Archives d’auteur : Jocelyn Girard

À propos de Jocelyn Girard

Marié depuis 1984, 5 enfants (que des "gars"), 5 petits-enfants... Je travaille dans l'équipe de la Mission catéchétique pour l'Église catholique au Saguenay-Lac-St-Jean. Ce n'est pas un travail pour convaincre les gens de croire, c'est plutôt pour accompagner ceux qui ont choisi de croire... Je ne suis donc pas très effrayant et plutôt de bonne compagnie, sans distinction d'origine, d'ethnie, de religion ou de handicap. J'ai auparavant fait partie de L'Arche de Jean Vanier (en France et à Montréal) à laquelle je continue d'être attaché spirituellement. Autre blogue: http://lebonheurestdansleoui.wordpress.com Twitter : http://twitter.com/#!/jocelyn_girard Facebook : Jocelyn.Girard.9

Peut-on (faut-il) juger ?

Par défaut

Il n’y a pas que les catholiques qui se battent pour la vérité!

Depuis quelques semaines, certains de mes collègues et moi-même sommes visés par des gens qui proviennent de milieux traditionalistes catholiques. À la suite de calomnies proférées par un certain J. Lamirande dans un texte publié par les Nationalistes du Saguenay, j’ai tenté d’offrir une voie alternative afin que la conversation demeure possible plutôt que d’être une suite ininterrompue de positions défensives et offensives. Les deux textes ont été recopiés ensuite sur un forum de discussion traditionaliste qui permet à ses membres de pouvoir les commenter. L’un de ces catholiques traditionalistes m’a même mis au défi, via Facebook, d’aller « me défendre » sur ce forum, étant donné que j’osais afficher publiquement mes positions.

Dans la même période, j’ai fait partie des co-signataires d’une lettre ouverte qui avait pour but de présenter une autre manière de parler de la foi dans les médias, alors que seul le maire Jean Tremblay semblait pouvoir le faire grâce à sa tribune d’élu. Voici que, du même giron traditionaliste, une réponse à cette lettre écrite par un certain Urbain IX* (!) vient à nouveau qualifier mes collègues et moi-même de «modernistes», dans le sens de ce courant historique qui a été rejeté et même condamné à maintes reprises par plusieurs papes depuis plus de deux siècles. Bref, en nous identifiant à ce courant, il va de soi que l’angle d’attaque vise précisément à discréditer toute prise de parole de notre part et à étiqueter le Diocèse de Chicoutimi et son évêque comme une Église « infectée ».

Discussions stériles

Le genre de débat que souhaitent généralement les personnes liées à une mouvance bien campée, qu’elle soit traditionaliste ou autre, est assez classique. En réalité, leur maxime pourrait se formuler ainsi: «Tôt ou tard, vous comprendrez que vous aviez tort». Je vais donc les satisfaire immédiatement: « J’ai forcément tort ». Voilà, je l’ai confessé! Je m’applique ainsi à répondre à une interpellation de l’apôtre Paul aux Philippiens: « Ayez assez d’humilité pour estimer les autres supérieurs à vous-mêmes » (Philippiens 2,3). Disons que j’ai cependant encore bien du chemin à parcourir pour que ce soit vrai à chaque instant! Par ailleurs, affirmer ceci ne constitue pas un renoncement à tout ce que je crois… Au contraire, le même Paul nous dit ceci: « Qu’as-tu que tu n’aies reçu ? Et si tu as tout reçu, pourquoi t’enorgueillir comme si tu ne l’avais pas reçu ? » (1 Corinthiens 4,7). Tout ce que je crois, c’est ce que j’ai reçu, c’est ce que nous recevons en Église, dans l’Esprit Saint. Dans la quête de vérité, on ne trouve rien qui ne soit donné. C’est mieux pour l’orgueil. Nous avons ainsi reçu les vérités transmises par la grande tradition de l’Église et condensées dans les dogmes, les conciles, etc. Mais les formulations de ces vérités révélées sont généralement « encapsulées » dans une culture, une langue, les mots d’une époque à laquelle elles réagissent, à partir des conceptions que l’on se fait du monde et du cosmos, avec les apports des diverses sciences, etc. Bref, si la Vérité est de l’ordre d’un donné définitif (et immuable), sa transmission demeure plus sujette à controverse, ce que contestent les traditionalistes qui ont tendance à figer la tradition, croyant qu’à chaque fois qu’on la revisite, on la trahirait un peu. Leur attachement se porte de manière encore plus tangible sur le rituel eucharistique modifié après plusieurs siècles à la suite du Concile Vatican II.

À une époque comme la nôtre, les gens qui, comme moi, se sont investis dans l’Église catholique, le font le plus souvent avec la conviction intime qu’ils y sont appelés, qu’ils peuvent y apporter leur contribution, qu’ils répondent ainsi de leur mieux à leur vocation. Cette Église d’après Vatican II et tous les papes qui l’ont conduite depuis sont taxés d’imposteurs par certains groupes traditionalistes, sous prétexte qu’ils auraient vidé de sa substance la sainte Église catholique romaine pour la remplacer par une coquille remplie de la vacuité de l’esprit du modernisme. Alors ces pauvres personnes engagées, au mieux se sont trompées ou l’ont été, au pire sont complices de l’imposture. Le Diocèse de Chicoutimi, infiltré par les progressistes-modernistes, serait donc à l’avant-garde du front relativiste de cette Église faussaire. Et Jocelyn Girard, parmi d’autres, en serait un activiste, sournois ou naïf, ça reste à voir selon sa capacité de se défendre des accusations. Je vous l’avoue ici: me prêter un tel pouvoir, c’est un coup dur pour mon humilité! Vite que je me répète l’Épître aux Philippiens!

Imaginons les choses autrement…

Pendant que des milliers de chrétiens sont persécutés dans certains pays du Moyen-Orient, nous vivons encore, en Occident, dans un monde où les opinions peuvent s’exprimer librement. J’ai une pensée en ce moment pour Asia Bibi, au Pakistan, pour Meriem Yahia Ibrahim Ishag, au Soudan, des mamans attachées à leur foi chrétienne qui ont été condamnées à mort pour avoir osé l’exprimer clairement (les jugements auraient été cependant renversés récemment dans les deux cas). Là-bas, des femmes sont condamnées pour oser dire une vérité toute simple: « je suis chrétienne ». Ici, certains condamnent ceux et celles qui ne sauraient pas le dire sans l’appui et l’adhésion parfaite à une somme théologique qui pèse des milliers et des milliers de pages d’enseignements dogmatiques – le tout sans se tromper! Alors imaginons qu’un jour nous en soyons rendus, ici au Québec, à ce point poussés dans nos retranchements par une culture laïque devenue vindicative qui se mettrait à traquer toute foi confessée. Si le simple fait de s’avouer croyant devenait périlleux, risqué pour sa vie, je voudrais bien, alors, voir comment nos débats rhétoriques sur la vérité transmise comme un dépôt intact et immuable trouveraient tout à coup une place… somme toute relative!

Nous serions plutôt forcés, catholiques de toutes tendances, de gauche comme de droite, de la tradition ou du progrès, du passé triomphal ou de la modernité, à tous nous serrer les coudes et… à prier. C’est exactement ce qui se passe en Irak, en Égypte, en Syrie, et partout là où l’on a démonisé les chrétiens en les rendant responsables du malheur ou en les pourchassant comme des infidèles sur une terre où ils ne sont plus tolérés après des siècles de coexistence. Nous pouvons nous faire du mal en nous condamnant mutuellement: « vous les tradis… » « vous les progressistes », « ce pape est un apostat », « n’avez-vous pas lu Léon VIII? » etc. Je vois juste que ça ne nous mènera nulle part, comme c’est le cas maintenant.

Je crois que nous devrions plutôt, tous les croyants et croyantes qui se réclament de Jésus-Christ, revenir à l’essentiel. Apprendre à nous côtoyer serait un premier pas. J’aimerais dire ceci à mes « frères » et à mes « soeurs » traditionalistes: sortez de l’ombre et parlez en votre nom. Acceptons que la Vérité nous dépasse tous et qu’elle est inaccessible à nos pauvres moyens. Elle existe bien. Elle a été prodiguée aux humains de toutes les générations, dans une révélation progressive particulièrement lisible dans l’histoire judéo-chrétienne qui la contient en totalité – mais pas en exclusivité – et ce jusqu’à son degré ultime lorsque le Verbe de Dieu lui-même s’est incarné en Jésus de Nazareth, et qu’il est mort et ressuscité pour tous les humains, sans exception, non sans avoir laissé un héritage riche d’enseignements, lui qui était La Vérité. Celle-ci a été toutefois reprise par des hommes, de manière spiralée, d’un concile à l’autre, et s’est déclinée peu à peu en dogmes de foi et en catéchismes successifs. Nous pouvons vivre sans la connaître intégralement, mais nous ne pouvons pas vivre humainement si nous cessons de la chercher. Car chercher la Vérité est la vraie nature de l’être humain.

Plutôt que de nous lancer des pierres, prions donc ensemble pour que le Règne arrive. Oeuvrons ensemble pour en donner des signes visibles. Et abreuvons-nous ensemble à la même source: Jésus vivant qui communique sa vie encore sous diverses formes et principalement dans l’eucharistie. Et faisons confiance en l’Église qui cherche aussi, en lisant les signes des temps, à ne communiquer rien d’autre que ce qu’elle a reçu. Je me trompe peut-être, sans doute, certainement. Une chose m’est cependant d’une certitude absolue: il y a un Dieu créateur qui veut éviter à l’humanité qu’elle ne se perde encore et encore. Et son unique moyen, hormis la vérité, c’est l’amour:

« Amour et vérité se rencontrent, justice et paix s’embrassent; la vérité germera de la terre et du ciel se penchera la justice. » (Psaume 84, 11-12).

Ce sont les quatre points cardinaux. Nous devons n’en délaisser aucun. C’est la proposition que je dépose. Ne laissons jamais notre souci de la vérité réduire l’importance de l’amour, celui qui nous vient de Dieu et celui que nous devons à notre tour prodiguer, ni la recherche active de justice et de paix. Et comme dans toute relation d’amour, laissons la vérité « germer de la terre » (du vécu, de l’expérience), c’est ainsi que la justice « du ciel se penchera » comme un fruit prêt à cueillir. Sur ce chemin, je suis prêt à rencontrer toute personne de bonne volonté, qu’elle soit « tradi » ou n’importe quoi d’autre. Peut-on juger? Bien sûr, mais le faut-il?

*Si je désirais entrer dans le combat auquel on me convie, je me permettrais de commencer en interrogeant le pseudonyme de mon interlocuteur… Le dernier pape à s’être appelé Urbain est le huitième du nom… Faudrait-il en déduire que l’anonyme derrière Urbain IX aurait des prétentions papales? Voyez-vous, c’est exactement la méthode utilisée dans ce genre de débat… On tape sur l’adversaire et on compte les coups gagnants. Non, ça ne m’intéresse pas. 

La religion et les valeurs

Par défaut

Cet article est le vingtième de la série intitulée “En quête de foi” publié dans l’édition de juin 2014 du Messager de Saint AntoineL’objectif de cette série est d’explorer les éléments de la tradition chrétienne dont les traces sont toujours perceptibles dans la culture actuelle.

Jésus

Pardonner…

Au lendemain des élections provinciales du 7 avril 2014, un chroniqueur du Huffington Post Québec regrettait que le vieux fond catholique des Québécois les ait entraînés à pardonner au parti vainqueur son passé de corruption. Il citait même un passage de Matthieu 18 où Jésus demande à ses disciples de pardonner jusqu’à 70 fois sept fois. Mais l’auteur n’était pas d’accord, loin de là, avec ce pardon accordé trop facilement, selon lui, à ceux et celles qui sont dans la mire des enquêteurs.

Valeurs québécoises?

Le parti au pouvoir avait lancé cette campagne en tentant de fédérer les électeurs et électrices autour de certaines valeurs qu’il aurait voulu mettre au-dessus de bien d’autres : la laïcité de l’État, la neutralité de ses représentants et l’égalité entre les hommes et les femmes. Pour bien des gens, ces valeurs font effectivement partie des éléments de notre culture générale, mais elles n’en forment pas toute la substance. Dans sa déveine, le gouvernement sortant avait peut-être oublié que le pardon est encore bien enraciné au sein de sa population!

L’héritage catholique des Québécois est en réalité bien plus riche que ces quelques valeurs identifiées dans l’ex-projet de charte. Il faut ajouter d’autres valeurs tout aussi fondamentales, comme la liberté individuelle, notamment de conscience et de religion, l’hospitalité, l’inclusion, la justice sociale, le partage, la dignité de chaque personne, la tempérance, la bonne entente, l’entraide et la générosité de soi allant même, oui, jusqu’au… pardon! Lorsque nous sondons le vieux fond catholique des gens qui nous entourent, c’est vers l’ensemble de ces valeurs que nous les voyons tendre, même si, concrètement, nous ne les avons pas si souvent incarnées collectivement.

Mieux vivre ensemble

Sans en parler comme des valeurs, les catholiques ont aussi à leur compte quelques attitudes plus éloignées de l’Évangile. Si nous avons su accueillir assez favorablement de nombreux immigrants d’Italie, de Pologne, d’Irlande, de la Grèce et du Liban, c’est peut-être parce qu’ils partageaient la même religion que nous. Mais notre histoire témoigne aussi de grandes difficultés à côtoyer ceux qui, comme les Juifs ou les chrétiens protestants, étaient parfois pointés du doigt, même par le clergé, comme des gens qu’il ne fallait pas fréquenter.

Nous avec les musulmans

Photo : Journal de Montréal

Depuis cette époque, de nouvelles vagues d’immigration ont déferlé. Des asiatiques sont venus s’installer, surtout en métropole. Et puis, plus récemment, des maghrébins parlant français, mais confessant en majorité la foi musulmane, ont commencé à arriver en débordant vers les régions. Il est possible, alors, que notre « vieux fond anti-religion-des-autres » ait été réveillé par le projet d’une charte « des valeurs québécoises » et que le « nous » évoqué par les uns et les autres a pu s’exprimer de façon moins inclusive de la diversité religieuse visible.

Plutôt que de rabâcher sur les valeurs communes d’antan qui récapituleraient notre identité, n’est-il pas temps de nous consacrer à faire advenir les conditions véritables du vivre ensemble auquel nous sommes appelés? L’espérance a toujours fait partie de nos attributs comme peuple. C’est cette « valeur » qui devrait nous amener à nous lancer dans l’avenir, catholiques avec les autres, en devenant un peuple qui plaît à notre Dieu.

Faut-il opposer progressisme et traditionalisme?

Par défaut

Dans un courrier publié sur le blogue des « Nationalistes du Saguenay »* et dont copie a été acheminée à un grand nombre de personnes œuvrant dans l’Église catholique au Québec, un certain J. Lamirande de Chicoutimi semble vouloir s’en prendre à un collègue agent de pastorale ainsi qu’à moi-même en nous accusant d’avoir infiltré l’Église diocésaine pour la contaminer d’un esprit progressiste. L’auteur met en question directement l’évêque de Chicoutimi dont la direction est elle aussi qualifiée de progressiste notamment en raison d’un refus, il y a quelques années, d’encourager dans son diocèse la pratique de la messe dite « de Pie V » (ou tridentine) qui était normative depuis le Concile de Trente au 16e siècle jusqu’à la réforme demandée par le Concile Vatican II (1969). Le même auteur continue sur sa lancée en écorchant au passage Jean-Paul II qu’il condamne parce qu’il a été œcuméniste, qu’il a baisé le Coran et reçu le signe de la Shiva. Et il ne se donne pas beaucoup d’espoir avec François qu’il juge déjà incapable de freiner la propagation scandaleuse de la pensée progressiste! Pour toutes ces raisons, J. Lamirande déduit que l’Église catholique romaine a changé le culte de Dieu en un culte de l’homme. Je ne veux pas répondre à sa lettre, mais plutôt profiter de celle-ci pour réfléchir sur le vieux conflit progressiste-traditionaliste.

Avant d’aller plus avant, je ne peux m’empêcher de mentionner le fait qu’il s’en prenne personnellement à mon collègue Patrice Imbeau dont il dit qu’il aurait été « instrumentalisé par des groupes sociocommunautaires de la région en raison d’un certain handicap très apparent ». Dénoncer des idées est une chose, oser interpréter la nomination à la présidence d’un événement social régional d’un homme engagé et reconnu par le milieu comme si c’était en raison de son handicap en est une autre qui s’approche davantage de la diffamation et qui laisse deviner l’état d’esprit malveillant de l’auteur. Mais je passe pour me concentrer sur l’objet du débat.

 Vieilles chicanes

Le concile de Nicée, en 325, a condamné l’arianisme qui contestait la nature divine de Jésus.

La tension entre « modernistes » et « traditionalistes », bien que exacerbée en ces temps qui sont les nôtres, est loin d’être nouvelle. Ce type de batailles, parfois plus idéologiques que théologiques, s’est surtout développée depuis que l’Église a eu les coudées franches dans l’Empire romain pour commencer à réfléchir de manière posée à la signification de la mort et de la résurrection du Christ dans l’histoire, c’est-à-dire dès le 4e siècle! En effet, lorsque vient le temps de mettre des mots sur des formulations qui cherchent à exprimer le mystère de la foi, toutes les occasions sont bonnes pour tenter de faire dominer « sa » formule de vérité plutôt que celle de l’autre. Les grands conciles œcuméniques furent les instances qui ont permis d’arbitrer les différends. Ceux-ci se concluaient le plus souvent par des « anathèmes » qui consistaient à frapper de réprobation publique une personne ou une idée qui n’était pas conforme à la doctrine généralement admise.

Les détracteurs actuels de l’Église, non pas ceux qui l’ont quittée en la jugeant arriérée, mais plutôt ceux qui la jugent trop compromise avec l’esprit du temps, ont favorisé la montée de l’intégrisme catholique dans les années ’70. En effet, un courant non négligeable de l’Église, soutenu par certains évêques, n’a pas accepté l’ouverture pastorale démontrée à l’occasion du Concile Vatican II et certains de ses décrets dont ceux sur la liturgie (et la réforme qu’il a entraînée), l’Église, l’œcuménisme, les autres religions ainsi que la modernité. Ce refus s’est souvent manifesté par des tensions très fortes dans l’Église et qui ont culminé, entre autres, dans le schisme avec la Fraternité sacerdotale saint Pie X de Mgr Lefebvre, en 1988. Malgré de nombreux compromis visant à ramener les catholiques de cette faction au sein de la communion romaine, ceux-ci ont plutôt redoublé d’efforts pour systématiser leur position anti-conciliaire et antipapiste et pour marquer, de manière plus rigide, leur éloignement de la grande Église. Au sein de ce groupe, quelques-uns ont repris cependant la communion avec l’Église romaine sous le nom de Fraternité sacerdotale saint Pierre, tout en demeurant activement traditionalistes.

Le Concile de Trente (1545-1563)

J. Lamirande cite le conflit qui a eu cours dans notre diocèse en 2007 entre un agent de pastorale de l’époque, Jacques Tremblay, et l’évêque André Rivest. Ce dernier avait conclu l’affaire en interdisant la pratique ordinaire de la messe dite « traditionnelle » ou tridentine afin de manifester la primauté de l’actuel rite romain pratiqué depuis 45 ans. La messe traditionnelle est cependant autorisée de manière exceptionnelle selon les occasions. Bref, il m’apparaît que l’auteur a pu laisser grandir un ressentiment qui se traduit maintenant par des accusations qui extrapolent la portée des actions ou des positions qui sont effectivement prises par certains agents de pastorale, dont moi-même.

Quelle Église pour ce siècle?

En réalité, cette querelle a pour toile de fond la question essentielle de la pertinence et de la crédibilité de l’Église dans une société devenue séculière, laïque et plurielle. S’il arrive encore fréquemment que des gens confirment leur attachement à la personne de Jésus, il est de moins en moins rare d’en voir quitter l’Église catholique, allant jusqu’à apostasier leur baptême. Les raisons ne manquent pas. J’ai déjà, à plusieurs reprises – de l’intérieur –, posé sur ce blogue un regard critique mais respectueux sur l’Église et ses erreurs d’appréciation et de gestion des crises passées. Je tente, tant qu’il m’est possible, d’aller à la rencontre de mes contemporains avec une attitude sincère d’ouverture et de dialogue. Pour ce faire, il me faut accepter de renoncer à promouvoir la figure convenue de l’Église comme détentrice de la Vérité. Ce faisant, je découvre de plus en plus à quel point les décrets conciliaires cités plus haut avaient quelque chose de profondément prophétique dans les années ’60.

saint Jean XXIII

Je veux respecter du mieux que je peux les personnes qui veulent poursuivre leur pèlerinage terrestre en se réservant aux formes religieuses anciennes plutôt que de s’ouvrir aux adaptations nécessaires. Je crois toutefois que l’Église a peu à peu trouvé une meilleure posture depuis que Jean XXIII l’a convoquée au dernier grand concile, en comparaison de l’époque où elle dominait outrageusement du haut de sa grandeur morale et de ses prétentions métaphysiques, en dehors desquelles personne ne pouvait aspirer à la vérité et encore moins au paradis! L’Église, en effet, s’est dépouillée de richesses et le fera encore, elle s’est délestée de ses manières hautaines et devra le faire davantage, elle s’est recentrée sur la Parole de Dieu toujours à actualiser et est appelée à en goûter les fruits permanents de conversion… Mais plus encore, elle est en train d’apprendre l’humilité, celle qui lui donne d’être une voix parmi d’autres et ce, malgré sa foi assurée qui lui donne la conviction qu’elle possède un trésor unique, qu’elle est fortifiée par l’Esprit de consolation, de liberté et de vérité et qu’elle est la demeure du Dieu vivant! Posséder tout cela entraîne une responsabilité extraordinaire. Cela signifie que chaque attitude qu’elle manifeste, chaque parole qu’elle exprime, chaque geste qu’elle accomplit doivent renvoyer à l’expérience vécue et proposée d’une relation d’amour réelle et actuelle avec Dieu-Trinité. Ce Dieu s’est manifesté dans l’histoire comme le Créateur de toutes choses, le Libérateur des pauvres et des peuples traités injustement, le Sauveur de notre condition pécheresse et l’Inspirateur de toute bonté et de tout amour vrai. Et il continue de le faire à chaque instant!

Pour que l’Église soit le véhicule honnête de cette foi, il lui faut, aujourd’hui plus que jamais, commencer par reconnaître toute la bonté originelle qui est propre à l’être humain et qui s’accomplit encore devant elle, souvent sans elle, parfois malgré elle. Il lui faut ensuite, lorsque possible, contribuer à ce que chaque humain découvre que sa bonté lui vient du divin et que le mal l’en éloigne. Et la meilleure façon de faire sera toujours de favoriser la rencontre du Fils ressuscité, celui seul qui a montré le vrai visage du Père en marchant sur nos chemins, en vivant notre vie de manière parfaitement libre, en aimant jusqu’au bout de l’amour. C’est une responsabilité immense qui repose sur toute l’Église, tous ses membres-baptisés, et dont les responsables hiérarchiques se portent garants dans la succession ininterrompue depuis les apôtres.

En ce qui me concerne, je poursuivrai mon engagement au sein de cette Église qui est instigatrice et dépositaire de ma vocation, en m’assurant de me rendre docile à ce que m’inspirera l’Esprit Saint et de demeurer réceptif à la correction fraternelle. Et pour répondre à ma propre question posée en titre, je crois que Jésus a supprimé toutes les catégories de croyants. En lui, il devrait donc n’y avoir plus ni traditionaliste ni progressiste, pas davantage qu’« il n’y a plus ni juif ni grec, ni esclave ni homme libre, ni l’homme ni la femme, car tous, [nous ne devons faire] plus qu’un dans le Christ Jésus. » (Galates 3, 28) « Faire un » avec tous les J. Lamirande de ce monde est un défi pour moi comme ce l’est sans doute pour d’autres avec moi! Mais, en tant que chrétiens, la seule voie à chercher est celle à laquelle notre baptême nous renvoie, notre devoir de faire un, de chercher l’unité dans la diversité. Car c’est bien la volonté ultime exprimée par notre Maître commun (cf. Jean 17, 11).

 

* Je ne mets pas le lien vers le blogue par souci de ne pas contribuer à faire augmenter le nombre de visites sur ce site qui me paraît le plus souvent tomber dans le racisme le plus élémentaire et une vision réductrice de la nation. Vous le trouverez facilement en faisant votre propre recherche.

 

La puissance d’un tel silence

Par défaut

Le pape François au mur de séparation à Bethléem (photo: Francetvinfo.fr)

Ce mur qui s’élève jusqu’à 10 m de haut, érigé progressivement depuis 2004 sur plus de 700 km pour séparer les frontières de l’État d’Israël et de ses colonies qui s’étendent dans les territoires occupés de Cisjordanie, est certes l’un des plus grands scandales de notre temps. Si l’intention du gouvernement israélien de protéger sa population est totalement légitime, le moyen de ce mur comporte des conséquences inacceptables en brimant de manière irréfutable des droits fondamentaux, comme l’accès à la nourriture, au travail, à l’éducation et à la libre circulation. Ce sont des milliers de familles palestiniennes qui en sont affectées dans leur quotidien et qui paient le prix pour quelques groupes terroristes qui s’opposent à la puissance occupante par la violence.

Alors qu’il réalise sa visite au Proche-Orient pour se rendre aux différents lieux saints du christianisme, le pape François, en ce 25 mai 2014, se dirige en voiture ouverte de Bethléem vers un camp de réfugiés. Sur cet itinéraire, nul ne peut rester insensible à l’immense « barrière de séparation » qui longe la route. Soudainement, François fait arrêter le cortège. La scène a de quoi troubler: il descend du véhicule et se rend, sous les yeux étonnés de la foule, des agents de sécurité et dans la ligne de mire des soldats israéliens postés dans le mirador à proximité, pour toucher le mur et y poser son front, dans un silence émouvant.

Politique ou religieux?

popefranciswall

Le message adressé au pape. Photo: Ma’an News Agency.

Le pape François a sans cesse réitéré que sa visite n’avait rien de politique, qu’elle n’était que religieuse. Mais il y a quelque chose qui n’est pas beaucoup diffusé par rapport à l’endroit exact où il s’est arrêté. Un graffiti récent lui était directement destiné : « Pope we need someone to speak about justice Bethlehem look like Warsaw Ghetto » (« Pape, nous avons besoin de quelqu’un pour parler de la justice, Bethléem ressemble au ghetto de Varsovie »). C’est sous ce graffiti que François est allé prier en silence. Son geste, à cet endroit précis, parle plus fort qu’un discours politique, mais n’est-ce pas quand même un acte à caractère politique?

Les religions juive, chrétienne et musulmane ont ceci en commun qu’elles ne peuvent envisager de séparation entre leur relation à Dieu et leur vie concrète. Le Dieu du Livre est un Dieu engagé dans l’histoire. Il veut la justice et la paix pour tous les humains. Parler de la justice peut très bien se fondre dans une attitude révérencieuse envers ce Dieu qui réprouve toute domination de l’homme par l’homme. Dès que des peuples se jettent l’un contre l’autre avec une intention malveillante, le Dieu d’Abraham ne cesse de susciter en ses enfants une conversion et un éveil. Conversion pour que la paix soit plus importante que la haine, pour que la justice soit plus urgente à instaurer et à faire respecter que toute velléité de puissance et de domination. Éveil aussi pour que des êtres humains animés d’un feu intérieur se lèvent et donnent à leur quête spirituelle des bras et des mains pour mettre en oeuvre la justice et la paix.

Avec Jésus, « le dieu de la nation » ou « le dieu d’une religion en particulier » n’existe plus. Ne subsiste que « le Père de tous ». Un père ou une mère ne veut que le bien de ses enfants, de tous ses enfants! Et ce qu’il voit, ce Père céleste, c’est la séparation qui nous éloigne, c’est la haine qui nous divise et qu’on ne cesse d’aggraver partout sur la terre. C’est la désespérance qui se transforme si souvent en incidents violents et meurtriers. Pour le pape François, le geste posé sur ce mur est religieux (il est allé prier), mais les conséquences sont politiques, car il est de cette foi qui ne supporte pas que l’injustice règne en notre monde. Je trouve une sorte de confirmation de ceci dans la lecture de l’Évangile du jour: « Et même, l’heure vient où tous ceux qui vous tueront s’imagineront qu’ils rendent un culte à Dieu. Ils feront cela parce qu’ils n’ont connu ni le Père ni moi. » (Jean 16, 2-3) Connaître le Père – et donc le Dieu commun aux trois religions monothéistes – , c’est ne plus jamais croire qu’il puisse se réjouir du sacrifice d’un seul être humain. Connaître le Père, c’est se résoudre inlassablement à faire grandir l’amour entre les humains, c’est ne jamais renoncer à la paix.

Juif, Chrétien, Musulman: la Paix est la seule alternative possible. Photo: Le Figaro

Le pape François, en quelques minutes, a su attirer l’attention sur la volonté unique du vrai Dieu pour que le monde vive: l’interpellation adressée à tous ses enfants pour qu’ils cherchent et réalisent la justice et la paix. Et cette volonté ne peut passer que par des engagements politiques fermes. Voilà le message que je comprends. Ainsi, tous les murs que nous érigeons ne seront jamais que les signes de nos échecs les plus lamentables à réaliser le projet divin d’une humanité réconciliée.

Les premiers signes d’un nouveau monde

Par défaut

Je suis finalement allé voir le film Noé réalisé par Darren Aronofsky. J’avais lu quelques critiques et déjà donné mon opinion sur la portée éventuelle d’un tel film basé sur des écritures anciennes et j’avais questionné les buts poursuivis. Et il est vrai que le film extrapole largement et invente passablement si on compare le scénario au récit biblique (cf. Genèse 6 à 8). Malgré tout, j’ai été touché par la tension dramatique et le poids de la décision qui réside entre les mains de Noé à la fin du déluge. Tout se joue entre la mort programmée et la vie comme nouveau possible.

Mort aux humains

Devant le spectacle qui se déroule de générations en générations, où se mélangent le mal et la bonté, avec plus d’effets sensibles du côté du mal, il va de soi que « n’importe quel créateur » serait déçu et en colère contre ses créatures. Les scènes de torture, d’assassinat, de guerre, de génocide, de négligence criminelle, ou encore de viol, de harcèlement, de discrimination, de corruption que les médias nous montrent chaque jour ne font que nous convaincre du fait que la justice est tout sauf une réalité dans notre monde. Et de voir ces mêmes créatures – nous-mêmes -, soi-disant les plus élevées de la création, celles à qui toute la terre aurait été confiée comme à des gardiens, les voir détruire sans relâche tout ce qu’elle contient ne peut qu’ajouter à la colère du créateur. Sur un plan humain, en effet, quel génie créatif pourrait accepter que d’autres détruisent son oeuvre en toute impunité? La sanction du Créateur est donc inévitable: « Il dit alors à Noé : « J’ai décidé d’en finir avec tous les humains. Par leur faute le monde est en effet rempli de violence ; je vais les supprimer de la terre. » (Genèse 6, 13)

Qui parmi nous n’a pas déjà songé un instant que la seule issue à tout ce mal ne pourrait qu’être la fin de tout? Dans le film, Noé se voit comme le justicier qui agit au nom du Créateur. Il comprend que la solution à ce carnage réside dans le « nettoyage » que les eaux accompliront lorsque son arche sera prête. Mais il croit aussi qu’il ne vaut pas mieux que tous les vivants qui seront exterminés, car il a compris qu’en lui-même et en ses fils, les penchants mauvais sont aussi bien présents. Oui, le mal existe et quiconque croit qu’il en est exempté se ment à lui-même.

L’alternative à la colère

Après le déluge, tout fait place à la vie nouvelle. Dans le film, ce sont les femmes qui permettent le retournement inattendu. Elles invitent à un autre regard sur Dieu. Celui-ci ne peut pas être un juge implacable qui ne ressent rien pour ses créatures. S’il peut lui-même être tenté par l’envie de tout supprimer, il ne peut pas ne pas se laisser émouvoir par une nouvelle vie. Alors que Noé a la conviction d’avoir trahi le Créateur en n’accomplissant pas jusqu’au bout ce qu’il croyait devoir faire, c’est sa fille adoptive qui lui donne la clé: Dieu s’en est remis à lui pour qu’il détermine ce qu’il convient de faire, entre aller jusqu’au bout de la justice en supprimant le genre humain ou faire confiance de nouveau en la bonté originelle de l’humain qui, au fond de son être, est d’abord capable aussi du meilleur.

En choisissant la voie de la bonté, Noé a fait le pari que son Créateur est prêt à une nouvelle alliance avec les humains. La Bible traduit ainsi cette idée:

« Désormais je renonce à maudire le sol à cause des êtres humains. C’est vrai, dès leur jeunesse ils n’ont au coeur que de mauvais penchants. Mais je renonce désormais à détruire tout ce qui vit comme je viens de le faire. Tant que la terre durera, semailles et moissons, chaleur et froidure, été et hiver, jour et nuit ne cesseront jamais. » (Genèse 8, 21-22)

Les spécialistes affirment que la Genèse est une oeuvre composite, issue de deux traditions. Une partie aurait été écrite autour de l’an 1000 et l’autre vers 500 avant notre ère. Il va donc de soi qu’il ne s’agit pas du récit des origines de l’être humain, mais bien davantage d’une réflexion profondément spirituelle. De tout temps, les humains ont été confrontés aux mêmes situations que celles dont nous sommes témoins de nos jours. Le mal et la bonté cohabitent comme l’ivraie et le bon grain de l’Évangile. Mais la violence semble aujourd’hui atteindre des sommets et il est difficile d’imaginer pire encore. Et la terre souffre de notre gestion égoïste et insouciante pour les générations qui viendront après nous. Durera-t-elle encore bien longtemps?

On a souvent entendu l’adage: « Quand on ne sait pas d’où l’on vient, on ne sait pas où l’on va. » Les récits de la Genèse sont une source toujours actuelle pour comprendre d’où nous venons. Et ce qu’ils nous enseignent est simple: nous sommes tous et toutes issus d’un battement de cœur infiniment bon, rempli d’un amour qui ne peut pas finir.

Le cœur de Dieu nous a voulus pour que nous rendions sa création glorieuse, mais le résultat est désastreux. Faudra-t-il un « nouveau » déluge? Faut-il de nouveau espérer que des catastrophes naturelles finissent par engloutir des humains par milliers pour que nous nous réveillions de notre torpeur et commencions à nous tourner vers le bien plutôt que le mal? Comme dans le film d’Aronofsky, un simple regard de l’homme au coeur endurci sur le visage d’un enfant peut tout changer. Je souhaite donc que chacun et chacune d’entre nous aient l’occasion, dans la suite de cet article, de pouvoir poser son regard sur un visage d’enfant. Que cette « vision » de l’insouciance, de l’innocence originelle et du bonheur simple nous inspire et nous conduise au seul choix qui convienne pour que le monde ait un avenir: l’amour. Et je conclus avec saint Paul, un autre grand témoin: « L’amour ne passera jamais. »

L’amour est patient, l’amour est serviable, l’amour n’est pas envieux, il ne se vante pas, il ne se gonfle pas d’orgueil, il ne fait rien de malhonnête, il n’est pas intéressé, il ne s’emporte pas, il n’entretient pas de rancune, il ne se réjouit pas de voir l’autre dans son tort, mais il se réjouit avec celui qui a raison ; il supporte tout, il fait confiance en tout, il espère tout, il endure tout. L’amour ne passera jamais. (1re lettre de Saint Paul aux Corinthiens 12, 4-8)

Catholicisme: ajustons nos lunettes!

Par défaut

Voir le passé en cherchant à être équitable

Les Québécois ont accéléré leur sortie de religion au cours des dix dernières années. Ils sont de moins en moins prompts à affirmer leur appartenance traditionnelle à l’Église et même à la culture catholique (cf. sondage CROP). Il y a plusieurs voies possibles pour tenter de comprendre ce phénomène, en dehors de la sécularisation comme processus observé partout en Occident. Je voudrais en pointer une qui me paraît dominante, tout en lui opposant une vision plus positive. Selon que l’on regarde l’histoire du dehors de l’Église ou du dedans (pour ceux et celles qui restent), la différence peut paraître insurmontable.

La première lentille paraît surdimensionnée. C’est cette interprétation qui est devenue omniprésente dans les médias et dans les milieux intellectuels. Cette vision affirme que le phénomène d’effritement de l’Église est le produit d’une libération des entraves et du contrôle que celle-ci exerçait sur ses fidèles. La seconde, de moins en moins promue hors de ses murs, serait celle de la reconnaissance de la réelle contribution de l’Église à l’instauration d’infrastructures de services, notamment dans l’éducation, la santé, le soutien à la pauvreté et même les loisirs. Ces réalisations ont peu à peu été récupérées ou transférées à des instances laïques, d’où leur détachement graduel. Le problème, c’est qu’en privilégiant l’une ou l’autre de ces deux lectures, on obtient une vision asymétrique, peut-être même biaisée, de l’histoire « vraie ». Il y a donc lieu d’ajuster notre vision, comme lorsque nous allons chez l’optométriste pour en sortir avec des verres qui corrigent les faiblesses de chaque oeil et les font converger…

L’instauratrice

Je commence par le positif! Qu’on le veuille ou non, l’Église et la société québécoise (canadienne-française) ont une histoire indissociable. À partir de la conquête anglaise, le clergé a été la seule institution héritée de la Nouvelle-France qui avait un pouvoir d’opposer une force au conquérant en vue d’assurer aux colonies abandonnées par la France le droit de conserver leur langue et leur religion. Grâce à ce positionnement enviable, l’Église a pu ainsi développer des services qui ont donné au Québec des infrastructures solides et parfois distinctes de celles mis en place progressivement par l’État. Ainsi, les hôpitaux se sont-ils développés de manière importante parce que des religieuses s’y consacraient entièrement. De nombreuses écoles furent instaurées grâce à l’appui important des congrégations enseignantes, la plupart venues de France, pour appuyer leur développement. Bien entendu, la pratique régulière des fidèles n’aurait pu être mise en question à cette époque, compte tenu de ce que l’Église représentait. Cette situation a duré de manière assez stable jusqu’au Concile Vatican II.

Pour des raisons difficiles à cerner, le recrutement en vue de « vocations » sacerdotales et religieuses a été plus « fécond » au Canada français que partout ailleurs sur la planète au siècle dernier, avec un sommet au tournant des années ’50-60. Cette disponibilité de « main-d’oeuvre » religieuse était telle que l’Église a pu étendre sa présence dans pratiquement tous les secteurs d’activités de la société. À cette époque, on trouvait des aumôniers au sein de toutes les institutions publiques et organisations civiles, regroupements de travailleurs, comités de parents, associations féminines ou pour la jeunesse, camps d’été, etc. Bref, l’Église était fortement instauratrice et formatrice grâce à cet apport fabuleux de ressources qui se transformaient peu à peu en « accompagnatrices » incontournables. Quiconque a un peu vécu ces années sait par expérience que la présence de M. l’abbé Untel, curé ou vicaire, faisait partie intégrante de n’importe quelle activité organisée et que celui-ci y occupait une place prépondérante. Et la pratique dominicale, bien entendu, constituait le but vers lequel convergeaient avec succès toutes ces présences ecclésiales.

S’il y a eu, certes, des hommes au caractère dominateur ou carrément des « mauvais joueurs » parmi cette légion de représentants d’Église, la plupart des gens qui ont été accompagnés par ces derniers en ont gardé de bons souvenirs. Il suffit d’en évoquer quelques-uns avec eux pour constater que l’Église, par et à travers ces « missions » pastorales, rendait un service généreux à la population en ayant formé des prêtres, religieux et religieuses qui avaient à cœur d’honorer la sainteté de leur état.

Certains diront que je mets des lunettes roses… Je crois plutôt qu’il faut compléter ce portrait par l’autre, celui qu’on reconnaît à l’expression de la « Grande noirceur ».

La « corrompue »

Ce mot est dur à écrire autant qu’à prononcer à l’endroit de mon Église sans donner prise aux jugements sur mon absence d’humilité. Mais je ne sais pas trop quel autre nom donner à cette deuxième lentille. Au sens le plus profond, je crois que « corrompue » peut convenir, comme un jugement qu’on pose sur l’intégrité de l’Église face au message dont elle est dépositaire et à sa propre doctrine, comme lorsqu’une personne échappe à elle-même et se trouve en partie aliénée de son être profond…

Lorsque la complicité entre l’État et l’Église a atteint son sommet, notamment durant l’ère Duplessis, on peut difficilement contester qu’une bonne partie de l’épiscopat québécois avait davantage à cœur de protéger ce statut et le pouvoir qui lui était inhérent que de s’assurer en tout premier de « suivre le Christ » dans le chemin d’humilité, de pauvreté, de vérité et d’obéissance trinitaire qu’il a tracé pour l’institution qu’il a voulue. Le retour de l’archevêque Léger à Montréal, devenu « Prince de l’Église » en 1953, fut certes une étape marquante dans l’imaginaire des Québécois face au triomphalisme de l’Église.

Si l’épiscopat québécois a conduit, à la suite du Concile, réforme sur réforme, il ne semble pas avoir mesuré, en son temps, à quel point la rupture avec le mouvement d’émancipation des femmes et même avec la culture populaire lui a été fatale. Ajoutons à cela les situations scandaleuses à caractère sexuel qui étaient à leur plus fort, mais dont les révélations au grand jour nous seront parvenues que récemment, et vous avez la recette parfaite pour que l’Église, en tant que corps, soit jugée avec la même mesure qu’elle a jugé le monde (cf. Matthieu 7, 1-2).

Cette corruption a pu se matérialiser d’abord au niveau de la vitalité évangélique. Les modèles d’intégration des enfants baptisés par le catéchisme et les sacrements avec l’assistance des écoles évoquent le travail industriel à la chaîne. Mais la corruption a aussi et surtout entaché les mœurs (d’une petite minorité) au sein de l’institution. Tous ces travers ne peuvent plus demeurer ignorés ou minimisés par les membres de l’Église qui, comme moi, y sont restés attachés. Le manque d’habiletés ou de détermination, moins pour lire les signes des temps que pour parvenir à s’adapter rapidement aux changements profonds qui ont marqué le Québec, aura bientôt achevé le travail de déliaison entre la culture et la religion qui faisaient la paire comme en symbiose.

Un purgatoire à vivre

Le pape se confessant.

J’ai déjà évoqué l’idée que l’Église devrait peut-être elle-même s’efforcer de traverser les étapes qu’elle propose aux pénitents qui viennent encore se confesser. À l’aveu des fautes avec la ferme intention de ne pas recommencer, incontournable, et au pardon divin accordé gracieusement, s’ajoute la pénitence comme telle. Celle-ci n’est pas une condition de la réconciliation, mais un signe que le pénitent a compris quelque chose et qu’il veut bien faire un effort pour s’amender voire réparer les torts qu’il aurait causés. Le pape François a surpris récemment en montrant que, même au sommet de la hiérarchie, il y a place pour entrer dans ce processus de conversion en accomplissant les exigences qu’il requiert.

L’image de la tradition qui me vient alors à l’esprit est celle du purgatoire. J’ai l’intuition que pour les 40 prochaines années (deux générations), l’Église du Québec sera plongée dans une espèce de purgatoire, un temps de purification. Elle se trouve placée devant une alternative: soit qu’elle tente un réveil de l’expression publique de la foi, comme semble en rêver le cardinal Lacroix; soit (ou peut-être à la fois) elle reconnaît qu’elle doit se remettre sincèrement à « laver les pieds » du monde qu’elle a offensé.

Des communautés nouvellement établies semblent réussir auprès de (très) petits groupes de jeunes. Certains d’entre eux ont le feu sacré pour se lancer dans une nouvelle évangélisation très visible. J’espère qu’ils ne m’en voudront pas de ne pas choisir moi-même cette voie. Car pour un seul de ces jeunes « récupérés » par l’Église, 99 autres n’y viendront sans doute jamais!

Laver les pieds, c’est se mettre à genoux et servir comme le Christ nous l’a montré. En tant que baptisé, c’est cette voie que je veux privilégier. Cela signifie être au cœur du monde, en toute gratuité, pour faire corps avec lui, pour connaître et compatir à ses angoisses, ses misères, ses souffrances. Mais aussi de se réjouir et s’engager avec la communauté humaine dans ses avancées, dans ses œuvres de libération et d’humanisation, mais aussi dans ses ratés, surtout lorsqu’elle se relève et fait preuve de résilience et de solidarité.

Qui sait, peut-être qu’un jour quelqu’un d’une génération puînée se tournera vers l’Église devenue pauvre et dépouillée, sans doute salie mais bien vivante. Il pourra s’y sentir attiré comme on est aspiré par le bon, le bien, le divin. Et d’autres après lui verront en cette Église servante, une communauté qui transpire du divin parce qu’elle aime le monde comme Jésus lui-même l’a aimé, en lui sacrifiant sa vie par amour jusqu’au bout, sans attendre qu’il vienne remplir de nouveau ses lieux de culte. Et ce sera la fin de ce purgatoire, car nous aurons retrouvé la source de toute justification (sainteté) dans la conversion permanente, source qui se trouve nulle part ailleurs que dans le cœur aimant du Père.

Hollywood ferait-il des convertis?

Par défaut

Je vois avec intérêt, ces derniers temps, le retour de films inspirés de la Bible, notamment « Le Fils de Dieu » (The son of God) et plus récemment « Noé » (Noah). Bien que, sur le plan cinématographique, ces films et d’autres à venir (« L’Exode ») présentent un certain attrait, il n’en demeure pas moins qu’ils suscitent aussi leur lot de réactions, allant des plus positives aux plus corrosives. Mais au-delà de toutes ces critiques, qui a intérêt à ce que ces histoires soient de nouveau portées à l’écran? Quelles seraient les intentions derrière de telles productions? Amener des cinéphiles à mieux connaître la Bible? Convertir massivement des hommes et des femmes de notre temps?

Une longue tradition

Depuis que le cinéma existe, les récits bibliques ont continuellement servi de trames à des productions parmi les plus grandioses. Tant l’Ancien Testament que le Nouveau ont été à la source de scénarios devant servir à mettre en images des histoires qui, prises littéralement, ont souvent procuré bien des maux de tête aux prêcheurs! Et, à ma connaissance, aucun de ces films n’a jamais fait l’unanimité. Tant les athées que les croyants y ont trouvé à redire. Pour les non-croyants, les récits bibliques transposés au grand écran ont le plus souvent le parfum de l’irréel et du sentimentalisme. Pour les chrétiens et les juifs, soit ils sont l’image réaliste de ce qui a pu se produire réellement, soit ils déforment ou interprètent de manière trop libérale les Écritures. Ainsi donc, très peu y croient vraiment. Et pourtant, on reprend encore et encore ces thèmes qu’on offre aux téléspectateurs de toute la planète, un peu comme autrefois, lorsque les missionnaires se rendaient dans des contrées éloignées y porter la foi chrétienne, sans distinction du véhicule civilisationnel dans lequel elle s’était inculturée. C’est d’ailleurs sans doute là qu’est la « réussite » de cette époque missionnaire: d’avoir imposé à plusieurs continents une forme quasi-unique de civilisation aux airs de chrétienté bien plus que de la foi comme telle!

Annoncer le Christ, vraiment?

Malgré tout, les missions chrétiennes ont la plupart du temps été le fait de véritables croyants et croyantes qui voulaient offrir au monde une chance de connaître le Christ Jésus et toute la tradition croyante engendrée à sa suite. Cela ne peut pas être le cas d’un film. Par exemple, Mel Gibson a bel et bien professé la foi chrétienne et son film La Passion du Christ représente le fruit de sa propre recherche spirituelle et de sa méditation des évangiles. Mais sa création n’a pas touché la cible que son auteur visait, à savoir de partager une vision la plus réaliste possible de la Passion de Jésus afin de saisir le spectateur ainsi appelé à prendre position pour ou contre le Fils de Dieu. Dans les faits, je ne connais aucune personne qui ne m’ait jamais dit : « C’est grâce à tel film sur Jésus ou sur la Bible que j’ai été convertie. »

Russell Crowe, qui personnifie Noé, et le réalisateur Darren Aronofsky ont eu beau vouloir rencontrer le pape François afin d’obtenir sa bénédiction pour inciter les croyants à s’entasser dans les salles de cinéma, même un tel soutien ne pourrait conduire à une conversion des masses. Un film, qu’on le veuille ou non, restera toujours une œuvre de fiction! Une succession de films bibliques de qualité ou à grands déploiements n’aboutira à rien d’autre que d’être rangée à côté d’autres trames historiques ou légendaires : c’est bon pour la plongée dans une histoire plus ou moins crédible, c’est édifiant et parfois inspirant, mais ça n’est rien d’autre que des images animées et des acteurs qui font semblant… Venir à la foi par et à travers un film hollywoodien comporte le risque de figer des images et des attitudes qui sont incarnées théâtralement. De plus, l’univers hollywoodien reflète forcément l’esprit de notre époque, dans le filtre d’une civilisation made in USA dont l’auto-promotion ne se dément pas. Quiconque vient à la foi à travers les évangiles et la tradition, ne peut conclure autrement que l’essence même du Jésus historique et de certains autres personnages bibliques ne sera jamais saisissable en « une seule prise » ni à partir d’une seule culture.

En réalité, la seule chose qui ait jamais converti les non-croyants à adhérer à la foi chrétienne, c’est la rencontre personnelle avec le Ressuscité. Celui-ci se donne à voir de multiples manières, mais, le plus souvent, c’est à travers l’humble témoignage de ses disciples qui, dans leur manière amoureuse d’habiter le monde et en tentant de manifester une compassion et une justice qui les transcendent, parviennent à pointer le doigt en direction du Créateur de toutes choses. Et c’est là, alors, que tout devient possible à celui ou celle qui veut croire.

Qu’est-ce qui les pousse à aller si haut?

Par défaut

Cet article est une version modifiée dont l’original a été publié dans la série « En quête de foi » du magazine Le messager de Saint-Antoine, parution d’avril 2014. Cette série cherche à mettre en relief la dimension de foi qui est présente dans la culture actuelle. 

Photo: BFMTV

La flamme olympique s’est éteinte depuis peu. Les athlètes de tous les pays ont donné le meilleur d’eux-mêmes. Les gagnants et les gagnantes ont mérité leurs médailles après ces années d’entraînement où détermination, persévérance, échecs et résilience ont fait partie de leur quotidien. Mais qu’est-ce donc qui pousse ainsi ces athlètes à courir, sauter, glisser, skier, patiner, compter des buts?

Une force de vie

Il existe en chaque être vivant une énergie propre au développement de ses potentiels. L’un de mes professeurs l’appelait l’énergie « organismique ». Cette vitalité qui nous meut est propre à notre nature humaine. Si elle est disponible de manière égale pour tous, nous ne sommes toutefois pas égaux en ressources pour la faire jaillir et la focaliser vers des buts élevés.

Certains êtres humains vont accomplir des exploits dans des domaines singuliers, mais il est plutôt rare de voir une personne performer dans tous les domaines possibles de nos vies. Nous ne pouvons pas être les meilleurs en tout, mais seulement en quelque chose de très précis.

Une confiance à toute épreuve

Les meilleurs d’entre nous ont toutefois un point en commun : la confiance en soi. C’est la confiance qui est à la base de la foi. Avoir foi en « sa cause », son but, son chemin de vie, c’est ce qui pousse à se réaliser pleinement.

Je pense au skieur de fond Alex Harvey, parmi tant d’autres. Dans la foulée de son père, pionnier dans son sport au Canada, le jeune Alex s’est fixé son but : atteindre le sommet. À force de travail, d’échecs, de petits succès, de défaites, et encore et toujours des entraînements intensifs, il est arrivé à se hisser parmi les meilleurs. Sa vie est en réalité une véritable ascèse d’une héroïcité telle à faire pâlir les saints! Je pense aussi aux patineuses de vitesse dont plusieurs sont issues de ma région. Marianne St-Gelais, par exemple, qui a tout donné pour parvenir au sommet, n’a pourtant pas obtenu la récompense dorée qu’elle visait aux derniers jeux. Avec ou sans médaille, la force de ces athlètes est inspirante. Elle réside dans leur confiance.

Une confiance fragile

Une telle confiance est intacte chez l’enfant qui naît. Celle-ci peut être amenée à se déployer favorablement dans son existence si les conditions sont réunies. Les parents sont responsables de l’accueillir tel qu’il est et de le considérer comme un « projet » inachevé que Dieu leur confie. Avoir foi en soi est une attitude essentielle dans notre monde actuel. Les situations qui peuvent nous casser sont fréquentes et l’hostilité ambiante peut freiner notre énergie vitale. La vie est comme un film d’action : parsemée d’embûches, d’énigmes, d’impasses et de quête.

La seule façon de parcourir le chemin qui est le nôtre, c’est encore de pouvoir compter sur les autres. Sommes-nous capables de cette solidarité envers les humains que nous côtoyons? La médaille olympique n’est pas à la portée de la majorité des gens qui nous entourent. Mais le but que nous devons tous et toutes poursuivre est de monter sur le podium de notre propre vie.

Les chrétiens et les chrétiennes visent un podium différent de celui des sportifs. Ses trois marches sont l’amour, le don de soi, la compassion. Même lorsque nous sommes en situation de vulnérabilité, il nous est toujours possible, grâce à Jésus, de « rivaliser d’amour ». Soyons les uns pour les autres des catalyseurs de cette espérance qui donne envie d’être les champions du bon Dieu!

 

Un temps pour chaque chose

Par défaut
Le bon chemin est le sien

Le bon chemin est le sien

Il y a différentes manières de vivre comme il y a divers types de personnalités. Les adultes généralement équilibrés ont ceci de particulier qu’ils n’aiment pas être pris pour d’autres qu’eux-mêmes, ni se voir affubler d’une étiquette de « catégorie ». Un jeune adulte, récemment, me faisait part d’un article diffusé largement sur les réseaux sociaux dans lequel l’auteur décrivait trois types fondamentaux de personnalités selon qu’on arrive dans une famille en étant l’aîné, le cadet ou le benjamin. Il me disait: « C’est frustrant! On pense avoir bâti sa personnalité, ses préférences, sa manière de se comporter et dans un petit paragraphe quelqu’un te décrit comme s’il t’avait fréquenté toute ta vie! » Il n’a vraiment pas aimé…

Le moule des pratiques uniformes

Il n’y a pas si longtemps, l’Église « enseignante », celle des clercs, avait mis des étiquettes sur les fidèles. Cette catégorisation les mettait en permanence du côté de l’Église « enseignée ». La seule passerelle possible était la « vocation ». On était donc soit de l’une, soit de l’autre. Mais, surtout, la première avait assemblé un « kit » de pratiques et de rites identiques pour tous les fidèles sans exception. Il en était ainsi pour le dimanche: un bon catholique se devait d’aller à la messe, non sans avoir d’abord passé par le bain et mis ses habits réservés; en s’assurant que son estomac était vide pour laisser toute la place à l’hostie sacrée. Le fidèle devait aussi être exempt de péché mortel sinon, avant la communion, il devait passer par le confessionnal. De telles pratiques, standardisées à outrance, étaient particulièrement indiquées pour les « temps forts » de l’année, en particulier l’Avent et le Carême. Pour ce dernier, après le mardi-gras où (presque) tous les excès étaient tolérés, le lendemain marquait le temps de la retenue qui allait durer 40 jours. En plus des vendredis, le Mercredi des Cendres était un jour de maigre jeûne: pas de viande ni boissons alcoolisées ni autre plaisir! L’interdit d’alcool valait pour les adultes tout au long du Carême alors que petits et grands se voyaient privés de dessert. Même discipline pour tous! Les fidèles étaient aussi tenus de « faire leurs pâques » qui incluait l’obligation de se confesser. Il est donc facile d’imaginer la fête, le Samedi Saint, à midi, moment où l’on « cassait le Carême ». Nous savions qu’à peu près tout le monde avait plus ou moins manqué à son devoir, mais le plus important c’était d’avoir tenu le coup du mieux possible jusqu’à la fin.

Il y avait beaucoup de pratiques, imposées à tous et à toutes, mais, au terme du Carême, est-ce que les fidèles s’étaient rapprochés de la personne de Jésus, du mystère de sa Passion, du don de sa vie par amour infini? Possible. Mais pas certain.

Faire « son » temps fort

Il existe des cycles dans une relation amoureuse tout comme dans l’amitié. Dans une même année, il y a des temps de rapprochements, des moments de solitude, parfois des tensions génératrices d’ajustements, des reprises, des décisions. Un couple peut se donner un temps ensemble pour faire le point. Pour certains, un simple souper au restaurant suffira, alors que pour d’autres un weekend de détente ou encore une semaine au chaud sur la plage fera l’affaire. J’ai senti le besoin d’une session de huit jours, il y a quelques années. C’était « un temps fort », non pas parce qu’il arrive de manière cyclique, comme la St-Valentin ou notre anniversaire de mariage, mais surtout parce que nous avions décidé, ensemble, qu’il en serait ainsi.

Que Mercredi des Cendres tombe le 5 mars cette année, ce n’est pas cela qui fera de ce jour et des 40 suivants un temps fort. Ce le sera si je veux qu’il en soit ainsi et que j’agis conséquemment. Et cette période sera intense non pas parce que je reproduirai les pratiques traditionnelles qui peuvent être vides si je ne les investis pas de sens, mais parce que je puiserai à même le réservoir des expériences humaines celles qui pourront correspondre avec ce que je vis et ce que je suis. La Bible indique trois pistes générales pour accomplir un temps fort, soit la prière, le jeûne et l’aumône. Ces  grandes sources spirituelles ont démontré leur fécondité dans la vie de milliers de personnes qui nous ont précédés. Je vous soumets une manière toute personnelle de les explorer.

On associe souvent la prière à une seule forme, celle de réciter des formules toutes faites. En réalité, la prière se nourrit du silence et de la pensée (ou de la non-pensée comme dans certaines formes de méditation). Elle est « présence » à soi, à Dieu, de Dieu! Depuis quelque temps, on trouve de plus en plus de gens sur les réseaux sociaux qui font appel à leurs relations pour avoir une pensée positive ou une prière en faveur de telle ou telle personne qui traverse une épreuve. La confiance règne à propos de la compassion qui s’exprimera de diverses manières. En ce qui me concerne, en plus de mes courtes incartades quotidiennes auprès de Dieu, je prévois marcher davantage au cours des six prochaines semaines. Quand ce sera possible, je marcherai vers le lieu de mon travail plutôt que d’utiliser la voiture. Le froid du matin peut être glacial, mais il peut aussi être rempli de l’amour chaleureux de Dieu si je lui en donne l’occasion. En marchant, je verrai les choses différemment sur mon passage et j’aurai le temps de saluer l’un ou l’autre que je croiserai. Ce sera comme un supplément de nourriture spirituelle et écologique en plus!

Pour le jeûne, je n’ai jamais été très bon… Je suis du genre à succomber facilement aux bonnes choses qui se présentent! En février, une maison de thérapie pour les personnes alcooliques a proposé un mois de sobriété solidaire. Juste un mois, alors que pour éviter la descente aux enfers, de nombreux alcooliques doivent s’abstenir toute leur vie! Ma sœur a répondu à cet appel et a jeûné d’alcool pendant tout un mois sans se douter que c’était comme… faire Carême! La privation de plaisir est associée à la maîtrise de soi dans la plupart des spiritualités. Parmi tous les plaisirs que la vie me donne de profiter, j’en ai choisi un dont je me priverai pour que le Carême me soit un temps fort. J’espère ainsi que ma vie n’en sera que plus fructueuse.

Pour l’aumône, il y a tant de causes à soutenir que c’est plutôt simple à mettre en oeuvre! Beaucoup de gens donnent à longueur d’année. Mais peu importe le moment où on le fait, donner du superflu demeure relativement facile. Le vrai sens de l’aumône est le partage qui trouve son sommet dans le don de soi-même. C’est plus « méritoire », comme on disait autrefois, de partager ce qui nous est essentiel. Avec le récent phénomène de la « smartnomination », on a vu plein de gens accepter de faire quelque chose de bien pour répondre au défi lancé par un proche. Si plusieurs ont fait un don en argent à un organisme, d’autres ont choisi de cuisiner un plat ou d’offrir de leur temps. Ces petits gestes ont leur importance non seulement pour ceux et celles à qui ils sont destinés, mais d’abord et surtout pour ceux et celles qui prennent le temps d’ouvrir leur cœur à autrui. Même si je donne déjà du temps et parfois quelques dollars à certaines œuvres, je vais m’assurer de trouver une manière originale et personnelle de donner un peu plus de moi-même, de manière totalement gratuite. D’une façon ou de l’autre, la générosité finit toujours par se retourner en notre faveur, comme dans « donnez au suivant ».

Vous l’aurez compris, je ferai Carême à partir du 5 mars, comme me le demande l’Église. Mais je me fixerai des « pratiques » qui seront, pour moi et peut-être pas pour d’autres, un dépassement de l’habituel et du standard. Et ce ne sera pas pour être plus religieux ou pour me soumettre à une quelconque prescription, mais bien plutôt parce que je sais qu’il y a un temps pour chaque chose. Et le Carême, 40 jours avant de célébrer les jours de la Passion et de la Résurrection de Jésus, peut devenir, sans trop d’effort, un véritable temps fort pour moi, et pour vous aussi, si le cœur vous en dit.

Renverser la vapeur

Par défaut

Avoir de l’imagination…

On trouve vraiment de tout sur les réseaux sociaux, comme ce fut le cas récemment avec les défis un peu absurdes que les internautes se lancent mutuellement. Vous avez peut-être entendu parler de la « neknomination » qui consiste à mettre au défi trois « amis » qui doivent alors trouver une manière originale de « caler » le plus d’alcool possible en très peu de temps et en filmant leur exploit. Cela leur donne le droit de nommer à leur tour trois autres rigolos qui doivent ainsi perpétuer la chaîne. Apparemment, cette mode aurait très vite gagné en popularité dans notre région. On a pu évidemment assister à une gradation constante des manières les plus stupides les unes que les autres. Ce n’est qu’après que cette vague eut entraîné quelques décès que les médias s’en sont emparés. Un grand nombre de personnes s’est alors élevé contre une telle aberration en criant leur dégoût haut et fort.

Mais une première personne a choisi de répondre à cette abjection par une contre-proposition positive qu’il a appelée la « smartnomination ». Il s’agit d’un jeune Français, Julien Voinson, dont la page Facebook « smartnomination » a attiré plusieurs milliers de « J’aime ».

Une chaîne de bonnes actions

Une bonne action possible (Photo: Marie-Claire)

L’idée de la « smartnomination » est de faire une bonne action envers quelqu’un dans le besoin, et de « nominer » à son tour trois de ses amis en les invitant à rivaliser de créativité pour faire quelque chose de bien. Cette vague de bonnes actions s’est étendue très rapidement dans le monde et a attiré l’attention d’un Jonquiérois de 30 ans, Julien Boulianne, qui a eu l’idée de la propager à son tour, à l’instar d’un groupe d’intervenantes du CEGEP de Chicoutimi qui ont aussi lancé leur propre « brightnomination », convergeant vers une page « Smartnomination Québec »! Le fait d’avoir relayé cette vague positive en a touché plus d’un et depuis nous pouvons assister à la diffusion de dizaines de vidéos au sein de nos réseaux personnels où les gens montrent une bonne action et invitent des amis à faire de même. La vague a atteint également un groupe d’artistes qui ont décidé d’emboîter le pas, donnant encore plus de visibilité aux « B.A. » des internautes. L’initiateur de la portion québécoise de la « smartnonimation », Julien Boulianne ne cherche pas à en tirer quelconque crédit pour lui-même, affirmant sur son profil Facebook : « Peu importe d’où ça vient, une bonne action de plus, c’est un sourire de plus. »

On a vu toutes sortes de bonnes actions rivaliser les unes avec les autres : remettre une carte-cadeau de restaurant pour un résident d’une maison pour sans-abri ou apporter un repas chaud à un itinérant, aller livrer des couches et des biberons à une adolescente démunie qui venait d’accoucher ou apporter une cargaison de produits non périssables à une Moisson, etc. Le bien s’étend peu à peu de cette manière en entraînant chaque fois d’autres individus à prendre le relais.

On dit souvent que le bien ne fait pas de bruit. Ces gens aux bons cœurs sont en train de changer cet adage en répandant des images de bonté. Bien entendu, nous pourrions aussi avoir un œil critique sur tout ceci, en jugeant que la personne qui fait une bonne action en retire une certaine notoriété et une dose d’admiration, mais le but recherché n’est pas tant d’attirer l’attention sur soi que pour illustrer la diversité des gestes qui sont posés, le tout, encore une fois, par opposition aux idioties telles la « neknomination ».

Qu’il fasse du bruit ou non, le bien reste le bien! Certains ont déjà pensé à relancer la vague à chaque année en février, l’un des mois de l’année où la générosité fait le plus défaut. Ne devons-nous pas encourager de telles initiatives? Et si, comme moi, l’idée de vous filmer en agissant pour le bien ne vous plaît pas, rien n’empêche de faire partie d’un courant parallèle, plus discret, en réalisant quand même quelque chose que vous n’auriez pas fait si la lecture de cet article ne vous en avait pas suscité l’idée! Allez, un petit geste, pour un sourire de plus qui illuminera votre journée!