Archives d’Auteur : Jocelyn Girard

À propos de Jocelyn Girard

Marié depuis 1984, 5 enfants (que des "gars"), 5 petits-enfants... Je travaille dans l'équipe de la Mission catéchétique pour l'Église catholique au Saguenay-Lac-St-Jean. Ce n'est pas un travail pour convaincre les gens de croire, c'est plutôt pour accompagner ceux qui ont choisi de croire... Je ne suis donc pas très effrayant et plutôt de bonne compagnie, sans distinction d'origine, d'ethnie, de religion ou de handicap. J'ai auparavant fait partie de L'Arche de Jean Vanier (en France et à Montréal) à laquelle je continue d'être attaché spirituellement. Autre blogue: http://lebonheurestdansleoui.wordpress.com Twitter : http://twitter.com/#!/jocelyn_girard Facebook : Jocelyn.Girard.9

Les premiers signes d’un nouveau monde

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Je suis finalement allé voir le film Noé réalisé par Darren Aronofsky. J’avais lu quelques critiques et déjà donné mon opinion sur la portée éventuelle d’un tel film basé sur des écritures anciennes et j’avais questionné les buts poursuivis. Et il est vrai que le film extrapole largement et invente passablement si on compare le scénario au récit biblique (cf. Genèse 6 à 8). Malgré tout, j’ai été touché par la tension dramatique et le poids de la décision qui réside entre les mains de Noé à la fin du déluge. Tout se joue entre la mort programmée et la vie comme nouveau possible.

Mort aux humains

Devant le spectacle qui se déroule de générations en générations, où se mélangent le mal et la bonté, avec plus d’effets sensibles du côté du mal, il va de soi que "n’importe quel créateur" serait déçu et en colère contre ses créatures. Les scènes de torture, d’assassinat, de guerre, de génocide, de négligence criminelle, ou encore de viol, de harcèlement, de discrimination, de corruption que les médias nous montrent chaque jour ne font que nous convaincre du fait que la justice est tout sauf une réalité dans notre monde. Et de voir ces mêmes créatures – nous-mêmes -, soi-disant les plus élevées de la création, celles à qui toute la terre aurait été confiée comme à des gardiens, les voir détruire sans relâche tout ce qu’elle contient ne peut qu’ajouter à la colère du créateur. Sur un plan humain, en effet, quel génie créatif pourrait accepter que d’autres détruisent son oeuvre en toute impunité? La sanction du Créateur est donc inévitable: "Il dit alors à Noé : « J’ai décidé d’en finir avec tous les humains. Par leur faute le monde est en effet rempli de violence ; je vais les supprimer de la terre." (Genèse 6, 13)

Qui parmi nous n’a pas déjà songé un instant que la seule issue à tout ce mal ne pourrait qu’être la fin de tout? Dans le film, Noé se voit comme le justicier qui agit au nom du Créateur. Il comprend que la solution à ce carnage réside dans le "nettoyage" que les eaux accompliront lorsque son arche sera prête. Mais il croit aussi qu’il ne vaut pas mieux que tous les vivants qui seront exterminés, car il a compris qu’en lui-même et en ses fils, les penchants mauvais sont aussi bien présents. Oui, le mal existe et quiconque croit qu’il en est exempté se ment à lui-même.

L’alternative à la colère

Après le déluge, tout fait place à la vie nouvelle. Dans le film, ce sont les femmes qui permettent le retournement inattendu. Elles invitent à un autre regard sur Dieu. Celui-ci ne peut pas être un juge implacable qui ne ressent rien pour ses créatures. S’il peut lui-même être tenté par l’envie de tout supprimer, il ne peut pas ne pas se laisser émouvoir par une nouvelle vie. Alors que Noé a la conviction d’avoir trahi le Créateur en n’accomplissant pas jusqu’au bout ce qu’il croyait devoir faire, c’est sa fille adoptive qui lui donne la clé: Dieu s’en est remis à lui pour qu’il détermine ce qu’il convient de faire, entre aller jusqu’au bout de la justice en supprimant le genre humain ou faire confiance de nouveau en la bonté originelle de l’humain qui, au fond de son être, est d’abord capable aussi du meilleur.

En choisissant la voie de la bonté, Noé a fait le pari que son Créateur est prêt à une nouvelle alliance avec les humains. La Bible traduit ainsi cette idée:

« Désormais je renonce à maudire le sol à cause des êtres humains. C’est vrai, dès leur jeunesse ils n’ont au coeur que de mauvais penchants. Mais je renonce désormais à détruire tout ce qui vit comme je viens de le faire. Tant que la terre durera, semailles et moissons, chaleur et froidure, été et hiver, jour et nuit ne cesseront jamais. » (Genèse 8, 21-22)

Les spécialistes affirment que la Genèse est une oeuvre composite, issue de deux traditions. Une partie aurait été écrite autour de l’an 1000 et l’autre vers 500 avant notre ère. Il va donc de soi qu’il ne s’agit pas du récit des origines de l’être humain, mais bien davantage d’une réflexion profondément spirituelle. De tout temps, les humains ont été confrontés aux mêmes situations que celles dont nous sommes témoins de nos jours. Le mal et la bonté cohabitent comme l’ivraie et le bon grain de l’Évangile. Mais la violence semble aujourd’hui atteindre des sommets et il est difficile d’imaginer pire encore. Et la terre souffre de notre gestion égoïste et insouciante pour les générations qui viendront après nous. Durera-t-elle encore bien longtemps?

On a souvent entendu l’adage: "Quand on ne sait pas d’où l’on vient, on ne sait pas où l’on va." Les récits de la Genèse sont une source toujours actuelle pour comprendre d’où nous venons. Et ce qu’ils nous enseignent est simple: nous sommes tous et toutes issus d’un battement de cœur infiniment bon, rempli d’un amour qui ne peut pas finir.

Le cœur de Dieu nous a voulus pour que nous rendions sa création glorieuse, mais le résultat est désastreux. Faudra-t-il un "nouveau" déluge? Faut-il de nouveau espérer que des catastrophes naturelles finissent par engloutir des humains par milliers pour que nous nous réveillions de notre torpeur et commencions à nous tourner vers le bien plutôt que le mal? Comme dans le film d’Aronofsky, un simple regard de l’homme au coeur endurci sur le visage d’un enfant peut tout changer. Je souhaite donc que chacun et chacune d’entre nous aient l’occasion, dans la suite de cet article, de pouvoir poser son regard sur un visage d’enfant. Que cette "vision" de l’insouciance, de l’innocence originelle et du bonheur simple nous inspire et nous conduise au seul choix qui convienne pour que le monde ait un avenir: l’amour. Et je conclus avec saint Paul, un autre grand témoin: "L’amour ne passera jamais."

L’amour est patient, l’amour est serviable, l’amour n’est pas envieux, il ne se vante pas, il ne se gonfle pas d’orgueil, il ne fait rien de malhonnête, il n’est pas intéressé, il ne s’emporte pas, il n’entretient pas de rancune, il ne se réjouit pas de voir l’autre dans son tort, mais il se réjouit avec celui qui a raison ; il supporte tout, il fait confiance en tout, il espère tout, il endure tout. L’amour ne passera jamais. (1re lettre de Saint Paul aux Corinthiens 12, 4-8)

Catholicisme: ajustons nos lunettes!

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Voir le passé en cherchant à être équitable

Les Québécois ont accéléré leur sortie de religion au cours des dix dernières années. Ils sont de moins en moins prompts à affirmer leur appartenance traditionnelle à l’Église et même à la culture catholique (cf. sondage CROP). Il y a plusieurs voies possibles pour tenter de comprendre ce phénomène, en dehors de la sécularisation comme processus observé partout en Occident. Je voudrais en pointer une qui me paraît dominante, tout en lui opposant une vision plus positive. Selon que l’on regarde l’histoire du dehors de l’Église ou du dedans (pour ceux et celles qui restent), la différence peut paraître insurmontable.

La première lentille paraît surdimensionnée. C’est cette interprétation qui est devenue omniprésente dans les médias et dans les milieux intellectuels. Cette vision affirme que le phénomène d’effritement de l’Église est le produit d’une libération des entraves et du contrôle que celle-ci exerçait sur ses fidèles. La seconde, de moins en moins promue hors de ses murs, serait celle de la reconnaissance de la réelle contribution de l’Église à l’instauration d’infrastructures de services, notamment dans l’éducation, la santé, le soutien à la pauvreté et même les loisirs. Ces réalisations ont peu à peu été récupérées ou transférées à des instances laïques, d’où leur détachement graduel. Le problème, c’est qu’en privilégiant l’une ou l’autre de ces deux lectures, on obtient une vision asymétrique, peut-être même biaisée, de l’histoire "vraie". Il y a donc lieu d’ajuster notre vision, comme lorsque nous allons chez l’optométriste pour en sortir avec des verres qui corrigent les faiblesses de chaque oeil et les font converger…

L’instauratrice

Je commence par le positif! Qu’on le veuille ou non, l’Église et la société québécoise (canadienne-française) ont une histoire indissociable. À partir de la conquête anglaise, le clergé a été la seule institution héritée de la Nouvelle-France qui avait un pouvoir d’opposer une force au conquérant en vue d’assurer aux colonies abandonnées par la France le droit de conserver leur langue et leur religion. Grâce à ce positionnement enviable, l’Église a pu ainsi développer des services qui ont donné au Québec des infrastructures solides et parfois distinctes de celles mis en place progressivement par l’État. Ainsi, les hôpitaux se sont-ils développés de manière importante parce que des religieuses s’y consacraient entièrement. De nombreuses écoles furent instaurées grâce à l’appui important des congrégations enseignantes, la plupart venues de France, pour appuyer leur développement. Bien entendu, la pratique régulière des fidèles n’aurait pu être mise en question à cette époque, compte tenu de ce que l’Église représentait. Cette situation a duré de manière assez stable jusqu’au Concile Vatican II.

Pour des raisons difficiles à cerner, le recrutement en vue de "vocations" sacerdotales et religieuses a été plus "fécond" au Canada français que partout ailleurs sur la planète au siècle dernier, avec un sommet au tournant des années ’50-60. Cette disponibilité de "main-d’oeuvre" religieuse était telle que l’Église a pu étendre sa présence dans pratiquement tous les secteurs d’activités de la société. À cette époque, on trouvait des aumôniers au sein de toutes les institutions publiques et organisations civiles, regroupements de travailleurs, comités de parents, associations féminines ou pour la jeunesse, camps d’été, etc. Bref, l’Église était fortement instauratrice et formatrice grâce à cet apport fabuleux de ressources qui se transformaient peu à peu en "accompagnatrices" incontournables. Quiconque a un peu vécu ces années sait par expérience que la présence de M. l’abbé Untel, curé ou vicaire, faisait partie intégrante de n’importe quelle activité organisée et que celui-ci y occupait une place prépondérante. Et la pratique dominicale, bien entendu, constituait le but vers lequel convergeaient avec succès toutes ces présences ecclésiales.

S’il y a eu, certes, des hommes au caractère dominateur ou carrément des "mauvais joueurs" parmi cette légion de représentants d’Église, la plupart des gens qui ont été accompagnés par ces derniers en ont gardé de bons souvenirs. Il suffit d’en évoquer quelques-uns avec eux pour constater que l’Église, par et à travers ces "missions" pastorales, rendait un service généreux à la population en ayant formé des prêtres, religieux et religieuses qui avaient à cœur d’honorer la sainteté de leur état.

Certains diront que je mets des lunettes roses… Je crois plutôt qu’il faut compléter ce portrait par l’autre, celui qu’on reconnaît à l’expression de la "Grande noirceur".

La "corrompue"

Ce mot est dur à écrire autant qu’à prononcer à l’endroit de mon Église sans donner prise aux jugements sur mon absence d’humilité. Mais je ne sais pas trop quel autre nom donner à cette deuxième lentille. Au sens le plus profond, je crois que "corrompue" peut convenir, comme un jugement qu’on pose sur l’intégrité de l’Église face au message dont elle est dépositaire et à sa propre doctrine, comme lorsqu’une personne échappe à elle-même et se trouve en partie aliénée de son être profond…

Lorsque la complicité entre l’État et l’Église a atteint son sommet, notamment durant l’ère Duplessis, on peut difficilement contester qu’une bonne partie de l’épiscopat québécois avait davantage à cœur de protéger ce statut et le pouvoir qui lui était inhérent que de s’assurer en tout premier de "suivre le Christ" dans le chemin d’humilité, de pauvreté, de vérité et d’obéissance trinitaire qu’il a tracé pour l’institution qu’il a voulue. Le retour de l’archevêque Léger à Montréal, devenu "Prince de l’Église" en 1953, fut certes une étape marquante dans l’imaginaire des Québécois face au triomphalisme de l’Église.

Si l’épiscopat québécois a conduit, à la suite du Concile, réforme sur réforme, il ne semble pas avoir mesuré, en son temps, à quel point la rupture avec le mouvement d’émancipation des femmes et même avec la culture populaire lui a été fatale. Ajoutons à cela les situations scandaleuses à caractère sexuel qui étaient à leur plus fort, mais dont les révélations au grand jour nous seront parvenues que récemment, et vous avez la recette parfaite pour que l’Église, en tant que corps, soit jugée avec la même mesure qu’elle a jugé le monde (cf. Matthieu 7, 1-2).

Cette corruption a pu se matérialiser d’abord au niveau de la vitalité évangélique. Les modèles d’intégration des enfants baptisés par le catéchisme et les sacrements avec l’assistance des écoles évoquent le travail industriel à la chaîne. Mais la corruption a aussi et surtout entaché les mœurs (d’une petite minorité) au sein de l’institution. Tous ces travers ne peuvent plus demeurer ignorés ou minimisés par les membres de l’Église qui, comme moi, y sont restés attachés. Le manque d’habiletés ou de détermination, moins pour lire les signes des temps que pour parvenir à s’adapter rapidement aux changements profonds qui ont marqué le Québec, aura bientôt achevé le travail de déliaison entre la culture et la religion qui faisaient la paire comme en symbiose.

Un purgatoire à vivre

Le pape se confessant.

J’ai déjà évoqué l’idée que l’Église devrait peut-être elle-même s’efforcer de traverser les étapes qu’elle propose aux pénitents qui viennent encore se confesser. À l’aveu des fautes avec la ferme intention de ne pas recommencer, incontournable, et au pardon divin accordé gracieusement, s’ajoute la pénitence comme telle. Celle-ci n’est pas une condition de la réconciliation, mais un signe que le pénitent a compris quelque chose et qu’il veut bien faire un effort pour s’amender voire réparer les torts qu’il aurait causés. Le pape François a surpris récemment en montrant que, même au sommet de la hiérarchie, il y a place pour entrer dans ce processus de conversion en accomplissant les exigences qu’il requiert.

L’image de la tradition qui me vient alors à l’esprit est celle du purgatoire. J’ai l’intuition que pour les 40 prochaines années (deux générations), l’Église du Québec sera plongée dans une espèce de purgatoire, un temps de purification. Elle se trouve placée devant une alternative: soit qu’elle tente un réveil de l’expression publique de la foi, comme semble en rêver le cardinal Lacroix; soit (ou peut-être à la fois) elle reconnaît qu’elle doit se remettre sincèrement à "laver les pieds" du monde qu’elle a offensé.

Des communautés nouvellement établies semblent réussir auprès de (très) petits groupes de jeunes. Certains d’entre eux ont le feu sacré pour se lancer dans une nouvelle évangélisation très visible. J’espère qu’ils ne m’en voudront pas de ne pas choisir moi-même cette voie. Car pour un seul de ces jeunes "récupérés" par l’Église, 99 autres n’y viendront sans doute jamais!

Laver les pieds, c’est se mettre à genoux et servir comme le Christ nous l’a montré. En tant que baptisé, c’est cette voie que je veux privilégier. Cela signifie être au cœur du monde, en toute gratuité, pour faire corps avec lui, pour connaître et compatir à ses angoisses, ses misères, ses souffrances. Mais aussi de se réjouir et s’engager avec la communauté humaine dans ses avancées, dans ses œuvres de libération et d’humanisation, mais aussi dans ses ratés, surtout lorsqu’elle se relève et fait preuve de résilience et de solidarité.

Qui sait, peut-être qu’un jour quelqu’un d’une génération puînée se tournera vers l’Église devenue pauvre et dépouillée, sans doute salie mais bien vivante. Il pourra s’y sentir attiré comme on est aspiré par le bon, le bien, le divin. Et d’autres après lui verront en cette Église servante, une communauté qui transpire du divin parce qu’elle aime le monde comme Jésus lui-même l’a aimé, en lui sacrifiant sa vie par amour jusqu’au bout, sans attendre qu’il vienne remplir de nouveau ses lieux de culte. Et ce sera la fin de ce purgatoire, car nous aurons retrouvé la source de toute justification (sainteté) dans la conversion permanente, source qui se trouve nulle part ailleurs que dans le cœur aimant du Père.

Hollywood ferait-il des convertis?

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Je vois avec intérêt, ces derniers temps, le retour de films inspirés de la Bible, notamment « Le Fils de Dieu » (The son of God) et plus récemment « Noé » (Noah). Bien que, sur le plan cinématographique, ces films et d’autres à venir (« L’Exode ») présentent un certain attrait, il n’en demeure pas moins qu’ils suscitent aussi leur lot de réactions, allant des plus positives aux plus corrosives. Mais au-delà de toutes ces critiques, qui a intérêt à ce que ces histoires soient de nouveau portées à l’écran? Quelles seraient les intentions derrière de telles productions? Amener des cinéphiles à mieux connaître la Bible? Convertir massivement des hommes et des femmes de notre temps?

Une longue tradition

Depuis que le cinéma existe, les récits bibliques ont continuellement servi de trames à des productions parmi les plus grandioses. Tant l’Ancien Testament que le Nouveau ont été à la source de scénarios devant servir à mettre en images des histoires qui, prises littéralement, ont souvent procuré bien des maux de tête aux prêcheurs! Et, à ma connaissance, aucun de ces films n’a jamais fait l’unanimité. Tant les athées que les croyants y ont trouvé à redire. Pour les non-croyants, les récits bibliques transposés au grand écran ont le plus souvent le parfum de l’irréel et du sentimentalisme. Pour les chrétiens et les juifs, soit ils sont l’image réaliste de ce qui a pu se produire réellement, soit ils déforment ou interprètent de manière trop libérale les Écritures. Ainsi donc, très peu y croient vraiment. Et pourtant, on reprend encore et encore ces thèmes qu’on offre aux téléspectateurs de toute la planète, un peu comme autrefois, lorsque les missionnaires se rendaient dans des contrées éloignées y porter la foi chrétienne, sans distinction du véhicule civilisationnel dans lequel elle s’était inculturée. C’est d’ailleurs sans doute là qu’est la "réussite" de cette époque missionnaire: d’avoir imposé à plusieurs continents une forme quasi-unique de civilisation aux airs de chrétienté bien plus que de la foi comme telle!

Annoncer le Christ, vraiment?

Malgré tout, les missions chrétiennes ont la plupart du temps été le fait de véritables croyants et croyantes qui voulaient offrir au monde une chance de connaître le Christ Jésus et toute la tradition croyante engendrée à sa suite. Cela ne peut pas être le cas d’un film. Par exemple, Mel Gibson a bel et bien professé la foi chrétienne et son film La Passion du Christ représente le fruit de sa propre recherche spirituelle et de sa méditation des évangiles. Mais sa création n’a pas touché la cible que son auteur visait, à savoir de partager une vision la plus réaliste possible de la Passion de Jésus afin de saisir le spectateur ainsi appelé à prendre position pour ou contre le Fils de Dieu. Dans les faits, je ne connais aucune personne qui ne m’ait jamais dit : « C’est grâce à tel film sur Jésus ou sur la Bible que j’ai été convertie. »

Russell Crowe, qui personnifie Noé, et le réalisateur Darren Aronofsky ont eu beau vouloir rencontrer le pape François afin d’obtenir sa bénédiction pour inciter les croyants à s’entasser dans les salles de cinéma, même un tel soutien ne pourrait conduire à une conversion des masses. Un film, qu’on le veuille ou non, restera toujours une œuvre de fiction! Une succession de films bibliques de qualité ou à grands déploiements n’aboutira à rien d’autre que d’être rangée à côté d’autres trames historiques ou légendaires : c’est bon pour la plongée dans une histoire plus ou moins crédible, c’est édifiant et parfois inspirant, mais ça n’est rien d’autre que des images animées et des acteurs qui font semblant… Venir à la foi par et à travers un film hollywoodien comporte le risque de figer des images et des attitudes qui sont incarnées théâtralement. De plus, l’univers hollywoodien reflète forcément l’esprit de notre époque, dans le filtre d’une civilisation made in USA dont l’auto-promotion ne se dément pas. Quiconque vient à la foi à travers les évangiles et la tradition, ne peut conclure autrement que l’essence même du Jésus historique et de certains autres personnages bibliques ne sera jamais saisissable en « une seule prise » ni à partir d’une seule culture.

En réalité, la seule chose qui ait jamais converti les non-croyants à adhérer à la foi chrétienne, c’est la rencontre personnelle avec le Ressuscité. Celui-ci se donne à voir de multiples manières, mais, le plus souvent, c’est à travers l’humble témoignage de ses disciples qui, dans leur manière amoureuse d’habiter le monde et en tentant de manifester une compassion et une justice qui les transcendent, parviennent à pointer le doigt en direction du Créateur de toutes choses. Et c’est là, alors, que tout devient possible à celui ou celle qui veut croire.

Qu’est-ce qui les pousse à aller si haut?

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Cet article est une version modifiée dont l’original a été publié dans la série "En quête de foi" du magazine Le messager de Saint-Antoine, parution d’avril 2014. Cette série cherche à mettre en relief la dimension de foi qui est présente dans la culture actuelle. 

Photo: BFMTV

La flamme olympique s’est éteinte depuis peu. Les athlètes de tous les pays ont donné le meilleur d’eux-mêmes. Les gagnants et les gagnantes ont mérité leurs médailles après ces années d’entraînement où détermination, persévérance, échecs et résilience ont fait partie de leur quotidien. Mais qu’est-ce donc qui pousse ainsi ces athlètes à courir, sauter, glisser, skier, patiner, compter des buts?

Une force de vie

Il existe en chaque être vivant une énergie propre au développement de ses potentiels. L’un de mes professeurs l’appelait l’énergie « organismique ». Cette vitalité qui nous meut est propre à notre nature humaine. Si elle est disponible de manière égale pour tous, nous ne sommes toutefois pas égaux en ressources pour la faire jaillir et la focaliser vers des buts élevés.

Certains êtres humains vont accomplir des exploits dans des domaines singuliers, mais il est plutôt rare de voir une personne performer dans tous les domaines possibles de nos vies. Nous ne pouvons pas être les meilleurs en tout, mais seulement en quelque chose de très précis.

Une confiance à toute épreuve

Les meilleurs d’entre nous ont toutefois un point en commun : la confiance en soi. C’est la confiance qui est à la base de la foi. Avoir foi en « sa cause », son but, son chemin de vie, c’est ce qui pousse à se réaliser pleinement.

Je pense au skieur de fond Alex Harvey, parmi tant d’autres. Dans la foulée de son père, pionnier dans son sport au Canada, le jeune Alex s’est fixé son but : atteindre le sommet. À force de travail, d’échecs, de petits succès, de défaites, et encore et toujours des entraînements intensifs, il est arrivé à se hisser parmi les meilleurs. Sa vie est en réalité une véritable ascèse d’une héroïcité telle à faire pâlir les saints! Je pense aussi aux patineuses de vitesse dont plusieurs sont issues de ma région. Marianne St-Gelais, par exemple, qui a tout donné pour parvenir au sommet, n’a pourtant pas obtenu la récompense dorée qu’elle visait aux derniers jeux. Avec ou sans médaille, la force de ces athlètes est inspirante. Elle réside dans leur confiance.

Une confiance fragile

Une telle confiance est intacte chez l’enfant qui naît. Celle-ci peut être amenée à se déployer favorablement dans son existence si les conditions sont réunies. Les parents sont responsables de l’accueillir tel qu’il est et de le considérer comme un « projet » inachevé que Dieu leur confie. Avoir foi en soi est une attitude essentielle dans notre monde actuel. Les situations qui peuvent nous casser sont fréquentes et l’hostilité ambiante peut freiner notre énergie vitale. La vie est comme un film d’action : parsemée d’embûches, d’énigmes, d’impasses et de quête.

La seule façon de parcourir le chemin qui est le nôtre, c’est encore de pouvoir compter sur les autres. Sommes-nous capables de cette solidarité envers les humains que nous côtoyons? La médaille olympique n’est pas à la portée de la majorité des gens qui nous entourent. Mais le but que nous devons tous et toutes poursuivre est de monter sur le podium de notre propre vie.

Les chrétiens et les chrétiennes visent un podium différent de celui des sportifs. Ses trois marches sont l’amour, le don de soi, la compassion. Même lorsque nous sommes en situation de vulnérabilité, il nous est toujours possible, grâce à Jésus, de « rivaliser d’amour ». Soyons les uns pour les autres des catalyseurs de cette espérance qui donne envie d’être les champions du bon Dieu!

 

Un temps pour chaque chose

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Le bon chemin est le sien

Le bon chemin est le sien

Il y a différentes manières de vivre comme il y a divers types de personnalités. Les adultes généralement équilibrés ont ceci de particulier qu’ils n’aiment pas être pris pour d’autres qu’eux-mêmes, ni se voir affubler d’une étiquette de "catégorie". Un jeune adulte, récemment, me faisait part d’un article diffusé largement sur les réseaux sociaux dans lequel l’auteur décrivait trois types fondamentaux de personnalités selon qu’on arrive dans une famille en étant l’aîné, le cadet ou le benjamin. Il me disait: "C’est frustrant! On pense avoir bâti sa personnalité, ses préférences, sa manière de se comporter et dans un petit paragraphe quelqu’un te décrit comme s’il t’avait fréquenté toute ta vie!" Il n’a vraiment pas aimé…

Le moule des pratiques uniformes

Il n’y a pas si longtemps, l’Église "enseignante", celle des clercs, avait mis des étiquettes sur les fidèles. Cette catégorisation les mettait en permanence du côté de l’Église "enseignée". La seule passerelle possible était la "vocation". On était donc soit de l’une, soit de l’autre. Mais, surtout, la première avait assemblé un "kit" de pratiques et de rites identiques pour tous les fidèles sans exception. Il en était ainsi pour le dimanche: un bon catholique se devait d’aller à la messe, non sans avoir d’abord passé par le bain et mis ses habits réservés; en s’assurant que son estomac était vide pour laisser toute la place à l’hostie sacrée. Le fidèle devait aussi être exempt de péché mortel sinon, avant la communion, il devait passer par le confessionnal. De telles pratiques, standardisées à outrance, étaient particulièrement indiquées pour les "temps forts" de l’année, en particulier l’Avent et le Carême. Pour ce dernier, après le mardi-gras où (presque) tous les excès étaient tolérés, le lendemain marquait le temps de la retenue qui allait durer 40 jours. En plus des vendredis, le Mercredi des Cendres était un jour de maigre jeûne: pas de viande ni boissons alcoolisées ni autre plaisir! L’interdit d’alcool valait pour les adultes tout au long du Carême alors que petits et grands se voyaient privés de dessert. Même discipline pour tous! Les fidèles étaient aussi tenus de "faire leurs pâques" qui incluait l’obligation de se confesser. Il est donc facile d’imaginer la fête, le Samedi Saint, à midi, moment où l’on "cassait le Carême". Nous savions qu’à peu près tout le monde avait plus ou moins manqué à son devoir, mais le plus important c’était d’avoir tenu le coup du mieux possible jusqu’à la fin.

Il y avait beaucoup de pratiques, imposées à tous et à toutes, mais, au terme du Carême, est-ce que les fidèles s’étaient rapprochés de la personne de Jésus, du mystère de sa Passion, du don de sa vie par amour infini? Possible. Mais pas certain.

Faire "son" temps fort

Il existe des cycles dans une relation amoureuse tout comme dans l’amitié. Dans une même année, il y a des temps de rapprochements, des moments de solitude, parfois des tensions génératrices d’ajustements, des reprises, des décisions. Un couple peut se donner un temps ensemble pour faire le point. Pour certains, un simple souper au restaurant suffira, alors que pour d’autres un weekend de détente ou encore une semaine au chaud sur la plage fera l’affaire. J’ai senti le besoin d’une session de huit jours, il y a quelques années. C’était "un temps fort", non pas parce qu’il arrive de manière cyclique, comme la St-Valentin ou notre anniversaire de mariage, mais surtout parce que nous avions décidé, ensemble, qu’il en serait ainsi.

Que Mercredi des Cendres tombe le 5 mars cette année, ce n’est pas cela qui fera de ce jour et des 40 suivants un temps fort. Ce le sera si je veux qu’il en soit ainsi et que j’agis conséquemment. Et cette période sera intense non pas parce que je reproduirai les pratiques traditionnelles qui peuvent être vides si je ne les investis pas de sens, mais parce que je puiserai à même le réservoir des expériences humaines celles qui pourront correspondre avec ce que je vis et ce que je suis. La Bible indique trois pistes générales pour accomplir un temps fort, soit la prière, le jeûne et l’aumône. Ces  grandes sources spirituelles ont démontré leur fécondité dans la vie de milliers de personnes qui nous ont précédés. Je vous soumets une manière toute personnelle de les explorer.

On associe souvent la prière à une seule forme, celle de réciter des formules toutes faites. En réalité, la prière se nourrit du silence et de la pensée (ou de la non-pensée comme dans certaines formes de méditation). Elle est "présence" à soi, à Dieu, de Dieu! Depuis quelque temps, on trouve de plus en plus de gens sur les réseaux sociaux qui font appel à leurs relations pour avoir une pensée positive ou une prière en faveur de telle ou telle personne qui traverse une épreuve. La confiance règne à propos de la compassion qui s’exprimera de diverses manières. En ce qui me concerne, en plus de mes courtes incartades quotidiennes auprès de Dieu, je prévois marcher davantage au cours des six prochaines semaines. Quand ce sera possible, je marcherai vers le lieu de mon travail plutôt que d’utiliser la voiture. Le froid du matin peut être glacial, mais il peut aussi être rempli de l’amour chaleureux de Dieu si je lui en donne l’occasion. En marchant, je verrai les choses différemment sur mon passage et j’aurai le temps de saluer l’un ou l’autre que je croiserai. Ce sera comme un supplément de nourriture spirituelle et écologique en plus!

Pour le jeûne, je n’ai jamais été très bon… Je suis du genre à succomber facilement aux bonnes choses qui se présentent! En février, une maison de thérapie pour les personnes alcooliques a proposé un mois de sobriété solidaire. Juste un mois, alors que pour éviter la descente aux enfers, de nombreux alcooliques doivent s’abstenir toute leur vie! Ma sœur a répondu à cet appel et a jeûné d’alcool pendant tout un mois sans se douter que c’était comme… faire Carême! La privation de plaisir est associée à la maîtrise de soi dans la plupart des spiritualités. Parmi tous les plaisirs que la vie me donne de profiter, j’en ai choisi un dont je me priverai pour que le Carême me soit un temps fort. J’espère ainsi que ma vie n’en sera que plus fructueuse.

Pour l’aumône, il y a tant de causes à soutenir que c’est plutôt simple à mettre en oeuvre! Beaucoup de gens donnent à longueur d’année. Mais peu importe le moment où on le fait, donner du superflu demeure relativement facile. Le vrai sens de l’aumône est le partage qui trouve son sommet dans le don de soi-même. C’est plus "méritoire", comme on disait autrefois, de partager ce qui nous est essentiel. Avec le récent phénomène de la "smartnomination", on a vu plein de gens accepter de faire quelque chose de bien pour répondre au défi lancé par un proche. Si plusieurs ont fait un don en argent à un organisme, d’autres ont choisi de cuisiner un plat ou d’offrir de leur temps. Ces petits gestes ont leur importance non seulement pour ceux et celles à qui ils sont destinés, mais d’abord et surtout pour ceux et celles qui prennent le temps d’ouvrir leur cœur à autrui. Même si je donne déjà du temps et parfois quelques dollars à certaines œuvres, je vais m’assurer de trouver une manière originale et personnelle de donner un peu plus de moi-même, de manière totalement gratuite. D’une façon ou de l’autre, la générosité finit toujours par se retourner en notre faveur, comme dans "donnez au suivant".

Vous l’aurez compris, je ferai Carême à partir du 5 mars, comme me le demande l’Église. Mais je me fixerai des "pratiques" qui seront, pour moi et peut-être pas pour d’autres, un dépassement de l’habituel et du standard. Et ce ne sera pas pour être plus religieux ou pour me soumettre à une quelconque prescription, mais bien plutôt parce que je sais qu’il y a un temps pour chaque chose. Et le Carême, 40 jours avant de célébrer les jours de la Passion et de la Résurrection de Jésus, peut devenir, sans trop d’effort, un véritable temps fort pour moi, et pour vous aussi, si le cœur vous en dit.

Renverser la vapeur

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Avoir de l’imagination…

On trouve vraiment de tout sur les réseaux sociaux, comme ce fut le cas récemment avec les défis un peu absurdes que les internautes se lancent mutuellement. Vous avez peut-être entendu parler de la « neknomination » qui consiste à mettre au défi trois « amis » qui doivent alors trouver une manière originale de « caler » le plus d’alcool possible en très peu de temps et en filmant leur exploit. Cela leur donne le droit de nommer à leur tour trois autres rigolos qui doivent ainsi perpétuer la chaîne. Apparemment, cette mode aurait très vite gagné en popularité dans notre région. On a pu évidemment assister à une gradation constante des manières les plus stupides les unes que les autres. Ce n’est qu’après que cette vague eut entraîné quelques décès que les médias s’en sont emparés. Un grand nombre de personnes s’est alors élevé contre une telle aberration en criant leur dégoût haut et fort.

Mais une première personne a choisi de répondre à cette abjection par une contre-proposition positive qu’il a appelée la « smartnomination ». Il s’agit d’un jeune Français, Julien Voinson, dont la page Facebook « smartnomination » a attiré plusieurs milliers de « J’aime ».

Une chaîne de bonnes actions

Une bonne action possible (Photo: Marie-Claire)

L’idée de la « smartnomination » est de faire une bonne action envers quelqu’un dans le besoin, et de « nominer » à son tour trois de ses amis en les invitant à rivaliser de créativité pour faire quelque chose de bien. Cette vague de bonnes actions s’est étendue très rapidement dans le monde et a attiré l’attention d’un Jonquiérois de 30 ans, Julien Boulianne, qui a eu l’idée de la propager à son tour, à l’instar d’un groupe d’intervenantes du CEGEP de Chicoutimi qui ont aussi lancé leur propre « brightnomination », convergeant vers une page « Smartnomination Québec »! Le fait d’avoir relayé cette vague positive en a touché plus d’un et depuis nous pouvons assister à la diffusion de dizaines de vidéos au sein de nos réseaux personnels où les gens montrent une bonne action et invitent des amis à faire de même. La vague a atteint également un groupe d’artistes qui ont décidé d’emboîter le pas, donnant encore plus de visibilité aux « B.A. » des internautes. L’initiateur de la portion québécoise de la « smartnonimation », Julien Boulianne ne cherche pas à en tirer quelconque crédit pour lui-même, affirmant sur son profil Facebook : « Peu importe d’où ça vient, une bonne action de plus, c’est un sourire de plus. »

On a vu toutes sortes de bonnes actions rivaliser les unes avec les autres : remettre une carte-cadeau de restaurant pour un résident d’une maison pour sans-abri ou apporter un repas chaud à un itinérant, aller livrer des couches et des biberons à une adolescente démunie qui venait d’accoucher ou apporter une cargaison de produits non périssables à une Moisson, etc. Le bien s’étend peu à peu de cette manière en entraînant chaque fois d’autres individus à prendre le relais.

On dit souvent que le bien ne fait pas de bruit. Ces gens aux bons cœurs sont en train de changer cet adage en répandant des images de bonté. Bien entendu, nous pourrions aussi avoir un œil critique sur tout ceci, en jugeant que la personne qui fait une bonne action en retire une certaine notoriété et une dose d’admiration, mais le but recherché n’est pas tant d’attirer l’attention sur soi que pour illustrer la diversité des gestes qui sont posés, le tout, encore une fois, par opposition aux idioties telles la « neknomination ».

Qu’il fasse du bruit ou non, le bien reste le bien! Certains ont déjà pensé à relancer la vague à chaque année en février, l’un des mois de l’année où la générosité fait le plus défaut. Ne devons-nous pas encourager de telles initiatives? Et si, comme moi, l’idée de vous filmer en agissant pour le bien ne vous plaît pas, rien n’empêche de faire partie d’un courant parallèle, plus discret, en réalisant quand même quelque chose que vous n’auriez pas fait si la lecture de cet article ne vous en avait pas suscité l’idée! Allez, un petit geste, pour un sourire de plus qui illuminera votre journée!

L’amour existe encore!

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Cet article est le dix-septième de la série intitulée “En quête de foi” publié dans l’édition de mars 2014 du Messager de Saint AntoineL’objectif de cette série est d’explorer les éléments de la tradition chrétienne dont les traces sont toujours perceptibles dans la culture actuelle.

La St-Valentin vient tout juste de passer. Au-delà de sa récupération commerciale, nous avons pu constater de nouveau l’importante vague d’expression amoureuse que cette fête génère. L’amour est dans l’air! Nous le voyons aussi avec les préparatifs des mariages qui seront célébrés à l’été, même s’ils sont moins fréquents qu’autrefois.

« De ton Valentin »

Le fameux saint Valentin serait mort en 270. On dit que ce prêtre offrait aux fiancés de bénir leur union en secret, alors qu’une loi romaine l’interdisait, parce que les hommes mariés feraient de piètres soldats! Valentin devait voir l’amour entre un homme et une femme comme un projet sacré voulu par le Créateur. Il souhaitait que leur union puisse recevoir la bénédiction divine. Pour cela, possiblement, il fut condamné à mort. Juste avant son supplice, on dit qu’il laissa à la fille de son geôlier, guérie par lui de sa cécité, des feuilles en forme de cœur avec ce mot : « De ton Valentin » !

La tradition chrétienne a toujours valorisé l’union des cœurs pour qu’ils n’en fassent plus qu’un, tout en conservant deux personnes entières! L’amour humain qui s’oriente peu à peu vers des fiançailles ou le mariage « pour le meilleur et pour le pire » semble avoir été voulu par Dieu dès la Genèse! Jésus lui-même n’a pas hésité à encouragé les épousailles à Cana. Si le mariage a connu une évolution dans le temps, entre la simple reconnaissance publique et l’engagement formel devant le prêtre, ce n’est qu’au XIIe siècle qu’il est devenu l’un des sept sacrements de l’Église.

Aime-t-on encore en 2014?

Les couples qui se forment à notre époque sont-ils animés du même amour que leurs grands-parents? Désirent-ils tout autant s’unir l’un à l’autre en s’engageant à se soutenir mutuellement et à ouvrir leur désir à une réelle fécondité? Nous voyons différentes formes de couples qui ne semblent pas toutes correspondre à cet idéal. Mais nous pouvons croire que ce qui se trouve à l’origine de l’amour conjugal est la plupart du temps une invitation lancée aux partenaires à mieux se connaître en vue d’éprouver les sentiments qui les rapprochent. Il arrive souvent que ces fréquentations soient écourtées. En effet, la majorité des couples font déjà vie commune lorsqu’ils communiquent avec leur paroisse. Leur connaissance mutuelle s’approfondit alors à l’intérieur de la vie ensemble, avec des ajustements importants, et aussi parfois des découvertes qui peuvent être lourdes de conséquences.

Si, par sagesse, l’Église propose une préparation adéquate des fiancés avant leur mariage, elle sait toujours reconnaître une bonne nouvelle lorsqu’elle rencontre l’amour authentique. Dieu aime sa création tout entière et le Christ aime son Église d’une tendresse absolue. Pour l’Église, l’amour sacramentel du couple, incluant un engagement inconditionnel, est une manière concrète de rendre l’amour de Dieu visible au sein du foyer et dans le monde.

L’amour traverse plusieurs stades. Entre l’étincelle des premiers regards et la profondeur du respect mutuel éprouvé par le temps, il y a matière à célébrer chacun de ces moments pour marquer la joie d’un amour qui rayonne grâce à l’unique source de tous les amours humains.

Va d’abord trouver ton frère…

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Les funérailles, moment de vérité? Photo Steve Deschênes, Le Soleil

J’aime à penser que personne n’a rien contre moi… J’aspire à ce que nous puissions, au sein de ma famille, garder un lien fraternel convenable. J’ai deux parents, cinq frères et deux sœurs. J’ai une épouse, cinq enfants et déjà cinq petits-enfants! C’est nettement au-dessus de la moyenne québécoise. Parfois, je me dis que si je parviens à garder une relation honnête avec chacun et chacune d’entre eux jusqu’à la fin de ma vie, alors j’aurai peut-être accompli le fameux adage "Aime ton prochain comme toi-même". Je ne suis pas sûr, toutefois, de tous les aimer de manière égale, mais il est possible que je les aime plus que moi-même, car je ne crois pas m’aimer tant que cela! Pas encore en tout cas… Il est donc probable qu’à mes funérailles on dise du bien de moi comme on le fait habituellement, parfois avec exagération, un peu comme si on tentait de défendre la cause du défunt auprès du portier du ciel!

En réalité, mon vrai propos est ailleurs… La famille naturelle ou adoptive ne me suffit pas. Je crois de plus en plus fort que la première appartenance de tout enfant qui vient au monde n’est pas d’abord sa famille biologique. Il y a tant d’enfants qui naissent et qui sont mis en attente d’une autre famille. Tant d’autres qui arrivent dans une famille qui n’a pas toutes les qualités pour les accueillir et en prendre soin. Même dans les meilleures familles, il arrive fréquemment que les enfants se mettent à rêver de mieux! Jésus lui-même a dû se positionner ainsi, lorsqu’une délégation familiale incluant sa mère a tenté de le raisonner. Nous connaissons sa célèbre réponse: "Ma famille? Ce sont ceux et celles qui ont le même Père que moi, celui du Ciel…" Bref, notre vraie famille déborde sans doute de celle dans laquelle nous grandissons.

Appartenir à la famille humaine

Le frère universel

Aujourd’hui, je me suis arrêté sur cette interpellation de l’Évangile: "Va d’abord te réconcilier avec ton frère." Et là, je me suis posé cette question: "Mais qui donc est mon frère, qui est ma sœur?" Bien entendu, j’aime les membres de ma famille, mais je pense que Jésus ne songeait pas seulement à nos proches immédiats lorsqu’il a donné son enseignement sur la montagne. Sauf si, bien sûr, s’il y a querelle en la demeure. En fait, je me suis demandé, au fond de moi, si des frères ou des sœurs que je ne connais pas pouvaient avoir quelque chose contre moi. Et là, j’ai eu une pensée pour Charles de Foucauld. Cet homme qui, au terme d’un cheminement spirituel, est parti vivre simplement (et mourir assassiné) comme un chrétien au milieu des touaregs en Algérie. Lui, l’Européen bien élevé, s’était mis à la recherche de "ses frères". «Il voulait rejoindre ceux qui étaient le plus loin, "les plus délaissés, les plus abandonnés". Il voulait que chacun de ceux qui l’approchaient le considère comme un frère, "le frère universel". Il voulait "crier l’Évangile par toute sa vie" dans un grand respect de la culture et de la foi de ceux au milieu desquels il vivait. "Je voudrais être assez bon pour qu’on dise:  Si tel est le serviteur, comment donc est le Maître?"» (source)

Dans le désert, Charles avait trouvé ses frères, ses sœurs, parmi ces gens ignorés de toutes les civilisations. Et là, je me dis ceci: si je crois, comme Charles, que chaque être humain m’est donné comme un frère ou une sœur, cela signifie qu’il y a probablement des millions de frères et de sœurs qui ont quelque chose contre moi. Car ma vie, mon bonheur, le pays où je vis, les conditions qui sont les miennes, le salaire que je gagne, la manière dont je consomme, tout ça constitue des irritants pour mes sœurs et mes frères qui en sont privés parce que, à l’échelle planétaire, je fais partie de ceux et celles qui prennent plus que leur part.

Alors je me dis que Jésus a raison… Quelque soit la valeur de l’offrande que je puisse apporter sur l’autel de ma religion, aucune ne pourra jamais plaire à Dieu tant que, quelque part en ce monde, l’un de ses enfants qui m’est un frère ou une sœur a quelque chose contre moi. "Si c’est le cas, dis Jésus, va d’abord trouver ton frère (ta sœur) pour te réconcilier avec lui (elle)."

Si un jour, je "trouve" ce frère…

Lorsque je trouverai un frère ou une sœur avec laquelle je devrais me réconcilier avant d’aller me présenter au Temple, voici ce que j’aimerais pouvoir lui dire.

"Je te demande pardon. Je ne veux pas me cacher derrière un système qui réduirait ma responsabilité individuelle; ou le fait d’être né là où la vie est meilleure; ou encore parce que j’ai mérité ce que je possède. Je veux me présenter devant toi en vérité. Je reconnais que ma vie t’est un scandale parce que tu existes dans mon ombre et que ta vie est le plus souvent miséreuse. Tu es cet homme écrasé par le poids du désastre économique mondial qui aggrave sans cesse nos inégalités. Tu es cette femme qui a perdu mari et enfants suite à des bombardements en provenance de ceux qui veulent te gouverner tout autant que de ceux qui veulent te libérer. Tu es cet enfant qui a perdu ses parents dans une catastrophe que le changement climatique a probablement accentué. Tu es ce bébé mort avant même d’avoir pu sourire à ta mère, parce que la pauvreté du camp de réfugiés où tu es né a empêché que son lait soit assez riche pour que tu vives. Toi, oui toi et toi et toi aussi là-bas, je veux que tu me pardonnes. Et je te pardonne à mon tour pour t’être laissé devenir envieux et pour m’en vouloir à mort parce que ma vie est plus facile que la tienne et que je ne semble pas me soucier de toi. Je te pardonne de fomenter des sentiments de haine et de colère contre moi et même de passer à l’acte lorsque la désespérance te fait abdiquer de ton humanité.  Il n’est plus question, pour moi, de faire comme si je pouvais ignorer que tu es mon frère ou que tu es ma sœur. Désormais, tu es ma famille. Et je ferai tout pour que nous parvenions à nous réconcilier, car il n’y a qu’une façon de vivre sur terre, c’est de nous aimer les uns les autres comme notre unique Père céleste nous a aimés."

Voilà. C’est ce que je lui dirais. C’est ce que je te dis à toi aussi, car aujourd’hui je t’ai trouvé.

L’amour, malade à en tuer

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Image diffusée sur la page Facebook du présumé tueur de Trois-Rivières – février 2014

Est-ce moi ou, ces temps-ci, on n’en finit plus avec les "drames familiaux"? Deux morts par ci, trois autres par là. On s’en étonne encore, on se demande comment cela peut arriver, on s’indigne, on compatit… Et on oublie, jusqu’à la fois suivante. Mais justement, cette autre fois me paraît venir plus vite qu’avant.

La peine, la colère, l’envie de faire mal, c’est bien naturel lorsqu’une histoire d’amour se termine mal (y en a-t-il, hormis celles qui durent, qui se terminent vraiment bien?). Dans l’envie de faire mal, celle de tuer est souvent incluse, au fond de la douleur, comme un désir d’effacer l’autre définitivement. Mais tout comme le jeune garçon en pleine phase d’Œdipe ne tue pas son père pour de vrai, tuer son ex-conjointe ou son ex-petite-amie en emportant éventuellement d’autres innocents ne devrait pas faire partie des options réelles!

Effacer l’autre…

Lorsque la rupture est survenue pour l’un de mes proches, sa colère n’a cessé d’augmenter, de jour en jour. Il aurait pu chanter ce cri du cœur du groupe Zébulon: "Mais ça m’fait mal en d’dans" entendu récemment à La Voix. Autant le besoin de rester proche de son enfant avait été sa raison d’être et de durer aux derniers jours de la relation, autant la rage avait effacé ce désir. Il était devenu incapable d’envisager un lien aussi proche de l’autre alors qu’il avait si mal. Deux semaines on passé, puis trois, puis plus d’un mois. Rien ne s’apaisait, au contraire. À quel moment aurait lieu la cassure, cet instant où dans la tête le déni de l’interdit survient pour laisser place à une conscience "claire" de la seule chose qu’il "faut" faire: supprimer le mal en supprimant l’autre qui en est la cause? L’idée que cela puisse arriver m’a effleuré l’esprit. Mais un jour, quelqu’un lui a parlé. Fort. Il semble que cela a porté puisque la personne s’est remise à penser à l’enfant délaissé et à permettre à son cœur blessé d’entreprendre les approches qui allaient réconcilier, d’abord avec l’idée, ensuite avec le geste. Et là, peu à peu, la rage contre l’ex s’est changée en colère et la colère en peine… C’est dans la peine que le travail du deuil peut se faire, enfin, allant parfois jusqu’à permettre des prises de conscience, parfois aussi un lien transformé.

La peine redonne au cœur son humanité. Le cœur est un organe vulnérable. Et en tant qu’organe vital, il a développé très tôt ses moyens de défense. Lorsqu’on lui fait mal, il se dresse d’un bloc, durci comme la pierre de lave. Le cœur de pierre n’est jamais un bon conseiller. Il lui faut retrouver ce qui en fait un organe de chair, vivant, souple, fragile. Cela n’arrive que si l’être qui a mal demeure dans son humanité. Avoir mal ne tue pas mais peut rendre malade. Devenir malade à en mourir peut tuer.

Réintégrer l’humanité

Lorsque le mal se transforme en maladie et que la psychose permet d’imaginer la solution libératrice, il importe plus que tout de ramener l’être souffrant à l’intérieur d’un cercle d’humanité. Ce n’est pas facile de se faire proche d’une personne enragée. Mais c’est une question de vie… pour éviter que cela en soit une de morts. Un ami doit pouvoir encaisser les coups de gueule, la déprime, l’envie de tuer en laissant dire, tout en ramenant parfois à la réalité: "Non, ça tu ne peux pas… Tu sais bien que ce n’est pas possible, que ça n’arrangera rien." Lorsque la colère est vidée, l’espace se crée pour que la cicatrisation commence.

Mais nous manquons péniblement de ces amis qui savent écouter sans se compromettre, sans encourager le passage à l’acte tout en demeurant loyaux. On a tous tôt fait de déguerpir devant la souffrance psychique causée par l’amour, c’est trop épuisant. Le vide se fait alors peu à peu autour de l’être abandonné, paumé, choqué. Puisqu’il est déjà mort (already dead), il ne reste plus qu’à faire correspondre ce qui est, "en d’dans", avec ce qui est à faire, là. Une fois lancé, rien ne l’arrêtera plus. Et voilà que le mal est fait, entraînant dans sa foulée d’autres vies et causant plus de douleurs encore, et la colère, et la rage…

Je n’y vois qu’un immense cri de douleur qui n’a pu être contenu. Pour éviter que des gestes tragiques soient posés par des êtres blessés, il n’y a en effet qu’un remède, celui de l’amitié envers et contre tout. Mais où la trouver? Comment pouvoir compter sur quelqu’un qui nous accompagnera sur ce chemin de la souffrance? Bien souvent, les amis humains se désistent car ils ne supportent pas la douleur de l’autre. Cela ne s’invente pas, un tel ami fidèle. Alors, serait-ce une cause perdue? Pour nous, possible.

Pour moi, il reste l’Autre qui est tout autre: Dieu qui, en Jésus, a assumé sa vie humaine jusqu’au bout du mal le plus insensé. Le prier est un moyen réel pour se laisser toucher et parfois être guidé vers celui ou celle qui souffre. Prier pour avoir la force d’être avec. Prier pour que quelqu’un d’autre lui soit envoyé. Ou alors pour trouver la force de "secouer" le paumé pour qu’il regarde vers la lumière. Il ne peut la voir, enfermé qu’il est dans ses ténèbres, mais s’il arrive à l’imaginer, il saura l’espérer. L’espérance est déjà une lumière qui vient aussi d’en d’dans!

Nous sommes dans un monde où la lumière ne luit pas suffisamment pour attirer les mal-aimés, les immatures, les narcissiques. Pour qu’elle brille aux yeux des humains, il faut qu’elle s’alimente à la source. Pour moi, la source, c’est le Christ. Et le Christ est aussi la fin, la Lumière, celui qui accueille à bras ouverts les innocents tués, tout comme il peut aussi redonner son humanité perdue à celui qui aura posé le geste fatal. C’est à la fois un scandale, pour l’esprit humain, et la beauté sublime du pardon divin. Voilà. C’est dit.

Euthanasie: un sursaut de conscience

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Vendredi dernier, je me suis présenté, en compagnie d’un collègue, au bureau de M. Stéphane Bédard, mon député et également leader parlementaire du Gouvernement et président du Conseil du Trésor, afin de l’entretenir de mes "arguments ultimes" contre l’adoption du projet de loi 52 "Mourir dans la dignité". Je me permets ici de vous les soumettre  pour discussion. Ils ne sont pas religieux, mais tout à fait rationnels, à mon avis… Et je formule une demande spécifique que vous retrouverez en fin d’article et à laquelle je suggère que vous donniez votre appui.

Information précise?

Depuis le début des discussions sur "l’aide médicale à mourir", il semble évident que tous ne comprennent pas la même chose, d’où la nécessité d’une information précise et comprise. Les sondages montrent que les gens ne savent pas de quoi on parle. Ainsi,  67% des Québécois ne répondent pas correctement à la question « Qu’est-ce que l’aide médicale à mourir » (Ipsos, septembre 2013 ). Sur le mot « euthanasie » comme tel, 61% seulement arrivent à dire ce que c’est…

Avec cette loi telle que formulée, nous serons bientôt le seul État au monde qui détourne l’expression « soins de vie » en y incluant la mort. Même la Belgique, les Pays-Bas osent nommer les choses par leur nom (cf. Dr Yves Robert qui dit "Il faut appeler un chat un chat, l’aide médicale à mourir, c’est de l’euthanasie"). Nous allons également intégrer dans la définition des « soins de fin de vie » l’euthanasie et les soins palliatifs, c’est-à-dire deux "soins" qui ont exactement des buts contraires! La vaste majorité des médecins en soins palliatifs (88%) ne peuvent accepter cela, car c’est contraire à toute leur pratique.

Fin de vie?

Nulle part, dans le projet, on ne définit clairement le critère de la « fin de vie »? Combien de temps dure-t-elle? 15 jours… 2 ans? Sur le plan biologique, nous sommes tous plus ou moins en fin de vie, car notre mort est déjà une certitude. Mais pour une personne dont la maladie incurable et mortelle serait diagnostiquée et dont la perspective de la souffrance lui serait intolérable, sans pouvoir identifier le temps qu’il reste, n’en viendra-t-on pas à pouvoir administrer la substance mortelle à sa demande? Qu’est-ce qui garantit que la fin de vie ne durerait vraiment que les quelques jours qui précèdent la mort naturelle?

Nous ne pouvons pas non plus négliger la forte probabilité d’élargissement futur des critères. On a même déjà, dans le projet de loi amendé, prévu qu’un tiers puisse consentir au nom d’un mineur de 14 ans et plus au refus de soin (cf. article 6). Il ne reste plus qu’à ajouter, lors d’un amendement éventuel, qu’il puisse aussi le faire pour un soin de fin de vie. C’est d’ailleurs ce qui arrive en Belgique, ces jours-ci. Dans 5 ou 10 ans, les membres de ce gouvernement devront assumer aussi que cette première brèche, causée par cette loi, aura été effectivement élargie, car les procédures juridiques auxquelles nous pouvons attendre vont peu à peu la "gruger", comme pour toutes les lois.

Nos aînés ont été éduqués à se prendre en charge, à ne pas être un poids pour les autres. Nos parents en âge avancé sont systématiquement construits de cette façon: s’il leur fallait être un fardeau pour leurs enfants, autant en finir plus vite, par amour! La perspective de l’euthanasie ne peut faire autrement que d’ajouter de la pression sur nos aînés pour disparaître plus rapidement. Est-on vraiment libre quand cette opportunité est rendue possible et qu’elle nous pousse à faire un choix aussi définitif?

Enfin, on l’a beaucoup dit, c’est aussi un changement radical du rapport avec le médecin : cet homme ou cette femme pourra désormais nous soigner, ce qui inclut que nous pourrons lui donner le pouvoir de nous tuer! Ce qu’on a moins entendu, cependant, c’est que nous allons créer de nouveaux traumatismes chez les professionnels de la santé et parfois au sein des familles des mourants. C’est une sagesse millénaire que celle qui donne à penser qu’on ne sort jamais indemne d’avoir causé la mort d’autrui. C’est ce que nous commençons à percevoir, notamment en Belgique où c’est déjà documenté, lorsque des médecins, des infirmières, sous anonymat, affirment que leur état mental est affecté par cette pratique: culpabilité, dépression et même pensée suicidaire. Imaginons seulement être à la place d’un médecin apprenant qu’un nouveau traitement vient d’arriver quelques jours après l’euthanasie d’un patient et qui aurait pu prolonger sa vie de manière confortable!

Soins palliatifs?

Le projet de loi, dans son intention, vise à étendre l’offre de soins palliatifs. L’histoire nous montre pourtant que la même intention n’a pas été suivie en Belgique et aux Pays-Bas après que l’euthanasie ait été rendue légale. Au contraire, même, le recours à l’euthanasie s’est multiplié par dix sur les dix dernières années alors que les places en soins palliatifs n’ont pratiquement pas progressé. Je m’inquiète même d’une chose: le projet de loi ne va pas imposer aux maisons de soins palliatifs privées de fournir à leur clientèle le "soin de fin de vie" qui consiste à causer la mort du patient. Mais qu’en sera-t-il des nouvelles accréditations? Le ministre Bédard m’a "garanti" qu’une éventuelle future maison dans notre région ne serait pas obligée d’offrir ce soin auquel les autres vont très probablement se soustraire. Pouvons-nous avoir confiance?

TuerTueLes médecins travaillant en soins palliatifs à qui j’ai parlé sont formels: les demandes d’euthanasie disparaissent quand la douleur est soulagée et que les conditions pour la fin de vie sont "facilitantes" (lieu de vie, accès à la famille, etc.). En améliorant la fin de vie, il devient inutile d’y mettre fin prématurément. Cela permet aux familles de faire leur deuil jusqu’à la fin naturelle. Cela donne l’occasion aux pardons de se demander mutuellement, aux bons mots d’être échangés. Qui n’a pas eu cette expérience d’être au chevet d’un proche et d’en sortir profondément touché, positivement?

J’ai une dernière inquiétude. À l’occasion de la commission parlementaire, un amendement a été voté à l’article 45. Il s’agit d’un recul sur les directives médicales anticipées qui désormais vont exclure "l’aide médicale à mourir". Cela signifie qu’une personne ne peut pas indiquer dans un testament de fin de vie qu’elle souhaite avoir accès à l’aide médicale à mourir dans l’éventualité où elle répondrait aux critères retenus et dans le cas où elle deviendrait inapte. Mais,  a contrario, cela ne semble pas protéger contre le fait que des proches (via la personne mandatée en cas d’inaptitude) puissent prendre la décision de l’euthanasie alors que la personne pourrait ne jamais avoir donné son assentiment… Cela se passe déjà dans les pays cités…

Exigeons un vote libre

Redisons-le clairement: l’aide médicale à mourir qui sera bientôt disponible au Québec constitue une rupture radicale par rapport à un interdit fondamental qui a traversé le temps… On pourra désormais mettre fin à la vie, sous certaines conditions, d’une personne qui le désire… Je vous le demande sincèrement: pour qui nous prenons-nous pour modifier de manière aussi prétentieuse un interdit millénaire? Dans le contexte d’un gouvernement minoritaire, élu avec moins de 32% des voix exprimées, il s’agit d’un changement beaucoup trop fondamental pour forcer l’adoption selon la ligne de parti.

C’est pourquoi il m’apparaît comme une obligation morale que la Première Ministre du Québec ordonne que la Loi 52 soit l’objet d’un vote libre des députés afin qu’ils et elles puissent voter selon leur conscience et non pas selon la ligne de parti. Un changement moral exige un engagement moral en conscience. À cette demande particulière, M. Bédard m’a répondu qu’il allait y penser. Exigeons que les 125 députés de l’Assemblée nationale du Québec prennent le soin d’interroger leur propre conscience sur ce changement sociétal afin de déterminer leur position et d’en assumer personnellement les conséquences.

Bientôt, lorsque la députée à qui j’ai demandé de la déposer m’aura répondu, vous trouverez ici un lien vers une pétition adressée à Mme Marois.