Archives d’auteur : Jocelyn Girard

À propos de Jocelyn Girard

Marié depuis 1984, 5 enfants (que des "gars"), 5 petits-enfants... Je travaille dans l'équipe de la Mission catéchétique pour l'Église catholique au Saguenay-Lac-St-Jean. Ce n'est pas un travail pour convaincre les gens de croire, c'est plutôt pour accompagner ceux qui ont choisi de croire... Je ne suis donc pas très effrayant et plutôt de bonne compagnie, sans distinction d'origine, d'ethnie, de religion ou de handicap. J'ai auparavant fait partie de L'Arche de Jean Vanier (en France et à Montréal) à laquelle je continue d'être attaché spirituellement. Autre blogue: http://lebonheurestdansleoui.wordpress.com Twitter : http://twitter.com/#!/jocelyn_girard Facebook : Jocelyn.Girard.9

L’Ange gardien… (nouvelle)

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Dans le cadre d’une invitation faite aux membres de l’Association des agentes et agents de pastorale de mon diocèse à un « concours littéraire » sur le thème « Quand tu ne sais pas où tu vas, regarde d’abord d’où tu viens », je me suis amusé à créer cette courte nouvelle. C’est un peu comme ma première fiction à vie! Puisque le texte a semblé être apprécié, je me permets de le publier ici, pour la postérité!

old woman on couchPar un matin d’hiver qui ne finissait plus de s’étirer, de grand froid, Léontine, bien déprimée, cherchait un peu de chaleur humaine. Obligée, à cause de l’arthrite, de rester au chaud depuis plusieurs semaines, elle n’avait eu que peu de contacts avec des gens incarnés. Elle s’occupait à jouer frénétiquement sur la tablette que ses enfants à Noël lui avaient achetée. Elle s’était rapidement constitué un réseau bien à elle, avec ses 74 amies. Elle pouvait donc se tenir informée de tout ce qui arrivait dans leur vie et mettre des « j’aime » aux endroits appropriés. Réservée comme elle a toujours été, elle ne voyait pas ce qu’elle aurait pu écrire sur son propre mur resté immaculé. Peu à peu, depuis cette acquisition, le téléphone avait cessé de sonner. Les gens racontent tellement tout leur nouveau sur leur mur sans fil qu’il n’y a plus guère d’occasion de les appeler ni d’être appelée. Après en avoir été bien excitée, elle avait entrepris de rager de plus en plus contre cette machine emmurée qui semblait la mener nulle part ou bien chez le « Yable »! Elle avait l’impression que ces gens étaient de moins en moins réels, comme s’ils sortaient de séries télévisées. Ce matin-là, elle demanda à son ange gardien de la visiter ou de lui donner un signe de sa présence pour la réconforter.

Léontine était connue comme une bonne vivante. En son temps, comme elle en avait organisé des réseaux de société! Elle était toujours la première à inviter tout le monde à la maison, impliquée qu’elle était dans les comités d’école pour ses enfants, les femmes chrétiennes, l’AFEAS et j’en passe! Elle se demandait bien ce qui avait pu se passer en si peu de temps pour que ses amies finissent toutes derrière leur écran à se laisser « tabletter ». La maison était devenue aussi déserte que les champs encore blanchis par les dernières bordées. Léontine se disait en elle-même : « Dans l’temps, au moins, on pouvait se coller un peu pis se donner des p’tits becs en cachette. Donner un bec à une tablette, c’est frette en tabarouette! »

- Ding Dong!

Sursautant, Léontine se demandait bien qui pouvait sonner si tôt en matinée. En ouvrant sans réfléchir, elle fut prise d’assaut par un homme costaud qui la repoussa à l’intérieur. Elle ne fit rien qui aurait pu fâcher son agresseur. Celui-ci lui ligota ensemble dans le dos mains et pieds avec un foulard abandonné. Il l’installa recroquevillée sur le vieux divan enfumé. En lui faisant signe de garder le silence, il la couvrit de sa jetée. Léontine ne savait pas ce qu’il faisait chez elle, pour quoi que ce soit ou pour voler. Elle était terrifiée, mais en même temps comme en paix par en-dedans. Soudain, dans la craque du sofa derrière son dos, elle sentit avec ses mains liées quelque chose de bien carré. C’était sa tablette qu’elle avait laissé tomber sur le côté au moment de se reposer. Elle se rappela à l’instant que Roger, son fils aîné, lui avait installé et paramétré l’application SOS Sécurité! Elle appuya trois fois sur le bouton et la tablette envoya des appels et des courriels aux urgences et à tous ses enfants par wifi interposé. En très peu de temps, le téléphone se mit à sonner sans s’arrêter et les pompiers, les policiers, les ambulanciers encerclèrent rapidement la maisonnée.

L’homme sembla ne rien comprendre de ce qui arrivait. Paniqué, il tomba à genoux et se mit à prier : « Notre Père… » Touchée par cette fragilité soudaine, Léontine entonna avec lui les strophes une à une.  « Donne-nous aujourd’hui… » Le policier qui entra le premier fut abasourdi de trouver un homme à genoux et une femme sereinement enveloppée tout à côté. Léontine lui dit calmement : « Pardon, c’est une fausse alerte! Ce monsieur est venu chez moi pour prier. » Les services d’urgence repartirent alors rassurés. C’est à ce moment que Roger arriva et se mit à les interroger. Léontine l’interrompit avec sévérité : « Ce gentil monsieur avait besoin d’un peu de chaleur humaine, tout comme moi. » L’homme se retira discrètement, laissant le fils et la mère déstressés. Roger la détacha et l’embrassa tendrement. Dans les bras de son aîné, Léontine sourit et se dit en elle-même : « Heureusement que je sais encore compter sur mes croyances dépassées… Il suffit de croire qu’un ange est à ses côtés pour obtenir ce que l’on désire avec sincérité! »

La violence, héritage religieux?

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Le premier meurtre était-il religieux?

Cet article est le 21e de la série « En quête de foi » du magazine Le messager de Saint-Antoine, parution de juillet-août 2014. Cette série cherche à mettre en relief la dimension de foi qui est présente dans la culture actuelle. 

Beaucoup de personnes autour de nous croient sincèrement que la religion est à la source de plusieurs formes de violence. Dès qu’une nouvelle circule à propos d’un acte terroriste, par exemple, on a tôt fait d’identifier la religion de la personne ou du groupe responsable avec le présupposé qu’il y a cause à effet. Le plus souvent, dans l’actualité récente, ce sont des islamistes qui sont pointés, mais le soupçon antireligieux n’est jamais loin lorsqu’il s’agit de dénoncer des actes associés à la barbarie.

D’où vient la violence?

La Bible raconte que le « premier » acte violent, le meurtre d’Abel par son frère Caïn, avait pour motif la jalousie (cf. Genèse 4). Les offrandes d’Abel, l’éleveur, auraient plu davantage à Yahvé que celles de son frère agriculteur. Si la relation à Dieu fut au cœur de leur dispute, en aucun moment ne pourrait-on imaginer que l’homicide ait été cautionné par le Seigneur! Non, la Bible enseigne plutôt que les humains étaient doués de la conscience du bien et du mal. Et la violence, quelle qu’elle soit, n’a jamais pu être associée au bien, même si parfois, en contexte de légitime défense, elle est qualifiée de moindre mal.

En réalité, dès le début de la Bible, on voit que la violence naît dans le cœur de l’être humain, lorsque ses passions le poussent à des sentiments malsains attisés par le désir de posséder ou de jouir égoïstement d’un bien quelconque. Jésus a refusé d’entrer dans cette logique en renonçant même à se défendre des attaques dont il fut l’objet, jusqu’à sa condamnation à mort et sa crucifixion. « Lui n’a pas commis de péché ; dans sa bouche, on n’a pas trouvé de mensonge. Insulté, il ne rendait pas l’insulte, dans la souffrance, il ne menaçait pas, mais il s’abandonnait à Celui qui juge avec justice. » (1 Pierre 2, 22-23)

Dieu sanctionnerait le meurtre?

Dans les grandes traditions religieuses, l’appel à la paix et à l’amour universel est plus fort que toute justification de violence. Mais il peut nous arriver de vouloir « convaincre » Dieu de notre bon droit et de vouloir en faire l’étendard de nos velléités nourries à même nos penchants mauvais. Or, Dieu, qu’il soit adoré sous tous les noms possibles, ne peut qu’encourager la justice et la paix. Toute justice obtenue par la violence est un détournement de la religion. Il est impossible d’embrigader Dieu aux côtés de ceux qui commettent le mal.

Puisons à la justice

Dès les premières civilisations, les humains ont élaboré une jurisprudence qui tendait à rendre justice en proportion des préjudices. Si nous cherchons dans notre société des éléments persistants de culture religieuse, nous les trouverons dans le souci de nos tribunaux de juger avec discernement et de sanctionner en fonction du mal commis, sachant parfois se montrer magnanimes lorsque les prévenus donnent des signes qu’ils peuvent s’amender et changer. Oui, toute idée de justice qui fait honneur à Dieu ne peut jamais justifier la violence et encore moins la mort de quiconque. La violence n’est donc pas un héritage de la foi chrétienne, mais la justice, certainement!

Pour aller plus loin, voici un court billet de Jean-Claude Guillebaud qui va dans le même sens: « Protégeons Dieu des fanatiques » 

Et puis cette exhortation du pape François, lors de l’Angélus du 10 août : « On ne fait pas la guerre au nom de Dieu ».

Peut-on (faut-il) juger ?

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Il n’y a pas que les catholiques qui se battent pour la vérité!

Depuis quelques semaines, certains de mes collègues et moi-même sommes visés par des gens qui proviennent de milieux traditionalistes catholiques. À la suite de calomnies proférées par un certain J. Lamirande dans un texte publié par les Nationalistes du Saguenay, j’ai tenté d’offrir une voie alternative afin que la conversation demeure possible plutôt que d’être une suite ininterrompue de positions défensives et offensives. Les deux textes ont été recopiés ensuite sur un forum de discussion traditionaliste qui permet à ses membres de pouvoir les commenter. L’un de ces catholiques traditionalistes m’a même mis au défi, via Facebook, d’aller « me défendre » sur ce forum, étant donné que j’osais afficher publiquement mes positions.

Dans la même période, j’ai fait partie des co-signataires d’une lettre ouverte qui avait pour but de présenter une autre manière de parler de la foi dans les médias, alors que seul le maire Jean Tremblay semblait pouvoir le faire grâce à sa tribune d’élu. Voici que, du même giron traditionaliste, une réponse à cette lettre écrite par un certain Urbain IX* (!) vient à nouveau qualifier mes collègues et moi-même de «modernistes», dans le sens de ce courant historique qui a été rejeté et même condamné à maintes reprises par plusieurs papes depuis plus de deux siècles. Bref, en nous identifiant à ce courant, il va de soi que l’angle d’attaque vise précisément à discréditer toute prise de parole de notre part et à étiqueter le Diocèse de Chicoutimi et son évêque comme une Église « infectée ».

Discussions stériles

Le genre de débat que souhaitent généralement les personnes liées à une mouvance bien campée, qu’elle soit traditionaliste ou autre, est assez classique. En réalité, leur maxime pourrait se formuler ainsi: «Tôt ou tard, vous comprendrez que vous aviez tort». Je vais donc les satisfaire immédiatement: « J’ai forcément tort ». Voilà, je l’ai confessé! Je m’applique ainsi à répondre à une interpellation de l’apôtre Paul aux Philippiens: « Ayez assez d’humilité pour estimer les autres supérieurs à vous-mêmes » (Philippiens 2,3). Disons que j’ai cependant encore bien du chemin à parcourir pour que ce soit vrai à chaque instant! Par ailleurs, affirmer ceci ne constitue pas un renoncement à tout ce que je crois… Au contraire, le même Paul nous dit ceci: « Qu’as-tu que tu n’aies reçu ? Et si tu as tout reçu, pourquoi t’enorgueillir comme si tu ne l’avais pas reçu ? » (1 Corinthiens 4,7). Tout ce que je crois, c’est ce que j’ai reçu, c’est ce que nous recevons en Église, dans l’Esprit Saint. Dans la quête de vérité, on ne trouve rien qui ne soit donné. C’est mieux pour l’orgueil. Nous avons ainsi reçu les vérités transmises par la grande tradition de l’Église et condensées dans les dogmes, les conciles, etc. Mais les formulations de ces vérités révélées sont généralement « encapsulées » dans une culture, une langue, les mots d’une époque à laquelle elles réagissent, à partir des conceptions que l’on se fait du monde et du cosmos, avec les apports des diverses sciences, etc. Bref, si la Vérité est de l’ordre d’un donné définitif (et immuable), sa transmission demeure plus sujette à controverse, ce que contestent les traditionalistes qui ont tendance à figer la tradition, croyant qu’à chaque fois qu’on la revisite, on la trahirait un peu. Leur attachement se porte de manière encore plus tangible sur le rituel eucharistique modifié après plusieurs siècles à la suite du Concile Vatican II.

À une époque comme la nôtre, les gens qui, comme moi, se sont investis dans l’Église catholique, le font le plus souvent avec la conviction intime qu’ils y sont appelés, qu’ils peuvent y apporter leur contribution, qu’ils répondent ainsi de leur mieux à leur vocation. Cette Église d’après Vatican II et tous les papes qui l’ont conduite depuis sont taxés d’imposteurs par certains groupes traditionalistes, sous prétexte qu’ils auraient vidé de sa substance la sainte Église catholique romaine pour la remplacer par une coquille remplie de la vacuité de l’esprit du modernisme. Alors ces pauvres personnes engagées, au mieux se sont trompées ou l’ont été, au pire sont complices de l’imposture. Le Diocèse de Chicoutimi, infiltré par les progressistes-modernistes, serait donc à l’avant-garde du front relativiste de cette Église faussaire. Et Jocelyn Girard, parmi d’autres, en serait un activiste, sournois ou naïf, ça reste à voir selon sa capacité de se défendre des accusations. Je vous l’avoue ici: me prêter un tel pouvoir, c’est un coup dur pour mon humilité! Vite que je me répète l’Épître aux Philippiens!

Imaginons les choses autrement…

Pendant que des milliers de chrétiens sont persécutés dans certains pays du Moyen-Orient, nous vivons encore, en Occident, dans un monde où les opinions peuvent s’exprimer librement. J’ai une pensée en ce moment pour Asia Bibi, au Pakistan, pour Meriem Yahia Ibrahim Ishag, au Soudan, des mamans attachées à leur foi chrétienne qui ont été condamnées à mort pour avoir osé l’exprimer clairement (les jugements auraient été cependant renversés récemment dans les deux cas). Là-bas, des femmes sont condamnées pour oser dire une vérité toute simple: « je suis chrétienne ». Ici, certains condamnent ceux et celles qui ne sauraient pas le dire sans l’appui et l’adhésion parfaite à une somme théologique qui pèse des milliers et des milliers de pages d’enseignements dogmatiques – le tout sans se tromper! Alors imaginons qu’un jour nous en soyons rendus, ici au Québec, à ce point poussés dans nos retranchements par une culture laïque devenue vindicative qui se mettrait à traquer toute foi confessée. Si le simple fait de s’avouer croyant devenait périlleux, risqué pour sa vie, je voudrais bien, alors, voir comment nos débats rhétoriques sur la vérité transmise comme un dépôt intact et immuable trouveraient tout à coup une place… somme toute relative!

Nous serions plutôt forcés, catholiques de toutes tendances, de gauche comme de droite, de la tradition ou du progrès, du passé triomphal ou de la modernité, à tous nous serrer les coudes et… à prier. C’est exactement ce qui se passe en Irak, en Égypte, en Syrie, et partout là où l’on a démonisé les chrétiens en les rendant responsables du malheur ou en les pourchassant comme des infidèles sur une terre où ils ne sont plus tolérés après des siècles de coexistence. Nous pouvons nous faire du mal en nous condamnant mutuellement: « vous les tradis… » « vous les progressistes », « ce pape est un apostat », « n’avez-vous pas lu Léon VIII? » etc. Je vois juste que ça ne nous mènera nulle part, comme c’est le cas maintenant.

Je crois que nous devrions plutôt, tous les croyants et croyantes qui se réclament de Jésus-Christ, revenir à l’essentiel. Apprendre à nous côtoyer serait un premier pas. J’aimerais dire ceci à mes « frères » et à mes « soeurs » traditionalistes: sortez de l’ombre et parlez en votre nom. Acceptons que la Vérité nous dépasse tous et qu’elle est inaccessible à nos pauvres moyens. Elle existe bien. Elle a été prodiguée aux humains de toutes les générations, dans une révélation progressive particulièrement lisible dans l’histoire judéo-chrétienne qui la contient en totalité – mais pas en exclusivité – et ce jusqu’à son degré ultime lorsque le Verbe de Dieu lui-même s’est incarné en Jésus de Nazareth, et qu’il est mort et ressuscité pour tous les humains, sans exception, non sans avoir laissé un héritage riche d’enseignements, lui qui était La Vérité. Celle-ci a été toutefois reprise par des hommes, de manière spiralée, d’un concile à l’autre, et s’est déclinée peu à peu en dogmes de foi et en catéchismes successifs. Nous pouvons vivre sans la connaître intégralement, mais nous ne pouvons pas vivre humainement si nous cessons de la chercher. Car chercher la Vérité est la vraie nature de l’être humain.

Plutôt que de nous lancer des pierres, prions donc ensemble pour que le Règne arrive. Oeuvrons ensemble pour en donner des signes visibles. Et abreuvons-nous ensemble à la même source: Jésus vivant qui communique sa vie encore sous diverses formes et principalement dans l’eucharistie. Et faisons confiance en l’Église qui cherche aussi, en lisant les signes des temps, à ne communiquer rien d’autre que ce qu’elle a reçu. Je me trompe peut-être, sans doute, certainement. Une chose m’est cependant d’une certitude absolue: il y a un Dieu créateur qui veut éviter à l’humanité qu’elle ne se perde encore et encore. Et son unique moyen, hormis la vérité, c’est l’amour:

« Amour et vérité se rencontrent, justice et paix s’embrassent; la vérité germera de la terre et du ciel se penchera la justice. » (Psaume 84, 11-12).

Ce sont les quatre points cardinaux. Nous devons n’en délaisser aucun. C’est la proposition que je dépose. Ne laissons jamais notre souci de la vérité réduire l’importance de l’amour, celui qui nous vient de Dieu et celui que nous devons à notre tour prodiguer, ni la recherche active de justice et de paix. Et comme dans toute relation d’amour, laissons la vérité « germer de la terre » (du vécu, de l’expérience), c’est ainsi que la justice « du ciel se penchera » comme un fruit prêt à cueillir. Sur ce chemin, je suis prêt à rencontrer toute personne de bonne volonté, qu’elle soit « tradi » ou n’importe quoi d’autre. Peut-on juger? Bien sûr, mais le faut-il?

*Si je désirais entrer dans le combat auquel on me convie, je me permettrais de commencer en interrogeant le pseudonyme de mon interlocuteur… Le dernier pape à s’être appelé Urbain est le huitième du nom… Faudrait-il en déduire que l’anonyme derrière Urbain IX aurait des prétentions papales? Voyez-vous, c’est exactement la méthode utilisée dans ce genre de débat… On tape sur l’adversaire et on compte les coups gagnants. Non, ça ne m’intéresse pas. 

La religion et les valeurs

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Cet article est le vingtième de la série intitulée “En quête de foi” publié dans l’édition de juin 2014 du Messager de Saint AntoineL’objectif de cette série est d’explorer les éléments de la tradition chrétienne dont les traces sont toujours perceptibles dans la culture actuelle.

Jésus

Pardonner…

Au lendemain des élections provinciales du 7 avril 2014, un chroniqueur du Huffington Post Québec regrettait que le vieux fond catholique des Québécois les ait entraînés à pardonner au parti vainqueur son passé de corruption. Il citait même un passage de Matthieu 18 où Jésus demande à ses disciples de pardonner jusqu’à 70 fois sept fois. Mais l’auteur n’était pas d’accord, loin de là, avec ce pardon accordé trop facilement, selon lui, à ceux et celles qui sont dans la mire des enquêteurs.

Valeurs québécoises?

Le parti au pouvoir avait lancé cette campagne en tentant de fédérer les électeurs et électrices autour de certaines valeurs qu’il aurait voulu mettre au-dessus de bien d’autres : la laïcité de l’État, la neutralité de ses représentants et l’égalité entre les hommes et les femmes. Pour bien des gens, ces valeurs font effectivement partie des éléments de notre culture générale, mais elles n’en forment pas toute la substance. Dans sa déveine, le gouvernement sortant avait peut-être oublié que le pardon est encore bien enraciné au sein de sa population!

L’héritage catholique des Québécois est en réalité bien plus riche que ces quelques valeurs identifiées dans l’ex-projet de charte. Il faut ajouter d’autres valeurs tout aussi fondamentales, comme la liberté individuelle, notamment de conscience et de religion, l’hospitalité, l’inclusion, la justice sociale, le partage, la dignité de chaque personne, la tempérance, la bonne entente, l’entraide et la générosité de soi allant même, oui, jusqu’au… pardon! Lorsque nous sondons le vieux fond catholique des gens qui nous entourent, c’est vers l’ensemble de ces valeurs que nous les voyons tendre, même si, concrètement, nous ne les avons pas si souvent incarnées collectivement.

Mieux vivre ensemble

Sans en parler comme des valeurs, les catholiques ont aussi à leur compte quelques attitudes plus éloignées de l’Évangile. Si nous avons su accueillir assez favorablement de nombreux immigrants d’Italie, de Pologne, d’Irlande, de la Grèce et du Liban, c’est peut-être parce qu’ils partageaient la même religion que nous. Mais notre histoire témoigne aussi de grandes difficultés à côtoyer ceux qui, comme les Juifs ou les chrétiens protestants, étaient parfois pointés du doigt, même par le clergé, comme des gens qu’il ne fallait pas fréquenter.

Nous avec les musulmans

Photo : Journal de Montréal

Depuis cette époque, de nouvelles vagues d’immigration ont déferlé. Des asiatiques sont venus s’installer, surtout en métropole. Et puis, plus récemment, des maghrébins parlant français, mais confessant en majorité la foi musulmane, ont commencé à arriver en débordant vers les régions. Il est possible, alors, que notre « vieux fond anti-religion-des-autres » ait été réveillé par le projet d’une charte « des valeurs québécoises » et que le « nous » évoqué par les uns et les autres a pu s’exprimer de façon moins inclusive de la diversité religieuse visible.

Plutôt que de rabâcher sur les valeurs communes d’antan qui récapituleraient notre identité, n’est-il pas temps de nous consacrer à faire advenir les conditions véritables du vivre ensemble auquel nous sommes appelés? L’espérance a toujours fait partie de nos attributs comme peuple. C’est cette « valeur » qui devrait nous amener à nous lancer dans l’avenir, catholiques avec les autres, en devenant un peuple qui plaît à notre Dieu.

Faut-il opposer progressisme et traditionalisme?

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Dans un courrier publié sur le blogue des « Nationalistes du Saguenay »* et dont copie a été acheminée à un grand nombre de personnes œuvrant dans l’Église catholique au Québec, un certain J. Lamirande de Chicoutimi semble vouloir s’en prendre à un collègue agent de pastorale ainsi qu’à moi-même en nous accusant d’avoir infiltré l’Église diocésaine pour la contaminer d’un esprit progressiste. L’auteur met en question directement l’évêque de Chicoutimi dont la direction est elle aussi qualifiée de progressiste notamment en raison d’un refus, il y a quelques années, d’encourager dans son diocèse la pratique de la messe dite « de Pie V » (ou tridentine) qui était normative depuis le Concile de Trente au 16e siècle jusqu’à la réforme demandée par le Concile Vatican II (1969). Le même auteur continue sur sa lancée en écorchant au passage Jean-Paul II qu’il condamne parce qu’il a été œcuméniste, qu’il a baisé le Coran et reçu le signe de la Shiva. Et il ne se donne pas beaucoup d’espoir avec François qu’il juge déjà incapable de freiner la propagation scandaleuse de la pensée progressiste! Pour toutes ces raisons, J. Lamirande déduit que l’Église catholique romaine a changé le culte de Dieu en un culte de l’homme. Je ne veux pas répondre à sa lettre, mais plutôt profiter de celle-ci pour réfléchir sur le vieux conflit progressiste-traditionaliste.

Avant d’aller plus avant, je ne peux m’empêcher de mentionner le fait qu’il s’en prenne personnellement à mon collègue Patrice Imbeau dont il dit qu’il aurait été « instrumentalisé par des groupes sociocommunautaires de la région en raison d’un certain handicap très apparent ». Dénoncer des idées est une chose, oser interpréter la nomination à la présidence d’un événement social régional d’un homme engagé et reconnu par le milieu comme si c’était en raison de son handicap en est une autre qui s’approche davantage de la diffamation et qui laisse deviner l’état d’esprit malveillant de l’auteur. Mais je passe pour me concentrer sur l’objet du débat.

 Vieilles chicanes

Le concile de Nicée, en 325, a condamné l’arianisme qui contestait la nature divine de Jésus.

La tension entre « modernistes » et « traditionalistes », bien que exacerbée en ces temps qui sont les nôtres, est loin d’être nouvelle. Ce type de batailles, parfois plus idéologiques que théologiques, s’est surtout développée depuis que l’Église a eu les coudées franches dans l’Empire romain pour commencer à réfléchir de manière posée à la signification de la mort et de la résurrection du Christ dans l’histoire, c’est-à-dire dès le 4e siècle! En effet, lorsque vient le temps de mettre des mots sur des formulations qui cherchent à exprimer le mystère de la foi, toutes les occasions sont bonnes pour tenter de faire dominer « sa » formule de vérité plutôt que celle de l’autre. Les grands conciles œcuméniques furent les instances qui ont permis d’arbitrer les différends. Ceux-ci se concluaient le plus souvent par des « anathèmes » qui consistaient à frapper de réprobation publique une personne ou une idée qui n’était pas conforme à la doctrine généralement admise.

Les détracteurs actuels de l’Église, non pas ceux qui l’ont quittée en la jugeant arriérée, mais plutôt ceux qui la jugent trop compromise avec l’esprit du temps, ont favorisé la montée de l’intégrisme catholique dans les années ’70. En effet, un courant non négligeable de l’Église, soutenu par certains évêques, n’a pas accepté l’ouverture pastorale démontrée à l’occasion du Concile Vatican II et certains de ses décrets dont ceux sur la liturgie (et la réforme qu’il a entraînée), l’Église, l’œcuménisme, les autres religions ainsi que la modernité. Ce refus s’est souvent manifesté par des tensions très fortes dans l’Église et qui ont culminé, entre autres, dans le schisme avec la Fraternité sacerdotale saint Pie X de Mgr Lefebvre, en 1988. Malgré de nombreux compromis visant à ramener les catholiques de cette faction au sein de la communion romaine, ceux-ci ont plutôt redoublé d’efforts pour systématiser leur position anti-conciliaire et antipapiste et pour marquer, de manière plus rigide, leur éloignement de la grande Église. Au sein de ce groupe, quelques-uns ont repris cependant la communion avec l’Église romaine sous le nom de Fraternité sacerdotale saint Pierre, tout en demeurant activement traditionalistes.

Le Concile de Trente (1545-1563)

J. Lamirande cite le conflit qui a eu cours dans notre diocèse en 2007 entre un agent de pastorale de l’époque, Jacques Tremblay, et l’évêque André Rivest. Ce dernier avait conclu l’affaire en interdisant la pratique ordinaire de la messe dite « traditionnelle » ou tridentine afin de manifester la primauté de l’actuel rite romain pratiqué depuis 45 ans. La messe traditionnelle est cependant autorisée de manière exceptionnelle selon les occasions. Bref, il m’apparaît que l’auteur a pu laisser grandir un ressentiment qui se traduit maintenant par des accusations qui extrapolent la portée des actions ou des positions qui sont effectivement prises par certains agents de pastorale, dont moi-même.

Quelle Église pour ce siècle?

En réalité, cette querelle a pour toile de fond la question essentielle de la pertinence et de la crédibilité de l’Église dans une société devenue séculière, laïque et plurielle. S’il arrive encore fréquemment que des gens confirment leur attachement à la personne de Jésus, il est de moins en moins rare d’en voir quitter l’Église catholique, allant jusqu’à apostasier leur baptême. Les raisons ne manquent pas. J’ai déjà, à plusieurs reprises – de l’intérieur –, posé sur ce blogue un regard critique mais respectueux sur l’Église et ses erreurs d’appréciation et de gestion des crises passées. Je tente, tant qu’il m’est possible, d’aller à la rencontre de mes contemporains avec une attitude sincère d’ouverture et de dialogue. Pour ce faire, il me faut accepter de renoncer à promouvoir la figure convenue de l’Église comme détentrice de la Vérité. Ce faisant, je découvre de plus en plus à quel point les décrets conciliaires cités plus haut avaient quelque chose de profondément prophétique dans les années ’60.

saint Jean XXIII

Je veux respecter du mieux que je peux les personnes qui veulent poursuivre leur pèlerinage terrestre en se réservant aux formes religieuses anciennes plutôt que de s’ouvrir aux adaptations nécessaires. Je crois toutefois que l’Église a peu à peu trouvé une meilleure posture depuis que Jean XXIII l’a convoquée au dernier grand concile, en comparaison de l’époque où elle dominait outrageusement du haut de sa grandeur morale et de ses prétentions métaphysiques, en dehors desquelles personne ne pouvait aspirer à la vérité et encore moins au paradis! L’Église, en effet, s’est dépouillée de richesses et le fera encore, elle s’est délestée de ses manières hautaines et devra le faire davantage, elle s’est recentrée sur la Parole de Dieu toujours à actualiser et est appelée à en goûter les fruits permanents de conversion… Mais plus encore, elle est en train d’apprendre l’humilité, celle qui lui donne d’être une voix parmi d’autres et ce, malgré sa foi assurée qui lui donne la conviction qu’elle possède un trésor unique, qu’elle est fortifiée par l’Esprit de consolation, de liberté et de vérité et qu’elle est la demeure du Dieu vivant! Posséder tout cela entraîne une responsabilité extraordinaire. Cela signifie que chaque attitude qu’elle manifeste, chaque parole qu’elle exprime, chaque geste qu’elle accomplit doivent renvoyer à l’expérience vécue et proposée d’une relation d’amour réelle et actuelle avec Dieu-Trinité. Ce Dieu s’est manifesté dans l’histoire comme le Créateur de toutes choses, le Libérateur des pauvres et des peuples traités injustement, le Sauveur de notre condition pécheresse et l’Inspirateur de toute bonté et de tout amour vrai. Et il continue de le faire à chaque instant!

Pour que l’Église soit le véhicule honnête de cette foi, il lui faut, aujourd’hui plus que jamais, commencer par reconnaître toute la bonté originelle qui est propre à l’être humain et qui s’accomplit encore devant elle, souvent sans elle, parfois malgré elle. Il lui faut ensuite, lorsque possible, contribuer à ce que chaque humain découvre que sa bonté lui vient du divin et que le mal l’en éloigne. Et la meilleure façon de faire sera toujours de favoriser la rencontre du Fils ressuscité, celui seul qui a montré le vrai visage du Père en marchant sur nos chemins, en vivant notre vie de manière parfaitement libre, en aimant jusqu’au bout de l’amour. C’est une responsabilité immense qui repose sur toute l’Église, tous ses membres-baptisés, et dont les responsables hiérarchiques se portent garants dans la succession ininterrompue depuis les apôtres.

En ce qui me concerne, je poursuivrai mon engagement au sein de cette Église qui est instigatrice et dépositaire de ma vocation, en m’assurant de me rendre docile à ce que m’inspirera l’Esprit Saint et de demeurer réceptif à la correction fraternelle. Et pour répondre à ma propre question posée en titre, je crois que Jésus a supprimé toutes les catégories de croyants. En lui, il devrait donc n’y avoir plus ni traditionaliste ni progressiste, pas davantage qu’« il n’y a plus ni juif ni grec, ni esclave ni homme libre, ni l’homme ni la femme, car tous, [nous ne devons faire] plus qu’un dans le Christ Jésus. » (Galates 3, 28) « Faire un » avec tous les J. Lamirande de ce monde est un défi pour moi comme ce l’est sans doute pour d’autres avec moi! Mais, en tant que chrétiens, la seule voie à chercher est celle à laquelle notre baptême nous renvoie, notre devoir de faire un, de chercher l’unité dans la diversité. Car c’est bien la volonté ultime exprimée par notre Maître commun (cf. Jean 17, 11).

 

* Je ne mets pas le lien vers le blogue par souci de ne pas contribuer à faire augmenter le nombre de visites sur ce site qui me paraît le plus souvent tomber dans le racisme le plus élémentaire et une vision réductrice de la nation. Vous le trouverez facilement en faisant votre propre recherche.

 

La puissance d’un tel silence

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Le pape François au mur de séparation à Bethléem (photo: Francetvinfo.fr)

Ce mur qui s’élève jusqu’à 10 m de haut, érigé progressivement depuis 2004 sur plus de 700 km pour séparer les frontières de l’État d’Israël et de ses colonies qui s’étendent dans les territoires occupés de Cisjordanie, est certes l’un des plus grands scandales de notre temps. Si l’intention du gouvernement israélien de protéger sa population est totalement légitime, le moyen de ce mur comporte des conséquences inacceptables en brimant de manière irréfutable des droits fondamentaux, comme l’accès à la nourriture, au travail, à l’éducation et à la libre circulation. Ce sont des milliers de familles palestiniennes qui en sont affectées dans leur quotidien et qui paient le prix pour quelques groupes terroristes qui s’opposent à la puissance occupante par la violence.

Alors qu’il réalise sa visite au Proche-Orient pour se rendre aux différents lieux saints du christianisme, le pape François, en ce 25 mai 2014, se dirige en voiture ouverte de Bethléem vers un camp de réfugiés. Sur cet itinéraire, nul ne peut rester insensible à l’immense « barrière de séparation » qui longe la route. Soudainement, François fait arrêter le cortège. La scène a de quoi troubler: il descend du véhicule et se rend, sous les yeux étonnés de la foule, des agents de sécurité et dans la ligne de mire des soldats israéliens postés dans le mirador à proximité, pour toucher le mur et y poser son front, dans un silence émouvant.

Politique ou religieux?

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Le message adressé au pape. Photo: Ma’an News Agency.

Le pape François a sans cesse réitéré que sa visite n’avait rien de politique, qu’elle n’était que religieuse. Mais il y a quelque chose qui n’est pas beaucoup diffusé par rapport à l’endroit exact où il s’est arrêté. Un graffiti récent lui était directement destiné : « Pope we need someone to speak about justice Bethlehem look like Warsaw Ghetto » (« Pape, nous avons besoin de quelqu’un pour parler de la justice, Bethléem ressemble au ghetto de Varsovie »). C’est sous ce graffiti que François est allé prier en silence. Son geste, à cet endroit précis, parle plus fort qu’un discours politique, mais n’est-ce pas quand même un acte à caractère politique?

Les religions juive, chrétienne et musulmane ont ceci en commun qu’elles ne peuvent envisager de séparation entre leur relation à Dieu et leur vie concrète. Le Dieu du Livre est un Dieu engagé dans l’histoire. Il veut la justice et la paix pour tous les humains. Parler de la justice peut très bien se fondre dans une attitude révérencieuse envers ce Dieu qui réprouve toute domination de l’homme par l’homme. Dès que des peuples se jettent l’un contre l’autre avec une intention malveillante, le Dieu d’Abraham ne cesse de susciter en ses enfants une conversion et un éveil. Conversion pour que la paix soit plus importante que la haine, pour que la justice soit plus urgente à instaurer et à faire respecter que toute velléité de puissance et de domination. Éveil aussi pour que des êtres humains animés d’un feu intérieur se lèvent et donnent à leur quête spirituelle des bras et des mains pour mettre en oeuvre la justice et la paix.

Avec Jésus, « le dieu de la nation » ou « le dieu d’une religion en particulier » n’existe plus. Ne subsiste que « le Père de tous ». Un père ou une mère ne veut que le bien de ses enfants, de tous ses enfants! Et ce qu’il voit, ce Père céleste, c’est la séparation qui nous éloigne, c’est la haine qui nous divise et qu’on ne cesse d’aggraver partout sur la terre. C’est la désespérance qui se transforme si souvent en incidents violents et meurtriers. Pour le pape François, le geste posé sur ce mur est religieux (il est allé prier), mais les conséquences sont politiques, car il est de cette foi qui ne supporte pas que l’injustice règne en notre monde. Je trouve une sorte de confirmation de ceci dans la lecture de l’Évangile du jour: « Et même, l’heure vient où tous ceux qui vous tueront s’imagineront qu’ils rendent un culte à Dieu. Ils feront cela parce qu’ils n’ont connu ni le Père ni moi. » (Jean 16, 2-3) Connaître le Père – et donc le Dieu commun aux trois religions monothéistes – , c’est ne plus jamais croire qu’il puisse se réjouir du sacrifice d’un seul être humain. Connaître le Père, c’est se résoudre inlassablement à faire grandir l’amour entre les humains, c’est ne jamais renoncer à la paix.

Juif, Chrétien, Musulman: la Paix est la seule alternative possible. Photo: Le Figaro

Le pape François, en quelques minutes, a su attirer l’attention sur la volonté unique du vrai Dieu pour que le monde vive: l’interpellation adressée à tous ses enfants pour qu’ils cherchent et réalisent la justice et la paix. Et cette volonté ne peut passer que par des engagements politiques fermes. Voilà le message que je comprends. Ainsi, tous les murs que nous érigeons ne seront jamais que les signes de nos échecs les plus lamentables à réaliser le projet divin d’une humanité réconciliée.

Les premiers signes d’un nouveau monde

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Je suis finalement allé voir le film Noé réalisé par Darren Aronofsky. J’avais lu quelques critiques et déjà donné mon opinion sur la portée éventuelle d’un tel film basé sur des écritures anciennes et j’avais questionné les buts poursuivis. Et il est vrai que le film extrapole largement et invente passablement si on compare le scénario au récit biblique (cf. Genèse 6 à 8). Malgré tout, j’ai été touché par la tension dramatique et le poids de la décision qui réside entre les mains de Noé à la fin du déluge. Tout se joue entre la mort programmée et la vie comme nouveau possible.

Mort aux humains

Devant le spectacle qui se déroule de générations en générations, où se mélangent le mal et la bonté, avec plus d’effets sensibles du côté du mal, il va de soi que « n’importe quel créateur » serait déçu et en colère contre ses créatures. Les scènes de torture, d’assassinat, de guerre, de génocide, de négligence criminelle, ou encore de viol, de harcèlement, de discrimination, de corruption que les médias nous montrent chaque jour ne font que nous convaincre du fait que la justice est tout sauf une réalité dans notre monde. Et de voir ces mêmes créatures – nous-mêmes -, soi-disant les plus élevées de la création, celles à qui toute la terre aurait été confiée comme à des gardiens, les voir détruire sans relâche tout ce qu’elle contient ne peut qu’ajouter à la colère du créateur. Sur un plan humain, en effet, quel génie créatif pourrait accepter que d’autres détruisent son oeuvre en toute impunité? La sanction du Créateur est donc inévitable: « Il dit alors à Noé : « J’ai décidé d’en finir avec tous les humains. Par leur faute le monde est en effet rempli de violence ; je vais les supprimer de la terre. » (Genèse 6, 13)

Qui parmi nous n’a pas déjà songé un instant que la seule issue à tout ce mal ne pourrait qu’être la fin de tout? Dans le film, Noé se voit comme le justicier qui agit au nom du Créateur. Il comprend que la solution à ce carnage réside dans le « nettoyage » que les eaux accompliront lorsque son arche sera prête. Mais il croit aussi qu’il ne vaut pas mieux que tous les vivants qui seront exterminés, car il a compris qu’en lui-même et en ses fils, les penchants mauvais sont aussi bien présents. Oui, le mal existe et quiconque croit qu’il en est exempté se ment à lui-même.

L’alternative à la colère

Après le déluge, tout fait place à la vie nouvelle. Dans le film, ce sont les femmes qui permettent le retournement inattendu. Elles invitent à un autre regard sur Dieu. Celui-ci ne peut pas être un juge implacable qui ne ressent rien pour ses créatures. S’il peut lui-même être tenté par l’envie de tout supprimer, il ne peut pas ne pas se laisser émouvoir par une nouvelle vie. Alors que Noé a la conviction d’avoir trahi le Créateur en n’accomplissant pas jusqu’au bout ce qu’il croyait devoir faire, c’est sa fille adoptive qui lui donne la clé: Dieu s’en est remis à lui pour qu’il détermine ce qu’il convient de faire, entre aller jusqu’au bout de la justice en supprimant le genre humain ou faire confiance de nouveau en la bonté originelle de l’humain qui, au fond de son être, est d’abord capable aussi du meilleur.

En choisissant la voie de la bonté, Noé a fait le pari que son Créateur est prêt à une nouvelle alliance avec les humains. La Bible traduit ainsi cette idée:

« Désormais je renonce à maudire le sol à cause des êtres humains. C’est vrai, dès leur jeunesse ils n’ont au coeur que de mauvais penchants. Mais je renonce désormais à détruire tout ce qui vit comme je viens de le faire. Tant que la terre durera, semailles et moissons, chaleur et froidure, été et hiver, jour et nuit ne cesseront jamais. » (Genèse 8, 21-22)

Les spécialistes affirment que la Genèse est une oeuvre composite, issue de deux traditions. Une partie aurait été écrite autour de l’an 1000 et l’autre vers 500 avant notre ère. Il va donc de soi qu’il ne s’agit pas du récit des origines de l’être humain, mais bien davantage d’une réflexion profondément spirituelle. De tout temps, les humains ont été confrontés aux mêmes situations que celles dont nous sommes témoins de nos jours. Le mal et la bonté cohabitent comme l’ivraie et le bon grain de l’Évangile. Mais la violence semble aujourd’hui atteindre des sommets et il est difficile d’imaginer pire encore. Et la terre souffre de notre gestion égoïste et insouciante pour les générations qui viendront après nous. Durera-t-elle encore bien longtemps?

On a souvent entendu l’adage: « Quand on ne sait pas d’où l’on vient, on ne sait pas où l’on va. » Les récits de la Genèse sont une source toujours actuelle pour comprendre d’où nous venons. Et ce qu’ils nous enseignent est simple: nous sommes tous et toutes issus d’un battement de cœur infiniment bon, rempli d’un amour qui ne peut pas finir.

Le cœur de Dieu nous a voulus pour que nous rendions sa création glorieuse, mais le résultat est désastreux. Faudra-t-il un « nouveau » déluge? Faut-il de nouveau espérer que des catastrophes naturelles finissent par engloutir des humains par milliers pour que nous nous réveillions de notre torpeur et commencions à nous tourner vers le bien plutôt que le mal? Comme dans le film d’Aronofsky, un simple regard de l’homme au coeur endurci sur le visage d’un enfant peut tout changer. Je souhaite donc que chacun et chacune d’entre nous aient l’occasion, dans la suite de cet article, de pouvoir poser son regard sur un visage d’enfant. Que cette « vision » de l’insouciance, de l’innocence originelle et du bonheur simple nous inspire et nous conduise au seul choix qui convienne pour que le monde ait un avenir: l’amour. Et je conclus avec saint Paul, un autre grand témoin: « L’amour ne passera jamais. »

L’amour est patient, l’amour est serviable, l’amour n’est pas envieux, il ne se vante pas, il ne se gonfle pas d’orgueil, il ne fait rien de malhonnête, il n’est pas intéressé, il ne s’emporte pas, il n’entretient pas de rancune, il ne se réjouit pas de voir l’autre dans son tort, mais il se réjouit avec celui qui a raison ; il supporte tout, il fait confiance en tout, il espère tout, il endure tout. L’amour ne passera jamais. (1re lettre de Saint Paul aux Corinthiens 12, 4-8)