Archives d’auteur : Jocelyn Girard

À propos de Jocelyn Girard

Marié depuis 1984, 5 enfants (que des "gars"), 6 petits-enfants... Je travaille dans l'équipe diocésaine de pastorale pour l'Église catholique au Saguenay-Lac-St-Jean. Ce n'est pas un travail pour convaincre les gens de croire, c'est plutôt pour accompagner ceux qui ont choisi de croire... Je ne suis donc pas très effrayant et plutôt de bonne compagnie, sans distinction d'origine, d'ethnie, de religion ou de handicap. J'ai auparavant fait partie de L'Arche de Jean Vanier (en France et à Montréal) à laquelle je continue d'être attaché spirituellement. Autre blogue: http://lebonheurestdansleoui.wordpress.com Twitter : http://twitter.com/#!/jocelyn_girard Facebook : Jocelyn.Girard.9

100% xénophobes !

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À la suite d’une nouvelle action haineuse à Chicoutimi où l’on a vu un commerce, propriété d’un Africain sans histoire, affublé d’autocollants à caractère xénophobe (cf. photo), dans un élan spontané j’ai écrit cette « déclaration » que j’ai publié sur ma page Facebook. Je la reproduis ici afin que d’autres puissent y accéder sans l’intermédiaire du média social. 

La question est posée: Qui est Québécois?

Déclaration: 

Je suis Québécois de souche canadienne-française. Mon ancêtre est venu s’établir au Québec au 17e siècle. Un de ses descendants (peut-être deux) est venu fièrement s’installer dans un vaste royaume qu’on appelle le Saguenay-Lac-St-Jean, partageant parfois difficilement l’espace avec les premiers habitants, mais de manière moins dramatique qu’en certaines régions. De « colon » à agriculteur à fromager à électricien à comptable, mes aïeux ont vécu une vie bonne malgré des conditions difficiles. Ce qu’ils m’ont légué, c’est la valeur du travail, de la famille, de la langue française, de la religion chrétienne qui dit « Fais aux autres ce que tu voudrais qu’ils fassent pour toi ».

Ces dernières années, d’autres familles nous rejoignent en ce Royaume pour tenter de suivre leur rêve, de vivre en harmonie avec les autres, de veiller à donner le meilleur à leurs enfants et leurs petits-enfants. Ils ne sont en rien différents de mes ancêtres. Ils ne sont en rien différents de moi et des miens. 100% Québécois, nous le sommes tous et toutes dès lors que nous partageons le désir de vivre ensemble, de communiquer franchement, d’établir des relations amicales, de nous respecter dans nos différences, de collaborer pour que le meilleur survienne pour nous-mêmes et pour nos propres descendants. C’est dans un tel contexte que je veux vivre. Tous ceux et toutes celles qui voudraient croire qu’ils ont un droit supérieur de vivre ici en empêchant quiconque de s’y établir sont dans l’erreur, soit par ignorance qui engendre une peur irrationnelle, soit par idéologie qui ne peut que produire la haine. Ceux-là n’ont pas leur place dans une société fondée sur l’amour, le travail et l’entraide dont nous avons hérité de nos ancêtres…

C’est ainsi que vous me trouverez toujours aux côtés de ceux et celles dont certains voudraient qu’ils quittent ce Royaume en raison de leur origine, de leur couleur, de leur ethnie ou de leur religion.

Voilà, c’est dit.
Jocelyn Girard, 11 décembre 2014
#100%Québécois

Pendant que je me tais…

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Depuis l’affaire Ghomeshi et jusqu’à peu, il ne s’est pas passé une heure, sur mes différents fils de réseaux sociaux ou dans d’autres médias, sans qu’une femme surgisse de mes abonnées ou amies ou connaissances et se mette à exprimer ou raconter qu’elle « en est », elle aussi. Je vois passer ces témoignages d’intimidations, d’abus, d’agressions, de viols que je lis ou écoute avec la gorge nouée, les yeux parfois mouillés. Incapable de commenter ou de dire quoi que ce soit, je me contente d’un +1, d’un pouce en l’air ou d’une étoile! Parfois je retweete ou je partage, mais je ne sais même pas si c’est ce qu’il faut faire. Oui, comment faut-il nous comporter, nous hommes, devant ce phénomène collectif à l’ampleur insoupçonnée? Certains s’y sont essayés en se trompant plus souvent qu’autrement.

J’ai appris non sans difficultés, avec Les hommes viennent de Mars, les femmes de Vénus, qu’une femme qui exprime sa détresse, sa souffrance, ses états d’âme même, a simplement besoin qu’on l’écoute. Combien de fois je me suis fait dire: « Je ne veux pas que tu me trouves une solution, je veux juste que tu entendes ce que j’ai à dire! » Et ensuite de me reprendre et de me taire.

C’est ce qu’il faut faire, nous les hommes: nous taire. Mais pendant que nous nous taisons d’un silence respectueux, d’un non-dit rempli de tendresse, d’une pause de mots vides, mais d’attitudes justes, nous pouvons nous mettre ensemble et parler entre nous. C’est ce que je crois devoir faire, à ce moment-ci.

Pendant que je me tais du côté des femmes, je parlerai donc aux hommes, à mes semblables.

Nos histoires à nous

Très tôt à l’adolescence, j’ai été attiré par les « filles ». C’est normal, c’est important, c’est même rassurant pour certains. Très tôt également, le désir sexuel m’a pris au ventre. Je voulais connaître l’amour que je confondais certainement un peu (ou totalement) avec le sexe. Je me rappelle, à 14 ans, avec une fille de 15 (quelle conquête!), durant un de ces moments où la seule chose à faire ensemble est de s’embrasser sans arrêt, des heures durant! Parce qu’on ne sait pas quoi dire, parce qu’on n’a rien à dire, qu’il faut bien combler le temps et qu’on a les hormones dans le plafond! Un peu éreinté en raison de la posture que j’avais endurée trop longtemps, j’ai eu un geste de relever le bras droit vers l’épaule de ma copine. Je ne voulais rien faire d’autre, mais elle a vu autre chose, elle a cru que j’allais poser ma main sur son sein (je crois). Elle a eu un réflexe. Elle m’a saisi le poignet et l’a repoussé vivement en disant: « Non! Tu me toucheras pas! » N’ayant pas compris sa réaction, j’ai bien tenté d’expliquer que ce n’était pas mon intention (hum… sauf si… non, non, vraiment) mais rien n’a pu la convaincre. Notre petite soirée était terminée. Terminée aussi pour son amie et le mien qui étaient dans l’autre coin noir du sous-sol! Notre histoire d’amour ne s’est pas poursuivie…

Pendant longtemps j’ai été traumatisé par ce « non ». J’ai cherché à la revoir, à lui expliquer de nouveau, mais quelque chose avait été brisé. Pas de retour en arrière. Les années qui ont suivi m’ont amené à réfléchir sur la notion de consentement. J’en étais si marqué que je devais paraître complètement idiot lorsque venait le temps de demander à une fille et plus tard à une jeune femme si elle voulait « commencer une relation privilégiée » avec moi! Je me rappelle des expressions sur les visages de l’une comme l’autre à la suite d’une demande aussi inattendue alors qu’un simple « veux-tu sortir avec moi » aurait suffi… Que de malaises vécus juste à chercher le mode d’emploi! Et tant de relations qui n’ont, finalement, jamais commencées…

Ce n’est qu’à 20 ans que j’ai pu enfin trouver une jeune femme qui s’est montrée touchée par ma grande fragilité à demander… Et ce fut une belle histoire d’amour qui débuta. J’étais un jeune homme respectueux et bien décidé à la patience, mais le désir de ma compagne avait tôt fait de me décider à passer à l’acte! Visiblement, elle avait déjà une certaine expérience. Mais quelque chose n’allait pas. À chaque fois, à un certain moment, je sentais un malaise, quelque chose qui ne s’exprime pas mais qui est dans l’air. J’ai cru deviner qu’il n’y avait pas que des souvenirs heureux et que certains gestes de ma part pouvaient faire que son corps se remémorait et se crispait. Aujourd’hui, je crois bien qu’elle ferait partie de ces femmes qui disent tout haut ce qui était coincé quelque part au fond de leur être.

Ma seule autre expérience amoureuse est celle que je vis toujours avec la femme que j’ai épousée à 22 ans. Avec elle, tout semblait parfait (au lit, je veux dire). Tout, sauf lorsqu’elle dormait! Vous savez bien, vous les hommes, comme il est bon d’arriver dans un lit déjà chauffé et de se coller tout doucement contre l’être aimé! Pour moi, c’était à mes risques et périls! À chaque fois que mon bras se posait sur ses hanches, même dans la plus grande douceur, je recevais un coup ou bien mon poignet en sortait marqué. Pour elle, c’était donc durant son sommeil que ça s’était passé… Et depuis qu’elle dormait toutes les nuits avec un homme, son corps s’était mis à réagir aussi lorsqu’elle était éveillée. Combien de fois me fallut-il renoncer à mes envies non pas parce que ce n’était pas le bon moment, ni la bonne façon, mais simplement parce que le corps se fermait à toute sensation? Et ce fut donc un long apprentissage du respect, des limites réelles dans le non-dit, avec aussi des transgressions de ma part ou des détours pour y arriver quand même, parce que j’étais un homme et qu’un homme en veut toujours…

L’amour plutôt que le pouvoir

Il est probable que toutes les histoires qui nous sont racontées ces temps-ci où l’on comprend que des gars comme nous, peut-être nous-mêmes, se font révéler en pleine face comment ils n’ont pas été à la hauteur de ce qu’un homme doit faire dans le cadre d’une relation homme-femme au XXIe siècle, s’avère la meilleure thérapie collective qui nous soit offerte afin de trouver un nouveau sens à notre masculinité.

Il est temps de prendre conscience que nous ne sommes plus à l’époque lointaine où la femme était comptée parmi nos possessions; que nous ne sommes plus à l’époque des courtisans qui voyaient dans le refus d’une dame une invitation à la conquête; et que tous les moyens à notre disposition aujourd’hui – notre force physique, l’attrait que nous exerçons, nos positions de pouvoir, nos avances insistantes, nos drogues (!) et même l’amour que l’autre nous porte – ne doivent jamais nous permettre de transgresser la puissance d’un « non », qu’il soit dit par la bouche, par une attitude de refus ou ultimement par un corps qui se braque.

J’ai appris à cesser d’être macho, après des essais et erreurs, mais surtout beaucoup d’amour. J’y ai gagné l’amour incessant d’une femme qui me comble depuis plus de 30 ans. Je ne crois pas qu’il y ait quelque chose de plus grand que d’être aimé jour après jour par la même femme, celle qui nous connaît sous tous nos mauvais plis et toutes nos grandeurs. Être aimé jusqu’au bout, là est le bonheur de l’homme, quand il a appris lui-même à aimer et à respecter sa propre femme. Voilà ce que j’avais à dire à mes frères masculins.

11 novembre: « Garder la foi »

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Poème jour du souvenirLe 11 novembre, c’est le jour où nous faisons notre devoir de mémoire un peu partout sur terre. Nous nous souvenons de nos valeureux combattants qui sont tombés en défendant notre pays, nos valeurs, notre mode de vie, par dessus tout notre liberté. Le 11 novembre, c’est le jour de l’année où l’on entend se faire redire partout: « Plus jamais la guerre! » C’est le jour où nous sommes le plus près d’un consensus, en pensée, pour que ce souhait devienne réalité. C’est surtout le jour où nous « gardons la foi avec toutes les personnes décédées » (cf. Moina Michael, instigatrice du coquelicot comme symbole du souvenir lors de la Première guerre mondiale).

Cette année a ceci de particulier que deux soldats sont morts récemment alors qu’ils n’étaient pas en situation de se battre pour notre pays. Ils étaient l’un en pause, l’autre en faction devant le cénotaphe du souvenir à Ottawa. Les deux ont toutefois été visés parce qu’ils étaient soldats, parce qu’ils représentaient l’État canadien engagé récemment dans une nouvelle guerre au Moyen-Orient. La mort de ces deux soldats a sans doute réveillé le sentiment patriotique des Canadiens en les invitant à réfléchir sur le sens de ces vies enlevées.

« Le goût de vivre en liberté »

Dans le poème de John McCrae, à l’origine du choix du coquelicot comme emblème du souvenir, on trouve cette exhortation: « À vous jeunes désabusés à vous de porter l’oriflamme et de garder au fond de l’âme le goût de vivre en liberté ». Dans le contexte qui est le nôtre actuellement, alors qu’une nouvelle guerre froide est sur le point d’être lancée, que l’État islamique (Daesh) menace l’Occident en exhibant ses décapitations barbares et qu’il s’en prend à tout ce qui n’est pas d’obédience musulmane, comment pourrions-nous interpréter ce message que tout soldat ayant combattu dans une guerre pourrait adresser à notre jeunesse? Comment envisager la lutte pour la liberté?

Après la Grande Guerre, il y en eut une deuxième tout aussi sanglante. Les États du monde se sont réunis en Société des Nations devenue plus tard l’Organisation des Nations unies (ONU). Cette instance a pour but de mettre en commun les défis des peuples du monde, cherchant ensemble à accomplir le bien de l’humanité et à garder la paix. Mais L’ONU n’a pas pu empêcher la Guerre froide et les guerres comme celles de Corée et du Vietnam, ni celles qui se succèdent au Proche-Orient depuis la création de l’État d’Israël, ni celles qui ont cours en Afrique depuis la décolonisation, ni celles du Koweit, d’Irak et d’Afghanistan! Et maintenant, l’ONU paraît démunie pour stopper le régime dictatorial sanguinaire en Syrie ou les ambitions de domination de la Russie dans l’est de l’Europe. Et elle est loin de pouvoir endiguer les revendications de Daesh sur les territoires de la Syrie et de l’Irak. Face à cette impuissance, les États-Unis et d’autres pays ont cherché à utiliser l’OTAN comme deuxième choix pour défendre leurs intérêts. Même de ce côté, le ralliement a failli à quelques reprises de sorte qu’on ne parle plus que de « coalitions » de pays qui vont bombarder sans caution des régions ciblées en vue de réduire la menace terroriste sur leurs propres territoires. Bref, il va de soi que notre monde n’est pas plus en sécurité aujourd’hui qu’à la première commémoration mondiale du Souvenir, le 11 novembre 1921!

« Garder la foi »

Moina Michael était une simple employée de l’American Oversees YMCA en 1915. À la lecture du poème de John McCrae, elle fut convaincue qu’il fallait faire quelque chose. «Dans un moment fort de résolution, j’ai pris l’engagement de garder la foi et de toujours porter un coquelicot rouge des champs de Flandre comme symbole du Souvenir afin de servir d’emblème et de «Garder la foi avec toutes les personnes décédée». (cf. museedelaguerre.ca). Ce fut en quelque sorte sa réponse au cri du soldat mourant dans les champs fleuris de coquelicots, pas tant de porter l’oriflamme de la guerre, mais celui de la foi.

Avoir foi, c’est avoir confiance, c’est nourrir l’espérance! Devant l’état du monde, quelle est votre propre espérance? La mienne est plutôt faible. C’est la raison pour laquelle il faut cesser de répéter les mêmes actions qui conduisent aux mêmes résultats. C’est comme en informatique, on peut bien essayer de cliquer toujours sur le même bouton en espérant un autre résultat, mais celui-ci est programmé pour réaliser une seule action. Or il semble que le coquelicot rouge que l’on arbore chaque année, s’il nous aide à nous souvenir des civils et militaires morts de la guerre, ne nous aide pas à réorienter nos politiques vers de plus grands efforts de paix.

Le mouvement Échec à la guerre tente depuis quelques années de favoriser le port du coquelicot blanc, symbole voulant respecter la mémoire des personnes décédées au cours de guerres, mais plus encore encourager la détermination à accomplir des actions en faveur de la paix. Le Canada, depuis le 11 septembre 2001, a malheureusement pris une orientation plus active en matière de participation aux guerres plutôt que de pacification par les moyens diplomatiques et par des forces de paix qui avaient fait sa réputation. Même si le monde a changé, il est faux de prétendre que seules les bombes peuvent le rendre plus sécuritaire. Le seul souvenir qui pourrait rester dans quelques décennies pourrait être celui de l’échec lamentable des peuples à faire la paix.

Chaque fois que nous créons en nous-mêmes et autour de nous un espace où règne la paix, cela nous montre que c’est possible. Il importe d’agrandir les cercles de paix et d’espérer contre toute attente. « Garder la foi », c’est se battre aux côtés des artisans de paix pour éviter à tout prix les pertes de vies, en faisant cesser les humiliations de toutes sortes qui engendrent la haine. C’est aussi accepter de changer notre mode de vie. Nous sommes tous et toutes les habitants d’une terre qui se montre généreuse et prodigue, mais nous ne pouvons plus vivre comme si un quart de l’humanité avait le droit de s’arroger l’ensemble des ressources destinées à la disposition de tous! Il est urgent de changer de vie pour que  les souvenirs douloureux rappelés le 11 novembre deviennent véritablement sources d’espoir pour tous les humains, sans exception. Plus jamais la guerre? Qu’attendons-nous pour être artisans de paix?

Ce que Dieu a uni…

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« Ce que Dieu a uni, que l’homme ne le sépare pas. » (Marc 10, 9) Avec le récent Synode sur la famille, cette question du divorce et du remariage a surgi de nouveau dans les échanges. Peu de gens de mon entourage arrivent à comprendre cet « endurcissement » face aux couples qui ont vécu un premier échec et qui se retrouvent jugés par l’Église en raison d’un nouvel engagement conjugal.

J’ai moi-même eu « l’honneur » dans ma vie d’être appelé à témoigner au cours de deux mariages dans ma famille. Les deux couples m’avaient demandé de préparer leur mariage avec eux et d’y apporter ma contribution lors de l’homélie. Je dois confesser aujourd’hui que j’ai échoué lamentablement. Non pas que ce que j’ai pu dire à l’époque n’avait aucun sens, bien au contraire! En tant que jeune théologien, j’ai énoncé clairement et avec fierté le rôle et la mission du couple dans le monde: « Être le reflet fidèle de l’amour de Dieu pour l’humanité, du Christ pour l’Église en se nourrissant quotidiennement à même cet amour divin ». Non, mon échec n’est pas théologique, il est plutôt anthropologique!

La très vaste majorité des couples qui s’adressent à l’Église, ici au Québec, pour se marier « religieusement », ont une très vague idée du sens théologique de leur engagement. Ils y viennent pour sceller leur amour et lui conférer une sorte de caractère sacré, ce qui montre bien leur « bonne foi ». Mais même s’ils se montrent patients en écoutant l’énoncé de mission qu’on leur confie, ils sont le plus souvent à des lieues de pouvoir en saisir toute la portée et de prendre un engagement aussi définitif.

Je crois sincèrement que je n’ai pas été digne de la confiance des deux couples qui ont voulu m’associer à leur démarche. J’étais pour eux une personne de confiance face à un univers devenu étranger (l’Église) et des codes de langage qu’ils ne comprenaient pas. En principe, j’aurais dû partir de leur projet, de leur amour, de leur volonté de s’établir comme couple plutôt que de leur imposer une sorte de mission qui ne collait en rien à leur situation. J’aurais dû leur proposer quelque chose d’intermédiaire, une fête de l’amour, une reconnaissance publique d’un projet en marche, mais pas un mariage. Les deux couples ont divorcé. Les quatre personnes se sont réengagées autrement et je n’ai pas été « demandé » pour être au coeur de leur nouvel engagement. Et ça se comprend!

Une mission qu’on embrasse progressivement

La vocation religieuse nécessite du temps

Faisons un parallèle avec les personnes « consacrées », celles qui font un engagement au sein d’une communauté religieuse catholique. Celles-ci ont à vivre un certain nombre d’étapes avec des temps de discernement et parfois même d’épreuves. Une femme ou un homme se présente à une communauté, elle manifeste un intérêt. La plupart du temps, on lui montrera un certain détachement de manière à éprouver son désir. Elle reviendra et insistera. On lui proposera un temps relativement court pour « voir ». Parfois, on institue même une telle étape en appelant ces personnes des « regardantes » et on leur offre un accompagnement en vue de toujours s’assurer de leur liberté. Au bout de cette période qui peut durer un à deux ans, la personne peut demander à entrer dans la communauté. Si le discernement le confirme, on l’accueillera comme « novice ». Cette nouvelle étape lui permet de vivre entièrement dans la communauté, mais c’est un temps d’apprentissage, d’études, de travail. Le noviciat peut durer trois ans, parfois plus longtemps! La personne est toujours libre de quitter sans rompre un quelconque engagement. Ce n’est qu’après cette période qu’une première forme d’engagement plus formel entre en scène, la « profession temporaire ». La personne s’engage à approfondir sa vocation en étant pleinement membre de la communauté, mais ses « voeux » seront à réviser au terme de l’échéance qui peut durer de deux à trois ans, parfois plus! Enfin, parvenu au terme de ce temps qui vérifie constamment la liberté de l’individu et le discernement de sa vocation, celui-ci peut alors prononcer ses « voeux perpétuels » considérés comme irrévocables. Au total, un tel cheminement peut prendre de 5 à 10 ans avant de se conclure par un « mariage avec l’Époux ». La personne consacrée y reçoit la mission d’être fidèle et de témoigner de l’amour sans partage de Jésus pour elle-même et pour chaque être humain!

Revenons au mariage entre un homme et une femme. Ceux-ci ont passé quelque temps à se fréquenter, de moins en moins d’ailleurs. Ils ont assez souvent déjà vécu quelques mois ensemble, parfois plus. Et ils se présentent à l’Église. On leur donnera un weekend de préparation et on bénira leur alliance par le sacrement. Désormais, ils seront engagés de façon perpétuelle aux yeux de Dieu et personne sur terre n’aura plus le droit de « les séparer » (pas même eux)!

Ne voyez-vous pas, comme moi, une incohérence totale entre ces deux manières de s’engager devant Dieu et devant l’Église? Dans le premier cas, en outre, il s’agit d’une personne seule! Elle n’a qu’elle-même à scruter et à se voir cheminer vers son objectif alors que dans le mariage, il y a deux individus avec tout ce qu’ils sont: histoire personnelle, joies, peines, hésitations, peurs, désirs, etc.

Le sexe, le vrai problème?

La différence entre les deux situations, c’est la sexualisation de l’engagement religieux. Dans le premier cas, c’est la chasteté qui est en jeu. Dans le second, les relations sexuelles feront partie de l’équation tôt ou tard. Et comme il est rarement possible de les reporter de quelques années (!), vaut mieux alors unir les amoureux le plus tôt possible pour leur éviter le péché du « sexe hors mariage » (et bien sûr encadrer aussi l’arrivée d’enfants).

Je suis sans doute bien prétentieux de croire que la gradualité de l’engagement vocationnel devrait s’appliquer de la même manière à un couple chrétien qu’il est de mise pour une personne seule. Mais mon expérience personnelle me démontre que le mariage « religieux » devant Dieu et devant l’Église ne devrait survenir qu’après bien des années de fidélité que le couple aurait vécues et qui l’auraient éprouvé. Une majorité de couples ne survit pas au temps. Ceux qui survivent et qui reconnaissent la présence de Dieu et son amour indéfectible pour eux pourraient être accompagnés et invités à sceller cet amour dans l’alliance du mariage. C’est alors et alors seulement que nous pourrions parler d’un mariage « que Dieu a uni »…

Il est probable qu’ainsi nos tribunaux ecclésiastiques seraient beaucoup moins occupés qu’ils ne le sont actuellement et que les mariages célébrés à l’Église porteraient davantage la marque de la vocation sacramentelle dont nous avons tant besoin pour signifier au monde toute la beauté de l’amour qui s’engage, qui dure et qui se transforme au rythme du temps, à l’image et à la ressemblance de Dieu…

Dans la peau du converti

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Ceci est un exercice d’empathie extrême pour tenter de comprendre ce qui peut se passer dans la tête d’un converti radicalisé*.

Mal-être

J’ai toujours feelé croche par rapport à la société. Ça a commencé avec mes parents. Rien, vraiment rien qui nous rapprochait. Métro-boulot-dodo c’était pas pour moi. Encore moins de me caser avec une femme pis des enfants. Bon an, mal an, je me trouvais des jobines pour ne pas crever. J’ai dû parfois virer mal en acceptant des mauvais boulots, parce qu’il fallait manger, pis parce que mes chums me poussaient dans le dos. J’ai essayé de calmer le feu en moi avec des substances, mais ça ne marchait pas. J’ai payé ce que je devais à la société en faisant du temps. Mais dès que je reprenais mes esprits dans le monde réel, il y avait encore cette sensation de malaise, le sentiment que je ne fittait pas dans le système. Mes parents ont fini par me lâcher. On ne se voyait plus, pis c’est tant mieux. Au moins il y en avait deux de moins qui me tombaient sur le dos.

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Quelque chose s’est passé dans ma tête quand j’ai vu la vidéo d’un djihadiste sur Facebook. C’était un Québécois d’origine arabe qui disait avoir retrouvé ses racines. Un vrai fucké, mais je sentais que c’était un gars comme moi. Je me suis mis à regarder tout ce que je pouvais trouver sur lui sur internet. Plus je le connaissais, plus je voyais que je pensais comme lui. Tout ce qu’il avait dit dans sa vidéo et tout ce qu’il écrivait sur son mur sonnait juste dans ma tête. Je n’ai jamais été un violent, mais j’ai toujours senti la colère, parfois même la haine qui grondait au fond de moi. Je savais pas pourquoi ni contre qui je pouvais la tourner. Je me détestais moi-même. C’était le mieux que je pouvais faire.

Illumination

J’ai commencé à faire des recherches sur le Coran. Au début je trouvais ça weird. Mais plus je lisais, plus je trouvais des passages qui me parlaient. Plus ma colère trouvait des mots pour s’exprimer. J’ai eu besoin de comprendre et d’aller plus loin. J’ai commencé à fréquenter la mosquée près de chez moi. Difficile de comprendre comment ça marchait tous leurs rituels. L’imam m’a dit de prendre mon temps, d’observer et de faire comme les autres si j’en avais envie. La première fois que je me suis prosterné, le front sur le sol, une lumière s’est allumée dans mon cerveau. Tout est devenu de plus en plus clair.

J’ai compris que ce n’était pas moi qui était inadapté à la société. C’est la société qui est tout croche en réalité. Si les gens suivaient les règles édictées par Dieu, les problèmes s’effaceraient et tout irait pour le mieux. Le monde croit n’importe quoi et suit n’importe qui au lieu du Dieu tout-puissant. Je me demande comment ça se fait que la sagesse du Prophète n’a jamais été enseignée dans nos écoles, c’est tellement ça! J’en ai parlé à quelques gars que je fréquentais. J’avais sûrement le feu dans les yeux. Ils m’ont écouté. Ils étaient d’accord: c’est le monde qui est fucké, pas nous. Ils sont venus à la mosquée avec moi. Au début, ils trouvaient ça bizarre, mais je les convainquais de continuer, que ça allait allumer dans leur tête, comme moi.

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Plus le temps passait, plus ma colère savait où se diriger. L’Occident, la démocratie, le laxisme, le féminisme, le désordre qui règne… tout ça est le contraire de ce que Dieu veut. Il veut simplement qu’on le reconnaisse pour l’Unique et qu’on se soumette à sa Loi. C’est pas compliqué pourtant ! Moi je dis que la société va aller de plus en plus mal avec tous les infidèles qui ne comprennent rien et qui blasphèment.

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La haine qui s’acharnent contre les musulmans est devenue si forte qu’elle me poigne au coeur. C’est le signe je suis devenu un des leurs, je suis un frère musulman.

Solution

J’ai lu l’histoire de l’islam sur Wikipedia. C’est pas compliqué, il faut que toutes les nations se joignent de gré ou de force dans un même califat. Quand il y a eu des califes après la mort du Prophète, ils faisaient régner la paix, pis la justice fonctionnait dans le bon sens. C’est encore l’Occident, avec ses croisades, qui a foutu le bordel, pis l’ONU avec son État juif. On n’a jamais connu une ère de paix depuis la rébellion des Croisés. Je vois bien que personne ne veut regarder la vérité en face. Un jour, je vais avoir le courage de mes convictions, je frapperai un grand coup. J’aimerais bien aller combattre aux côtés de mes frères du Djihad, mais la GRC a commencé à me suivre et ils m’ont pris mon passeport. Comment puis-je agir au nom de Dieu? Je lui suis redevable pour l’illumination de ma conscience. Je lui dois tout, surtout ma vie! Je dois montrer à ceux d’ici qu’ils font le mal et qu’ils doivent se convertir.

Je ne suis pas un terroriste potentiel comme ils disent. Je suis un fidèle qui mise tout sur la seule réalité essentielle: Dieu. Quand j’ai parlé de mon désir à l’imam, celui-là m’a déconseillé d’agir et m’a dit d’être prudent. C’est un tiède. Il ne mérite même pas d’être suivi par mes frères. Si on fait tous comme lui pis qu’on laisse les gens vivre comme ils veulent, jamais la justice de Dieu ne viendra. Je sens qu’il faut que je fasse quelque chose, ça m’oppresse de plus en plus, mais quoi?

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Le Canada s’est déclaré en guerre contre l’État islamique. Je ne suis plus citoyen de ce pays, j’appartiens désormais au Calife et à tous les vrais musulmans. Ce sont eux qui ont raison, il faut nous battre pour établir le califat et pour repousser les infidèles au prix de notre vie s’il le faut. Plus le temps passe et plus la solution devient claire. Si les gens ne viennent pas à Dieu par eux-mêmes, il faut éliminer ses ennemis et convaincre les autres par la peur. Y a que ça qui marche avec les blasphémateurs.

Je suis pas bien outillé. J’ai même pas d’arme. Comment frapper un grand coup? Il semble bien que mes frères d’ici ne me suivront pas non plus. Ils n’ont pas eu l’air de m’appuyer l’autre jour quand je leur ai parlé de mon projet. Faut pas que je m’effondre, Dieu va me donner le courage. C’est pour lui que je veux le faire. Il me donnera ma récompense au paradis si jamais ça tourne mal.

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Je peux pas attendre plus longtemps sinon je vais décevoir Dieu. C’est aujourd’hui que ça se passe. Il faut que je vise un symbole canadien, pourquoi pas des soldats? Il y en a qui viennent en ville pour faire des achats. Ils sont toujours avec leur uniforme. Je vais aller me placer là, avec mon char, pis je foncerai sur eux. C’est une arme de lâche, j’espère que Dieu m’en voudra pas! Mais après je me dirigerai vers leur tanière pour écraser d’autres soldats si possible. Pis advienne que pourra. J’ai pu rien à perdre et tout à gagner: « toi, le p’tit Jo que tout le monde pointait du doigt comme un inadapté, toi tu vas devenir un martyr pour Dieu! » Ça me fait frémir juste à l’idée. Tant qu’à finir ici, c’est la seule façon d’en finir, en espérant qu’Il me pardonnera pour ma chienne de vie.

J’suis parti. Regardez-moi aller…

* Le phénomène de conversion religieuse et de radicalisation n’est pas exclusif à l’islam… Mais vu le contexte, j’ai voulu montrer que la conversion peut parfois n’être fondée que sur une compréhension partielle de la religion embrassée, avec les excès que cela peut entraîner.

Miséricorde, bien sûr! Mais encore?

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Avec le Synode des évêques sur la famille qui vient de se clore, peut-être n’avons-nous jamais autant lu ou entendu les mots « miséricorde » et « vérité », soit pour les opposer, soit pour les accorder, soit encore pour en privilégier l’un plutôt que l’autre. Depuis quelque temps, je me dis qu’il y a quelque chose qui cloche avec cette perception que les couples divorcés-remariés ou encore les personnes homosexuelles (seules ou en union) ont nécessairement besoin d’être vus comme ayant besoin de miséricorde pour que l’Église leur accorde de l’attention. Et c’est ici que je me dis: « en réalité, pas plus que moi! » En effet, moi qui suis marié comme un bon catholique, qui pratique encore sa religion en assistant à la messe et qui s’occupe plutôt bien de sa famille, oui moi, j’ai pourtant bien besoin de la miséricorde divine tout autant que ceux et celles dont on a discuté (sans eux bien sûr) durant toute une année et dont on parlera encore toute l’année qui vient.

Voir le bonheur et s’en réjouir

Un amour imparfait… comme le mien!

Ce qui me chicote, en fait, c’est l’incapacité de considérer le bien qui se fait en « territoire peccamineux ». Je m’explique, si mon statut par rapport à l’Église est « ok », celui des divorcés-remariés et des personnes homosexuelles « actives » est, selon la « doctrine vraie et immuable »: « vivent dans le péché ». Comme il s’agit de leur statut permanent, leur contexte est donc toujours marqué par la réalité objective du péché. C’est pourquoi l’Église veut leur prodiguer la miséricorde divine, non sans avoir préalablement brandi la vérité sur leur condition d’existence que Dieu ne peut que réprouver.

Or, il se trouve bien des témoins tout aussi crédibles partout autour de nous qui voient les choses différemment en observant la vie au sein d’un grand nombre de familles recomposées et d’autant d’unions homosexuelles. Plusieurs y reconnaissent de belles valeurs. Par exemple, ces couples formés de divorcés qui s’efforcent d’instaurer dans leur foyer une atmosphère de sérénité. Ils tentent de faciliter les choses pour leurs enfants dont certains peuvent être partagés entre un « nid » et l’autre. Ils font en sorte que leur adaptation soient la plus aisée possible et qu’ils ne cessent de se sentir aimés. Ils sont même parfois ouverts à la vie en projetant d’ajouter à leur progéniture. À la suite d’un premier échec conjugal, ils connaissent les chemins risqués ou dangereux pour leur fidélité et sont devenus habiles pour les éviter. L’amour qu’ils dégagent dans leur couple devient rayonnant. Il est bon d’être avec eux et ils font du bien autour d’eux. Si quelque témoin observait tout cela dans ma propre maison, il dirait certes : « Voilà un couple qui accomplit remarquablement bien sa mission chrétienne dans le monde en faisant rayonner l’amour divin dans son foyer ». Mais c’est là que le bât blesse: ces couples se sont écartés de la vraie voie et l’Église dont je suis ne cesse de le leur rabâcher afin qu’ils ne l’oublient jamais. C’est ainsi qu’on les prive officiellement de bénédictions et d’eucharistie pour les maintenir en état de pénitence publique. Comment pourrait-on alors reconnaître que tout ce qu’ils font de bien et de bon, tout ce qu’ils ont réparé à la suite de leur première union, tout ce qu’ils ont mis en oeuvre pour le bien de leurs enfants, tout ce qu’ils font dans la société en gagnant honnêtement leur vie, aurait à voir avec l’Évangile et les commandements du Dieu?

Famille recomposée

Il en est de même pour certains couples homosexuels. À l’Association Emmanuel, nous avons choisi de ne pas refuser les couples gais qui se proposent d’adopter des enfants en grand besoin d’amour en raison de leurs différences. C’est ainsi que nous pouvons voir, année après année, des familles où grandissent ces enfants entourés du même amour que celui qui est prodigué par des familles « ok » comme la mienne. L’amour des parents n’est-il pas nourri par la source de tout amour? Et cet amour pour des enfants qui, pour toutes sortes de raisons, n’ont pas été gardés par leurs parents biologiques lorsqu’ils ont découvert leurs « particularités », peut-il venir d’ailleurs que du coeur du Père céleste et sa préférence pour les plus petits?

Moi je le dis humblement: il y a parmi ces couples certains qui m’édifient et qui m’inspirent. Si c’est là l’oeuvre de leur vie pécheresse, comment se fait-il que je grandisse à les côtoyer? L’amour et le bien peuvent-ils provenir d’autre part que de Dieu lui-même? Le diable se mettrait-il à faire le bien pour confondre les vrais chrétiens? Possible, mais ce n’est pas l’expérience que j’en fais.

Mais oui, il y a aussi la vérité, celle qui confronte chaque personne humaine pour qu’elle devienne plus vraie; mais aussi celle avec un grand V qui nous indique que nos vies ne respectent que rarement la rigueur à laquelle la religion nous interpelle. Que faire de cette Vérité? D’abord la chercher en nous-mêmes car elle y est inscrite. Et voir comment nous pouvons, dans une perspective qui respecte la croissance humaine, nous y conformer peu à peu, avec l’assistance miséricordieuse de l’Église!

Miséricorde pour tous!

La miséricorde ou la compassion qui vient du coeur aimant de Dieu est infiniment plus puissante que celle que nous pouvons nous-mêmes accorder à quiconque. Or, il se trouve que nous sommes tous faillibles et qu’en tellement d’occasions nous « péchons » en ne faisant pas le bien que nous aurions dû faire, en ayant des pensées destructrices, de jugement ou de haine, en disant des choses qui blessent ou qui intimident. Oui, en ce sens nous sommes tous pécheurs et avons tous besoin de nous en remettre à la grâce divine car Dieu seul est juge de nos vies.

Puisque nous sommes tous dans le même bain du « mal » qui nous entoure, devenons davantage solidaires du bien que nous nous efforçons de réaliser dans nos propres vies. Sachons reconnaître le bien partout où il s’accomplit et bénissons toutes les personnes, peu importe leur condition de vie, afin qu’elles poursuivent résolument dans la voie de cette option fondamentale dont Dieu se réjouit, car c’est cette option pour le bien qui rend le monde meilleur et qui peut le mieux honorer notre Créateur.

 L’amour, c’est de trouver sa joie dans le bien; le bien est la seule raison de l’amour. Aimer, c’est vouloir faire du bien à quelqu’un. (saint Thomas d’Aquin, XIIIe siècle)

Synode 2014: Qui a gagné? Qui a perdu?

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S’il existait encore des gens parmi les catholiques qui croyaient que l’Église était à l’abri des influences politiques, des lobbys et des conflits de pouvoir, le dernier synode leur aura montré que ces jeux de coulisse ont toujours été présents, bien que la plupart du temps cachés ou plus discrets.

La détermination du pape François à ouvrir les vannes de la transparence et à exiger une parole libre de la part de tous les évêques participant au synode aura sans doute favorisé cette manifestation qui peut paraître incongrue avec la mission spirituelle et l’unité de l’Église. Mais en réalité, elle aura surtout permis de montrer à quel point les membres de la plus haute hiérarchie de l’Église sont d’abord et avant tout des êtres humains sensibles aux influences diverses et qu’ils se rallient naturellement au leadership intellectuel et moral de quelques chefs de file, comme nous tous…

Sur la ligne de départ

Après une année de consultation et de positionnement des uns et des autres, l’entrée en synode, alimentée par la tendance à polariser des médias, pouvait donner l’impression que le grand clash était commencé. Les dés des uns et des autres semblaient déjà joués. Il ne restait plus qu’à voir comment la partie se déroulerait. Si les médias (et nous tous) n’avaient à chaque jour qu’un résumé de l’allure de la journée à se mettre sous la dent, c’est incontestablement le rapport de mi-parcours (la relatio post disceptationem) qui a mis le feu aux poudres. Un grand nombre de participants au synode et d’autres évêques sont sortis dans les médias pour exprimer leur indignation de voir à quel point des interventions jugées minoritaires y prenaient de l’importance. C’est là que nous avons pu prendre conscience de l’importance de cette mouvance conservatrice et du poids qu’elle exerce au sein de l’Église et dans l’enceinte synodale.

Les tensions

Les questions débattues (disons plutôt exposées) par les évêques ont semblé se concentrer sur deux ou trois points de la doctrine, à savoir : la communion eucharistique qui devrait ou non être accordée aux divorcés-remariés ou réengagés; la possibilité de considérer un échec matrimonial et d’ouvrir, à certaines conditions, à un second mariage; et l’ouverture plus ou moins grande aux personnes homosexuelles en excluant cependant dès le départ toute idée d’un « mariage » pour des personnes de même sexe.

Les tenants plus radicaux de l’enseignement traditionnel se sont vite rendu compte que ce fameux rapport semblait ouvrir plus largement que ce qu’ils avaient entendu des exposés des pères synodaux, d’où leur vive réaction comme pour colmater des brèches soudainement apparues au matin d’un réveil brutal. S’il y avait une certaine proportion d’évêques qui se seraient montrés plus « ouverts » à des changements non seulement pastoraux, mais qui auraient eu pour effet de modifier « quelque chose » de la doctrine, ceux-ci sont restés plutôt discrets au cours de la deuxième semaine. Avaient-ils le sentiment d’avoir été trop loin? Ils sont effectivement assez rares à avoir osé exprimer leur ouverture personnelle en public après la montée fortement médiatisée de l’arrière-garde.

Le texte final

Le rapport final du synode est très différent de celui de mi-parcours. Les grandes questions en litige n’ont pas reçu les deux-tiers des votes pour qu’elles soient adoptées (dans le sens d’une plus grande ouverture pastorale). Certains y verront donc une victoire de la frange conservatrice qui aura probablement su garder l’intégrité de la doctrine devant un pape à tendance trop laxiste. D’autres y constateront à quel point il est difficile de déverrouiller certains éléments doctrinaux lorsqu’ils sont fixés par la tradition et que la tentative aura au moins servi à montrer qu’un courant qui s’attache davantage à la « miséricorde » et même à la notion de gradualité en morale est réellement actif dans l’Église actuelle.

Et après?

Certains voient dans la proposition du pape de tenir ce synode en deux moments distincts (il n’était prévu à l’origine que la session d’octobre 2015) comme une stratégie pour que les questions débattues en 2014 continuent d’être présentes dans les esprits des pères synodaux qui participeront à la séance de l’an prochain. sur les mêmes sujets. Ainsi, dans les médias, les Églises locales et les divers forums qui s’intéressent à ces questions, le débat se poursuivrait avec l’espoir que l’ouverture manifestée cette année puisse aller en grandissant. S’il s’agit réellement d’une stratégie ainsi orchestrée, il faut reconnaître en François une intelligence hors du commun et un sens politique particulièrement déroutant pour les hauts responsables de la curie romaine et pour les tenants des positions traditionnelles.

Plusieurs cependant diront que ces ouvertures sont bien minces et très loin des vraies préoccupations des hommes et des femmes de notre temps. Il est clair que de donner la communion ou non aux divorcés-remariés peut paraître un bien petit problème pour les gens qui ont rompu avec l’Église ou pour ceux qui font fi de l’interdiction en se présentant sans trembler à la communion avec une conscience claire. Il va de soi que de rappeler que l’Église ne veut pas discriminer les personnes homosexuelles tout en maintenant que leurs unions et leurs relations sexuelles sont condamnées par l’Écriture ne peut conduire à de grandes réjouissances de la part des groupes qui tentent de lutter contre l’homophobie! Mais il faut peut-être considérer ceci: si l’Église peut faire quelques pas dans ces directions en égratignant quelque peu l’épiderme de sa doctrine associée « depuis toujours » à la Vérité absolue et immuable, ces petites avancées pourraient éventuellement permettre de rompre avec l’absolutisme de la lettre de la Loi et de tendre vers une interprétation plus nuancée qui tiendrait compte avec plus de réalisme des différentes situations particulières.

Bref, une petite brèche dans une fortification réputée imprenable pourrait peut-être donner à voir quelques ouvertures qui indiqueraient que l’Église est en train de voir le monde avec plus de compassion et d’y reconnaître, enfin, que c’est aussi dans ce monde que l’amour de Dieu s’incarne lorsque son Esprit Saint peut souffler librement.