairage de l’amour de Dieu. L’Église invite à la reconnaissance du caractère erroné de certains de nos choix et offre le pardon de Dieu…
  • Les relations sexuelles sont destinées à sceller l’amour du couple et à exprimer dans la plus grande intimité le don de soi à l’autre au sein du mariage incluant une ouverture à la procréation. Combien d’hommes et de femmes ont des relations sexuelles sans amour? Combien de partenaires sexuels ne sont pas mariés? Combien empêchent systématiquement toute forme de fécondation? Combien d’hommes regardent une femme en désirant “la posséder” par convoitise? Vous pouvez inverser hommes et femmes dans ces situations… Tous ces gens se sentent-ils ostracisés par l’Église parce qu’ils commettent un péché selon sa morale? Possible, mais cela ne les empêche pas d’agir comme ils l’entendent. Pour ceux qui veulent être en paix avec Dieu, l’Église propose un regard en vérité sur sa vie et le pardon…
  • Le mariage est le fait d’un homme et d’une femme. Il en est ainsi au moins depuis la fondation du judaïsme. Cette vision de l’amour s’est perpétuée dans le christianisme, Jésus lui-même l’ayant rappelée (cf. Matthieu19). Or, il existe bien un pourcentage important (de 5 à 10% selon les pays) de personnes qui présentent une orientation homosexuelle vraisemblablement définitive (qui n’est pas condamnée en soi). Selon John Wijngaards, ”trois causes d’homosexualité sont maintenant généralement acceptées : il s’agit d’un caractère génétique chez certaines personnes; cela peut résulter d’un transfert hormonal avant la naissance puisque les hormones aident à la différenciation entre le masculin et le féminin à l’intérieur du fœtus; cela peut aussi provenir de la situation dans laquelle un enfant grandit (par exemple, l’inceste ou l’abus) et des expériences qu’il – ou elle – a de chaque sexe.” (Source) L’aspiration à l’amour est légitime pour tous. Une proportion importante des personnes homosexuelles sera donc active sexuellement (commettant ainsi une “faute” semblable aux adultères hétérosexuels). Ces personnes s’arrêtent-elles aux règles de l’Église pour s’empêcher de vivre leur vie? Bien sûr que non. Se sentent-elles ostracisées? Il semble bien que oui… Pourtant, l’Église leur offre à elles aussi comme à tous les autres pécheurs une voie de conversion (euh… oui, par l’abstinence) et de pardon…

Une morale pour le meilleur et pour le pire

Il existe une multitude de situations qui sont des “péchés” aux yeux de l’Église, par exemple:

  • des hommes abusent ou violent des femmes ou, pire, des enfants;
  • des êtres humains agressent ou tuent un autre pour n’importe quel motif;
  • des voleurs à cravate escroquent impunément leurs semblables;
  • des politiciens acceptent des faveurs et mettent leur profit personnel avant le bien commun;
  • des propriétaires de résidences exploitent la vulnérabilité des personnes âgées que des familles leur confient;
  • des contribuables cherchent toutes les façons à profiter du système de solidarité sociale plutôt que d’en respecter les règles;
  • etc.

Oui, il y a tant de situations qui conduisent l’humanité à la régression dans l’animalité. La Bible appelle cela le péché. Toutes ces situations peuvent aussi trouver le pardon dans la mesure où l’humain se reconnaît inachevé, en manque de Dieu pour réaliser en lui ce qu’il est appelé à accomplir par vocation, c’est-à-dire “être à l’image et à la ressemblance de Dieu”…

L’Église catholique a le devoir d’accueillir toute personne quelle que soit sa condition, son passé, ses erreurs, ses fautes. Dans le “plan de Dieu” qui se laisse discerner par une fréquentation assidue de la Bible et surtout du Nouveau Testament, il y a des règles qui, si elles étaient toutes suivies avec rigueur, nous entraîneraient vers plus d’humanité. Tout ceci est assez simple! La vérité, c’est que nous ne parviendrons jamais à cet état idéal. Nous avons à vivre dans les conditionnements humains et dans l’espace-temps. Le plus souvent, notre liberté est contrainte, parfois même spoliée par des mécanismes sournois qui poussent constamment au relativisme et à l’égoïsme le plus vil. Dans ce contexte, nier que nous sommes en besoin de Dieu qui, seul, peut nous accueillir avec une tendresse infinie dans la totalité de ce que nous sommes, sans condescendance ni mensonge, c’est se priver de ce pour quoi nous existons: “pour aimer autant que nous en avons la force” (mère Teresa). Pour moi, ceci est une morale de l’amour à laquelle j’adhère…

Suis-je moi-même exempt de “péché”. Bien sûr que non. Dois-je me sentir ostracisé, rejeté? L’Église m’offre sans cesse de reconsidérer ma vie à la lumière de l’Évangile. C’est une chance! Par exemple, Jésus a évité une mort certaine à une femme surprise en délit d’adultère en se mettant en travers de ses poursuivants armés de pierres et en les invitant à se regarder eux-mêmes d’abord, en vérité. S’ils étaient sans tache, ils pourraient la condamner. Tous ont quitté. Les membres du clergé de l’Église catholique devraient certainement quitter, eux aussi, tout comme moi. Est-ce que cela devrait être une raison de fermer les yeux sur tout ce qui n’est pas porteur de “plus d’humanité”? Jésus n’a pas seulement protégé la femme, il lui a dit aussi “Va, ne pèche plus” (cf. Jean 8). Nous sommes constamment invités à réduire la part de mal en nous pour faire plus de place au bien qui se construit par l’amour et l’amour jusqu’au bout.

C’est donc dans ce contexte plus global que se pose la question de l’homosexualité “active génitalement”… Il est difficile d’accepter la position de l’Église, j’en conviens. Je connais tant de gens qui sembler aimer vraiment leur partenaire du même sexe et qui manifestent une fidélité mutuelle. C’est pareil pour un grand nombre de divorcés réengagés qui sont, eux aussi, sujets d’interpellation évangélique. Je les respecte tant qu’il m’est possible. Je fréquente quelques couples gais en cherchant à voir l’amour qu’ils désirent célébrer dans leur vie plutôt que leur “déviance” morale éventuelle. En les jugeant, je leur donnerais le droit de juger ma vie. Mais s’ils me posent la question à propos de la position de l’Église à leur égard, je la leur présente, comme je le fais maintenant. Et je m’empresse de dire que j’ai moi-même une grande pente à franchir pour être “conforme” en tout. À eux de faire ce qu’ils veulent avec cette proposition!

En ne s’arrêtant qu’à la question de l’homosexualité en elle-même, nous arriverons toujours au constat que l’Église est arriérée et hypocrite. Et, malheureusement, il y aura toujours des représentants autorisés qui s’exprimeront de manière tranchée, parfois hostile. Néanmoins, en cherchant à décrypter la vérité que Dieu exprime discrètement dans l’histoire des humains, nous constatons de plus en plus souvent que l’Église se veut, malgré ses propres errements, de la manière la plus authentique possible, initiatrice — avec tous les humains de bonne volonté — d’un monde meilleur.

La semaine dernière, la Cour suprême du Canada a tranché définitivement: le programme Éthique et Culture religieuse restera obligatoire pour tous les élèves du primaire et du secondaire car il ne brime pas la liberté de conscience et de religion. En soi, c’est une victoire importante pour le Gouvernement du Québec, mais faut-il nous en contenter? Il y a une grande variété de positions qui ont été exprimées.

Tentons d’abord de comprendre le point de vue des parents qui ont été déboutés et avec eux, les membres déçus d’une coalition qui auraient bien souhaité que leurs enfants ne soient pas mis en contact trop tôt avec les croyances des autres traditions religieuses. Je crois pouvoir assez bien comprendre ce point de vue. Une religion ne se considérera jamais égale à une autre, ce qui conduirait au relativisme. Demandez à un musulman, un juif, un bouddhiste ou un hindou de supprimer les “détails” de leur religion pour la réduire à un dénominateur commun. Vous aurez rapidement les prémices d’une nouvelle guerre mondiale! Une religion ne se confond jamais dans une autre, ni ne peut faire l’objet de compromis sur ses doctrines. Celles-ci reposent essentiellement sur des expériences historiques avec lesquelles nous n’avons plus aucun lien. Nous ne pouvons pas changer l’expérience d’un individu ou d’un groupe de fondateurs religieux vécue en leur époque, selon les connaissances et les contextes qui leur étaient propres. Les diverses traditions qu’ils ont fondées ont par la suite évolué avec des expansions remarquables, des successions de responsables, des ramifications, des schismes, etc.

Le catholicisme, par exemple, malgré certaines perceptions, a fait l’objet d’importantes adaptations grâce à de nombreux apports, notamment ceux des sciences en général et les sciences humaines en particulier. J’entendais l’autre jour à Maisonneuve en direct, une historienne affirmer, de mémoire: “Si nous nous trouvions ensemble à une même table, les fondateurs de Montréal et nous, il y a de forte chance que nous éprouvions un certain malaise devant leurs perceptions du monde et leur vision ultra-religieuse.” Pourtant, ils étaient bien catholiques, Paul de Chomedey de Maisonneuve et Jeanne-Mance! Mais leur catholicisme était imprégné de la culture de l’époque et vice versa. Et le malaise qu’ils éprouveraient à côtoyer des catholiques de 2012 serait tout aussi grand!

Ce qui constitue une religion

La démarche d’une religion ne se réduit jamais à ses seules manifestations extérieures. Celles-ci ne sont, en fait, que la pointe de l’iceberg. Une religion est toujours affaire de sens. Elle opère dans un univers symbolique qui fait appel à des formes variées d’intelligence (émotionnelle, sensorielle, cognitive, spirituelle). Elle est reliée irrémédiablement à des évènements fondateurs qui ont “fait” sens et qui présentent un caractère déterminant, assez pour que des dizaines, puis des centaines et jusqu’à des millions de personnes se soient mis à y adhérer peu à peu ou de manière soudaine. La démarche religieuse est d’abord une inspiration intérieure intimement liée à la conscience de la personne.

Voilà pourquoi des enseignements qui ne font que montrer la dimension culturelle des divers cultes ne permet pas d’en comprendre le sens et la portée. Ils peuvent à la limite appeler au respect des pratiques comme expressions d’attitudes: ces gens agissent comme ça, à l’occasion de telle fête ou de telle activité, parce qu’ils célèbrent ainsi tel évènement de leur histoire, qu’il soit aujourd’hui considéré comme un mythe ou qu’il ait véritablement existé. Savoir cela devrait inviter au respect, pas aux railleries. Ainsi, pour un bouddhiste traditionnel, le Bouddha a bel et bien atteint “l’état d’éveil” sous un arbre et c’est en cela qu’il est devenu un maître et un guide pour des générations qui ont cherché à sortir du cycle infernal causé par l’idée de l’existence. Pour un juif, Moïse est redescendu de la montagne avec les tables gravées de la loi et a scellé une alliance définitive avec Yahvé qui engage toutes les générations successives. Pour un chrétien, Jésus n’a pas échoué sa vie lumineuse avec sa mise à mort sur une croix, car des témoins ont rapporté l’avoir vu vivant, confirmant ainsi qu’il était Fils de Dieu. Pour un musulman, le prophète Mahomet a reçu une révélation qui “corrigeait” les doctrines juives et chrétiennes et les portait à un nouveau sommet de foi et de justice. Aucun croyant de l’une ou l’autre de ces traditions ne saurait accepter sans sourciller les affirmations d’une autre tradition et y “prêter” foi… Il est impossible d’entrer dans la démarche croyante d’une tradition sans abandonner quelque chose, voire la totalité de sa propre foi. Il est impossible également à un athée de comprendre ce qui anime en profondeur un croyant. Mais le respect de l’expérience de l’autre est possible pour tous.

Il est clair que l’intégration à une tradition religieuse repose non pas sur des connaissances, mais sur la confiance qui se crée à l’intérieur d’un cercle qui approfondit ses origines avec un “crédit de foi”. Je pense par exemple à Chantal Jolis, qui s’est convertie à l’Islam il y a quelques années. Cette célèbre animatrice, une femme rationnelle, féministe, a été touchée par des femmes d’Afrique du Nord et par leurs convictions profondes. Elle ne connaissait pas vraiment les tenants et les aboutissants de la doctrine de l’Islam, mais elle a choisi d’y entrer progressivement pour se faire l’une d’entre elles, en choisissant de “sentir les vérités” plutôt que de les rationaliser. Voilà une démarche de conversion à proprement parler qui appelle au respect. Il est possible de développer une telle attitude si vous on vous enseigne honnêtement ce qu’est le ramadan ou le carême et à quoi sert la ménorah.

Pour le vivre ensemble

Certains, comme Richard Martineau, souhaiteraient le retrait complet de l’enseignement sur les religions de l’école. La religion, c’est l’affaire des parents s’ils veulent inculquer quelque chose de ce genre à leur enfant… Le chroniqueur va plus loin en suggérant même de retirer le volet éthique pour traiter de domaines plus pertinents, ce à quoi un autre blogueur, Patrick Lévesque, lui répond que, au contraire, il faut plutôt valoriser l’éthique, en pointant des sujets chauds actuellement qui visent des positions politiques tout à fait d’actualité. On n’a pas fini d’en débattre alors !

En ce qui me concerne, je me réjouis qu’un effort soit consacré à favoriser le vivre ensemble auquel nous sommes “condamnés” si nous ne voulons pas sombrer dans des divisions de plus en plus radicales et douloureuses. Un cours qui donne les connaissances de base sur les religions doit permettre d’en accepter les manifestations sans pousser à craindre pour ses propres croyances. Le fait de côtoyer d’autres univers symboliques de croyances ne peut pas nuire à mes croyances si elles reposent sur une adhésion personnelle en toute connaissance de cause. Or, ce n’est pas la caractéristique première des enfants de pouvoir faire de tels choix, d’où cette opposition des parents et cette cause jusqu’en Cour Suprême. Ces parents doivent prendre acte que notre société est devenue multiforme et donne une place importante aux minorités quelles qu’elles soient.

Les enfants qui grandissent dans la diversité ont plus de chance de développer les attitudes de respect des différences, c’est un fait! Alors plutôt que de regretter cette mixité de valeurs et de croyances, il me semble que c’est un monde meilleur que nous bâtissons en permettant ces échanges dès le plus jeune âge.

Pour ce qui est de la religion des enfants, ce ne sera jamais parce qu’ils auront été protégés de la rencontre des autres croyances qu’ils resteront attachés à celle de leurs parents. Ils trouveront un attrait seulement si leurs parents et d’autres qui partagent la même foi vivent eux-mêmes de manière authentique les valeurs fondamentales de leur tradition, au point d’en être façonnés et devenir de meilleurs êtres humains engagés dans les enjeux de l’humanité. Si la religion ne mène pas à cela, elle est simplement vaine et inutile.

Un enseignement religieux ne donnera rarement plus que ce que les maîtres en donnent à voir dans leur propre vie… Et pour cela, les catholiques québécois — et pas uniquement eux — ont bien des croûtes à manger.

Je vous présente François, neuf ans et “tricomique 21″. C’est mon fils. Il est né en France de parents congolais. La France est ce pays qui se pose en championne de l’éradication de la trisomie 21, une anomalie génétique qui touche habituellement 2,9 nouveaux-nés pour 1000 naissances. Je dis “habituellement”, car avec le dépistage systématique, c’est 96% des foetus présentant cette caractéristique qui ne naîtront jamais. Le 4% résiduel est le fait de la volonté farouche des mères à résister contre tout un système organisé afin de poursuivre leur grossesse jusqu’à terme.

La chance de mon fils, c’est d’être un faux jumeau. Son frère était “normal”. Sa mère aurait sans doute choisi elle aussi de ne pas donner naissance à ce garçon différent, mais il se trouve que le risque pour l’enfant normal était trop élevé. François a donc été protégé de l’élimination par son frère que sa mère voulait garder.

L’eugénisme chromosomique

Nous sommes citoyens et citoyennes de sociétés qui soi-disant formeraient une civilisation supérieure. Et nous menons actuellement une guerre intérieure pour empêcher systématiquement l’arrivée dans notre monde d’enfants présentant des besoins spéciaux. Ces enfants sont clairement, pour les Canadiens, des fardeaux excessifs. Au Québec, “société distincte”, nous “offrons” désormais à toutes les femmes de bénéficier gratuitement d’un programme de dépistage systématique. Celui-ci vise officiellement à permettre aux femmes de choisir en toute connaissance de cause. Mais les témoignages que nous entendons des mères dont le foetus présente un facteur de risque élevé d’être porteur d’anomalie démontrent plutôt qu’elles sont vite orientées vers des cliniques où après des examens plus poussés, s’ils s’avèrent concluants, elles se verront dirigées, dans la foulée, vers l’avortement immédiat, sans plus de réflexion. Susie Navert, conseillère à la promotion et à la défense des droits à l’Association du Québec pour l’intégration sociale (AQIS), dans un courriel récent, écrivait ceci:

En effet, il suffit de poser la question aux femmes enceintes actuellement à savoir comment s’est passé leur 1re rencontre de grossesse et si elles ont été bien informées au sujet du dépistage prénatal de la trisomie 21, pour se rendre compte que cela leur est présenté comme un simple test de routine sans plus d’explications. Et si par malheur, certaines, bien informées et convaincues qu’elles ne veulent pas ce dépistage prénatal (DPN), osent refuser le test, elles doivent se battre avec le médecin (ou autre professionnel de la santé) qui leur fait sentir qu’elles sont inconséquentes et qu’elles sont les seules à le refuser.  Il faut être vraiment convaincue pour résister.

Résister à passer le test est déjà un exploit (“c’est gratuit, pourquoi vous en passeriez-vous?”). Imaginons alors si le test est positif (rappelons que ces tests présentent un taux d’erreurs de 15 à 25% et doivent être complétés par une amniocentèse avec un risque élevé pour le foetus). Dans un communiqué émis en 2010, l’AQIS s’exprimait déjà contre ce programme très coûteux par rapport au nombre de cas de trisomie:

Les cinq millions de dollars alloués au programme pour contrer la naissance d’une partie de la centaine de bébés qui naîtront avec la trisomie, sur les 80 000 naissances par année au Québec, ne seraient-ils pas mieux investis et plus rentables s’ils servaient à soutenir la recherche, à offrir des services de soutien aux personnes et aux familles, ainsi qu’à réaliser une campagne de sensibilisation pour faire tomber les préjugés en faisant voir les capacités des personnes ayant une trisomie 21? Ainsi, la trisomie 21 ferait moins peur! (Communiqué de l’AQIS)

Lors du dernier forum européen de bioéthique, des médecins se sont clairement prononcés sur le dépistage prénatal, dont le Dr Patrick Leblanc, gynécologue obstétricien:

le développement du diagnostic prénatal (DPN), ainsi que le dépistage quasi-systématique de la trisomie 21, nous a fait passer d’une “médecine de soin” à “une traque du handicap“. [...] “l’enfant à venir est présumé coupable et [...] doit prouver sa normalité“. (Source: Genethique)

Éliminer le problème plutôt que d’accueillir ces vies différentes et soutenir les familles est un choix de société. Voilà ce que nous appelons une civilisation supérieure!

L’indice de bonheur

À l’Arche-Montréal, des dizaines de jeunes de secondaire IV (15 ans) sont invités chaque année à venir passer une journée appelée “Oser la rencontre”. Il s’agit de la rencontre de quelques adultes présentant une déficience intellectuelle, avec ou sans anomalie génétique. La journée se déroule sous forme de témoignages et d’ateliers où les jeunes et leurs hôtes sont appelés à déployer leur créativité de même que des temps d’échanges sur les découvertes. J’ai participé à plusieurs de ces journées et ma surprise était toujours de constater que ces jeunes croyaient sincèrement que des personnes vivant avec un handicap ne pouvaient pas goûter au bonheur. D’avoir côtoyé ainsi quelques adultes heureux, accueillants, joueurs, libres et ouverts les avait en quelque sorte “convertis” à la juste réalité : le bonheur n’est pas amoindri par les limites ou le handicap, car il tient plutôt à l’acceptation sereine de ce que nous sommes et à l’existence de relations mutuelles.

Un Québécois a fondé il y a quelques années l’Indice relatif du bonheur (IRB) pour aider les gens à se situer sur une échelle de bonheur. Parmi les 24 éléments qui contribuent au bonheur, la famille et les relations d’amitié comptent parmi les plus importantes. J’ai fait le test et mon indice de bonheur atteint 92% alors que la moyenne est de 76%. La présence de mon fils trisomique et celle de ses quatre frères n’est donc absolument pas un facteur de malheur, bien au contraire!

Notre François est une boule de bonheur. Il a ses humeurs, ses blocages, ses petites crises. Il a nécessité de grands soins, plusieurs opérations. Il a besoin d’appuis et ses parents également. Aux yeux de notre “civilisation”, il est clairement un fardeau excessif! Mais François fait le bonheur de ses parents ainsi que la plupart des gens qui le côtoient. À l’école, les autres enfants viennent spontanément à François et l’invitent à partager leurs jeux. Imaginons cette école sans François, sans ses amis des deux classes adaptées… Imaginons ma famille sans lui… Non, je peux même pas y penser tellement il a une place centrale et essentielle à notre bonheur. Cela n’enlève rien à ses quatre frères, qui comptent tout autant dans l’amour partagé, mais la situation particulière de François fait une différence. Il est un véritable cadeau pour nous tous qui avons la chance d’être dans sa vie.

Lucette Alingrin, fondatrice avec son mari de l’Association Emmanuel en France, elle-même mère adoptive de nombreux enfants dont plusieurs avec une trisomie 21, nous avait dit ceci lorsque le couple nous a confié François : “Lorsque nous aurons réussi le pari d’éradiquer tous les enfants trisomiques 21, notre monde sera plus froid qu’il ne l’est encore.”

La quête eugénique ne peut que nous conduire à ce monde plus froid. La sélection des enfants pour leur sexe, leur absence d’anomalie, leur potentiel supérieur, leur orientation sexuelle (un jour prochain?) ne doit pas devenir une nouvelle tendance dominante simplement parce que la science la rend possible. Il faut dire non à cette approche scientifique qui ne fait qu’accentuer le relativisme (tout se vaut tant que c’est “mon choix”) en matière d’éthique et de bien commun.

Nous avons su que le frère jumeau de François a reçu le nom de Béni. Ma femme et moi, nous savons que celui qui devrait porter ce nom, c’est notre François, car il est rien de moins qu’une véritable bénédiction pour notre vie, pour notre couple et pour le monde.

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Pour compléter, voici l’histoire de l’adoption de François et une réponse à ce billet de mon épouse Céline, en écho : Il m’a donné d’être une vraie mère

Curieuses coïncidences. Aujourd’hui, je découvre une lettre d’opinion publiée dans le Nouvel Observateur Plus, écrite par une femme qui réagit vivement à la proposition d’un politicien français du Front national de “dérembourser” les avortements dits “de confort”. La dame, enceinte, interpelle le politicien ainsi: “prêtez-moi une aiguille à tricoter”, voulant insinuer que sa proposition ne ferait rien d’autre que de ramener la France à l’ère des “on s’arrange comme on peut” et des “charcutages”. La même journée, je tombe sur un billet de Pascal Henrard intitulé “Vite, donnez-moi une corde”, en lien avec l’actualité canadienne. Une corde de pendu et des aiguilles à tricoter, quel drôle de mélange. Pourtant, c’est P. Henrard lui-même qui m’amène à faire ce lien quand il dit “que s’est-il passé pour qu’en quelques années, l’avortement soit de nouveau un sujet de conversation?” Voilà… Dès qu’on parle de la peine de mort, on en vient d’une manière ou de l’autre à l’avortement.

Une grosse bourde

La bourde du sénateur Pierre-Hugues Boivenu, qui admet avoir toujours pensé que chaque meurtrier devrait disposer d’une corde dans sa cellule, impliquant qu’il puisse ainsi choisir de se donner la mort quand il le voudrait, a produit de nombreux commentaires et a fait jaser tout le pays cette semaine. Comme il est de mise face à de tels sujets de polémique, de profondes divisions se sont vite mises au jour. La rétractation du sénateur n’a pas eu l’effet d’apaisement escompté, au contraire. Et lui-même en a remis une couche en présentant pour sa défense qu’il disait tout haut ce que beaucoup de gens pensent, pour preuve les centaines de courriels qu’il aurait reçus en appui à sa déclaration. Morale de cette histoire: le débat sur la peine de mort n’est pas définitivement réglé au Canada. Comme le démontre d’ailleurs l’éditorialiste André Pratte, les différents sondages, à l’exception du plus récent, donnent un appui majoritaire et constant des Québécois depuis 1990 au rétablissement de la peine de mort au Canada (c’est aussi ça, notre société distincte!). Cette constance ne peut qu’alimenter les aspirations du Parti Conservateur à obtenir une occasion de légiférer et les justifier d’incendier les médias de temps en temps avec cette question… Tout comme l’avortement?

Les aiguilles à tricoter

Je lis souvent des gens réfléchis qui affirment avec fermeté que le débat sur l’avortement est réglé définitivement au Canada. J’en avais même fait un billet quand le ministre de la Santé et des Services sociaux avait été accusé d’avoir financé un organisme pro-vie. Or, les sondages montrent également une grande division au Canada sur cette question. Depuis quelques semaines, en France, le débat revient dans l’actualité, alors que ce pays a pourtant une loi très claire permettant l’interruption volontaire de grossesse (IVG) jusqu’à 12 semaines avec un remboursement à 70% des frais et l’interdisant après ce terme. Si les Français continuent de débattre de cette question alors qu’ils ont une loi encadrant l’avortement, pourquoi faudrait-il déplorer que des Canadiens et des Québécois souhaitent définir un cadre législatif dans leur pays? Car peu de gens savent que depuis le jugement de la Cour suprême du Canada en 1988, aucune loi n’est venue remplacer celle qui avait alors été invalidée. Cela signifie que “les avortements peuvent être pratiqués en tout temps pendant la grossesse et pour n’importe quelle raison.”

Les gens intelligents font des catégories

J’en ai un peu marre de voir la facilité avec laquelle les commentateurs de l’actualité font généralement des amalgames simplistes, soit: la droite = les conservateurs = pour la peine de mort = contre l’avortement. À l’inverse, ils diront: la gauche = les progressistes = contre la peine de mort = pour l’avortement.

Dans une des discussions sur l’un de mes billets, un interlocuteur (Papitibi) me confiait : “Je vais sans doute vous surprendre, mais le “go-gauche” que je suis n’en appartient pas moins à la “droite morale””. Et il poursuivait en affirmant qu’il était contre l’avortement sauf dans des cas extrêmes. C’est bizarre, mais j’avais l’impression de trouver quelqu’un qui me ressemblait, et qui ressemblait peut-être aussi à des milliers d’autres. Les gens de gauche peuvent avoir un projet social, progressiste, égalitaire, équitable, écologique, mais pas forcément acheter l’idée d’un droit absolu des femmes à l’avortement. De même, des gens de droite peuvent avoir un projet de libéralisme économique et défendre les libertés individuelles à outrance et ne pas forcément vouloir enlever quoi que ce soit au droit des femmes à disposer de leur corps ou même vouloir à tout prix que la peine de mort soit rétablie! Pour moi, c’est là que réside la pensée unique: quand on vous enferme dans un camp ou dans l’autre sans aucune nuance.

Et finalement, la religion ?

Je crois en Jésus-Christ et je suis catholique. Je suis contre la peine de mort, dans tous les cas. En fait, je suis contre toute possibilité qu’un être humain soit autorisé à donner la mort à un de ses semblables, en toutes circonstances. Je suis donc contre l’avortement, contre l’euthanasie, contre le suicide assisté, contre les armes, contre la guerre. Comment pourrez-vous donc me cataloguer: conservateur fini ? Rétrograde idiot? Religieux intégriste? Essayez en mettant tous ces “contre” ensemble, vous n’arriverez pas à me caser autrement que comme… catholique.

En tant que tel, je suis donc aussi pour la liberté de conscience. Qu’un prisonnier en arrive à attenter à sa vie, s’il n’a bénéficié d’aucune aide, c’est une affaire entre lui et son dieu tant qu’il en confesse un. Qu’une femme en vienne à choisir d’interrompre sa grossesse, c’est bien sûr son affaire, mais une donnée supplémentaire est en cause: il y a une autre vie en jeu en plus de la sienne. Quel est le statut de cette vie? Nous n’en avons reconnu aucun à l’heure actuelle. Est-ce que poser la question nous fera revenir à l’époque des aiguilles à tricoter et des femmes mutilées? Non merci. Est-ce que cela conduira l’État à supprimer tout financement aux cliniques d’avortement pour empêcher les moins nanties d’y avoir accès en toute sécurité? Non merci. Ouvrir le débat sur l’avortement peut faire que certains groupes militants pro-vie appellent à une politique “zéro-avortement” et manifestent dans les rues, mais ça ils le font déjà. Dans un monde idéal, ils auraient tout mon appui. Dans le monde actuel, une telle politique n’est certainement pas réaliste ni rassembleuse. Il faut donc viser quelque part au centre.

Je vais donc avoir à pleurer tout ce qu’il me reste de vie chaque fois qu’une vie sera supprimée en toute conscience, n’importe quelle vie humaine, celle qui a à peine commencé ou celle qui est objet de toutes les admirations ; celle qui semble n’apporter que des emmerdes ou celle qui ne serait qu’un fardeau excessif. Je donnerai mon aval aux politiques visant à assurer la sécurité qu’il est nécessaire et raisonnable d’appliquer, tout en favorisant la réhabilitation, car je crois en une deuxième et même une troisième, voire une quatrième chance de se reprendre en main et de changer… Oui, tout comme Jésus, je crois en la personne humaine. Et si telle est ma croyance, je me dois de respecter cette femme qui, en son corps, porte une autre vie dont elle ne veut pas, qu’elle ne veut ou ne peut pas mener à terme, malgré toutes les possibilités qui s’offrent à elle, dans la mesure où elles lui ont été présentées. Nous vivons dans cette société où la liberté a été chèrement gagnée. Et la liberté aura toujours un prix. Parfois ce prix, c’est malheureusement une autre vie…

Une fois là, à moi, le catholique, qui ne veut ni corde ni aiguilles, il me reste encore la foi (la prière), l’espérance (en la miséricorde) et la charité (un amour gratuit pour toute personne au-delà de ses actes). Et ça, c’est déjà énorme…

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